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Joan Mitchell avec et sans Monet

D 24 octobre 2022     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Une « Rétrospective Joan Mitchell » et une exposition « Monet-Mitchell » à la Fondation Louis Vuitton. Comment découvrir une très grande peintre américaine.


Joan Mitchell.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Les expositions « Monet - Mitchell » mettent en scène un dialogue inédit entre les œuvres de deux artistes exceptionnels, Claude Monet (1840-1926) et Joan Mitchell (1925-1992).

« Dialogue Claude Monet - Joan Mitchell » sera introduit par l’exposition « Rétrospective Joan Mitchell » qui permettra la découverte de l’œuvre de Joan Mitchell par le grand public français et européen.

Les expositions « Monet - Mitchell » donnent à voir leurs perceptions singulières face à un même paysage composé, souvent exprimées dans des formats particulièrement immersifs. Pour le dernier Monet, celui des Nymphéas, il s’agit de la restitution de motifs longuement observés devant les nymphéas de Giverny ; pour Joan Mitchell, dans l’atelier de La Tour, à Vétheuil, elle explore la transposition, à travers le filtre de la mémoire, de « feelings » – ces perceptions restées vives par-delà l’espace et le temps.

A la Fondation Louis Vuitton jusqu’au 27 février 2023.

Pour vous donner envie de voir l’exposition, citons Christian Rosset sur Diacritik :

« Je note ces quelques réflexions au sortir de la double exposition Claude Monet – Joan Mitchell, dialogue et Joan Mitchell, rétrospective qui se tient à la Fondation Louis Vuitton, non loin du Jardin d’Acclimatation (tiens, un lipogramme en “e”) jusqu’au 27 février prochain. Plus d’une heure de piétinement devant les portiques avant de pouvoir s’immerger dans ces grandes toiles où grâce et prise de risque s’associent pour le meilleur : la peinture mise à nu, sans bavardage, sans délire interprétatif, où le regard, non déconnecté des autres sens, doit se montrer simultanément incisif et contemplatif, se frottant à ce silence formidablement hanté que la peinture traduit – relance, réanime – par ses moyens propres. Je me souviens de Joan Mitchell galerie Jean Fournier, rue Quincampoix, à deux pas du Centre Pompidou. Je l’y ai croisée plusieurs fois, sans jamais oser l’aborder. Était-ce l’effet de sa présence, intimidante, ou de sa peinture, qui laissait sans voix ? Relisant les textes du catalogue de la rétrospective au Musée du Jeu de Paume en 1994, deux ans après la mort de l’artiste (née à Chicago en 1925, installée en France depuis la fin des années 1950, et à Vétheuil depuis 1968), je tombe sur cette réponse qu’elle avait faite à Yves Michaud (qui rappelle qu’elle n’aimait pas les entretiens, préférant “bavarder et argumenter infiniment avec ses amis, ses proches et ses ennemis”) :

“La peinture est la seule forme d’art, sauf la photographie de pose, qui soit sans temps. La musique demande du temps pour qu’on l’écoute et un morceau se termine. L’écriture prend du temps et, elle aussi, se termine. Le cinéma a une fin. Les idées et même la sculpture prennent du temps. La peinture pas. Elle ne finit jamais, elle est la seule chose qui soit continue et tranquille.”


Diptyque de Joan-Mitchell sur les murs de la fondation Vuitton.
©-Virginie Vincienne. ZOOM : cliquer sur l’image.

Quant à Monet, l’absence de cadre autour de ses tableaux permet d’en apprécier le côté visionnaire – leur ouverture vers une modernité en quête de liberté, effaçant progressivement les frontières entre l’achevé et l’inachevé (allant jusqu’à prendre l’inachèvement comme “motif”), entre le figuratif et l’abstrait : non pas la peinture pour la peinture (comme on parle d’art pour l’art), mais la peinture par la peinture – passage à l’acte où le corps (son vieillissement, ses douleurs, ses empêchements comme son énergie, sa force de résistance) a son mot à dire. Entre deux manifestations concrètes du travail du jour, le peintre rêve et cela se voit : le tableau en cours est repris ou laissé en l’état dans l’atelier, tissant des liens avec ce que le regard perçoit à la lumière du jour alors que sa vue ne cesse de baisser, comme avec ce qu’ont déposé en lui ses explorations nocturnes. Bien que l’œuvre de Monet soit universellement reconnue (le quasi-siècle passé depuis son décès n’ayant cessé d’en renforcer la popularité), les peintures de Giverny produisent toujours un effet de sidération hors du commun. On pourrait reprendre à leur sujet ce que Marcelin Pleynet écrivait en incipit de son beau texte de 1982 sur Joan Mitchell :

“Que dire de ce moment d’émerveillement et d’exception qu’est la rencontre avec une œuvre ? On voudrait d’abord se taire parce que tout l’espace et toute la pensée sont occupées du mouvement d’un grand silence. Ce qui retient et soutient le regard, mobilise l’écoute. À l’évidence, nous y sommes et nous sommes de ce qui ne s’échange pas. Il y va d’une stupéfaction et, paradoxe, d’un aveuglement ébloui où apparaît un autre monde proche, voisin, identique et plus réel encore parce que nous percevons par nous, en nous, ce qui semble devant nous ; parce que nous ne percevons que ce que nous sommes…”


Peinture de Claude Monet.
©-Virginie Vincienne. ZOOM : cliquer sur l’image.

Si vous l’ignoriez, vous apprenez que Marcelin Pleynet a donc écrit il y a quarante ans sur Joan Mitchell et, c’est moi qui l’ajoute, que son texte — « De la peinture comme raison d’être » — a été repris en 1986 dans Les États-Unis de la peinture publié dans la collection alors dirigée par Denis Roche « Fiction & Cie » (Seuil) [1]. Joan Mitchell y côtoie Pollock, Kline, Rothko, Motherwell et les artistes newyorkais dits de la « seconde génération » : Jasper Johns, Robert Rauschenberg, Frank Stella, James Bishop, c’est tout dire. C’est tout dire et c’est ne rien en dire. Je reviendrais donc sur les analyses de Pleynet dans un autre article. Étrangement, faute d’index, je n’ai rien trouvé dans mes numéros d’art press sur l’exposition qui a eu lieu au Musée d’Art moderne de la Ville de Paris de juin à septembre 1982. Nos amis d’art press, s’ils me lisent, pourront peut-être m’éclairer...


Marcelin Pleynet, Joan Mitchell.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Joan Mitchell et Claude Monet à la Fondation Louis Vuitton

Radio Notre-Dame, Culture Club, 17 Octobre 2022.
Avec Mélina de Courcy et Guillaume Sébastien.

Monet-Mitchell, des peintres et des paysages

Bienvenue au Club, Olivia Gesbert, mercredi 19 octobre 2022

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Claude Monet et la peintre Joan Mitchell à Vétheuil
(Auteur : David Turnley) ©Getty

Avec : Florence Ben Sadoun, journaliste
Marianne Mathieu, directrice scientifique du musée Marmottan

A l’occasion de l’exposition Monet-Mitchell à la Fondation Louis Vuitton (du 05/10 au 27/02), nos deux invitées nous immergent dans l’univers pictural de la peintre expressionniste américaine Joan Mitchell qui, à bien des égards, résonne avec l’œuvre tardive du peintre impressionniste Claude Monet.

Dès 1883, Claude Monet s’était installé à Giverny et disait : “Hormis le jardinage et la peinture, je ne suis bon à rien.” L’objectif de l’exposition "Monet-Mitchell" est donc de nous faire ressentir les échos entre les paysages du "Monet tardif", celui des Nymphéas, et le travail de Joan Mitchell qui, à partir de 1967, s’installa à Vétheuil, tout près de la maison du maitre impressionniste. L’occasion pour Marianne Mathieu, co-commissaire de l’exposition, de nous rappeler l’importance de la peintre abstraite américaine dans l’histoire de l’art du XXe siècle.

Avec elle, nous accueillons Florence Ben Sadoun qui publie Joan Mitchell : la fureur de peindre (Flammarion). La journaliste et écrivaine revient sur sa première rencontre avec l’œuvre de la peintre américaine, qui depuis ne l’a jamais quittée.

Florence Ben Sadoun
Joan Mitchell
La fureur de peindre

Paru le 05/10/2022

On dit de la peintre Joan Mitchell qu’elle entrait dans une pièce comme Katharine Hepburn franchissait la porte d’un saloon ! Une allure, une présence et du bruit. Et c’est de façon tonitruante que « Big Joan », comme elle se surnommait elle-même, est entrée dans ma vie, par le biais d’un tableau. Cette impression d’être immergée sans oxygène devant la profondeur d’un diptyque de Joan Mitchell, je l’ai vécue pour la première fois au MoMA de New York il y a une dizaine d’années. J’ai été foudroyée par l’énergie du coup de pinceau, éblouie par la puissance des couleurs, sans comprendre ce qui m’arrivait. Et depuis la violence de ce choc sensoriel, je n’ai plus quitté ni la peintre, ni la femme. Quelle a été la vie de cette Américaine au caractère imprévisible, de cette héroïne, alcoolique et colérique, fascinante et effrayante, puissante et si fragile qui a choisi de vivre en France ? Née en 1925 à Chicago dans une famille de la haute société, morte à Paris en 1992, Mitchell a su s’imposer comme figure majeure de l’abstraction dans un monde alors presque exclusivement masculin. Ce récit est une enquête sur une femme libre, libre d’aimer comme un homme, de boire autant qu’un homme et de peindre aussi bien qu’un homme.

Feuilleter le livre

Joan Mitchell - Une femme dans l’abstraction

Réalisation : Stephane Ghez
Pays : France
Année : 2022

Avec ses toiles d’où jaillissent couleurs et émotions pures, Joan Mitchell (1925-1992) a marqué la peinture abstraite américaine. Alors que la Fondation Louis-Vuitton, à Paris, lui rend hommage, ce beau portrait explore l’oeuvre d’une artiste qui a tracé un pont entre l’Amérique et la France, l’abstraction et l’impressionnisme.

Née en 1925 à Chicago dans une famille aisée, Joan Mitchell forge sa sensibilité artistique auprès d’une mère poétesse atteinte de surdité. Au tournant des années 1950, l’ancienne étudiante en arts, revenue d’un séjour déterminant en France sur les traces des maîtres de la modernité, rompt définitivement avec la figuration et se fait une place au sein de la bouillonnante avant-garde new-yorkaise, dans les rangs des expressionnistes abstraits (Jackson Pollock, Willem De Kooning…). Après une longue période entre deux rives, l’artiste se fixe en 1959 à Paris, où elle retrouve le peintre québécois Jean Paul Riopelle. Si le déracinement libère son geste, il mine aussi un temps la carrière de cette femme difficile d’accès, dont l’armure dissimule une peur de l’abandon. Momentanément passée de mode, éprouvée par une succession de deuils (ses parents, son ami poète Frank O’Hara) qui assombrissent sa palette, Joan Mitchell trouve refuge, à partir de 1967, à Vétheuil. Dans ce village du Vexin où vécut Monet et où son jardin couvert de tournesols la connecte à Van Gogh, celle qui se refusait à théoriser son œuvre ("Tous ces blabla détruisent tout") se nourrit des paysages alentour, figeant sur la toile les sentiments que lui a procurés la nature, tandis que les chagrins qui jalonnent son existence (rupture, décès, maladie) se transforment, sous son pinceau, en créations foisonnantes.

Intimité créative

Dans ce beau portrait, Stéphane Ghez (Oskar Kokoschka – Portraits européens, Xenakis révolution – Le bâtisseur du son) fait dialoguer archives, souvenirs d’amis (l’écrivain Paul Auster, la compositrice Gisèle Barreau, qui fut son assistante) et décryptages d’œuvres par des conservatrices (Sarah Roberts, du San Francisco Museum of Modern Art, Katy Siegel, du Baltimore Museum of Art…) pour retracer la trajectoire unique de Joan Mitchell. En marge de l’hommage que lui rend la Fondation Louis-Vuitton, une plongée passionnante dans l’intimité et le processus de création de cette immense artiste, disparue il y a trente ans.

« Joan Mitchell, une femme dans l’abstraction », itinéraire d’une artiste sauvage


Joan Mitchell dans son atelier de Vétheuil, 1983.
© Robert Freson / Joan Mitchell Foundation Archives / Joan Mitchell Foundation.
ZOOM : cliquer sur l’image.
Stéphane Ghez dresse le portrait haut en couleur d’une peintre sans concessions, dont les œuvres sont exposées actuellement à la Fondation Louis-Vuitton à Paris.

Avec son épaisse frange brune, sa coupe au carré et ses paroles abruptes, Joan Mitchell (1925-1992) n’est pas d’un abord aimable. « Je dis ce que je pense, ce qu’on n’est pas censé faire. Il faudrait être diplomate, ce qui pour moi revient à être hypocrite et à mentir. Il y a plein de choses que les femmes ne peuvent pas être. Etre sauvage en fait partie », assène-t-elle à son interlocuteur dans l’un des rares entretiens filmés qu’elle a acceptés. « Vous me demandez pourquoi ces lignes blanches ou rouges, pourquoi je peins… Je ne sais pas. Tous ces bla-bla détruisent tout. Je n’ai aucune théorie sur la raison pour laquelle je peins. On s’en fout ! » Celle qui a marqué la peinture abstraite américaine aux côtés de grands noms masculins coupe court à toute explication savante de son œuvre.

Peindre est « une sorte de maladie. On ne peut pas vivre sans, c’est une drogue »

Pour l’ex-étudiante en arts née à Chicago dans une famille aisée, marquée par la surdité d’une mère poétesse et hantée par la peur de l’abandon, peindre est « une sorte de maladie. On ne peut pas vivre sans, c’est une drogue ». C’est d’abord « tenter de vivre », une affaire d’urgence et de sensations. En 1948, la jeune artiste part à Paris à la recherche de ses maîtres européens, Cézanne, Van Gogh et Monet, puis trouve un chemin vers l’abstraction en regardant Matisse, Picasso et Kandinsky. Rentrée aux Etats-Unis, elle rompt définitivement avec la figuration et se fait une place au sein de la bouillonnante avant-garde new-yorkaise dans les rangs de l’expressionnisme abstrait représenté par Pollock, Kline ou de Kooning. Soutenue par certains d’entre eux, elle fait sa première exposition individuelle à 27 ans alors que la scène artistique relègue les lady painters à la périphérie ou comme simple faire-valoir de leurs homologues masculins. « Les gens étaient sympas avec moi parce que j’étais une femme, donc je ne menaçais personne. A l’époque, les galeristes n’acceptaient pas plus de deux femmes, c’était le quota », commente-t-elle rétrospectivement dans une des nombreuses archives méconnues qui jalonnent ce beau portrait documentaire. Ce que tempère la galeriste américaine Jill Weinberg Adams :

« Elle n’a jamais été vraiment confrontée à cela. Elle était considérée par ses confrères comme une peintre de valeur, reconnue par les critiques, les galeristes et les conservateurs. »

« Et, cerise sur le gâteau, je suis une femme ! »

Entre 1958 et 1959, Joan Mitchell est une star internationale présente dans de nombreuses expositions aux Etats-Unis mais aussi en Europe, à la Documenta de Kassel, en Allemagne. En 1955, elle retrouve le peintre québécois Jean-Paul Riopelle à Paris — ils vivront en couple pendant vingt-quatre ans — où elle côtoie les peintres de l’Ecole de Paris (Mathieu, Zao Wou-ki, Hartung…). Petit à petit, elle trace sa voie entre l’abstraction géométrique américaine et l’abstraction lyrique européenne, plus liée à l’émotion individuelle. Dans les années 1960, alors que Riopelle est au faîte de sa gloire, elle entame une traversée du désert. A cheval entre deux pays, Joan Mitchell peine à trouver sa place : «  En France, je suis une peintre lyrique américaine, ce qui est très péjoratif. A New York, je suis la Frenchie qui fait de jolies couleurs. Et, cerise sur le gâteau, je suis une femme !  », commente l’éternelle insatisfaite - le propre de tout artiste.

A partir de 1967, c’est à Vétheuil, sur les bords de la Seine, à quelques kilomètres de Giverny, où vécut Claude Monet, qu’elle trouve enfin son « amarrage » et un refuge pour la création. Eprouvée par sa rupture avec Riopelle en 1979, plusieurs deuils et les douleurs qui la rongent, elle se jette à corps perdu dans la peinture de très grands formats qui rappellent « l’impressionnisme abstrait » des dernières œuvres de Monet.

L’OBS, 23 octobre 2022.

Et voici l’excellent article que Harry Bellet a publié dans Le Monde.


« La Grande Vallée XIV (For a Little While) » (1983), de Joan Mitchell.
JOAN MITCHELL FOUNDATION. ZOOM : cliquer sur l’image.

A la Fondation Louis Vuitton, confrontation de deux géants du paysagisme, Claude Monet et Joan Mitchell

Par Harry Bellet

L’établissement parisien réunit, dans une exposition exceptionnelle, des tableaux du maître impressionniste français et de la peintre américaine.

Dans une exposition, il y a ce qu’on voit, mais aussi ce qu’on ne voit pas. Ce que l’on voit à la Fondation Louis Vuitton, à Paris, ce sont trente-cinq œuvres de Claude Monet (1840-1926) et autant de Joan Mitchell (1925-1992) pour la partie qui les confronte, et une cinquantaine de plus pour la partie consacrée à la seule Américaine. Ce qu’on ne voit pas, c’est le travail qui a permis de les réunir. Il convient de saluer l’un comme l’autre : les équipes de la fondation ont réussi, sous la direction de Suzanne Pagé, deux petits exploits.

Le premier, c’est un accrochage de Joan Mitchell comme on n’en a jamais connu, sauf à être allé au Musée d’art moderne de San Francisco ou au Musée d’art de Baltimore, coorganisateurs de cette rétrospective. Le second n’est pas moins impressionnant : certes, la Fondation Louis Vuitton a bénéficié de l’aide du Musée Marmottan-Monet qui a prêté ses « Nymphéas », mais c’était un défi que de parvenir à réunir les trois panneaux de L’Agapanthe, peints entre 1915 et 1926 par Monet, dispersés dans trois musées américains (Cleveland, Saint Louis et Kansas City) et jamais remontrés ensemble en France jusqu’alors. Avec ses 12,80 mètres de long, ce triptyque rivalise avec les grands « Nymphéas » du Musée de l’Orangerie.

On ajoutera l’autorisation exceptionnelle des prêteurs de désencadrer les Monet, ce qui permet de les voir pleinement et sans parasitage, et le rassemblement dans une seule salle de dix des vingt et un tableaux du cycle de « La Grande Vallée », peints par Mitchell entre 1983 et 1984, qui n’ont été jusqu’alors montrés ensemble que lors de l’exposition que lui consacra le galeriste Jean Fournier en 1984.


« L’Agapanthe » (1914-1926), de Claude Monet, huile sur toile.
MUSÉE MARMOTTAN-MONET, PARIS. ZOOM : cliquer sur l’image.

Tout ça pourquoi ? D’abord pour faire hurler post mortem la principale intéressée ! De son vivant, Joan Mitchell rabrouait – et le mot est faible car elle avait un fichu caractère – les malheureux qui osaient comparer son travail à celui de Monet. Parmi ses « influences », elle revendiquait plutôt Van Gogh (elle-même a peint des tournesols, mais géants), Cézanne et Matisse, dans cet ordre. Encore ne faut-il pas exclure ses contemporains, Willem de Kooning, Franz Kline et Philip Guston, qui avaient l’avantage sur les précédents de pouvoir boire avec elle un verre ou deux (souvent plus) à la Cedar Tavern, bar désormais mythique de New York.

Un inconscient qui aurait commis l’erreur d’insister, soulignant par exemple la proximité géographique de leurs ateliers respectifs de Vétheuil (Val-d’Oise) – où vécut Monet avant de s’installer à Giverny (Eure) –, se serait vu chasser illico, bombardé à coups de bouteilles vides, à moins qu’elle n’ait lâché sur lui ses bergers allemands qu’elle adorait, mais pas au point de leur interdire de croquer un critique d’art…

Un pur bonheur visuel

Mais cette exposition est aussi là pour notre plus grande joie ! La confrontation de ces deux géants du paysagisme (impressionniste dans un cas, abstrait dans l’autre, mais pas tant que ça) est un pur bonheur visuel.

Deux artistes à leur sommet (trois, si on y ajoute Suzanne Pagé dont l’accrochage est exceptionnel de sensibilité) échangent, par-delà leurs tombes respectives, leurs sensations devant la nature, ses lumières mouvantes, ses couleurs improbables, son action curatrice : certaines séries de Mitchell, certains de ses plus grands tableaux, sont des hommages à des amis morts, comme le poète new-yorkais Frank O’Hara, le critique Thomas B. Hess ou encore sa psychanalyste de New York qui joua un rôle déterminant dans son installation en France…

Joan Mitchell, peintre : « Je commence par des idées de paysages, que je fusionne, mais ce que je cherche, je le trouve dans la peinture elle-même, dans ce que je vois »

Ce sont aussi les plus éclatants. Quand son compagnon, le peintre Jean-Paul Riopelle, la quitte, elle peint La Vie en rose (1979), transformant un drame conjugal en libération. La série de « La Grande Vallée » fait allusion à un lieu caché, près de Nantes, où se rendait son amie la compositrice Gisèle Barreau, accompagnée d’un de ses cousins. Malade, se sachant mourant, celui-ci eut le désir d’y retourner une dernière fois. Racontée à Joan Mitchell, qui elle-même venait de perdre sa sœur victime d’un cancer, cette poignante histoire est le point de départ de ces tableaux où, paradoxalement, palpite le bonheur de vivre.


« « Le Jardin de Giverny » (1922-1926), de Claude Monet, huile sur toile.
MUSÉE MARMOTTAN-MONET, PARIS. ZOOM : cliquer sur l’image.

Mais bien malin qui, à rebours de Monet dont le bassin aux nymphéas de Giverny, préservé puis reconstitué, est la source principale de l’inspiration de ses dernières années, pourrait identifier ou même localiser un « paysage » de Mitchell. Elle s’en expliquait en 1957 : « Je commence par des idées de paysages, que je fusionne, mais ce que je cherche, je le trouve dans la peinture elle-même, dans ce que je vois. » Un paysage mental, donc, qui évolue avec la peinture en train de se faire, selon une logique propre au tableau.

Différence de touche

L’autre différence, fondamentale, c’est la touche. Si celle de Monet est parfois présente, souvent sous forme de frottis, elle est tout aussi souvent noyée sous les couches successives de peinture mince. C’est particulièrement perceptible dans L’Agapanthe, auquel une élaboration et une exécution sur plus de dix ans ont conféré une matière lisse, proche du glacis. Au point que Monet a senti la nécessité d’ajouter des points de matière plus épaisse, peu nombreux, répartis judicieusement sur les trois toiles pour y faire circuler le regard.

La touche de Mitchell est violente, enlevée, physique, comme il se doit d’une artiste qui participa aux débuts de l’expressionnisme abstrait américain

La touche de Mitchell est violente, enlevée, physique, comme il se doit d’une artiste qui participa aux débuts de l’expressionnisme abstrait américain. Elle fut aussi, dans sa jeunesse, une athlète, patineuse artistique de très haut niveau, et peut-être que ce qu’elle décrivait comme le « feeling », le sentiment nécessaire à la mise en branle de sa peinture, dérive en partie de là : comment décrire autrement la sensation que ressent un adepte de la glisse ? A l’énergie des gestes qui ponctue ses tableaux, on peut constater que, même l’âge venu, le corps avait conservé une tonicité remarquable.

Grands, voire très grands formats

Les photographies que l’on a du Monet des « Nymphéas » montrent au contraire un pépère barbu et légèrement bedonnant, affligé de surcroît d’une cataracte qui fut pour beaucoup dans la mauvaise réception qu’eurent ses contemporains de ses derniers tableaux : peintures d’un vieillard presque aveugle… Totalement négligée jusqu’aux années 1950, c’est à la génération des jeunes abstraits américains – dont Mitchell – que l’on doit un changement de goût qui en fait désormais la période de l’œuvre de Monet la plus appréciée.

Leur point commun, c’est le choix de grands, voire de très grands formats. Nouveauté pour Monet qui se limita longtemps aux tableaux de chevalet, plus aisés à manipuler en plein air, on les sait constitutifs de l’abstraction américaine. Or l’exposition, dont la première partie est consacrée à un ensemble des débuts de Mitchell, montre qu’il n’en est rien. Pour des raisons pratiques tout d’abord : l’exiguïté de ses ateliers parisiens ne permettait pas les châssis trop grands ni même d’accrocher au mur des toiles libres de taille démesurée. Sans être minuscules, les tableaux de ses débuts ont des formats raisonnables. Lorsqu’elle a besoin de peindre plus vaste, elle recourt à la juxtaposition de plusieurs panneaux, le plus souvent réunis ensuite en triptyque. La verticale des châssis a le mérite de scander ou de briser, l’horizontale des « paysages ».


« Plowed Field » (1971), de Joan Mitchell.
JOAN MITCHELL FOUNDATION. ZOOM : cliquer sur l’image.

Un des autres points forts de cette exposition, c’est qu’elle ne se contente pas d’être délectable. Elle bénéficie, dans ses deux épais catalogues, des recherches entreprises par une conservatrice du Musée d’art de Baltimore, Katy Siegel, et de son homologue de San Francisco, Sarah Roberts. Deux ans de recherches dans des archives souvent inédites permettent un éclairage nouveau sur Joan Mitchell et l’importance de son travail.

Ainsi le rôle majeur qu’elle accordait à la poésie : des poèmes dactylographiés par ses soins sur des grandes feuilles de papier, aquarellées ensuite, sont une des découvertes de cette exposition. Sa mère, Marion Strobel, fut un temps rédactrice en chef adjointe de la revue Poetry. Joan a grandi, écrit Sarah Roberts, « au milieu d’une forêt de livres » et T. S. Eliot était un ami de la famille.

Deux ans de recherches dans des archives souvent inédites permettent un éclairage nouveau sur Joan Mitchell et l’importance de son travail

Elle était également sensible à la musique, au point d’avoir, sinon lancé un défi, du moins joué avec Gisèle Barreau (laquelle témoigne dans le catalogue que Mitchell avait une «  culture musicale étonnante  »), comme le montre notamment le tableau Two Pianos (1980) qui répond à la composition Piano, Piano (1981), de Barreau, que cette dernière décrit comme «  l’incarnation de l’idée d’un monde dans lequel le temps est annulé ».

Outre l’utilisation grandissante des blancs dans la peinture de ses dernières années, qui sont autant de pauses, au sens musical du terme, c’est précisément ce qui intéressait Mitchell, comme elle le confiait au philosophe Yves Michaud : « La peinture est un moyen de se sentir vivant (…) La musique prend du temps à écouter et elle se termine ; l’écriture prend du temps et elle se termine ; les films se terminent, les idées et même la sculpture prennent du temps. Ce n’est pas le cas de la peinture. Elle ne se termine jamais, c’est la seule chose qui soit à la fois continue et immobile. »

« Monet-Mitchell ». Fondation Louis Vuitton, 8, avenue du Mahatma-Gandhi, Paris 16e. Jusqu’au 27 février 2023.

Harry Bellet, Le Monde, 4 octobre 2022.


Joan Mitchell, Témoignages et confidences.
ZOOM : cliquer sur l’image.

Édité par Guy Bloch-Champfort.
Entretiens avec Paul Auster, Claude Bauret-Allard, Carole Benzaken, Frank Bordas, Velma Bury, Henri-Claude Cousseau, Philipe Dagen, Monique Frydman, Alan Glass, Elga Heinzen, Jacqueline Hyde, Betsy Jolas, Klaus Kertess, Serge Lemoine, Adrien Maeght, Brice Marden, Dominique Marquet, Joyce Pensato, Philippe Piguet, Marcelin Pleynet, Philippe Richard, Michaële Andréa Schatt, Mâkhi Xenakis, Zuka.

Un portrait intime de l’une des plus grandes peintres américaines du XXe siècle, à travers une collection d’entretiens inédits avec des artistes, des historiens d’art et des personnalités proches de Joan Mitchell.
Considérée comme l’une des voix les plus vives de la peinture dans la seconde moitié du XXe siècle, figure de la scène new-yorkaise dès le début des années 1950, Joan Mitchell a développé une œuvre gestuelle singulière et vibrante, caractérisée par une recherche toujours reconsidérée de la couleur et de la lumière et un rapport intime aux paysages, marquée par un rapport privilégié avec la peinture européenne du tournant des XIXe et XXe siècles aussi bien que par une sensibilité toute particulière à la musique et à la poésie.
De Paul Auster à Zuka, cet ouvrage rassemble des entretiens menés par Guy Bloch-Champfort avec des personnalités ayant côtoyé Joan Mitchell. Grâce à ces conversations inédites, nous apparaît une Joan Mitchell vivante, intime, nous révélant nombre de traits inconnus, fondamentaux pour la compréhension de l’artiste.

« A travers le témoignage de vingt-quatre personnalités du monde de l’art, Guy Bloch-Champfort dresse le portrait d’une Joan Mitchell aux multiples facettes. »

Camille Viéville, The Art Newspaper.


Joan Mitchell.
Pleynet, 4 août 1982. ZOOM : cliquer sur l’image.

Guy Bloch-Champfort, avocat international puis journaliste dans les domaines de l’art et du design, ami proche de Joan Mitchell, fut en charge de l’inventaire de la succession dont il assura la coordination. Il est l’initiateur et conseiller artistique du documentaire « Joan Mitchell, une femme dans l’abstraction » (ARTE et Fondation Louis Vuitton, réalisé par Stéphane Ghez en 2022).

Les presses du réel

Dans l’atelier de Joan Mitchell

A2, 12 octobre 1987.

Joan Mitchell, peintre de la vitalité furieuse


Joan Mitchell dans son atelier en 1991.
© Getty - David Turnley/Corbis/VCG. ZOOM : cliquer sur l’image.

Une vie, une œuvre (1ère diffusion : 08/09/1994)

Avec la voix de Joan Mitchell (qui fait penser à Marguerite Duras).

Peintre de la couleur, de l’énergie et du paysage impressionniste abstrait, l’artiste américaine Joan Mitchell est inclassable. Toute sa vie, des années 50 jusqu’à 1992, année de sa mort et de sa dernière œuvre, elle n’a cessé d’observer la nature pour mieux la saisir sur une de ses immenses toiles.

"Je suis émue par les couleurs mises ensemble sur une surface plane [… ], pas excitée par une idée.", voilà ce que disait la peintre Joan Mitchell lors d’un de ses entretiens avec le philosophe Yves Michaud. De couleurs, de sentiments, d’émotions, de peinture, il en est beaucoup question dans ce documentaire sur l’artiste américaine Joan Mitchell.

A la recherche du geste

Joan Mitchell a passé sa vie à vouloir retrouver la liberté du geste du petit enfant qui découvre la peinture pour la première fois. Elle n’a cessé dans sa production picturale de rechercher ce rapport premier aux choses, au monde. Et pour cela, elle passait par le choc des couleurs entre elles sur la toile et par des gestes fulgurants qui lui permettaient de faire sortir toutes les impressions qu’elle engrangeait intensivement.

L’avant-garde new-yorkaise

Née en 1925 à Chicago dans un milieu privilégié, Joan Mitchell suit des études d’art à l’université et se fait vite connaître parmi l’école de New York composée de l’avant-garde des peintres expressionnistes abstraits comme Jackson Pollock, Willem de Kooning... Malgré une certaine reconnaissance tout en refusant de se laisser catégorisée, elle quitte un temps les Etats-Unis pour la France en 1955 avant de s’installer définitivement quelques années plus tard dans le village de Vétheuil près de la Seine.

La campagne française comme source d’inspiration


Joan Mitchell, Tournesols, 1976.
© Getty - David Turnley/Corbis/VCG. ZOOM : cliquer sur l’image.

Influencée par Cézanne, Matisse et surtout Van Gogh — Joan Mitchell a réalisé la série des Tournesols en hommage à ce dernier — elle met au point une peinture lumineuse et énergique où la couleur est essentielle. La campagne française devient pour la peintre un ancrage fondamental dans sa vie et son œuvre que l’on retrouve dans sa production chromatique et spatiale sur ses toiles bien souvent de très grande dimension.

Ce qui est un fil rouge permanent, c’est Van Gogh. Tout ce qui gouverne l’œuvre de Joan Mitchell est quelque chose de cette nature qui relève d’une tension permanente, d’une exaltation permanente, d’une violence, quelque chose poussé à son extrême qui est tantôt douloureux et tantôt bienheureux, invariablement, dans un mélange qui ne fait pas de partage. Ce qui est important, c’est que la peinture y gagne quelque chose. Et la peinture sans cesse chez Joan Mitchell gagne une densité, une présence, une épaisseur, une qualité d’être tantôt puisée dans un quotidien terriblement dramatique et tantôt dans un quotidien terriblement heureux, mais c’est toujours terrible. Ce qui en fait irrésistiblement une sœur d’arme de Van Gogh." Philippe Piguet

Par Catherine Serre — Avec Philippe Piguet (critique d’art), Yves Michaud (philosophe), Philippe Dagen (critique d’art), Jacques Bouzerand (critique d’art), Véronique Buttin (reporter à l’AFP), Pierre Schneider (écrivain et critique d’art), Jean Fournier (directeur de la Galerie Fournier à Paris) et des visiteurs de l’exposition "Joan Mitchell" au musée du Jeu de Paume.
Lectures : Rebecca Pauly et Valère Bertrand.
Réalisation : Jean-Claude Loiseau.

LIRE : Philippe Dagen, La fureur de Joan Mitchell

LIRE AUSSI : Scarlett Reliquet, Joan Mitchell (Dictionnaire universel des créatrices, 2013)


[1Ces deux livres sont encore disponibles sur la Toile si vous y mettez le prix.

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