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Marcelin Pleynet, Le Déplacement (Journal des années 1982-1983)

A paraître en novembre 2021.

D 13 septembre 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Francis David, Intérieurs d’écrivains


Le déplacement, Journal des années 1982-1983 de Marcelin Pleynet devrait paraître en novembre 2021 chez Gallimard dans la collection L’infini.

De larges extraits sont parus dans le numéro 147 de L’Infini (Printemps 2021). Avec ces précisions :

« 1. Édition établie par Florence Didier-Lambert, corrigée par Nathalie Barrié, et relue par Marcelin Pleynet.
2. Ce volume du Journal de Marcelin Pleynet couvre le deuxième semestre de l’année 1982 et toute l’année 1983. De larges extraits du premier semestre de l’année 1982 ont déjà été publiés sous le titre « Shakespeare in progress » dans le volume Fragments du Chœur aux éditions Denoël en 1984. La fin de l’année 1982 marque un tournant majeur pour Marcelin Pleynet, associé au passage de Philippe Sollers des éditions du Seuil aux éditions Gallimard à l’occasion de la publication de son roman Femmes. La revue et la collection Tel Quel, reprises par Gallimard, deviennent la revue et la collection L’infini, dirigées par Philippe Sollers. (N. D. É.) »

J’ai publié il y a quelques mois la partie de « Shakespeare in progress » qui concerne les Sonnets de Shakespeare : Les Sonnets : volonté et testament.

Dans Fragments du Chœur, le texte sur Shakespeare était suivi d’une poésie de Pleynet :

En 1982

Pour moi je tiens de ces cendres qui couvrent la terre
au couchant comme un deuil de sang.
Hier, demain, en l’an 1982 et dans toutes les années à
l’anneau de ma vie je porte le délire et je creuse ce corps
qui passe dans la lettre comme un tombeau.

Et la douleur se vrille dans le cœur qui manque avec
les légions des ténèbres
et plus rien ne tient la course folle
et la lumière dans mon nom

mais le bruit sur la terre est grand

Voici les pages qui concernent le séjour que, fuyant Paris et « la fatigue crasseuse des ambitions contre une bonne et bien réelle fatigue musculaire », Marcelin Pleynet effectua à Rome en compagnie de P. au début de l’hiver 1983. Pourquoi Rome ? N’est-il pas vrai que tous les chemins y mènent ? Je me souviens avoir vu, il y a quelques années, dans un cinéma proche du boulevard Montparnasse, un petit film de Florence Didier-Lambert : Pleynet y tenait des propos particulièrement denses sur son rapport — pensée et poésie — à la « Ville Éternelle ». Je ne crois pas que le film ait été édité. J’aimerais bien le revoir. A bon entendeur salut !

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Francis David, Intérieurs d’écrivains
Edition Le Dernier Terrain Vague, 1982.

Le déplacement... à Rome

ROME, LE 20 DÉCEMBRE, VIA DEI CIMATORI

Nous sommes arrivés hier en fin de matinée au moment où Jacqueline et Umberto se préparaient à partir. Rien ne justifie ce séjour de fin d’année à Rome, si ce n’est Rome, et le besoin de prendre un peu de distance avec Paris de plus en plus préoccupant.
P., dont c’est le premier séjour à Rome, a voulu tout de suite se rendre au Vatican et nous nous sommes retrouvés place Saint-Pierre sous une pluie battante. Je suis curieux d’observer les réactions de P., lors de ce voyage ; elles sont en effet très proches de ce que furent les miennes, il y a une bonne vingtaine d’années. Rome pour un Français c’est immédiatement trop, ce trop qu’il ne tarde pas à comprendre comme la seule vraie mesure. Il faut le temps qu’il faut mais le temps ne fait rien à l’affaire.

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Lisant hier soir le Journal de voyage de Montaigne que j’ai trouvé en livre de poche dans la bibliothèque de Jacqueline, je constatai la même hésitation, la même réserve embarrassée, et sans doute aussi la même crainte. Montaigne illustre admirablement l’impression d’accumulation et d’entassement que produit Rome, en déclarant qu’il lui semble toujours marcher sur le toit de quelque palais ou temple enseveli. Chateaubriand qui lui reproche de ne pas suffisamment faire état des œuvres d’art qu’il a l’occasion de voir, semble oublier ce que fut la Rome de 1580. Ce que Chateaubriand entend par œuvre d’art, comme ce que nous entendons aujourd’hui par œuvre d’art, prend sa mesure de la basilique Saint-Pierre, et de la disposition spatiale de la colonnade de Bernini .
C’est de Bramante, Michel-Ange, et Bernini que la Rome que nous connaissons et que nous reconnaissons prend sa mesure et son intelligence... et je songe aussi bien ici à l’art romain qu’à l’art chrétien. Lorsque Montaigne séjourne à Rome, Michel-Ange est mort depuis seize ans, le plan de la basilique est encore celui d’une croix grecque, et si l’abside et les deux bras transversaux sont achevés, la coupole ne s’élève que jusqu’au tambour. Grégoire XIII qui accueillera Montaigne n’est pas un constructeur ... et son règne semble essentiellement occupé à administrer les projets de ses prédécesseurs (Jules II et Paul III à qui Michel-Ange doit la direction de tous les travaux du Vatican). Il est aujourd’hui difficile d’imaginer ce que fut Rome lors du passage de Montaigne, difficile voire impossible... Comment imaginer ce que furent les travaux de la basilique Saint-Pierre, ce que fut la basilique Saint-Pierre sans la colonnade, et ce que furent la basilique Saint-Pierre en travaux et Rome sans l’explicite démesure du baroque. Je suis pourtant frappé de la façon dont le secrétaire de Montaigne note, minutieusement, la visite et l’audience auprès de Grégoire XIII... le protocole du baiser de la pantoufle... Il ne fallait qu’attendre l’expression plastique de ce protocole.

Pour le reste (Montaigne trouve que l’on rencontre beaucoup trop de Français à Rome, et cela reste vrai)... « Tous ces jours-là il ne s’amusera qu’à étudier Rome » , ce qui n’est pas peu.

ROME, LE 21 DÉCEMBRE, VIA DEI CIMATORI

Nous avons, hier, toute la journée et par un après-midi et une soirée de printemps, marché de la Villa Borghèse (où les Caravaggio sont invisibles) au Panthéon ; du Panthéon au Colisée, à San Pietro in Vicoli ; à la Piazza Navona, pour finalement dîner près de la fontaine de Trevi. Nous ne voyons que très peu de ce que nous visitons, mais nous nous employons aussi progressivement à nous défaire de Paris, et à échanger la fatigue crasseuse des ambitions contre une bonne et bien réelle fatigue musculaire.


Raphaël, La Transfiguration, 1518-1520.
Pinacothèque vaticane. Photo A.G., 18 juin 2015. ZOOM : cliquer sur l’image.

ROME, LE 22 DÉCEMBRE, VIA DEI CIMATORI

Visite, comme toujours hallucinée, au musée du Vatican, on y consacrerait avantageusement quelques vies. Cette accumulation de figures et d’images n’a que je sache pas d’exemple.
Il ne faut pas oublier les bibliothèques. Montaigne fut à juste titre fier d’avoir consulté le Virgile « Romanus » que j’eus moi-même l’occasion de voir il y a deux ans lors de la visite de la bibliothèque vaticane. Autant que je me souvienne, cette visite était organisée sur l’initiative de Sollers. Je garde un souvenir très précis de cette étonnante réception en compagnie des Desanti, de Bernard-Henri Lévy... et que je ne crois pas avoir jamais noté ici.
Aujourd’hui dans la confortable et anonyme situation de touriste, nous avons dérivé des antiquités grecques et romaines, aux Stanze de Raphaël, à la chapelle Sixtine où la restauration des fresques de Michel-Ange découvre progressivement une œuvre d’une splendeur insoupçonnée. Six des lunettes, dites des Ancêtres du Christ, sont maintenant en état, et aussi bien dans les volumes que dans les couleurs, c’est un monde tout nouveau qui se découvre. On ne peut pas ne pas penser que tous ceux qui jusqu’à ce jour ont parlé de cette œuvre n’en ont rien vu. Lorsqu’elle sera entièrement restaurée elle étourdira comme... comme un éblouissement sonore.
C’est déjà l’impression que font les six « nouvelles » lunettes. Quelle force ! Quelle virtuosité plastique et chromatique ! Quel déploiement d’inventions iconographiques ! De ce qui se trouve découvert à ce que recouvre encore la trace des temps, c’est déjà tout un jeu symphonique de renvoi et de réponse qui se met en place et élève lyriquement l’âme désirante (formule pour moi très proche, aussi proche que possible d’une éventuelle définition du génie de Michel-Ange). Il faut considérer ce qui reste de l’Hercule d’Apollonios pour comprendre ce qui différencie la monstration gréco-latine, du corps mâle, de l’interprétation, de la sorte d’interprétation que Michel-Ange en propose dans le Moïse de San Pietro in Vicolo, et dans le Christ du Jugement dernier de la chapelle Sixtine. Il est bien entendu impossible de ne pas rapprocher les deux plus fabuleuses réalisations de l’artiste. N’est-il pas étonnant que le Christ n’ait pas de corps (que le Christ ait tous les corps) dans ce corps épais et large et que Moïse n’ait pas de tête (porte l’archétype de la tête paternelle), avec cette tête comme aucun autre typoï ? Ne pas craindre Michel-Ange, c’est le plus grand. Et c’est le plus grand dans l’horreur.
Montaigne qui semble n’avoir pas vu la chapelle Sixtine associe le Moïse de San Pietro in Vicolo à « la nouvelle besogne » .

J’ai repris et retravaillé la préface aux Poésies de Rimbaud que doivent publier les éditions Guanda. Pour l’essentiel je développe sans la citer l’admirable analyse de Claudel : « Chez ce puissant imaginatif, le mot "comme" disparaissant, l’hallucination s’installe et les deux termes de la métaphore lui paraissent presque avoir la même réalité. » En insistant sur ce qui associe, en une mesure qui n’est plus mesurable, poésie et littéralité. Tout cela sur un mode dont je suis curieux de connaître l’accueil qu’il recevra.

J’aurai 50 ans demain et j’en suis curieusement fier. Heureux de me trouver non seulement loin de Paris mais à Rome à cette occasion et selon ma fantaisie dans le relatif isolement qui est le mien.

À noter l’importance qu’accorde Montaigne à « l’original du livre que le roi d’Angleterre (Henri VIII) composa contre Luther, lequel il envoya, il y a environ 50 ans, au pape Léon dixième, souvent de sa propre main, avec ce beau distique latin, aussi de sa main :
« "Anglorum rex Henricus Leo decime, mittit
Hoc opus et fidei testem et amicitiae" »
(Henri roi des Anglais t’envoie, Leon X, cet ouvrage, témoin de sa foi et de son amitié) ; original qu’il vit à la bibliothèque du Vatican... Il faudrait pour bien lire Montaigne souligner tout ce que Montaigne croit devoir retenir de son passage à Rome... Cette note sur le livre d’Henri VIII contre Luther me paraît très importante de ce point de vue. (Politique de Montaigne.)

ROME, MARDI 27 DÉCEMBRE, VIA DEI CIMATORI

Selon la radio italienne, les Romains n’ont pas consacré autant d’argent aux fêtes depuis de nombreuses années. Et il est vrai que chaque passant s’encombre d’un nombre considérable de paquets, sans que pourtant l’aspect de la ville s’en trouve sensiblement modifiée. Les fêtes de fin d’année n’ont pas ici le caractère de démonstration marchande qu’elles ont à Paris. Nous passons beaucoup de temps à marcher dans les rues qui ne présentent aucun caractère particulier. Çà et là un sapin de Noël, mais les magasins ne paraissent pas particulièrement décorés et dimanche et lundi c’est à peine si l’animation différait de ce qu’elle est habituellement. Rien des faux artifices et de l’exploitation commerciale du Noël parisien.
L’appartement de Jacqueline et Umberto est à cinq minutes de la place Saint­ Pierre et nous nous y rendons très souvent. Nous y étions hier lorsque Jean-Paul II a célébré l’Angélus du troisième étage des fenêtres du Vatican. La place était en grande partie occupée par la foule répondant aux prières du pape, et tout cela avec la plus grande simplicité. Les haut-parleurs amplifiaient la voix forte et ferme célébrant le martyre de saint Étienne, et les réponses des fidèles n’occupaient pas moins tout le volume spatial que limite la colonnade. La silhouette du pape, une mince tache blanche dans l’ouverture de la fenêtre... ]’avais oublié les applaudissements qui accompagnent la fin de l’oraison. Tout cela, sans autre pompe, est, je dois dire, assez impressionnant.
Je fais au demeurant la curieuse expérience d’accompagner ce séjour romain de la lecture du livre de Georges Duby Le Temps des cathédrales que j’ai trouvé près du bureau de Jacqueline. Et je dois dire que dans le prolongement de cette lecture très informée, Rome prend un caractère encore plus fascinant. Le livre de Georges Duby qui introduit en quelque sorte au récit de la naissance des aventures et des mésaventures de la chrétienté donne (dans une objectivité qui est sans doute à bien des points de vue contestable) une étonnante dimension à ce que l’auteur se refuse à considérer comme la constitution d’un système symbolique, système symbolique qui ici s’expose dans toute la grandeur de son évidence. (Il faudrait interroger le rôle que vient jouer l’« objectivité » esthétique dans cet ouvrage... d’historien ?)
Mais qu’importe ! Du livre à la ville, des cathédrales françaises aux basiliques romaines, l’aventure n’en prend que plus de dimension, et ce qui s’en écrit dans les livres, dans la pierre et sur le ciel, reste irréductible à toutes les bonnes (et mauvaises) pensées modernes.

Je dois passer demain au palais Farnèse pour essayer d’établir les dates de l’exposition « Vingt ans de peinture française » au musée d’Art moderne de Bologne.

Terminé ma préface aux Poésies de Rimbaud : « Que comprendre à ma parole ? »

ROME, VENDREDI 30, VIA DEI CIMATORI


Rome, le forum.
Photo A.G., 25 juin 2015. ZOOM : cliquer sur l’image.

Nous continuons à bénéficier d’un temps exceptionnel. Ce matin lors de notre lente et longue promenade à travers le Forum romain et dans les jardins Farnèse du Palatino, le soleil diffusait une lumière éblouie dans les brouillards encore humides qui montaient du Tibre et enveloppaient les longs cyprès qui entourent San Gregorio Magno. Les touristes en cette saison sont peu nombreux, et si l’enceinte des forums est encore très visitée, on peut s’y promener en toute tranquillité.
Je n’ai au demeurant jamais su faire autre chose, dans ce champ désolé de ruines. Comment cette civilisation qui gaspille des fortunes colossales à se convaincre de son importance (à travers des Disneyland et de non moins débiles manifestations « d’art » dit contemporain) laisse-t-elle ainsi les plus prestigieux vestiges de son passé, et de sa vie, pourrir dans des gangues de terre qui ne seront peut-être jamais dégagées. Les Romains semblent avoir entrepris depuis quelques années une véritable campagne de restauration. Ainsi la porte Flaminia est entourée d’un vaste échafaudage, et enveloppée d’un vaste filet de plastique vert , comme la colonne de Trajan, l’Arc de Septime Sévère, l’Arc de Constantin... Mais c’est à peine si l’on voit de temps à autre un ou deux ouvriers sur ces chantiers. Les fresques, celles par exemple de la maison dite de Livia, sont ouvertes au vent et à l’humidité et déjà mangées par la mauvaise poussière qui les couvre ; on y entre comme dans une cave, on en ressort comme d’un tombeau. Et il est si difficile, si impossible, d’assumer cette masse de sublimes décombres, que comme des vieillards désabusés nous trouvons notre consolation dans une promenade à petits pas à travers les dernières plages de soleil, et que nous nous accordons d’éblouissement qu’au passage dans une allée d’orangers encore chargés de leurs globes vermeils, qui brûlent le vert cru des feuillages et tranchent sous le ciel uniformément bleu. Ces mêmes globes, ces mêmes oranges qui moisissent sur les parois de la maison de Livia.
Au demeurant ce qui vaut pour l’art romain, vaut pour l’art chrétien. Dans quel état d’abandon se trouve San Carlo alle quatro fontane, et singulièrement la plupart des œuvres de Borromini... d’ailleurs le plus souvent invisibles. Il faut noter étant donné le carrefour où elle est située que San Carlo est aujourd’hui (mangée par les acides et les gaz qui s’échappent des voitures) en réel danger... Mais quoi ? Dans le petit guide du Palatino publié par le ministère de l’Instruction publique, P. Romanelli compare l’impression que devait produire l’accumulation des édifices romains sur un si petit espace à l’aspect extérieur du Palais du Vatican : « dont l’apparence manque incontestablement de régularité »...
Reste à espérer qu’il n’en sera pas demain du Vatican, ce qu’il en est aujourd’hui du Campo Romano ! Notre siècle il est vrai a sans doute d’autres graves préoccupations, et c’est dans l’urgence que l’Europe débat de la guerre atomique et de l’installation des euromissiles de part et d’autre des frontières soviétiques, mais qu’en sera-t-il de ce débat, si comme cela se passe aujourd’hui, il est dissocié de ce qui le justifie... En sommes-nous désormais à la seule et ultime préoccupation de l’animal : sauver l’espèce ? N’est-ce pas cela qui est aujourd’hui ressenti de toutes parts (plus ou moins consciemment). Les intérêts se déchirent : guerres idéologiques, guerre des religions, l’animal humain baigne dans sa médiocrité et n’a désormais d’autre horizon que la menace nucléaire et l’absurde épouvantement d’une espèce qui s’est condamnée. Jouve, en préface à Sueur de sang, voit son monde habité par l’instinct de destruction, l’instinct de mort, la pulsion de mort... et il est vrai que, dans le genre, le fascisme aura été assez représentatif, mais qu’en est-il de cet instinct grégaire face à la menace, à la bien réelle menace nucléaire, comme ultime production de la science et de la culture ?
Comment ne pas évoquer tout cela en cette fin d’année qui ne laisse plus beaucoup d’illusions à qui que ce soit, et comment ne pas évoquer cela à Rome... Quel moine vivant au Moyen Âge déclarait « Rome vivra tant que le monde vivra et le jour où Rome disparaîtra le monde disparaîtra » (la citation n’est certainement pas correcte).

Je pensais profiter de ce voyage pour voir les fresques de Cavallini à Sainte-Cécile, elles sont malheureusement en restauration, et je devrai me contenter des mosaïques de Santa Maria in Trastevere qui sont au demeurant d’une très grande beauté et bénéficient de leur rapprochement avec l’ensemble du XIIe siècle, qu’elles soulignent. Ceci bien entendu dans la perspective du petit livre que m’a commandé É. Hazan. Si l’on situe l’œuvre de Giotto - Cimabue - Duccio - Cavallini hors de la perspective humaniste, et d’une histoire de l’art aujourd’hui encore ordonnée à partir de Vasari, on se trouve fasciné par la manifestation d’un art (dont on oublie trop volontiers qu’il fut d’abord un mode d’être).
Du XIIe au XIIIe siècle ce qui me frappe, ce n’est pas « l’évolution » des formes, c’est la transformation des êtres par appropriation des formes. Nous ne sommes plus aujourd’hui en situation de qualifier ou de disculper l’événement culturel historique, le meilleur de notre tâche doit être de le comprendre (ce que j’ai essayé de faire avec Giorgione), dans un contexte cette fois explicitement humaniste.
Giotto s’impose d’abord à moi comme un monde, un peuple de figures qui ont une existence si singulière qu’elles frappent et imprègnent fortement l’imagination. Leur présence est aussi vive, complexe et résistante que celle des êtres qui nous sont le plus proches. A peine si on les connaît que déjà elles s’imposent et qu’on ne les oubliera plus. Et pourtant elles ne ressemblent à aucune autre, et plus vivantes que le vivant elles ne ressemblent à rien de vivant. Là, quelque part entre les archétypes byzantins des réminiscences de la peinture hellénistique et romaine (sans doute plus essentiellement romaine), Cavallini et Cimabue, un univers se constitue, et l’on ne peut pas ne pas faire que cet univers soit unique. C’est cette unicité que je voudrais tenter de reconstituer, parce que ce que porte l’œuvre de Giotto est dans cette unicité avant d’être dans une toujours hypothétique attribution, cf. la relative médiocrité de ses « suivants immédiats ».
De l’œuvre byzantine à Giotto, il y va de la constitution d’une figure (celle de la divinité) et de son univers, du complexe dialogue des images où elle se reconnaît. Figure du dieu et de son église. Ce dont témoigne la présence de ces figures sur Dieu et son église sur les murs mêmes de l’église. Assise ; chapelle dei Scrovegni ; Santa Croce... Quelque chose se passe là, que l’on trouble et que l’on pervertit à tirer en avant.
Regardant hier les scènes de La vie de la Vierge, les fresques de Pietro Cavallini, il me semblait y trouver beaucoup plus et mieux Giotto que chez... Taddo Gaddi.
Cavallini et Cimabue sont travaillés par ce que va réaliser Giotto, et plus que l’hypothétique question formelle, c’est cela qui me semble important (dans la mesure aussi où « cela » traverse forcément les problèmes formels). Les fresques de Sainte-Marie­ Majeure, que je n’ai malheureusement pas pu voir, jouent bien évidemment un rôle considérable dans la mise en place du débat que Giotto va conclure... en imposant l’univers de saint François (ce qui n’est plus, il est vrai, et loin de là, l’univers byzantin, mais dont on ne peut pas ignorer tout ce qu’il doit de rigueur à l’univers byzantin).

Nous qui n’avons pas la foi, nous n’avons que la plus ou moins saine certitude du désespoir, du manque d’espoir et plus... « Cette vie... dois-je la nommer une vie mortelle, ou plutôt une mort vivante ? »

ROME LE 31 DÉCEMBRE, VIA DEI CIMATORI

L’année s’achève. Pourquoi y suis-je sensible à ce point. P. fatigué de longues marches, nous n’avons quitté la via dei Cimatori que pour faire quelques pas jusqu’au château Saint-Ange. Le soleil était tout embrasé et sous les chênes-lièges l’air frais et humide...
Nous étions quasiment seuls dans ce soleil pâlissant, près de cette fabuleuse forteresse. Le froid se faisant insistant nous sommes rentrés pour passer le reste de l’après-midi en compagnie d’une fort belle version de L’Estro armonico de Vivaldi (I solisti veneti, Claudio Scimone, Erato).
Cette année s’achève et aussi elle s’achève au mieux. L’adagio du concerto numéro deux en sol mineur martèle admirablement cet achèvement, « fantaisie dans la matière musicale » dont la justesse reste à saisir. La musique en dit toujours plus long de notre achèvement, et aujourd’hui de cette année qui finit et commence.

Marcelin Pleynet

Vivaldi : L’Estro armonico

Concerto for 4 Violins in D Major, Op. 3 No. 1, RV 549

L’estro armonico (L’invention harmonique, en italien) opus 3 est une série de douze concertos pour un, deux, ou quatre violons, orchestre, et basse continue d’Antonio Vivaldi (1678-1741), dédiée à Ferdinand III de Médicis, prince de Florence, grand-duc héritier de Toscane (Cf. wikipedia).

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