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Hommage à Roberto Calasso

par Michel Crépu et Danièle Robert

D 9 août 2021     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Roberto Calasso en 1991.
© Erling Mandelmann



Nouvel hommage à Roberto Calasso. Et, trente après, retour sur les dieux de l’Olympe avec Les noces de Cadmos et Harmonie, le livre qui, en 1988, l’a rendu célèbre.

« Roberto Calasso, Homère et les Vedas »

L’écrivain et éditeur italien Roberto Calasso s’est éteint le 28 juillet 2021 à l’âge de 80 ans. Hommage de Michel Crépu à « l’une des plus grandes et belles et dernières figures de l’humanisme européen ».

Disparition de Roberto Calasso

Roberto Calasso vient de mourir, écrivain, éditeur, il était l’une des plus grandes et belles et dernières figures de l’humanisme européen. C’est tout ce que l’on a envie d’écrire au sujet de cet homme unique, qui vivait à Milan, non loin derrière le Dôme, devant les volumes de sa bibliothèque où veillait un très ancien volume du Tractatus de Spinoza estampillé au fer rouge de l’Inquisition, la collection complète du Fackel, la revue viennoise de Karl Kraus, de la Vienne d’avant les désastres.

Car comment résumer, synthétiser une œuvre à ce point multiple ? La littérature, chez lui, trouvait sa première chambre d’écho à la lecture des grandes mythologies, un peu à la manière d’un Malraux, sans quitter du bord, la modernité fondatrice, celle de Baudelaire aussi bien que de Franz Kafka. Calasso n’était pas un mythologue pas plus que Malraux n’était un historien d’art. La création littéraire était un art de parler avec les dieux. Calasso en avait fait, si l’on ose dire, son lieu de voyage. Le mouvement de l’esprit était l’expérience : que se passe-t-il lorsque les livres se mettent à raconter une autre histoire que celle qui est répétée à droite et à gauche, par crainte d’être embarqué plus loin que prévu ?

Il se passe quelque chose, par exemple, qui fut au centre du travail de Calasso : la découverte de l’Inde. Ce neveu d’Homère prenait volontiers ses quartiers dans cette région de l’esprit où tout est à la fois silence et vertige. Non l’Inde de l’imagerie post coloniale, mais l’Inde des Vedas, l’Inde de la plus extraordinaire épopée spirituelle. Calasso vouait une grande admiration aux deniers grands savants indianistes français du début du XXe siècle, un Sylvain Lévi, un Louis Renou. L’érudition folle y redoublait chez lui de cette ivresse spéculative, fascinante, d’une élégance absolue. De tous ses livres, qui ont tous l’air de sortir des Mille et Une nuits, on retiendra peut-être d’abord La Ruine de Kash où Calasso remettait en scène le théâtre philosophique de l’Occident européen. Nous étions à la fois dans le labyrinthe des Vedas et les salons de l’après Révolution avec Talleyrand en mage du dernier cogito et l’ineffable Sainte-Beuve des Lundis – une autre façon de pratiquer les Vedas.

Mais on relira aussi bien La Folie Baudelaire, Le Rose Tiepolo, Les Noces de Cadmos et Harmonie, K., sa lecture à la fois hindouiste et quasi talmudique de Kafka, le « cousin » de Prague, dont Calasso était un connaisseur hors pair. Toute cette histoire métaphysique de l’Europe, Calasso lui a donné ses vraies proportions d’un roman incomparable.

Au fond, Calasso était un prodigieux analogiste. Avec son ami Roberto Blazen des Éditions Adelphi, il était comme un poisson pilote des abysses de la conscience européenne. Personne comme lui n’a donné à son lecteur, à ce point l’envie de plonger littéralement au cœur de la bibliothèque, comme il l’a fait. Adieu Roberto !

Michel Crépu
Billet extrait du blog de Michel Crépu : › www.lanrf.fr

Les noces de Cadmos et Harmonie
[Le nozze di Cadmo e Armonia]

Traduit de l’italien par Jean-Paul Manganaro

Avec la collaboration de Camille Dumoulié
Collection Du monde entier, Gallimard
Parution : 12-02-1991

Les noces de Cadmos et Harmonie furent la dernière fête où les dieux de l’Olympe s’assirent à table en compagnie des hommes. Ce qui se passa auparavant, pendant d’innombrables années, et ce qui arriva par la suite, pendant quelques générations, forment l’arbre immense du mythe grec.
Dans Les noces de Cadmos et Harmonie, un souffle de vent revient agiter le feuillage de cet arbre. Comme l’écrivit un Ancien, « ces choses n’eurent jamais lieu, mais elles sont toujours ». Les raconter, en les entrelaçant dans leurs plus menus détails, c’est forcément se poser certaines questions qui, elles aussi, « sont toujours » : pourquoi les dieux de l’Olympe prirent-ils figure humaine, et pourquoi « cette figure-là » ? Pourquoi tant de scandale et de mystère dans leurs histoires ? Qu’est-ce qu’un simulacre ? Pourquoi l’ère des héros fut-elle brève, convulsive et unique ? De quoi Zeus se sent-il menacé ?
Peut-être le mythe est-il une narration que l’on ne peut comprendre qu’en la narrant. Peut-être la manière la plus immédiate de penser le mythe est-elle d’en conter de nouveau les fables. Ici, une lumière rasante, nette, les envahit toutes et les montre dans leurs enchaînements multiples : tel un immense et très léger filet qui se pose sur le monde.

La naissance de Dionysos. Lecture de Valter Zanardi.

Doriano Fasoli, « Conversation avec Roberto Calasso »

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Roberto Calasso chez lui en 1988
© Ferdinando Scianna.

L’entretien avec Roberto Calasso (en grande partie inédit), sur l’un de ses livres les plus réussis, Les Noces de Cadmos et Harmonie (Adelphi), a eu lieu dans une pièce, bourrée de livres et de papiers, de sa maison au centre de Milan (un édifice du XVIIe siècle) en octobre 1988.

Comme un récit transmis oralement, proche des fables, des légendes, des chants celtiques des bardes, c’est un conte inventé, sans fondement historique, mais c’est plutôt une tradition concernant des temps anciens obscurs : c’est ainsi que se définit le mythe. Toujours fasciné par les mythes, Roberto Calasso, fondateur, avec Luciano Foà, de la maison d’édition Adelphi. Le mythe signifie pour lui « un savoir déjà souverain en soi, qui ne tolère pas un savoir qu’on attend ultérieurement (attitude normale au lieu de l’Occident) » ; et « les figures du mythe vivent de nombreuses vies et de nombreuses morts, contrairement aux personnages du roman, liés à chaque fois à un seul geste ». Alors le mythographe n’a pas le droit d’inventer quoi que ce soit, le mythe est une construction faite de variantes et il ne peut choisir qu’une voie au lieu d’une autre à l’intérieur de ces variantes : à ce moment-là, cependant, ajoute Calasso, « il doit dire, il doit raconter l’histoire et donner le sens de cette histoire. Il se retrouve donc, en réalité, à devoir façonner rien de moins qu’un romancier qui au contraire invente des personnages de toutes pièces. »

Après Le fou impur, à partir de 1974 (repensé aujourd’hui « comme une sorte de prologue à ce qui allait suivre, juste un prologue qui se déroule au paradis, parmi tous ces nombreux paradis qui sont dans la tête de Schreber avec les différents archontes qui les dominent etc. » ), après La Ruine de Kasch (1983), Calasso en est à son troisième essai narratif avec Les Noces de Cadmos et Harmonie (à peine sorti, déjà en réimpression). Dans ce dernier livre, il a voulu plonger dans l’Olympe grec pour raconter ses aventures, ruisselantes de sang et d’éros (la vengeance et la trahison sont les protagonistes). Et voici l’enlèvement de Zeus, sous la forme d’un taureau blanc, la princesse Europe ; voici Phèdre en vain avide d’Hippolyte ; c’est ainsi qu’Ulysse (« le dernier des héros ») est resté avec Calypso ; enfin, voici comment les Olympiens sont descendus à Thèbes pour participer aux noces de Cadmos (le héros de l’alphabet) et d’Harmonie.

Aucun événement, aucun nom ne semble étranger à Calasso. Quarante-sept ans, florentin, grincheux et affable, au regard perçant, il est aussi passionné de cinéma : il aime particulièrement Robert Aldrich et, en même temps, un tout autre réalisateur comme Ernst Lubitsch. Et, encore, les films noirs et Jean-Pierre Melville : « Pour moi, le cinéma coïncide en très grande partie avec l’Amérique ».

Extraits de l’entretien.

Doriano Fasoli : Votre grand-père maternel, Ernesto Codignola, avait fondé la maison d’édition florentine La Nuova Italia... Quelles ont été les figures centrales de votre formation culturelle ?

Roberto Calasso : Tout d’abord Bobi Bazlen, un homme post-historique, un taoïste, une figure qui va bien au-delà des appréciations habituelles sur l’homme de grande culture, sur l’homme qui savait tout. C’était quelque chose de beaucoup plus compliqué et je dirais quelque chose qui garde sa nouveauté, son aspect déroutant, aujourd’hui comme il y a trente ans. On aurait pu dire alors que c’était tellement déconcertant parce que c’était en avance sur son temps, parce que c’était basé sur des choses qui n’étaient pas encore filtrées, mais je pense qu’il en serait de même aujourd’hui. C’était l’état d’esprit qui était complètement différent, ce n’était pas simplement une question de connaissance.

Quelle est votre attitude vis-à-vis de la psychanalyse ?

Elle représente un passage obligé, traitant des choses de notre temps. Mais aussi bien Freud que Jung, je les ai toujours considérés comme des écrivains, des inventeurs, des mythographes, dans un certain sens. La vision scientifique de la psychanalyse m’a toujours été étrangère, parce que je pense que c’est une grande illusion dans laquelle en un certain sens Freud lui-même a puisé des énergies, mais la base de son travail est différente. C’est un fonds, si quelque chose, plus mythopoétique qu’autre chose. Et il l’a mentionné lui-même, à divers moments.

Voyez-vous de vraies nouvelles dans le paysage désertique de la culture européenne ?

Bien sûr, des choses très impressionnantes et entièrement nouvelles ne sont pas apparues ces dernières années. Après tout, l’Italie est un pays dans une position relativement meilleure, en ce sens, car il n’y avait pas d’écrivains avec une grande influence comme les maîtres à penser français dont certains sont aujourd’hui morts (Foucault, Barthes, Lacan). D’un autre côté, cependant, il y a toujours eu des figures notables d’écrivains, pour la plupart assez solitaires et incommunicables, qui sont toujours là. L’Italie ne me semble donc pas dans la pire position pour le moment. Ce qui me paraît plus triste, c’est la situation allemande. C’est certainement la plus plate, car, après la mort d’Adorno, ils sont restés franchement piégés : d’un côté, dans la terreur de tout le monde extérieur et de toute l’histoire extérieure et aussi de leur histoire intérieure. Ils luttent encore pour acquérir ce qui est, par exemple, l’héritage romantique, parce qu’ils se sentent ankylosés, ils ont des craintes politiques à ce sujet ; et d’autre part, l’école de Francfort n’a plus rien fourni d’utile. Je ne pense pas qu’Habermas ait apporté quelque chose de nouveau à Adorno. D’un autre côté, pendant que les choses se passent, il y a toujours quelque chose qui échappe à l’instant : il se peut donc que, vu de loin, alors ces années aussi s’avèrent un peu différentes. Un coup d’œil immédiat autour d’elle ne me semble pas vraiment être un moment de grande richesse.

En parlant de mode italienne, ne vous sentez-vous pas un peu responsable de cette diffusion effrénée de la culture d’Europe centrale ?

Je l’espère et cela me convient parfaitement. Nous avons publié certains écrivains, évidemment non parce qu’ils sont d’Europe centrale, mais parce qu’ils nous semblaient avoir en eux-mêmes une grande importance. Puis une sorte de circuit forcé s’est créé entre ces figures qui, d’autre part, sont nées dans le même contexte. Cela a certainement aussi créé une mode Tout commence par les livres. Et il y a encore des livres d’auteurs d’Europe centrale très importants. Cela ne veut pas dire que nous ne les publierons pas parce qu’il y a eu une mode.

Je sais que vous avez décidé de rassembler les implications éditoriales d’Adelphi, écrites avant tout par vous, dans un volume, à paraître prochainement : pourquoi ?

C’est une façon de faire quelque chose d’utile (nous l’espérons) pour les vingt-cinq ans d’Adelphi. Au lieu de faire une histoire de soi, ce qui est toujours un peu gênant, nous avons pensé que le plus simple était d’aligner ces textes qui accompagnent les livres depuis le début et qui ont été pour nous le moyen le plus direct de communiquer ce que nous voulions avec les lecteurs.

A quel genre littéraire appartient La Ruine de Kasch ?

Je ne sais pas... Il y a là un mélange irréductible d’invention fictionnelle, de réflexion, d’aphoristique, de traités...

Alors, quelle est la relation entre Les Noces de Cadmos et Harmonie et l’œuvre précédente ?

Le tome actuel est né dans le cadre d’un ouvrage auquel j’avais pensé en plusieurs tomes, mais je ne sais pas exactement combien il y en aura à la fin. Une œuvre unique : dont La Ruine de Kasch fait partie et ce livre en est une autre. Mais ce n’est pas quelque chose qui devrait beaucoup inquiéter les lecteurs, mais plutôt moi, et je pense que la forme apparaîtra plus claire avec le temps. En fait sur Les Noces de Cadmos et Harmonie il n’est nullement dit qu’il est lié à l’autre, et en fait doit être lu comme un tout autosuffisant. Ce livre est né d’un premier projet, qui remonte au début des années soixante-dix, puis fortement modifié et comme détaché d’un ensemble de choses que j’écrivais, qui faisaient partie de ce qui sera plus tard un autre livre de cet ensemble. Il s’est détaché car je me suis rendu compte que ces choses grecques devaient être traitées d’une certaine manière, avec un critère formel opposé à celui de La Ruine de Kasch, qui est un livre basé sur l’hybridation, où l’on change constamment de registre, de style et aussi de temps chronologiques. Ainsi, au sein d’une même page, on oscille entre les Védas , Marie-Antoinette et la Première Guerre mondiale. C’est l’essence même du livre. Alors que Le mariage de Cadmos et Harmonie tout est interne à la Grèce : les références externes à la Grèce se comptent sur les doigts d’une ou peut-être deux mains tout au long du livre, et ce sont comme des épices qui s’y ajoutent. La raison fondamentale pour laquelle elles existent est que ces épices sont comme une trace du passé. C’est-à-dire qu’elles empêchent la proximité excessive qui existerait autrement. Pour le reste, le style suit des règles complètement différentes de celui de La Ruine de Kasch. Vous aurez vu, en effet, qu’il n’y a pas de décalage linguistique et qu’il garde un ton absolument neutre du début à la fin. Ensuite, à l’intérieur du livre, il y a des différences, des similitudes que je pense qu’il appartient plutôt au lecteur de découvrir. Je suis un grand admirateur de la formule de Disraeli « n’expliquez jamais » ; et je pense que cela devrait particulièrement s’appliquer aux écrivains de ne jamais trop expliquer. Mais je dirais qu’il y a des correspondances thématiques évidentes. Le centre de La Ruine de Kasch : la notion de sacrifice. Même dans le mariage, si l’on va vers le cœur du livre, il devient de plus en plus évident que cette notion est essentielle : pourtant, elle est comme renversée d’un autre côté et domine ce qui n’apparaissait que dans la fable de "La Ruine de Kasch", au centre du livre, c’est la notion de hiérogamie et vice versa. Donc les liens sont certainement très nombreux, ils ne sont peut-être pas les plus évidents et je dirais qu’il appartient essentiellement au lecteur de les découvrir. Ce sont des liens que quelqu’un s’amusera à trouver.

Calasso, une méchanceté si vous le permettez : Le mariage de Cadmos et Harmonie peut-il être vu comme encore une forme, disons, de nihilisme souriant ?

Je me méfie beaucoup de ce mot. Vous avez vu comment le langage philosophique traditionnel est largement évité dans ce livre. Nous utilisons ces quelques dizaines de mots essentiels que l’on trouve déjà dans les origines grecques, si l’on étend ces origines jusqu’à Platon. Le mot « nihilisme » n’est pas nécessaire dans tout cela, donc franchement il peut être évité. Au sein de La Ruine de Kasch, cela pourrait être une présence plus visible : mais ici, il me semble que ce serait trompeur.

Parlons de cette sorte de « anxiété de connexion » qui semble dominer le catalogue Adelphi. Y a-t-il une affinité entre Le Mariage de Cadmos et Harmonie , La Mort de la Pythie de Dürrenmatt et le Bain de Diane de Pierre Klossowski ?

La mort de la Pythie est un beau conte, mais je dirais que l’affinité est inexistante. Dürrenmatt : c’est toujours le geste de démasquer. Généralement un geste qui mène à de la mauvaise littérature. Dans son cas, cela a conduit à une belle histoire, mais elle est complètement étrangère au geste de mon livre, qui est un geste qui prend les mythes au pied de la lettre : il ne prétend pas superposer des connaissances supplémentaires aux mythes, une ruse supplémentaire qui révèle ce qu’ils sont. Quant à Klossowski, en revanche, je crois qu’il y a une vraie affinité. En ce sens qu’outre la beauté du texte de Klossowski, tout son travail tourne essentiellement autour d’une obsession pour l’épiphanie, pour le simulacre, pour le fantôme, qui sont constitutifs du mythe dont nous parlons ici. Mais je dirais que ça s’arrête là.

Dans son livre, il semble avoir mis en scène un drame ininterrompu du savoir : où le problème n’est plus de « dévoiler » le mythe, au contraire… C’est un véritable faire-part de mariage, si la plaisanterie est permise.

Tout le mythe est un drame de la connaissance, du côté des dieux et du côté des hommes. L’exemple le plus évident est celui des mystères d’Eleusis, qui ne sont pas, du moins comme on le dit souvent, une tentative humaine d’extorquer en quelque sorte aux dieux cette immortalité que les dieux grecs étaient si réticents à accorder. Je ne suis pas ça. Ils sont — regardez bien les histoires qui les entourent — avant tout une crise au sein de l’Olympe. C’est un moment où l’Ordre de l’Olympe est sur le point de se fissurer parce qu’une fille a disparu, Koré, et si l’équilibre (précaire) revient d’une manière ou d’une autre, c’est parce que les dieux ont accepté l’histoire de Koré elle-même. Ce qui veut dire que les dieux ont accepté un contact avec la mort (c’est-à-dire avec Hadès qui les horrifie encore plus que les hommes) qui n’existait pas auparavant. C’est la nouveauté. Les Mystères correspondent donc à une sorte de nouvelle étape de la connaissance de la part des dieux, plutôt que de la part des hommes : paradoxalement. Les hommes, d’une certaine manière, suivent. Mais quand Déméter menace de ne rien faire pousser, elle ne menace pas seulement les hommes, qui n’auraient pas de nourriture : elle menace l’Ordre des dieux, car à un certain moment les douze auraient un vide, elle ne remonterait jamais.. Et c’est une entreprise de savoir qui passe par des faits, par des histoires qui s’entrecroisent (un enlèvement, une promesse, un accord, un retour). En effet, c’est l’événement presque primordial de la connaissance en Grèce, celui des Mystères : précisément le point de référence. A tel point que chez Platon, et chez d’autres auteurs, très souvent l’image de la connaissance est donnée à travers le langage des Mystères. Mais ce sont avant tout des événements divins. C’est ce qu’on oublie souvent. Et dans ces événements, les dieux ont besoin de l’aide humaine, tout comme Déméter qui erre est accueillie, à un certain point, comme tout autre errant à Eleusis ; de même qu’un inconnu indique à Dionysos le chemin de l’Hadès. Les dieux eux-mêmes, dans leurs relations avec l’Hadès, se trouvent en grande difficulté, car ils l’ont exclu.

Comment exactement les dieux étaient-ils perçus par les Grecs ? C’est un problème qui a été beaucoup écrit et discuté, votre livre ne vient pas en premier...

Il nous est très difficile de comprendre ce que cela signifiait pour un Grec, ce qui est une présence indéterminée avant même d’être un nom. La façon la plus normale de banaliser tout cela est de méconnaître l’anthropomorphisme grec, c’est-à-dire de considérer ces dieux comme des humains exaltés à un degré supérieur de puissance, de beauté, etc. Je pense que c’est absolument la mauvaise voie, et c’est celle qui a été prise par tant d’Occidentaux. En réalité, cette invention fulgurante que fut l’acceptation d’une figure reconnaissable, une figure humaine, par les dieux est un autre pari qui ne les rapproche pas de la terre. C’est précisément l’erreur typiquement occidentale de penser que le dieu grec est plus proche, plus accessible. Non, en effet, peut-être la chose la plus particulière de la Grèce archaïque est précisément la clarté effrayante, presque la férocité, avec laquelle la distance entre la terre et le divin est marquée. Et cela devient d’autant plus féroce, d’autant plus clair que les êtres divins avec lesquels les hommes ont affaire se présentent dans la figure humaine. C’est-à-dire que c’est le paradoxe grandiose de la Grèce : sinon ce serait une version laïque de la religion, pour laquelle les dieux seraient une projection humaine à la manière feuerbachienne. Ils ne le sont pas du tout, d’ailleurs dans les contes grecs à chaque fois les hommes sont comme blessés et parfois tués et en tout cas blessés lorsqu’ils atteignent cette limite et cette distance infranchissable. Il n’y a pas une seule trace, dans aucun texte grec, d’une approche réelle et plus proche des dieux des hommes tels qu’ils se présentent comme une figure humaine. Le fait d’être des figures humaines est un paradoxe qui augmente la distance plutôt qu’il ne l’atténue. C’est ce qu’est le hasard grec. Et, d’autre part, le seul fait de s’être présentés, de la part de ces dieux, avec des figures si nettes, si reconnaissables, est un immense hasard.

sullaletteratura.blogspot, Milan 1988.


L’enlèvement d’Europe, cratère à figures rouges signé par Astéas, env. 350 av. J.-C.
Musée archéologique national de Paestum (Italie). © A. Collognat. ZOOM : cliquer sur l’image.

Le bonheur d’être italien

Rencontre avec Roberto Calasso, le très cultivé directeur des éditions Adelphi, devenu avec les Noces de Cadmos et Harmonie un auteur à succès

Avec son troisième livre, les Noces de Cadmos et Harmonie, Roberto Calasso a fait oeuvre de mythographe, comme le montre Pietro Citati. Ce texte, qui suppose une immense culture et veut montrer comment les hommes n’en auront jamais fini avec le mythe ; ce récit circulaire, ouvert par l’enlèvement d’Europe et clos par les noces de Cadmos (le frère d’Europe) et Harmonie, a trouvé en Italie de nombreux lecteurs. "Il a été d’abord tiré à quinze mille exemplaires, ce qui me semblait logique, souligne Calasso. Quelques jours après la sortie, il a fallu faire une première réimpression. Le livre a atteint par la suite les cent cinquante mille exemplaires." En Espagne, où l’on en est à la quatrième réimpression, il semble suivre le même chemin.

La fascination du public latin pour ce qui le fonde, pour l’antiquité grecque, pour les mythes et leurs histoires enchevêtrées, ne suffit pas à expliquer le succès d’un livre, dont chacun peut sentir — à défaut de la débusquer et de la maîtriser — la complexité. A travers des histoires, "par lesquelles on peut bien sûr se laisser porter, dit Calasso, puisque rien n’est donné comme sous- entendu", se jouent et se rejouent tous les combats d’une civilisation. Et Calasso prend nettement un parti : celui d’Athènes contre Sparte, à l’évidence, et celui d’Homère contre Platon, "bien que personne n’ait compris le mythe comme Platon", souligne-t-il.

La grandeur du roman

Que sait-il du bonheur d’être italien lorsqu’on est l’auteur d’un tel ouvrage, dont la critique figurait à la Une du quotidien la Repubblica ? Français, il aurait eu contre lui, outre les critiques "fatigués" (418 pages, à lire lentement, leur semblent, a priori, relever du "trop long"), les tenants du "romanesque" à tout crin, qui lui auraient reproché d’avoir fait un "essai", forme dégradée s’il en fut de ce qu’ils croient être "l’écriture"... "En Italie, on a lu les Noces comme une fiction, explique Roberto Calasso. C’est, au sens strict, une mythographie. Je ne suis pas favorable à ces définitions restrictives du roman et du romanesque que l’on donne parfois, en France notamment. La grandeur du roman est de ne pouvoir être enfermé dans aucune forme rigide. Sa seule contrainte, et ce qui l’identifie, est d’être une narration. Dans Balzac, on trouve des dizaines de pages de réflexions, d’analyses, de digressions. Or, si Balzac n’est pas un romancier, qui l’est ? Ma façon de comprendre le mythe ne peut s’exprimer qu’à travers une narration. Le récit ne peut être compris que par un autre récit. Il y a des choses qui sont dites dans le récit et qu’on ne récupère nulle part ailleurs." "On a fait, au cours des siècles, beaucoup d’études très savantes sur la mythologie, pour tenter de la soumettre à un autre savoir, pour tenter d’interpréter ces choses qu’on jugeait naïves. En réalité, ce n’est pas naïf du tout. La pensée est très complexe, mais elle est dans la narration, je dirais même au-dedans de la narration. Et moi, j’ai pris le parti des histoires elles-mêmes."

Les Noces de Cadmos et Harmonie est, selon Calasso, "d’une lecture plus directe" que son précédent livre, la Ruine de Kasch, "mais le fond en est peut-être difficile". Kasch est une sorte de légende des temps modernes qui prend Talleyrand comme figure centrale, "maître des cérémonies", en quelque sorte. Le style change à chaque page, le rythme est celui de l’incessante cassure, la volonté est de produire la sensation de la plus grande fragmentation possible. Dans les Noces, "on sort rarement du tissu grec. Et c’est le récit qui domine. Avec un côté circulaire, car la forme mythique, dans son essence, est circulaire."

Pourtant, Kasch et les Noces sont, pour Roberto Calasso, deux volets d’un même ouvrage : "J’ai écrit, en 1974, un premier roman, le Fou impur. Et puis commence cette chose qui est pour moi un seul ouvrage, qui mûrit longuement. Je pensais au départ que ce serait une trilogie. Désormais, je compte sur quatre ou cinq volumes. Les Noces est né comme une déviation soudaine, alors que j’étais en train d’écrire ce que je croyais devoir être le deuxième volume. Et qui sera probablement le quatrième. Je ne souhaite pas définir le propos général de mon projet. Et je ne le peux pas vraiment, car, pour une large part, je le découvre au cours de l’élaboration. Chez moi, il n’y a pas d’unité donnée par un personnage, comme chez Proust, dans la Recherche, mais c’est tout de même un seul livre qui s’écrit en plusieurs. Les Noces devrait rayonner sur tous les autres. C’est pourquoi il vient en "numéro 2", supplantant le récit prévu initialement."

Le succès populaire excepté — réconfortant, même si, comme presque toujours, il repose sur une part de malentendu, — ce livre n’est qu’une étape logique dans le parcours de Roberto Calasso, un homme qui, dans son travail d’écrivain comme dans son métier d’éditeur, continue d’oeuvrer pour que les intellectuels ne soient pas relégués dans des catacombes et pour que le savoir, la culture, l’érudition demeurent un signe de reconnaissance, une distinction, une marque de civilisation.

Ce littéraire — il a fait sa thèse avec Mario Praz — fasciné par la philosophie, né à Florence en 1941, pouvait difficilement échapper à son destin intellectuel, entre un grand-père professeur de philosophie, qui avait fondé une maison d’édition à Florence, et un père éminent historien du droit. Il avait tout juste vingt et un ans quand il participa à la création d’une petite maison d’édition, qui prit le nom d’Adelphi, et qu’il dirige aujourd’hui, à Milan. "C’est une maison où l’on ne publie que cinquante titres par an, précise-t-il, et qui ne souhaite pas devenir plus grande. Nous nous sommes fixé une règle, dès le départ, et nous n’avons jamais dévié : nous ne publions que des livres que nous aimons."

Roberto Calasso publie "en toute tranquillité" ses propres livres chez Adelphi : "Je sais que ce serait impensable dans le monde anglo-saxon, mais, pour moi, un éditeur, c’est un réseau d’affinités. Mes affinités sont, forcément, chez Adelphi. Alors, je préfère la transparence. Et puis, si le livre est mauvais, on a beau le publier chez soi, il reste un mauvais livre. Par ailleurs, je tiens beaucoup à mon métier d’éditeur, même s’il rend ma vie d’écrivain difficile. J’aime aussi traduire. J’ai traduit Karl Kraus, un peu Nietzsche et quelques autres." Si Roberto Calasso est aujourd’hui, la cinquantaine venue, un auteur comblé, il est depuis longtemps, et probablement à jamais, un intellectuel heureux. Rien n’est plus stimulant, en ces temps frileux. Et rien n’est plus rassurant, finalement, que l’intelligence.

Le Monde du 15 février 1991.

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Critique 533, octobre 1991. Tirage à part. Danièle Robert.

Se référant à Socrate, Roberto Calasso nous invite à entrer dans le risque du mythe et à accepter « l’enchantement que, à ce moment-là, on parvient à faire agir en soi-même ». C’est dire qu’il faut se laisser guider par lui dans le dédale des événements mythiques, de leurs répétitions constantes, de leurs variantes innombrables, et passer d’une métamorphose à l’autre, d’une substitution à l’autre docilement, mais d’une docilité qui est tout le contraire de l’aveuglement ou de la passivité : à travers cette forêt de symboles apparemment inextricable, un ordre latent émerge, qui n’est pas l’ordre répressif et contraignant que l’on subit de l’extérieur mais un ordre intime, dont chaque lecteur invente les lois parce qu’il les a découvertes en lui-même. « Le mythe, comme le langage, se révèle entièrement dans chacun de ses fragments », dit l’auteur, et il nous le fait éprouver à chaque instant, et dans la forme même de ce livre foisonnant où nous le voyons osciller constamment entre le plaisir de conter, d’emporter le lecteur vers des terres inconnues, merveilleuses ou terrifiantes et le souci de s’arrêter de temps à autre pour réfléchir sur les événements, les assimiler, les digérer ; double mouvement dont la métaphore semble bien contenue dans les deux scènes qui, respectivement, ouvrent et ferment l’ouvrage : l’enlèvement d’Europe et le repas de noces de Cadmos et Harmonie.
Deux scènes essentielles où se dessinent les grands axes de la possession, « forme la plus haute de la connaissance et pouvoir suprême », et les divers aspects qu’elle revêt, de la possession érotique, fondement de toutes les autres, à l’initiation au mystère. Zeus, le taureau blanc, enlève Europe alors qu’elle tient à la main le talisman qui est son destin, la corbeille d’or transmise par son aïeule Io : « La vierge dédiée au taureau », et il la dépose sur une terre étrangère qui deviendra sa terre ; Cadmos et Harmonie fondent la ville de Thèbes en Egypte et de leurs noces, auxquelles sont conviés les dieux, naîtront les plus grandes calamités ; pourtant, Cadmos offrira aux Grecs le plus précieux des présents : l’alphabet phénicien : « Modèle gravé d’un silence qui ne se tait pas », tant il est vrai que le mythe est fondateur de l’ordre aussi bien que du désordre.
Ainsi l’enlèvement d’Europe, fidèle à une tradition de la possession érotique, donnera naissance à toute une série d’autres enlèvements, suivis d’oubli et d’abandon : celui d’Ariane par Thésée, celui de Médée par Jason, ou encore déclencheurs de folie guerrière ou de vengeance implacable : celui d’Hélène par Pâris, celui de Perséphone par Hadès. Hommes et dieux, on le voit, sont mêlés dans les mêmes aventures, comme lors du banquet de noces de Cadmos et Harmonie, bien que les humains sachent le péril qu’ils courent à inviter ainsi les dieux : geste destructeur, rupture d’équilibre, mais sans quoi la vie n’aurait pas de sens. D’autres banquets ont eu lieu, auront lieu, festins macabres où l’on donne à manger à son pire ennemi — son frère quelquefois — les membres de ses propres enfants ; la dévoration, le sacrifice, sont, comme l’hiérogamie, d’autres formes de possession.
Or, cette passion, cette quête éperdue d’un bien qui confère le pouvoir et la connaissance, passe souvent, presque toujours, par le meurtre obligé d’un monstre : « Quand le héros affronte le monstre, il n ’a pas encore de pouvoir, il n’a pas encore de sagesse. Le monstre est son père secret qui l’investira d’un pouvoir et d’une sagesse qui, seuls, appartiennent à un individu singulier et que seul le monstre peut lui transmettre ». Héraklès en est la figure emblématique, et avec lui Thésée, Ulysse, Cadmos, et Pélops dont le sort est régi, comme celui d’Europe, par un talisman : son omoplate d’ivoire — qui deviendra plus tard la toison d’or. Les actes, comme les objets se répètent, se font écho en se transformant : au meurtre du monstre par les héros correspond la trahison du père par les femmes, signe de leur consentement à l’enlèvement et du non qu’elles opposent ainsi à un ordre ancien dont elles veulent se
libérer : l’aïeule d’Héraklès, Hypermnestre, la seule des cinquante Danaïdes à avoir refusé de tuer son époux, est absoute par Aphrodite ; Hippodamie trahit son père pour fuir avec Pélops, et Apollon, en leur prêtant son char magique, les protège.
Mais les êtres aussi se répondent, qu’ils soient dieux ou héros, et d’une page à l’autre, d’un chapitre à l’autre, la gémellité et ses avatars — rivalité ou simulacre — décline ses mille nuances : Dionysos et Apollon, Zeus et Hadès, Athéna et Pallas, Artémis et Aura, Thésée et Héraklès, Eros et Anankè (le désir et la nécessité). On y rencontre, bien sûr, la jalousie, la haine, mais aussi la complicité, l’amour, et on pénètre même dans les arcanes de l’homosexualité grecque : l’amant, « comblé du dieu », l’aimé qui ne jouit pas mais « contemple sobrement l’autre qui est enivré par Aphrodite ». Le simulacre, dans cette galerie des doubles semblable à une galerie de miroirs, est un des visages les plus éloquents et les plus complexes que prend le mythe en ce qu’il est à la fois « le lieu où l’absence subjugue » — lieu du manque — et la marque évidente de l’unicité. Trois.exemples illustrent magnifiquement les rôles divers que peut revêtir le simulacre : l’instrument du désir le substitut de la perte, la dérision du leurre. Il faut s’y arrêter.
La première trahison de Zeus, celle qui est à l’origine de toutes les vengeances, est l’histoire de l’enlèvement d’Io, aïeule d Europe et de toutes les femmes enlevées, séduites et abandonnées. Io était une prêtresse d’Héra, la gardienne des clés du sanctuaire : « C’était une copie qui essayait d’imiter une statue. Mais Zeus choisit la copie,, il désira la différence la plus petite, celle qui suffit à désarticuler l’ordre, à produire le nouveau, le sens. Et il la désira parce que c’était une différence, parce que c’était une copie. » En trahissant Héra avec son image, Zeus explore le champ de la possession érotique sans vraiment s’écarter de son épouse, en s’approchant au contraire au plus près d’elle ; ainsi la mortelle, simulacre de la déesse, assouvit-elle le désir de Zeus sans rompre l’attachement qui unit à jamais les deux Olympiens. Mais elle devra subir l’abandon de Zeus et la colère de Héra, qui la poursuivra sur plusieurs générations. Un peu plus tard lorsque Zeus voudra faire sortir Héra de l’antre dans lequel elle se cache et se refuse à lui, il fabriquera une figure de bois enveloppée de voiles pour faire croire à la déesse qu’il a l’intention de se remarier. En découvrant le stratagème, Héra partira d’un grand éclat de rire mais réduira le simulacre en cendres.
Athéna, l’enfant née des amours de Zeus et de Metis et sortie tout armée et casquée de la tête de son père, est confiée à Triton qui l’élève en Libye avec sa propre fille Pallas : « On ne saisissait pas laquelle des deux était le miroir de l’autre ». En jouant à la guerre, Athéna tue Pallas involontairement et connaît sa première grande douleur. Elle façonne alors le Palladion : « Modèle céleste de toute statue archaïque, né pour évoquer une morte et pour être le double d’une éternelle vivante », qui sera l’unique gardien de la ville de Troie, de la colline de la possession. Alors naîtront d’innombrables Palladions qui brouilleront toutes les pistes et feront perdre à jamais aux humains la notion du vrai et du faux, du réel et de l’apparence, de l’original et de la copie. Ce doute persistera jusqu’à l’apparition du plus étonnant et révélateur des simulacres : Hélène.
Figure du double par excellence puisque jumelle de Castor, comme Clytemnestre est celle de Pollux, Hélène porte en elle comme une nécessité de scission. Or, ce qu’Homère nous a caché, c’est qu’après avoir été enlevée par Pâris, Hélène a fui avec lui en Egypte et non directement à Troie ; le roi Protée a renvoyé Pâris chez Priam, mais avec un simulacre, gardant la véritable Hélène prisonnière. Et les Troyens ont toujours su qu’ils n’avaient chez eux qu’une image, un fantôme, et que la guerre qu’ils allaient devoir livrer aux Grecs était une guerre pour rien, pour une femme absente. Un leurre.
C’est Ulysse, celui qui clôt le cycle des héros de même que Thésée en est l’initiateur, qui découvrira le secret lui permettant de dominer l’apparence, de déchirer le voile afin d’atteindre la possession suprême. Son arme est l’intelligence, le regard circulaire qui permet d’embrasser la totalité d’une situation, la simulation constante. Mais il devra subir d’abord l’épreuve de l’illusion, de l’immobilisation du temps dans l’île de la Nymphe Calypso : « Celle qui occulte ». Calypso lui fait miroiter une vie meilleure qui n’existe pas et il lui faudra un effort de volonté démesuré pour ne pas se laisser aller à l’oubli, pour repartir vers Pénélope et se faire reconnaître d’elle. Seconde épreuve. Parlant d’Ulysse et Pénélope, l’auteur nous dit : «  Leur complicité, avant d’être dans la chair, était dans l’intelligence. Mais l’intelligence est isolée et méfiante : ainsi, avant de se reconnaître, ils s’affrontent ». Nécessité de l’épreuve de la haine et de la traversée de la souffrance, pour parvenir au savoir et à la sagesse, pour vaincre toute résistance et « reconnaître quelqu’un avec qui partager leur propre monologue », avec qui partager le langage.
Ainsi, chacun des fragments du mythe, chacune de ses variantes, est un pas sur le chemin de la connaissance pourvu que nous le laissions longuement résonner en nous ; l’auteur nous laisse libres de nous y orienter au gré du hasard ou de notre fantaisie, soit que nous choisissions de nous laisser aller au charme de la lecture linéaire, soit que nous préférions ouvrir le livre n’importe où, en saisir un fragment et nous y attarder, revenir en arrière, établir des ponts auxquels lui-même n’a pas pensé.
Dans une prose somptueuse, dont la traduction épouse par moments les fulgurances, Roberto Calasso a écrit là un ouvrage inclassable dont l’architecture baroque et le souffle poétique ouvrent au lecteur les portes d’un monde inépuisable, véritable caverne d’Ali Baba dont il serait vain de prétendre faire l’inventaire, à moins qu’il ne s’agisse de la caverne crétoise qui a vu naître Zeus, lieu interdit aux dieux et aux mortels, mais qui permet d’accéder, si l’on enfreint la loi, au statut d’initié, de « voleur de miel ».

Danièle Robert, Critique 553, octobre 1991.


Paul Véronèse, L’Enlèvement d’Europe, 1580.
Venise, Palais des Doges. Photo A.G., 7 juin 2019. ZOOM : cliquer sur l’image.

LIRE SUR PILEFACE :
Roberto Calasso, L’innommable actuel
Roberto Calasso, Le chasseur céleste
Décès de Roberto Calasso, monument de la littérature italienne

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1 Messages

  • Albert Gauvin | 11 août 2021 - 12:13 1

    L’écrivain et éditeur italien Roberto Calasso s’est éteint le 28 juillet 2021 à l’âge de 80 ans. Antoine Gallimard rend hommage à celui dont « les livres ont toujours été des invitations à voyager dans les grands héritages spirituels de l’humanité, antiques ou modernes, autour d’un même trésor ».



    ZOOM : cliquer sur l’image.

    « Son itinéraire exemplaire d’éditeur n’était que l’autre facette de son engagement d’intellectuel. » Hommage d’Antoine Gallimard

    Dans l’une de ses mémorables méditations sur les mythes, Roberto Calasso expliquait que Cadmos le Phénicien avait semé l’alphabet afin qu’à défaut de vivre avec les dieux, les hommes sachent en désigner les reflets et s’attachent à en former les simulacres. Le don des langues est un don du ciel ; et les mythologies en sont l’accomplissement le plus achevé. De sorte que pour notre si cher et savant ami, dont la disparition nous attriste profondément et crée un terrible vide dans la communauté des éditeurs et intellectuels européens, il y avait quelque chose d’indissociable entre la civilisation de l’écrit et de l’imprimé et celle du sacré, du divin. Sa crainte, bien entendu, était que le déclin de l’une aille de pair avec l’effacement de l’autre, au profit d’une société unidimensionnelle, n’ayant d’autre horizon qu’elle-même, atone et inconsistante, techniciste et consommatrice.

    En mille lieux de nos héritages culturels et linguistiques, sans primauté accordée à ce patrimoine littéraire occidental qu’il avait parcouru de part en part, Roberto Calasso était allé chercher ces marques de l’invisible qui ont formé l’esprit des hommes et de leurs sociétés. Mais l’érudit qu’il était ne cachait pas son inquiétude à l’égard des temps présents, de cet « innommable contemporain » fruit d’une très longue histoire de sécularisation qui avait vu l’homme moderne peu à peu se conformer à ce que la société, et uniquement la société, attendait de lui. Dans ces circonstances, il en était lui-même venu à se demander s’il ne fallait pas « pour la pensée une période de dissimulation, de vie clandestine et camouflée, d’où s’apprêter à resurgir, [le temps] de reconnaître les puissances dont on parle, avant même de les nommer et de hasarder à théoriser le monde ». Il fallait semer à nouveau l’alphabet.

    Roberto Calasso s’est éteint à Milan des suites d’une longue maladie. Je garde, parmi tant d’autres souvenirs, l’image de l’éditeur venu à Paris il y a quelques années pour y réfléchir avec ses confrères européens à l’avenir du livre, à une époque où l’édition numérique inquiétait encore. Avec l’esprit de finesse qui le caractérisait, il nous avait invités à garder toujours à l’esprit cette distinction entre forme et format, dont la confusion était entretenue à dessein par les nouveaux acteurs internationaux de la distribution, toujours prêts à gommer les marques éditoriales « locales ». Notre tâche d’éditeur était de maintenir hautement la primauté de la forme intellectuelle sur le format technique, voué à la normalisation de la production. Nous étions les garants de la diversité des œuvres de l’esprit, laquelle supposait un certain ordonnancement des productions, un dialogue d’œuvre à œuvre agencée dans nos catalogues, nos collections. L’informe était toujours, pour lui, le visage de la culture éteinte, dominée par la tyrannie de l’actuel – entre conformité et uniformité.

    On comprend dès lors à quel point son itinéraire exemplaire d’éditeur n’était que l’autre facette de son engagement d’intellectuel. C’est ce qui nous autorisait, nous autres Français, à lier son action au souvenir d’André Malraux, qui n’avait jamais cessé lui-même d’être éditeur lorsqu’il était écrivain – et réciproquement. Au sein d’Adelphi, la maison à la création de laquelle Roberto Calasso avait participé avec Roberto Balzen et Luciano Foà en 1962 et qu’il avait dirigé puis présidé, il avait composé un catalogue qui devint l’un des plus importants et prestigieux de l’édition italienne et internationale. La diffusion de la littérature d’expression française la plus exigeante en Italie lui doit beaucoup, l’indépendante Adelphi ayant accueilli à ses catalogues des œuvres d’Alfred Jarry, Paul Valéry, René Daumal, René Guénon, Milan Kundera, Emmanuel Carrère et bien sûr, du plus romancier d’entre tous comme disait Gide, de Simenon. Mais l’œuvre éditoriale d’Adelphi est immense, tant dans le domaine italien que germanique, en littérature comme en philosophie, en sciences ou dans ce domaine des textes orientaux que Roberto Calasso connaissait si bien…

    Une amplitude de catalogue qui te ressemblait tant, très cher Roberto, toi l’immense lecteur qui t’es toujours tenu au plus près des textes que tu choisissais de publier, au point d’avoir pris l’habitude de rédiger les quatrièmes de couverture des quelque mille ouvrages de tes collections ! Toi qui avais aussi tant à nous apprendre sur notre propre culture, sur notre littérature et ses maîtres. La France avait eu besoin de toi, le savant italien à l’esprit si subtil, pour réapprendre à lire Flaubert ou Lautréamont, pour mesurer la déferlante Baudelaire sur nos consciences, mais aussi pour réhabiliter l’œuvre critique de Sainte-Beuve !

    Des Vedas indiens à la mythologie grecque, de la Venise de Tiepolo au Paris des impressionnistes et à la Prague de Kafka, tes livres ont toujours été des invitations à voyager dans les grands héritages spirituels de l’humanité, antiques ou modernes, autour d’un même trésor. J’ai été très honoré d’en avoir été l’éditeur français et d’avoir pu bénéficier de ta confiance, jusqu’à ce dernier livre que tu nous as proposé, dûment intitulé Le Livre de tous les livres, longue immersion interprétative dans l’Ancien Testament, en cours de traduction par Jean-Paul Manganaro.

    Tu nous disais, cher Roberto, qu’une vie sans histoire – et donc sans littérature ni mythologie – ne méritait pas d’être vécue. L’incarnation était pour toi un roman, une épopée. Aussi servir la cause des livres dans la dimension la plus artisanale et concrète de nos métiers, sans distinguer par principe entre ceux d’hier et ceux d’aujourd’hui, fut pour toi une manière de sacerdoce, une façon d’entretenir le feu sacré transmis par nos pairs.

    « Quand la vie s’allumait, dans le désir, dans la peine ou même dans la réflexion, les héros homériques savaient qu’un dieu agissait en eux. » Quelle belle et durable leçon as-tu donnée là à nos esprits cartésiens et voltairiens, indifférents à cet appel ! Avec la passion du conteur, l’enthousiasme du meilleur professeur, le goût sûr et l’application de l’éditeur, tu as su exprimer et accomplir cette révélation de ce qui en nous, « à notre surface » même comme le disait Hofmannsthal, nous dépasse.

    Ton exemple, comme ton souvenir amical, nous oblige pour les temps à venir.

    Antoine Gallimard