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Les coulisses du Paradis

Graal, Ligne de risque, Poker

D 23 mars 2022     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Tu dois apprendre le long silence, et personne ne doit te voir au fond.
Non parce que ton eau est trouble et ton visage fermé,
mais parce que ton fond est trop profond. »
Frédéric Nietzsche, Le Voyageur et son Ombre.

C’est la guerre. Deux ou trois critiques ont quand même pris la peine de lire GRAAL, le dernier roman de Sollers. Un « papier » court, formaté, selon les contraintes imposées. Quelques citations, quelques passages sulfureux : apologie de l’inceste, de la pédophilie féminine (« fantasmée », ajoute-t-on parfois par précaution). Pas de plainte. Bien vu. Mais jusqu’ici silence radio. Silence également de l’auteur dont on murmure même qu’il aurait déserté son bureau de la maison Gallimard pour se réfugier sur son île (Atlantide, Ré, Venise ?) afin de préparer le prochain numéro de L’Infini dont la parution serait prévue pour le début du mois de mai (déjà un an que le numéro précédent est sorti). Combien de lecteurs Graal a-t-il trouvés ? Je l’ignore. Allez, disons douze (puisque, selon un mot qu’affectionne l’auteur, « il suffit d’être douze »).
Comment lire un roman de Sollers ? Le plus souvent, le mieux est de se reporter aux écrits ou aux commentaires que l’auteur en fait, plus pertinents que toutes les critiques. Commentaire n’est d’ailleurs pas le mot juste si on entend par là ce qui vient après, en paraphrase, en surplomb. Il arrive en effet que vous ne pouvez comprendre un roman, par exemple, ici, Graal, que si vous vous souvenez de ce que vous avez lu avant et qui vous donne des clés, certaines clés, pas toutes.
Il y a dans Graal un chapitre important qui s’appelle « PAROLE ». Pour en saisir la signification et les résonances, j’ai réécouté une conférence de Sollers en date du 15 décembre 1992 intitulée « PARLER LA PAROLE ». Il y est question de Heidegger, de Bussy-Rabutin, de maître Eckhart et de PARADIS. J’ai relu aussi un entretien déjà ancien qui s’appelle LES COULISSES DU PARADIS. Sollers y répondait à des questions de Yannick Haenel et de François Meyronnis. Il a été publié en juin 2004 dans le numéro 20 de la revue Ligne de risque (combien de lecteurs ?) avant d’être repris en 2005 dans POKER, entretiens avec la revue Ligne de risque (coll. L’infini). C’est le onzième et dernier entretien. Dès les premières phrases, après avoir rappelé que « la guerre froide » pouvait être considérée comme la Troisième Guerre mondiale, Sollers déclare : « Nous sommes maintenant dans la Quatrième : TECHNIQUE ET TERREUR » (vous avez bien lu).
Depuis quinze jours, je n’arrivais pas à remettre la main sur cet entretien. J’ai déplacé des piles de livres. J’ai cherché partout. Et puis, aujourd’hui, par hasard, je découvre qu’il était soigneusement rangé, mais bien visible — comme La lettre volée — entre le Dictionnaire amoureux de Venise que je venais de feuilleter en vue d’un futur séjour, après trois ans d’abstinence forcée, à la Sérénissime, et Une vie divine, le roman que Sollers a publié en 118, c’est-à-dire en 2006.
Pourquoi parlé-je de POKER ? Parce que le livre reprend l’entretien figurant dans ce fameux numéro 20 de Ligne de risque lequel était consacré à « LA PAROLE VÉDIQUE ». Ce qui, vous l’aurez peut-être compris, nous ramène à Graal — dont il donne quelques clés, musicales, de compréhension — et, soit dit en passant, prouve, une nouvelle fois si nécessaire, la cohérence de la pensée de Sollers dans la durée (« DURÉE », c’est aussi le titre d’un chapitre de Graal où il est question du « choc de la Résurrection » et de « cette déclaration stupéfiante : LE VERBE EST DIEU »). Les coulisses du Paradis, donc, vous introduit en effet dans les coulisses de Graal. C’est logique puisque « Paradis » et « Graal », c’est le MÊME autrement décliné, écrit — sanscrit. L’ÉTERNEL RETOUR DU MÊME.
De Graal, vous n’avez peut-être pas tous en tête ce chapitre « PAROLE », je le rappelle donc (Gallimard, p. 22-24) avant que vous lisiez la suite — qui le précède.

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Scène érotique entre un jeune homme et une hétaïre.

PAROLE

On peut très bien imaginer que l’Atlantide ait eu pour Graal la sibylle sacrée OM, qui traverse jusqu’en Inde les Millénaires. OM est une vibration de la « Parole Suprême » qui n’a rien à voir avec le langage conventionnel. Elle est émerveillement indifférencié, comparable à un signe de tête intérieur. Étant pure conscience, sans autre essence qu’elle-même, reposant sur elle-même, elle est toujours éveillée, indestructible, éternelle, et n’est rien d’autre que le « Je absolu ».

« Je absolu », en sanscrit, se dit AHAM. Un mantra fondamental a pour signification « Le vainqueur de la mort » :

OM JUM SAH

En voilier, sur l’Atlantique, il peut vous arriver, si vous êtes bien concentré, d’entendre le presque inau­dible murmure subtil des Atlantes. Ce que vous lisez ici, en français, en langage articulé normal, correspond, en sanscrit, au niveau le plus visible de la parole, qu’on appelle « l’étalée ». Avant, vous avez deux autres niveaux, « la moyenne » et « la voyante ». Elles dérivent toutes de la Parole Suprême, laquelle, silencieuse, est présente au-delà du sommeil profond, sinon vous restez sous l’emprise de la veille ou du rêve.

« Vous avez sûrement entendu parler de la « kundalini », dite la « lovée », cette énergie enroulée comme un serpent au niveau du sexe. La syllabe sacrée permet de la réveiller, et de la faire vibrer, même dans le silence, à travers le nombril, le cœur, la gorge, les sourcils, le front et le haut du crâne, où elle s’épanouit comme une fleur. Vous êtes votre propre fleur, le reste relève de la pudeur.

Juste cette précision : « le son S est émis involontairement et du plus profond de l’être, au moment du summum du plaisir amoureux ».

Le cri d’amour sonore, impossible à simuler, est donc un écho de la Parole Suprême. La majorité des mâles hétéros sont sourds, et se laissent facilement abuser. Les Sirènes ne chantent pas, mais râlent beaucoup faussement, et plus d’un marin enivré de désir finit par s’apercevoir que tout ça lui coûte trop cher.

La Parole Suprême jouit de la parole en tant que parole, et nous voici brusquement chez saint Jean, sans parler de Heidegger, qui préfère l’expression « cheminement vers la parole », chemin qui ne mène nulle part, mais là où il faut, en pleine Forêt Noire. Quant à la cure psy par la parole, vous serez toujours très surpris par ce que disent vraiment vos rêves. Je laisse de côté les mystiques de toutes les traditions, pour n’en garder qu’un, le plus proche de la Parole Suprême, l’obscur et lumineux Maître Eckhart.

Heureux le garçon de quinze ans qui a été initié sexuellement par une femme atlante, dont le corps a été élu à ce sujet par la Parole Suprême. Elle accomplit là, souvent sans le savoir, un rite millénaire de l’Égypte antique ou des hétaïres grecques qu’on peut admirer sur des vases d’avant notre ère. Ces prêtresses préhistoriques connaissent les gestes au millimètre près, ce sont ces mères incestueuses par procuration, elles ne jouissent qu’en faisant jouir leurs jeunes garçons, et ces derniers sont donc armés pour la vie contre toutes les impostures. Ils ont, très tôt, vu et vécu, dans la vibration.

J’aurais dû faire analyser, en laboratoire, le code génétique des trois femmes atlantes que j’ai eu la chance de connaître. Elles m’ont choisi, je les ai tout de suite reconnues, elles m’ont beaucoup appris sur les continents disparus et les stabilités inaccessibles. C’est à elles que je dois de croire de plus en plus à l’Éternel Retour. Tout se répète de façon nouvelle, et la vie devient un roman à rebondissements permanents.

PARLER LA PAROLE

Rappelez-vous la conférence de Sollers en date du 15 décembre 1992 intitulée « Parler la parole », prononcée à l’occasion des 20 ans de la revue art press.

Après la lecture de textes de Bussy-Rabutin, ami de Mme de Sévigné, et de maître Eckhart, Sollers lit (18ème minute) deux extraits d’un texte de Heidegger, Le déploiement de la parole, qui se trouvent respectivement aux pages 144 et 167 de Acheminement vers la parole (tel/gallimard, 1976). Je cite le deuxième extrait lu par Sollers (c’est un joyau) :

« Le résignement [1] du poète ne porte pas sur le mot, mais sur le rapport du mot à la chose — plus exactement sur ce qu’a de pleinement secret ce rapport, et qui se révèle comme secret justement là où le poète aimerait nommer un joyau qui repose dans sa main. Le genre de ce joyau, le poète ne le dit pas. Il est pourtant permis de penser au sens ancien de joyau — joiel, qui veut dire le joli cadeau destiné à un hôte ; ou bien aussi le cadeau comme signe de faveur particulière, et que le donataire désormais portera sur lui. Joyau — sa place est au milieu de tout ce qui tourne autour de la faveur et de l’hospitalité. »

Suit (34ème minute) la lecture de la fin de Paradis II, Gallimard, 1986, p. 104-115 (autre joyau).

On lit dans La Divine Comédie (Desclée de Brouwer, 2000, p. 425) :

« Paradis est l’expérience qui consiste à amener la parole à la parole en tant que parole. C’est une étrange expérience que de faire venir la parole à la parole en tant que parole, en tant que cette parole est d’abord un écouter. »

Vous êtes prêts pour la navigation ? Je cite deux passages de Paradis II :

« plus on est marin mieux on sort de la loi des reins et c’est sans doute pourquoi le personnage essentiel vous savez lequel préférait les pêcheurs leurs filets leurs barques leurs peurs rendez­ vous de poissons grillés sur les plages signe de jonas et il y a plus ici que jonas que voulez-vous un juif navigateur voilà un événement dans la tranche c’est normal en somme que le temps s’y soit fait un calendrier pour prier se tirer du fond des durées tout cela marchant souplé sur les eaux partageant les eaux et les eaux les visibles et les invisibles les dicibles et les impassibles comme un livre enfin ouvert blanc sur blanc sans rien d’écrit pas le moindre texte à la base juste quatre réflecteurs du récit pour marquer l’absence d’écrit non pas un texte écrit donc mais un corps écrit contre-écrit vrai corps de vrai corps affirmé ici rien qu’ici pain et sang nouvelle éternelle alliance depuis l’arche obscure et le bout du cri circoncis de telle façon qu’il n’y ait plus qu’un corps et un sang et une seule parole donnant la parole et que tout soit éclairé sans fond sans réserve de fond par le fond et que tout soit rassemblé dans un seul jaillissement d’invocations de supplications de glorifications laudations et qu’ainsi la lourde et souffrante horrible et terrible histoire humaine soit immergée dans une légèreté souterraine en nullité surhumaine puisqu’elle jouit aussi et rit sans raison à travers l’innocence en respiration reste immobile »

et maintenant voici « laurie seize ans » (attention !) :

« et ainsi le vaisseau court sans secousses et sans risques et l’épervier le plus rapide des oiseaux ne le suivrait pas cale-toi bien maintenant me dit laurie seize ans rayonnante cheveux blonds yeux bleus visage moqueur d’athéna c’est ma sœur ma nièce ma fille ma petite-fille on s’amuse comme ça tout l’été dans le creux brûlant de juillet elle est nette lucide elle est intrépide elle m’emmène dormir au large elle embrasse mon front fatigué elle passe sa langue de sel sur mes joues dans mon cou elle cherche bravement ma bouche mes lèvres c’est son aventure de vacances c’est son secret pour plus tard sa chance elle a lu que les dieux se mariaient entre eux frère et sœur et pourquoi pas père et fille oncle et nièce grand-oncle et petite-nièce et pourquoi pas tout de suite dans le mouvement que j’ai dit loin des rives loin des lois valant pour les rives je ne dis ni oui ni non je la laisse souffler saliver désarmer le bateau plonger se baigner revenir à moi nue mouillée se rouler sur moi me lécher tout ça est fait pour l’oubli pas de traces fumée sans durée vibration sillage noyé dis-moi que nous sommes des dieux me dit-elle hein nous sommes des dieux tu vois bien et elle rit elle change de sujet elle revient aux petites choses de sa vie courante aux études on mange des citrons je lui corrige spinoza sur le pont j’ai soigneusement fait l’effort devant les actions humaines de les comprendre de m’en moquer de les détester mais jamais de m’en plaindre tu crois que je peux dire ça au prof dit laurie bien sûr dis-je mais sans dire que ça vient de moi il le saura dit-elle tu nous fais assez d’ennuis comme ça avec tes romans pornos et à nouveau de me mordre de m’embrasser tendrement les yeux de me prendre à fond dans ses bras ô vieillesse amie et bénie ô salaire d’une jeunesse qui n’a jamais cédé sur sa vie fortune je t’ai dépassée j’ai barré tes portes nous ne battrons pas en retraite ni devant toi ni devant d’autres circonstances et lorsque la fatalité nous expulsera nous cracherons sur l’existence et sur ceux qui y sont englués puis nous chanterons magnifiquement notre vie passée épatant dit laurie de qui est-ce épicure sentences vaticanes ah bon dit laurie vaticanes pourquoi vaticanes et ainsi de suite »

Quant au « vieux maître Eckhart, auprès de qui nous apprenons à lire et à vivre », je vous renvoie à : Révolutionnaire s’il en fut, Maître Eckhart....

Les coulisses du Paradis

1. Dans le livre que vous lui consacrez [2], vous notez que Mozart, d’après une confidence qu’il aurait faite, voit le morceau qu’il compose d’un seul regard, qu’il peut, dit-il, « le voir en esprit comme un beau tableau ou une belle sculpture ». Il précise : « je veux dire qu’en imagination je n’entends nullement les parties les unes après les autres dans l’ordre où elles devront se suivre, je les entends toutes ensemble à la fois. Instants délicieux ! Découverte et mise en œuvre, tout se passe en moi comme dans un beau songe, très lucide. Mais le plus beau, c’est d’entendre ainsi tout à la fois. » Heidegger commente ce passage dans Le principe de raison : « Entendre, c’est voir. "Voir" le tout "d’un seul regard" et "entendre ainsi tout à la fois" sont un seul et même acte. l ..] L’unité inapparente de cette saisie par le regard et par l’ouïe détermine l’essence de la pensée, laquelle nous a été confiée, à nous autres, les êtres pensants. » Dans la tradition védique, par exemple, les rishi « voient » le Veda, avant de le transposer en strophes. Supposé incréé, le texte est en même temps inspiré aux poètes par la déesse Parole, et cela dans la plus grande ardeur. Comment analysez-vous, à travers ces deux cas, le rapport entre l’ouïe et la vue ? Que signifie cette mystérieuse «  unité inapparente » dont parle Heidegger ? Et le fait qu’une écoute se change en vision et réciproquement, une vision en écoute ? La parole, et donc la musique, échappe-t-elle à la succession chronologique ?

2. Le moment où Mallarmé peut affirmer : ce « vieux et méchant plumage, terrassé, heureusement, Dieu  », celui où le nihilisme se répand à travers la planète jusqu’à tout envelopper dans la destruction, jusqu’à se confondre avec le monde, n’est-ce pas le moment « historial » où la littérature devient le lieu d’une curieuse opération sur le sacré, opération qui prend son élan à partir d’une méditation endurante des écrivains sur le langage ? Dans un poème de 1800, Hölderlin lance comme un défi : «  le sacré soit ma parole ». Comment comprenez-vous ce nouveau rapport entre parole et sacré, qui s’extirpe non seulement de l’ère de la métaphysique mais aussi de celle de son renversement nihiliste ?

3. Dans Paradis, vous racontez une expérience personnelle où le langage se met à exister par lui-même : « je revois dedans le printemps où ça s’est ouvert pour moi devant moi tout autour de moi et en moi quoi le stockage nappé du langage ». Cette ouverture au temps est vécue comme « éparpillement volant du trésor », et comme « trou de joie ». Pensez-vous que ce que Heidegger nomme « faire une expérience avec la parole » passe nécessairement par une sortie hors de la subjectivité et de sa représentation ? Et que recouvre, selon vous, cette sortie ?

4. D’après Roberto Calasso, les dieux seraient devenus les «  hôtes fugitifs de la littérature ». D’abord liés à l’entrelacement des gestes et des paroles dans le sacrifice, les dieux ne subsisteraient plus que dans la vibration de la parole. On en trouve encore la trace dans les épiphanies — ces ravissements extatiques, qui font reculer d’un coup l’état habituel du monde. Et ces épiphanies pulvérisent le vieil ordre rhétorique et ses codes, devenant à partir du XIXe siècle l’«  immense opulence inquestionnable » de la littérature (Rimbaud, Hofmannsthal, Rilke, Joyce, Proust, Bataille, Genet, etc.). Dans plusieurs de vos livres comme Drame, Nombres et surtout Paradis, on retrouve ce lien entre surgissement épiphanique et recherche d’une dimension intérieure du langage. Ce lien participe-t-il d’une forme particulière du sacrifice, inconnue aux religions et à toute société ?

5. Dans une époque sans dieux, la parole en avance des poètes, dit Heidegger (Approche de Hölderlin), dicte «  l’advenue des dieux présents », par quoi il entend « l’événement de l’advenir depuis l’aurore  ». Ces « dieux présents », annoncés par Hölderlin, Heidegger ne les confond pas avec les « dieux enfuis de l’ancienne Grèce qui seraient de retour ». A la fois «  trop proches » et « approchant depuis le lointain », ils sont nommés dans une « parole en toute retenue risquée », celle de la poésie, par l’« Autre qu’il faut aux dieux », à savoir le poète, et depuis un lieu qui s’éloigne de la proximité du sacré suffisamment loin pour le nommer dans un appel. Lieu qui ne s’éprouve pas sans une expérience du Néant, puisque son abord mène les poètes «  en direction de cette contrée de leur Dasein où, pour ce dernier, le sol, le fond portant, s’évanouit ». Une « mutation du dire » permet-elle l’advenue d’un dieu « enveloppé dans le feu du ciel » et « dissimulé par la clarté mieux que par l’obscurité des nuages  » ?

En exergue, ce passage d’une lettre de Heidegger à Jaspers, datée du 21 septembre 1949 : « Il me semble essentiel que vous pensiez comme temps axial cette simultanéité, ce parallélisme entre les anciens siècles chinois, indiens et occidentaux. Il s’y cache un axe­ monde qui pourrait un jour devenir le gond dans lequel tournera la technique-monde moderne. » A ce genre d’ouverture, Jaspers ne comprend visiblement rien. Heidegger procède souvent par allusions transversales. En général, elles s’expliquent en liaison avec les dates. Ici, nous sommes après la Deuxième Guerre mondiale, et la Troisième est alors en cours, sous le nom de « guerre froide ». Nous sommes maintenant dans la Quatrième : Technique et Terreur.
En 1956, à l’occasion du 200e anniversaire de la naissance de Mozart, Heidegger revient sur l’événement historial qu’a été cette musique. Je me moque un peu de lui, dans mon Mystérieux Mozart. Évoquant le composi­teur de Don Giovanni, il insiste sur la « pureté de son cœur devant Dieu », en citant Angelus Silesius. Je fais remarquer qu’au lieu de jouer du luth, il a composé des opéras. Entre nous, ce n’est pas la même chose.
Entendre un son et le voir tout à la fois, quelle singulière expérience. Imaginez-vous en train d’écouter le début de La flûte enchantée avec Tamino poursuivi par un dragon. « J’ai la tête et les mains si pleins du troisième acte qu’il ne serait pas étonnant que je me transforme moi-même en troisième acte. » Cette phrase de Mozart évoquant, cette fois, L’enlèvement au sérail, je l’ai mise en exergue de mon livre. Étrange expérience, là encore. Devenir cette page, cette partition. Vivre sensoriellement dans la page, dans la partition. Ce n’est possible, cette transformation, que depuis une écoute intense. Heidegger évoque Mozart comme « l’un de ceux qui ont le mieux entendu parmi ceux qui entendent ». Il ajoute : « Il l’"a été", c’est-à-dire qu’il l’est essentiellement, qu’il l’est encore. » Mozart a été, donc est encore l’un de ceux qui ont le mieux entendu parmi ceux qui entendent. L’avoir été, c’est l’être perpétuellement, sans limitation aucune. C’est avoir une vie qui ne tient pas dans les bornes admises pour une existence courante, une vie qui ne se laisse pas enfermer dans les circonstances du corps physiologique. Ici et maintenant, le nom de Mozart signe un événement qui continue d’avoir lieu. Nous sommes ici très loin d’une conception traditionnelle du temps, qui partirait de la naissance pour aller jusqu’à la tombe, comme si le corps parlant avait là sa destination naturelle.
Faut-il commencer par la musique ? Pourquoi pas. A l’époque où j’écrivais Drame, Nombres, Lois, H et Paradis, j’écoutais beaucoup de jazz, de flamenco et de musique indienne, des raga. Cette écoute allait de pair avec une prise régulière de haschich et une très grande licence sexuelle. Faire arriver la parole à la parole, et l’écriture à l’écriture, nécessite de mettre son corps dans une situation particulière. L’écrivain n’écrit que s’il met en jeu son corps. Mozart, à sa façon, l’a fait. Après lui, retombée. Le XIXe siècle régresse en deçà de ce qu’il faut bien appeler une révolution.
Un penseur comme Nietzsche se persuade que tout ce qu’il a à dire EST musique. De la musique, il est le grand souffrant. N’oubliez pas qu’il affronte le cas Wagner. Il attend beaucoup de la France dans le combat qu’il mène contre l’Allemagne. Des phrases en français émaillent musicalement ses livres, comme autant de points de relance. Lorsque la langue de Voltaire lui vient sous la plume (par exemple raffinement, excitation), elle joue le rôle d’un vecteur de légèreté. Il s’en sert comme d’une arme contre une certaine forme de lourdeur, contre l’esprit cul­ de-plomb du XIXe siècle. Il recherche la musique des phrases. Une fois qu’on l’a lu, comment supporter le discours philosophique ? Décadence, canaille, noblesse, par excellence, l’esprit, etc. Autant d’expressions en français qui s’in­sèrent dans le texte allemand. Nietzsche joue Paris contre Berlin, Paris contre Bayreuth.

Il y a une dimension indienne chez Nietzsche. En un sens c’est un rishi : un « voyant », selon la tradition védique. Il y a, dans Ecce homo, des phrases sublimes sur l’expérience de voir et d’entendre. Des phrases qui portent sur l’illumination de la pensée, sur ce qui révèle :
« Pour peu que l’on conserve un grain de superstition, on ne saurait qu’à grand-peine repousser la conviction de n’être qu’une incarnation, un porte-voix, le médium de forces supérieures. La notion de révélation, si l’on entend par là que tout à coup, avec une sûreté et une finesse indicibles, quelque chose devient visible, audible, quelque chose qui vous ébranle au plus intime de vous­ même, vous bouleverse, cette notion décrit tout simplement un état de fait. On entend, on ne cherche pas ; on prend sans demander qui donne ; une pensée vous illumine comme un éclair, avec une force contraignante, sans hésitation dans la forme — je n’ai jamais eu à choisir. » Nietzsche ajoute : « Telle est mon expérience de l’inspiration : je ne doute pas qu’il faille remonter à des milliers d’années pour trouver quelqu’un qui soit en droit de me dire : "C’est aussi la mienne." »
Il arrive à Nietzsche d’avoir, dans Ecce homo, des notations à prolonger sur les femmes : « Aurai-je la présomption de prétendre les connaître, ces petites bonnes femmes ? Cela fait partie de mon hérédité dionysienne. Qui sait ? Peut-être suis-je le premier psychologue de l’Éternel Féminin. Elles m’aiment toutes — c’est une vieille histoire : à l’exception des femmes perdues, des "émancipées", à qui manque la fibre maternelle. » Mais attention : « Une petite femme qui poursuit sa vengeance culbuterait le destin dans sa course. » Chez Mozart, grand nombre de femmes. Prenez les opéras, et en particulier Cosi fan tutte. Il met en musique ce que Nietzsche appellerait la « haine mortelle des sexes » sans que personne n’ait seulement l’air de s’en douter. L’événement qu’est la musique de Mozart semble dépendre d’un corps, né à telle époque, dont la vie sur terre est enfermée dans un très petit nombre d’années ; mais ce corps n’est pas n’importe lequel : il s’avère doué d’une libre possession de soi, et sa liberté est d’une ampleur telle que la simple survenue de ce phénomène est une énigme pour tous. Qu’un corps ait été à ce point implique qu’il le soit d’une certaine façon toujours. La question devient celle-ci : comment interroger la provenance essentielle d’une parole en tant que musique sans penser que le corps qui la rend possible est lui-même de la musique, rien d’autre que de la musique ? Il est malheureusement évident que l’humanoïde du nihilisme s’empêche d’aborder comme il le faudrait la vibration du dire. Il s’en empêche, ou plutôt quelque chose en lui l’empêche. Par exemple, le fameux Adversaire. Celui qu’on nomme parfois le Diable. L’instance du surtout pas. Si c’est le prix à payer pour la mort de Dieu, c’est cher. Exorbitant même.

L’ÉNERGIE DE LA PAROLE

Pour mieux comprendre cette vibration du dire, faisons aujourd’hui cap sur le védique. Je vous conseille un livre superbe d’André Padoux, L’énergie de la parole, qui traite de la dimension mystique de la vâk, de la parole, dans la tradition indienne. Padoux propose dans son livre un schéma qui étage les différents niveaux de la parole. Dans ce schéma, il y a un moment merveilleux auquel correspond cette indication suggestive : « Les dieux s’arrêtent ici. »
Un dieu qui aurait confisqué la vibration du dire, au point de l’énoncer comme loi sacrificielle, meurt. Il est mort. Résultat : plus personne n’a la moindre confiance dans ce qui vibre dans la parole.
Le 20 novembre 1972, Heidegger parle de Rimbaud. Il s’inquiète de savoir si l’appréhension instrumentale du langage, telle que la rendent possible la linguistique et l’informatique, va ou non détruire toute forme de poésie. La possibilité de la poésie relèverait du coup de l’impossible. Rappelez-vous que Georges Bataille avait titré un de ses livres Haine de la poésie, et que devant l’incompréhension générale, il avait choisi ce nouveau titre : L’impossible. Dans Être et Temps, la possibilité de l’impossible désigne la mort. La poésie a-t-elle désormais à voir avec elle ? Qu’en subsiste-t-il lorsque la mort règne, lorsque l’expression « Dieu est mort » ne signifie rien d’autre que cela ?
Heidegger admettait que son « chemin de pensée » avait une « provenance théologique », et s’il ne reste pas grand-chose de cette provenance en tant que théologique, le chemin, lui, a bien débuté par là. Il a débuté par le constat qu’il n’y avait plus rien à tirer du théologique tel que la pensée occidentale l’a élaboré en deux millénaires d’histoire. Et pourtant la provenance demeure à venir. Elle est très exactement l’« avenant ». Une nouvelle approche du divin se cherche, débordant le cadre forclos de l’ontothéologie.
J’ai moi-même une « provenance » catholique. Sans une certaine approche du divin, aurais-je écrit tout ce que j’ai écrit ? Sûrement pas. Cette provenance a le mérite de détourner l’artiste d’un réalisme pesant. Elle prémunit contre une croyance naïve dans le fonctionnement social. Lorsque l’on n’est pas satisfait du divin tel qu’il s’énonce dans la tradition métaphysique, il faut chercher à l’énoncer d’une manière nouvelle. Peu importe si Dieu est mort, puisque ça continue à se dire, et que ce dire met en jeu du divin. Évidemment, cette mise en jeu est à penser d’une manière qui excède l’ontothéologie.

Faisant allusion aux célèbres lettres dites du « Voyant », datées du mois de mai 1871, Heidegger s’interroge sur la signification du mot « rythme » : « La Poésie ne rythmera plus l’action, elle sera en avant  », écrit Rimbaud à Paul Demeny. On sait que Heidegger, lisant dans les Illuminations le poème intitulé « Mouvement », affirme : il s’agit là d’un regard porté à l’intérieur de l’essence de la Technique.
Tant de fariboles sur le prétendu silence de Rimbaud après 1875 ! Ce silence, dit Heidegger, est « autre chose qu’un simple mutisme. Ce ne-plus-parler est un avoir­ dit ». Sommes-nous capables de penser ce que Rimbaud a tu ? « Et voyons-nous — dit Heidegger — l’horizon où il est arrivé ? » Il faudrait reprendre Une saison en enfer et Illuminations à partir de ce silence. De là, on s’apercevrait qu’un « livre » comme Illuminations — quelques pages absolument magiques — ne cesse de se récrire sous nos yeux, au point que l’on a le sentiment de lire un texte nouveau chaque fois. Découverte perpétuelle, à la mesure de l’« immense opulence inquestionnable », dont parle Rimbaud.
Ce qui est tu dans ce qui est dit est d’une richesse débordante, qui échappe à toute quantification. Les malheureux qui croient que l’on peut dire sans se taire n’ont plus que la ressource de bavarder jusqu’à la tombe. Ils confondront toujours ne pas parler et ne plus parler.

Comment penser la richesse transmétaphysique du langage en faisant l’économie du sanscrit ? La question du divin est en même temps celle de la parole. La pensée védique saisit admirablement cette corrélation. Entendre vraiment la parole suppose une expérience vécue, très rare à l’ère du nihilisme accompli.
Supposons que l’on ajoute un accent circonflexe sur les deux « a » de Paradis. Nous voilà dans le sanscrit. Pâra vâk, parole suprême. Pârâdis : ce livre est hanté par l’Inde. Le projet consiste à mettre en question tous les sacrés, pas seulement l’occidental. Le biblique est interpellé de la façon la plus crue. Il est mis en dépassement formulaire à chaque page. L’énergie de la parole, comme diraient les védiques, sert ce débordement du langage par le langage. Mais il n’y a pas que le biblique. L’Inde, la Chine et la Grèce sont convoquées. « Le sacré soit ma parole », dit Hölderlin ? Je tiens le programme. Je n’admets aucune limite à la parole. Je récuse tous les couvercles. Sinon, c’est la dévastation nihiliste qui rabougrit les phrases avant même qu’elles ne se forment. Le sacré dont je parle ne concerne aucun peuple, aucune civilisation. Il est d’une autre ampleur. Pas plus que vous je ne crois qu’il y a lieu de sauver la moindre collectivité. Peu m’importe l’Allemagne, peu m’importe la France. Qui se permet une telle expérience du sacré aujourd’hui ? Qui se l’autorise ? Bien peu de gens, je ne vous l’apprendrai pas. Se dégager des « humains suffrages » et des « communs élans » ! Ah, satisfaire le programme de Rimbaud ... « Tu voles selon... », dit-il.
« Elle est retrouvée ! / Quoi ? L’éternité / C’est la mer mêlée / Au soleil. »

Sortir de la subjectivité et de sa représentation, me dites-vous. L’Inde védique suggère qu’il ne tient qu’à chacun, avec sa pensée, mais aussi avec son corps, de sonder l’étagement de la parole. Le but est d’arriver à la formule par excellence, au mot suprême. Ce qui procède du védique fait l’économie du sujet, mais on pourrait aussi bien dire qu’il l’absolutise : « Sujet absolu », cette expression de Hegel, on peut la rendre en sanscrit par aham. En effet, la pensée issue du védique propose d’atteindre un océan de félicité, ou, si vous voulez, de jouissance, en débordant tous les cadres de la subjectivité. On touche là à une dimension spécifique de la « conscience », qui n’a rien à faire avec ce qu’on entend sous ce mot dans la tradition occidentale. Rimbaud avait raison dans sa lettre à Paul Demeny d’insister sur la « signification fausse du moi », qui oblige, disait-il, les fossoyeurs que nous sommes à « balayer ces millions de squelettes qui, depuis un temps infini, ont accumulé les produits de leur intelligence borgnesse, en s’en clamant les auteurs ». À force de balayer, nous sommes d’ailleurs un peu las : tous ces squelettes de la fausse conscience occidentale n’en finissent pas de s’entasser devant nous, de proliférer inutilement. En terminer avec la « signification fausse du moi » exige de révolutionner la subjectivité. La formule « JE est un autre » n’y suffit pas. Son « coup d’archet » ne permet pas encore à la « symphonie » de faire son « remuement dans les profondeurs ». Toutes les métaphores musicales de Rimbaud font signe vers le nécessaire déblaiement des squelettes. Mais on ne surmonte la « signification fausse du moi » que par un détour vers la parole védique. Souvenez-vous du brahmane qui passe, furtivement, dans Illuminations.

André Padoux met en évidence le feuilleté qui compose la Parole : il distingue en lui quatre quarts, qu’on aurait tort de confondre les uns avec les autres. Trois demeurent cachés et immobiles. Les hommes parlent avec la quatrième part. Au plus haut degré, vous avez la « parole suprême », entièrement différente du langage humain, et qui l’enveloppe. Elle est, disent les textes, « émerveillement indifférencié, et comparable à un signe de tête intérieur ». La parole à son état suprême : salut dans la clarté. Elle est, cette parole, « éveillée, indestructible, éternelle » : elle configure un « Je absolu », dont une tête en liberté pourrait faire l’expérience. Avec cette parole suprême, nous sommes avant la manifestation. Les êtres parlants, sans le savoir, sont immergés dans le fleuve du langage, dans un murmure antérieur inaudible. Et de ce flux sourd une étrange « conscience », qui ne ressemble en rien à une conscience humaine. Je parle de langage, mais il n’y a aucun terme qui lui corresponde en sanscrit. Vous avez la parole, le mot, le son, le phonème, la syllabe, mais aucune notion du « langage ». Avec la parole suprême, vous frayez dans une dimension qui ignore l’inertie. Le corps humain s’inclut en elle, devenant immédiatement résurrectionnel — et cela, sans attendre de produire un cadavre, encore moins un squelette à balayer.
Le deuxième quart se nomme la parole « voyante ». La « Voyante », si vous préférez. Elle inclut tout ce qui a trait à l’organique dans le langage :la gorge, le palais, la glotte, la langue, etc. Elle est avant tout une vibration. Elle résonne dans le son. Énergie de volonté, et non plus de repos, comme la suprême, elle soutient le désir de connaissance. Ce n’est plus un murmure antérieur, mais un murmure subtil. La « Voyante » a la rapidité de la foudre. Elle se déplace dans l’instant. Elle est également ce qui porte la mémoire. À rebours de la suprême, incaptable, on peut la capter par une attention très soutenue. À mon avis, l’ascèse n’est pas obligatoirement la voie qui conduit à une telle expérience. On peut obtenir celle-ci par une grâce accordée à l’élu. Une grâce qui viendrait de l’adoration. Une sorte d’adhésion intense au transcendantal, si vous préférez, à condition de bien comprendre que celui-ci n’a rien d’abstrait. Interrogez les philosophes sur la question, et vous verrez surgir une entité exsangue. Ici, au contraire, adhésion intense à un murmure subtil. Ou plutôt au pressenti­ ment de ce murmure, si fugace de là d’où l’on vient, autant dire de très loin.
Le troisième quart se nomme la « Moyenne » ou l’« Intermédiaire ». Ici commence l’expression humaine du langage. Énergie de connaissance, la « Moyenne » déploie le langage humain à son plus haut degré d’expression poétique. Elle enveloppe le quatrième quart, qui est l’« Étalée ». Cette parole-là est durcie, grossière. Elle sert aux hommes à communiquer.

Comment dépasser sa subjectivité d’humanoïde sans s’introduire dans les profondeurs du feuilleté ? On a à notre disposition l’« Étalée ». A vous de la manier avec adresse. Un effort supplémentaire, mais ce serait déjà énorme, vous mettrait en rapport avec la « Moyenne ». Encore un peu de chance et vous atteignez la « Voyante ». Quant à parvenir aux abords de la « Suprême », cela n’arrive qu’à un très petit nombre d’élus — une poignée par millénaire. Qui atteint la « Moyenne » ou la « Voyante », je ne parle pas de la « Suprême », ne ressortit plus aux normes habituelles. Il a été, il est, il sera. Peu importe si on le compte encore parmi le nombre des prétendus « vivants » ou s’il erre dans le monde des morts. Bon, il est vrai que ni Sollers ni Haenel ni Meyronnis ne sont indiens, ni chinois d’ailleurs, et pourtant il leur revient de se faire indien ou chinois comme très peu le sont désormais en Inde ou en Chine. J’ai été biblique, en écrivant Paradis, comme personne n’avait su l’être — et même, évangélique. Mais ce n’est pas une limite pour moi. Je ne m’inscris dans aucune tradition constituée ; je confronte en moi l’Occident, l’Inde et la Chine, les faisant ainsi apparaître dans une dimension nouvelle, mettant en liberté ce que les traditions main­ tenaient dans un figement. Comme vous vous en doutez, cette dimension nouvelle du sacré n’a rien à voir avec les religions entendues dans le sens étroit que recouvre ce mot.
Dans la parole védique, ainsi que dans ce qui en procède, une partie fabuleuse se joue entre les voyelles et les consonnes. Extraordinaire méditation sur la force vibratoire de la parole chez les grammairiens indiens. Elle se relie avec une méditation sur la sexualité humaine, indissociable du langage dans la pensée tantrique. Prenez A. Il suffirait de cette seule lettre pour accéder au Transcendant. Les grammairiens indiens comparent la « Voyante » à un son pur, à une suite de notes musicales sans aucune division ; la « Moyenne », au son du tambour ou à la perception d’un rythme ; l’« Étalée », avec son aspect grossier, ils l’assimilent aux phonèmes, aux mots, aux phrases.

Le Veda incréé fait l’objet d’une vision qui s’écoute. Voir le Veda et l’entendre sont le même. Mais l’audition va ici plus loin que l’audition. La vue, plus loin que la vue. Les voyelles brillent par elles-mêmes, disent les textes. Ce sont des germes — bîja —, tandis que les consonnes s’avèrent des matrices — yoni. Selon un moine du XIe siècle, Abhinavagupta, le son A renvoie à la totalité de l’énergie. Cette énergie n’est pas soumise à Mâyâ, à l’illusion. Elle est « inentendue, spontanée, lumière immense en repos, océan sans vague de conscience absolue, émerveillement total et immédiat, et lorsqu’elle s’étend du premier au dernier stade de l’émanation, est cette prise de conscience de l’univers qui est expansion de l’énergie et parfaite plénitude de la conscience du "Je" absolu ». Vous voyez ce que peut contenir de force une seule voyelle. Il ajoute : « Rien ne l’énonce. Rien ne lui fait écho. » Le son A « s’énonce lui-même ». Mais pour que l’énonciation ait lieu, il faut, dit le moine, l’intercession d’une déesse. Permettez-moi d’insister sur l’obligation d’en passer par la déesse. Sans déesse, pas de passage. Le son A « s’énonce lui-même lui qui — ajoute le moine — est présent dans le cœur de tous les êtres vivants ». On ne saurait être plus démocratique, n’est-ce pas ? L’énergie de la parole résonne en chacun, tout le temps. En pure perte ? Aucune importance.

Le sanscrit répugne à l’écriture et à l’énumération : pour la pensée indienne, cela se passe à chaque instant. L’expérience ne s’interrompt pas. Elle procède d’une vibration divine. N’importe quel propos, à condition qu’il ne soit pas tenu par n’importe qui, peut se muer en parole sacrée. Même s’il est très simple, sans aucune portée intellectuelle apparente, il fait coïncider passé, présent et futur dans une soudaineté fulgurante. Cette parole remplie d’énergie traverse le monde de Mâyâ, c’est-à-dire de l’illusion. Il y a des professionnels de l’illusion. Méfiez-vous : même celui qui n’a aucune illusion sur l’illusion demeure tributaire de Mâyâ. Il y a une pression de l’illusionnement inhérente aux rapports humains, pression dont il est extrêmement difficile de se déprendre. La parole « étalée » est subordonnée à l’illusion. Dans une large partie, elle travaille pour elle. Ça parle beaucoup, dans l’étalement de la parole. Sans arrêt. Bavardage social incessant, qu’il est presque impossible d’interrompre — d’autant plus qu’il a lieu en chacun de nous. Interrompre ce bavardage, cela peut s’appeler écrire. Un écrivain, un vrai, c’est avant tout celui que l’« Étalée » ne parvient pas à satisfaire. Il change énormément, l’individu qui réussit à s’extraire de l’« Étalée ». Il devient quelqu’un d’autre.
Les professionnels de Mâyâ — les « sociomanes » — opèrent en gérant l’illusion. Ils se servent de l’« Étalée » et empêchent l’accès aux autres niveaux de la parole. Comment discriminer le Spectateur du Spectacle — c’est le titre d’un essai indien très célèbre. Comment le Spectateur pourrait-il en effet se détacher du Spectacle ? Question sérieuse, et d’emblée politique. La réponse pourrait être celle-ci : en voyant la danse du Spectacle. Vue, la danse disparaît. Mais, le plus souvent, pas vue pas prise. Et le Spectacle se perpétue alors dans l’illusion.

Si le A est une énergie de béatitude, d’où jaillit l’univers comme vibration, le I est une énergie de volonté, d’où surgissent des déesses favorables. « I rouge », écrit Rimbaud. Que voulez-vous faire sans déesses favorables ? Leur présence est nécessaire pour l’élu, de même qu’une certaine aisance sexuelle. Il faut déblayer les entraves, les obstructions, les blocages, que les pornographies industrialisées prolongent en les aggravant. Le U est une énergie de connaissance, d’où un éveil se déploie, une éclosion. Le U révèle. Son action est semblable à l’ouverture des paupières. Vibration subtile, le U n’en comporte pas moins un aspect redoutable. Les divinités d’obstruction y trouvent en effet leur siège. Elles empêchent la rencontre avec les déesses favorables. Le E représente le germe de l’égarement et de l’inconscience. En revanche, rien de plus fructueux que l’union sexuelle en A-I, comme le savent les yogi. Elle permet un SAUT. Avec A-U, vous voilà confronté à des divinités très dangereuses. Le voyage ne se fait pas en ascenseur capitonné : la parole sauve ou fait tomber. Avis aux voyageurs. C’est une projection du « soi dans le soi par le soi ».
L’exclamation H-A est résonance — en sanscrit nâda. Elle procède d’un son non frappé. Rimbaud : « Un coup de ton doigt sur le tambour décharge tous les sons et commence la nouvelle harmonie. » Comme il s’agit dans cette affaire du désir et de l’amour, l’émission sonore coïncide avec la jouissance. Le mot « émission »
— en sanscrit visarga — désigne également l’éjaculation du sperme. Avec la lettre H, voici l’union rituelle du yoga tantrique. Le dynamisme propre à cette lettre est lié au va-et-vient des yeux de l’adepte à ceux de sa partenaire pendant l’échange sexuel. La partenaire, grave question, avec tout ce que vous imaginez de romances, d’impasses, de ratages — bref d’enlisement sexuel sur fond d’illusion. Suzette aurait pu être ma partenaire, Lou aussi, et Anna... Qui est la partenaire ? La mère des enfants ? Eh non. Le dynamisme que procure la lettre H est sans limites : l’adepte va et vient sans arrêt. Sa sexualité ne connaît aucune borne. Un mystique commente :
« La pensée totalement immergée dans la joie la plus intense, émettant ce son de façon ininterrompue, dans le bonheur de l’union, avec une femme au corps harmonieux. Les maîtres du yoga, à l’esprit totalement détaché, atteignent ainsi à l’union suprême. » J’ai connu, de manière indubitable, cette immersion de la pensée dans la joie intense. C’était après avoir pris des substances, et dans la compagnie de femmes au corps harmonieux. ]’ai été ainsi emmené dans les parages de la « Voyante ». Déjà très loin de l’« Étalée ».
Les consonnes sont considérées comme une congélation des voyelles — un rétrécissement. Sans voyelles, pas moyen de passer. Le passage s’effectue grâce aux voyelles. Avec le A, le U et la nasalisation du M, il est possible d’atteindre la syllabe sacrée A-U-M, qui se prononce OM. Le S est, quant à lui, un son émis involontairement, du plus profond de l’être, au moment du summum du plaisir amoureux. D’où une « effusion totale dans le suprême ». Le S appelle la déesse, c’est-à-dire la danseuse. Ce que Heidegger manque chez Mozart, c’est qu’il s’agit d’un grand dramaturge. Chez lui, tout danse. Énorme théâtre, avec des voix qui chantent simultané­ ment. On dirait une abeille dont le « murmure fait dis­ paraître la froideur du devenir », comme disent les textes sanscrits. Pas de refus, une telle abeille. Son murmure divin me paraît nécessaire. Malheureusement, l’abeille est rigoureusement proscrite par les factionnaires de Mâyâ. Quand on mélange les voyelles — c’est-à-dire les germes — avec les consonnes, les « fruits sont produits sans effort ».

Il est possible de se mouvoir de son en son, à l’intérieur du feuilleté de la parole. Une oreille bien avertie sait reconnaître la justesse d’un son. Il est possible de tout falsifier en matière sonore, y compris le râle. Mais celui qui sait entendre n’est pas dupe. Ah, c’est difficile lorsqu’on a de l’oreille de trouver l’abeille murmureuse qui « fait disparaître la froideur du devenir »... La parole védique est le « Bouquet de fleurs du sens absolu », comme dirait Maheshvarânanda (auteur du XII" siècle). « L’absente de tout bouquet », hélas. Vous voilà de plain­ pied dans la « réflexion sur votre propre omniprésence, qui est une protection contre la peur de votre propre limite ». Vous voilà dans l’« horizon d’une fulguration de la résonance subtile ». Vous voilà dans la « possibilité, qui paraissait impossible, du jaillissement de la vibration intime et imprévisible ». Vous voilà dans la récitation, avec ce qu’elle comporte de répétition : dans la « respiration-récitation de la non-récitée ». Vous avez, à ce moment précis, le droit de dire que celui qui n’est pas devenu dieu n’a pas le droit d’adorer la divinité. Les dieux s’arrêtent ici, énonce le tableau d’André Padoux.

Le védique appelle-t-il l’ascèse ? Eh bien, pas forcément. L’ascèse est, selon moi, la reconnaissance d’une non-élection fondamentale à la parole. On redouble d’effort, faute de produire les fruits avec facilité. L’ascète indien — le saddhû — exprime un exotisme nihiliste dont je souhaite faire l’économie.
Les actions magiques procèdent de la parole, ou sont suggérées par elle. Tuer, chasser, séparer, immobiliser, enchanter, apaiser, telles sont les actions magiques. Le magique sert dans la défensive, bien entendu. Abstention, pour le reste. Il vaut mieux savoir immobiliser un adversaire. Savoir le tuer, je ne dis pas... Dans le livre de Padoux, j’apprécie tout particulièrement cette réflexion de sir Charles Eliot : « Une occupation immorale n’est pas forcément une action irréligieuse. Elle exige seulement des dieux d’un type particulier. »
Le corps contient une énergie — la kundalinî — lovée comme un serpent. La plupart des humains demeurent tassés sur le serpent. Ils ne savent pas le déployer. Encore moins savent-ils utiliser cette énergie pour entrer en contact avec ce qu’il y a de divin dans la parole. On appelle ce contact « sexualité », mais on pourrait lui trouver un autre nom. L’entrave qui empêche les hommes d’atteindre vraiment la parole, c’est leur croyance naïve dans la mort comme instance fatidique et indépassable. Peu d’individus perçoivent leur corps tout entier imprégné de paroles : palais, langue, sourcils, lèvres, oreilles, yeux, etc. Ils le perçoivent peut-être, mais en dormant. Dans le sommeil profond, là où il n’y a plus personne, le corps coïncide avec la parole. Quand les Indiens parlent de conscience suprême et de félicité, ils savent bien qu’il ne s’agit pas d’une exacerbation de la veille. Il s’agit plutôt d’un état au-delà du sommeil profond, où il se passe tant de choses sans qu’on le sache. A qui objecte qu’il n’y a pas de conscience au-delà du sommeil profond, on peut rétorquer que son corps n’est pas assez imprégné de paroles. Un élu parvient à placer son « énergie virile dans le réceptacle de sa naissance ». Pas d’inceste ici, mais l’accès à une certaine dimension du silence, qui ne serait pas un « ne plus parler », mais un « avoir dit ». Rien à voir avec le blabla blanchotien sur le silence.

Le terme ullâsa signifie à la fois briller, irradier, devenir visible ou perceptible, résonner, se mouvoir, jouer, danser, être heureux et joyeux. Pour moi, ce terme est en rapport avec une expérience vécue il y a très long­ temps à Venise. J’ai eu l’impression d’entrer en contact avec une grande brume pré-sonore, mais néanmoins parfaitement active. Il n’est rien qui ne soit son. Tout ce qui se voit procède du son. Ma voix a l’air de sortir de mon corps, mais il s’agit du contraire. Mon corps ne cesse de sortir de ma voix. D’après le catéchisme actuel, il n’est rien de plus blasphématoire que de poser le primat du son sur le visible. Je parle ici d’une vibration sonore perpétuelle, et dont l’écoute attentive nous appelle en dehors du on-dit véhiculé par le bavardage social. Un écrivain se reconnaît à son instinct de vibration. Il interrompt le on-dit en déployant l’énergie phonique. Il s’appuie sur la germination des voyelles. Rien n’est plus révolutionnaire. L’élu fait se lever en soi l’énergie de la parole. Elle remonte le long de la colonne vertébrale, jusqu’au cerveau. Il y a les hommes-troncs, et les autres. A force de circuler dans la moelle épinière, l’énergie de la parole vous offre une tête en liberté, comme vous diriez, pour mieux évoluer parmi les avalanches [3].
Cette énergie de parole, nommons-la la « Lovée ». C’est un serpent autrement plus convaincant que celui que l’on trouve dans la Bible. Peu importe la pomme, peu importe le fruit défendu, peu importe Adam poussé au péché par cette pauvre Ève. Seule compte la « Lovée ». Grâce à elle, vous êtes encore au paradis, ou plutôt il ne demande qu’à lever en vous. Mais le jeu est interdit. Voici la question. La seule, du reste. Ce point lumineux, formé des rayons du soleil, correspond à l’union sexuelle du dieu Shiva avec sa shakti — son principe féminin. Il contient tous les phonèmes. De A à HA, ce qui englobe l’entièreté de l’alphabet sanscrit. J’ai écrit Paradis pour faire sortir le point : pour l’inscrire. A + HA donne la totalité des phonèmes, à quoi il faut ajouter la résonance nasale, qui suit les voyelles, et voilà AHAM, qui signifie
« Je ». Pas monsieur Untel, mais le « Je » absolu, divin, totale plénitude.

Le fond portant du Dasein s’évanouit, dites-vous. Faut-il encore ici parler de littérature ? Faut-il encore employer ce vieux terme ? Peut-être, en effet, mais par commodité, et sur la défensive. La littérature n’est qu’un abri où peut se mener une expérience intérieure avec le langage. Dans cette expérience se fait jour une forme particulière du sacrifice, comme vous le soutenez, et vous avez raison de préciser que ce sacrifice est « inconnu aux religions et à toute société », puisqu’il ne concerne que celui que la parole a élu. Dante passe au loin, et s’offre en holocauste. Il faut que ça brûle.

Les « dieux enfuis » ne relèvent que de la vaine croyance, dans la mesure où l’on s’imagine qu’il n’y a rien au-delà. Une mutation du « divin » est, comme le dit Heidegger, nécessaire. Un jour, le ciel est très bleu, et soudain, un éclair — pas un éclair de tempête, mais un éclair de Zeus, qui vient du repos. La fulguration appartient à la sérénité. Celle-ci demande toutes sortes de mises à l’épreuve. Le corps que nous avons ne lui est pas forcément adapté. Il faut parfois le refaire. Il m’est arrivé, en écrivant Nombres, dans une chambre d’Amsterdam, de saigner tout à coup du nez. Je vois encore le sang rouge sur la page blanche. Faire se déployer l’énergie de la parole met en jeu les corps. Ça peut s’écrire, ça peut même se publier, en général dans le malentendu le plus complet, malentendu nécessaire au fait que cela rejaillisse. Toute expérience avec la « Lovée » fait l’objet d’une fanatique surveillance des sociétés. Mais la chose elle-même est donnée, ou pas, à l’avenant.

VOIR AUSSI : Les Éclats divins de Ligne de risque

GRAAL SUR PILEFACE


[1« Le résignement est un dire, le dire du détachement », précise Heidegger, p. 152.

[2Il s’agit de Mystérieux Mozart, Plon, 2001. Folio 3845, 2005.

[3François Meyronnis, Ma tête en liberté et Yannick Haenel, Évoluer parmi les avalanches ont été publiés dans la collection L’infini.

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