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« Seul Mozart » sous le regard d’angle du trublion Jean-Hugues Larché .

Fragonard, Billie Holidy, Shakespeare et plus

D 5 novembre 2021     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Nous aimons publier les textes (rares) de Jean-Hugues Larché car c’est un homme de passion qui pose sur les êtres et les choses, un regard d’angle qui lui est propre et qu’il sait traduire avec des mots qui révèlent un vrai talent d’écrivain. Qu’il s’agisse de tableaux de grands maîtres de la peinture, de portraits littéraires d’auteurs du panthéon de la littérature, de la musique et plus, son regard est pertinent, voire impertinent, d’une perspicacité rare qui perce la surface des choses et des êtres pour atteindre leur cœur même, leur essence.
Un regard de trublion qui réveille (cf. la citation qui suit) et nous fait découvrir, avec la précision d’un microscope électronique, la richesse des sujets qu’il aborde

Ce trublion de Larché nous fait parcourir
Ses mondes intérieurs. Il tente d’attraper
Par les mots ce qui lui en échappent et nous réveille
Par sa manière de penser, de dire et de regarder
La nuit pour en faire le jour. »

Catherine Meurant-Jaworski

Quatrième de couverture

Ces textes courts forment un parcours ludique de réflexions sur des visions artistiques qui me touchent. Ils constituent une approche synthétique en vingt-cinq points. Paix, souplesse, fleur, parole, virtuosité, cosmos ou couleur sont les quelques mots d’un antidote désinvolte à reprendre à son gré. Voici mon angle le plus libre sur Shakespeare, Picasso, Mozart, Proust, Cézanne ou Billie Holiday. C’est la vacance même.

JHL

De quoi s’agit-il ?

Ainsi, le trublion Jean-Hugues Larché nous trouble effectivement avec ce titre qui pourrait laisser penser qu’il s’agit d’un livre dédié à Mozart. Ce qui n’est en rien le cas. « Seul Mozart », ne constituant qu’un des 25 chapitres du livre.

Le facétieux J-H Larché, dans sa dédicace, le laissait toutefois entendre en notant : « Ce ‘’seul Mozart’’ ou presque… »

Un livre de 110 pages, 13 illustrations pleine page ou double page, couleur, pour la plupart, publié aux éditions Olympique. à Bordeaux.

La quatrième de couverture nous éclairait un peu plus et la table à l’intérieur du livre, encore plus : 25 textes courts datés de 2010 à 2021 :

L’exergue de début du livre

« L’art doit gouverner l’amour »
Ovide

En fin du livre, une citation de Tchouang tseu

« Appliques-toi au détachement, concentre-toi dans le silence, conformes-toi à la nature des êtres, sois sans égoïsme, alors le monde sera en paix. »

Tchouang tseu

EXTRAITS


Afin de vous permettre d’apprécier l’écriture de Jean-Hugues Larché, nous vous proposons, in extenso :

L’angle de Fragonard
Jour de Billie
Parole de Shakespeare

L’angle de Fragonard


Jean-Honoré Fragonard, Les hasards heureux de l’Escarpolette, 1767-1768.
Huile sur toile 81 x 64 cm. Londres, Walace Collection
ZOOM : cliquer l’image

C’est l’instant fugace où la chaussure s’envole du pied de la jeune fille qui s’en balance. Le voyeur allongé aux joues rouges est en embuscade dans l’arbuste. La fille déchaussée décroise les jambes vers la lumière. Dans le décor touffu et moussu des arbres puissants, surchargés de branches et de guirlandes de feuilles. Se tenant fermement à la balançoire, elle ondule dans ses amples vêtements roses à dentelles et volants et s’élève au dessus du bosquet efflorescent, sa chaussure lancée en direction du curieux. L’expression bien balancée est pour elle.

En habit gris, le jeune homme étendu, redresse la tête pour mieux voir. Son bras gauche écarte un arbuste gênant sa vue. Il tient le creux de son chapeau comme pour accrocher ce qu’il ne voit qu’à distance. Près du sol, sa main droite ouverte me semble dire– vers ici, là, maintenant. La statue d’ange qui le surplombe,son doigt devant la bouche lui confie à voix basse - retiens tes mots, regarde.

Dans l’ombre, assis sur une rambarde, un complice sourit. Il tire et relance l’escarpolette au siège de velours rouge, nouée rustiquement à l’arbre largement centenaire. Deux putti de pierre sont penchés sur une tête de poisson fantastique. L’un des deux regarde la chaussure volant à hauteur des jets de la fontaine bruissant leur joie d’écume. La perspective est fermée sur le ciel, la végétation luxuriante abonde en effloraison. En bas, à gauche, le pied de l’arbre à l’œil noueux enraciné se révèle au soleil. Des instruments de jardinage sont égarés dans un bosquet. Le temps est couvert, l’endroit très abrité. Cette scène pendulaire aère l’obscurité des arbres qui l’entourent.

La lumière dirigée sur la bien balancée, le peintre en jeune homme de trente cinq ans saisit son plus bel angle. Le titre du tableau est au pluriel. Les hasards heureux de l’escarpolette – 1767 – signifient que les occasions d’une belle vue secrète se répètent et se présentent à chaque balancement sûrement complice. Le trouble et la crainte de la rater incite à régler la focale et le diaph’ oculaire à la milliseconde. Dans l’enchaînement de ces allers et retours, on ne sait lors duquel la fille volante a décidé de lancer un petit bout d’elle-même au-dessus du spectateur embusqué.

Heureux hasards d’écart de jambes ! Odeur musquée du parfum qui s’en exhale ! Comme dans La chemise enlevée, le sous-vêtement a-t-il été ôté ? Ici, préalablement ? La jambe gauche écarte la robe en triangle qui froufroute son dévoilement. La belle se fend d’une chaussure en lancer franc ! Des quatre regards sur celle qui s’en balance, un seul est bien dans l’angle. Celui du peintre.

JHL, 2018

On peut aussi se reporter à l’ouvrage de Philippe Sollers, les Surprises de Fragonard (Gallimard 1987, réédité en 2005)

- Les Surprises de Fragonard (1) et La Frick Collection
- "Les Hasards heureux de l’Escarpolette" in Les Surprises de Fragonard

Jour de Billie

Voix de satin, l’œil égaré, un gardénia dans les cheveux, c’est la gravité faite femme. La légèreté aussi. Décolleté en décontraction libre, elle a traversé les affres des violences amoureuses et la quotidienneté stupéfiante des paradis artificiels. Eleanora Fagan naît à Philadelphie le 7 avril 1915. Elle change de nom pour chanter. Désormais elle s’appelle Vacance. Holiday. Jour béni, jour de sainteté renouvelé. Lester Youg l’appelle le premier, Lady Day. La dame du jour. L’apparition permanente. Deux i et deux 1 au centre de son seul prénom. Trois i de vie et trois l pour elle dans son pseudo. Billie Holiday. Doctoresse du jazz. Ce nom fait frissonner si on a déjà entendu sa voix.

La blueswoman aux deux-cent-soixante-dix morceaux enregistrés, fait virevolter le spectre des tonalités, comme une patineuse exécute une série de saltos sur la piste glacée. Elle étire sa voix voluptueusement ou l’éraille en féline fascinante de scène. L’animal blessé reste digne, de God Bless the child à Loverman en passant pat Strange fruit, une des plus célèbres chansons de la Dame. L’histoire étrange d’un fruit lynché dans les Etats du sud. Pendaison arbitraire d’un Noir, chantée froidement, sans dramatisation - malgré le sang séché sur les feuilles de l’arbre. Avec la dignité exemplaire dans la souffrance que l’on connaît à ce peuple opprimé. Ici, l’interprétation de Lady Day élève le débat au-dessus des nuages. Et au-delà des polémiques. Pas de revendication. Art de dire simplement les préjugés infâmes.

Le jazz n’est pas qu’innovations acrobatiques de notes, solos rythmiques endiablés ou crépusculaires, il est aussi art du dire. Ella, Sarah, Julie, Helen en sont les prêtresses. L’art de tenir, diction, phrasé et vibrato. Grâce de ces gardiennes du sens. Lancer les notes, tenir la scène, charmer la salle. Billie chante le langage inventé depuis son âme écartelée, brillée, consumée par l’amour et les drogues. La voix en tendre autorité et douceur ferme. Son amitié avec Lester Young produit le meilleur de son swing. Holiday Young incarnent dans leur nom la Vacance et la Jeunesse. Réunis, ils sont la Jeunesse en Vacance. L’insouciance faite femme et homme. Mes sessions préférées de Billie - avant l’ultime album sublime - sont là, délestées par le saxophone ténor de Lester. C’est elle qui nomme le leste président du jazz, Prez. Lady Day Prez enregistrent de 1937 à 1941. La suavité même. J’aime Billie parce que si on la cherchait, elle aussi était capable de faire le coup de poing. Ce détail est mon hommage à distance à Arthur Cravan et à Hemingway.

Une amie m’a dit un jour à la première note : « Ça c’est Billie ! » Nous sommes restés très liés. Nous dansons très bien ensemble. Mes rencontres féminines ont été scandées autour de la voix et de la présence de Lady Dqy en étrange récurrence.

Dans l’ultime album Lady in Satin, Billie, accompagnée par les cordes de l’orchestre de Ray Ellis enregistre le plus poignant des requiems. Mes morceaux préférés, For Heawen’s Sake - à la grâce du ciel - et le déchirant For al ! we know ou Glad to be Unhappy et évidemment The End of a Love Affàir. Ecoutez-ça et accrochez-vous à votre émotion. Comment faire un choix dans ce chefd’ œuvre inégalé du blues ? La divine lady de Philadelphie livre là sa tendresse, sa grave légèreté la plus sincère et jusqu’au bout. It’s:easy to remember, réminiscence en morceau de déchirement sublimé.

Un thérapeute conséquent du XXIème siècle, dégagé du sérieux de sa pratique, conseillerait dans cette époque de repli effrayant : « Te fais plus de bile, écoute Billie chaque jour. Et, tu entendras la grâce venant de loin pour demeurer à tes côtés. »

L’incarnation du chant, l’altérité radicale du jazz, la vacance rajeunie du temps, c’est Billie.

Printemps 2021

Parole de Shakespeare

Cet extrait a fait l’objet d’une lecture par Jean-Hugues Larché à la Librairie Olympique


Jean-Hugues Larché lisant Parole de Shakespeare.
Crédit photo : Jean-Michel Andrault
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La vie est une tragédie pour ceux qui sentent
Et une comédie pour ceux qui pensent.

Horace Walpole

Aller-retour du souffle. Parole volontaire, dégagée des emprises sociales. Cette langue traverse chaque personnage en beauté, vigueur, insolence et lucidité. Cette voix, chacun la ressent. Il en est dépassé. Les personnages sont perfusés par leur discours. Leurs sentiments incarnés par cette langue qui ne lisse, ni ne lasse. Langue par nature licencieuse, bienheureuse, ravissante. Langue non languissante. Expression très électrique, éclectique, elliptique, élucubrant et culbutant le cliché. Rapide, pas précipitée. Lente sans affectation. Belle dérision du lapsus. Beau rire en acte manqué. Humanisme circulaire. Force vitale concentrée. Conscience altière de chaque destin. Elle force le trait d’esprit ou la bêtise, cette langue. Elle est la cohésion des vivants tempéraments, l’incarnation du vif de la peau jusqu’à la moelle. Langue d’homme, langue de femme, langue d’enfant. Speech, Words, Tongue. Polymorphe, il va sans dire. Goût humide de l’oral. Postillons porteurs de sens. Contagion immédiate. Pandémie du sens. Parole sèche de violent coup de bâton. Substance irrépressible pas lancée au hasard. Manne verbale. Jouissance d’instant. Réserve enflammée de phrases. Angine inversée. Ruban de voix qui se déroule. Soie du grain de la parole. Tenue du jeu parfois grossière ou obscène. Comédie pour ceux qui pensent. Tragédie en miroir pour les autres. « Rire ou ne pas rire, telle est la question. » Musicale est cette langue. Sphérique à n’en plus finir. Torrent de tonalités. Claire cascade dans le noir. Sterne, Joyce et compagnie vont suivre. Words, words, words...

Voix de cette langue levée en unité divine ou profane. Chaque personnage la pense à voix haute. Qu’il ou elle communique ou pas avec quelqu’un ou quelqu’une. La conscience de soi émane de ses dires. Etonnant et génial Shakespeare qui peut tout dire et tout faire dire. Du plus noble au plus sot, chacun s’écrit à voix haute, s’exprime dans un délié de parole jamais vu ni entendu avant. Présentant, là, sur scène, autant de personnages ancrés dans le vocable le plus raisonnable ou le plus délirant et incohérent. Shakespeare incarne son temps par sa voix. Pas de voix ancestrale hantée ici. Ou seulement, si elle est reprise pour Ham/et au-dessus de la grille du palais royal de Copenhague. Pas une voix pour les temps futurs. Seulement la voix de l’instant. La voix de l’être irradié par les particules embrasées du temps. Le temps d’exister par sa voix. En passage du Je au jeu d’être un autre. Les tonalités multiples de cette voix résonnent d’une musique qui vient des sphères. Rien n’arrête son harmonie ou sa disharmonie. Chaque personnage possède son instrument. Nul ne se ressemble. Tous s’accordent. Du plus aigu au plus grave. Du plus gueux au plus noble, tous sont à la même enseigne. Passant par la même taverne. C’est la clique des expressifs qui entrent et en sortent, les grands vocaux de la bande à Shakespeare. Vocalistes, orateurs, émissaires, déclamateurs, porteurs de voix ; ils disent, ils proclament et veulent se faire entendre. Tous ces autres Shakespeare ont quelque chose à dire. Même les mutiques tapis dans l’ombre. Fondre et fonder la langue telle est l’affirmation. Une vraie fronde théâtrale. Ça remue encore quatre siècles plus tard. Ça vient du silence du fond des âges.

Silence comme réserve de sens, comme inspiration et respiration de la langue. Souffle silencieux en aller-retour. Une grande œuvre laisse advenir ce silence. Silence préalable à toute création. Shakespeare est le contemporain de l’italien Claudio Monteverdi qui créé Orfeo - le premier opéra - en 1607, année d’Antoine et Cléopâtre. Shakespeare ne raturait pas ses pages, son inspiration était sans faute, sans repentir

2020


A PROPOS DE L’AUTEUR

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Jean-Hugues Larché

Portrait sonore

Portrait sonore enregistré le 28 octobre 2021, et sur « Seul Mozart » en 2ème partie.

Voir aussi

Déambulations en compagnie de Jean-Hugues Larché

Plus sur Seul Mozart aux éditons Olympique

L’auteur sur pileface

Librairie Olympique à Bordeaux

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