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Cent-cinquantième anniversaire de la Commune de Paris

par Meyssan, Haenel, Sollers et Manet

D 13 mai 2021     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« La France moisie a bien aimé le XIXe siècle, sauf 1848 et la Commune de Paris. »

Philippe Sollers, La France moisie, 28 janvier 1999.

Les damnés de la Commune

Un roman graphique en trois parties (Éditions Delcourt, 2017-2019) et un film d’animation (ARTE France - Cinétévé, 2021) que vous pouvez feuilleter sur le site de l’auteur.

Réalisation : Raphaël Meyssan
France, 2019.
Scénario de Raphaël Meyssan avec la participation de Marc Herpoux.

Avec les voix de Yolande Moreau (Victorine) et Simon Abkarian (le narrateur).

Et la participation exceptionnelle de Mathieu Amalric, Fanny Ardant, Charles Berling, Sandrine Bonnaire, André Dussollier, Anouk Grinberg, Arthur H, Félix Moati, François Morel, Denis Podalydès, Michel Vuillermoz et Jacques Weber.

Musique de Yan Volsy et Pierre Caillet.

Du soulèvement du 18 mars 1871 à la "Semaine sanglante" qui s’acheva le 28 mai 1871, Paris fit il y a 150 ans l’expérience d’une insurrection populaire et démocratique. Raphaël Meyssan nous plonge au cœur de cette révolution singulière, grâce à un étonnant dispositif esthétique, construit autour de gravures d’époque.

À la fin des années 1860, Paris gronde. Dans un Second Empire qui se veut libéral, Napoléon III a chargé le préfet Haussmann de moderniser la capitale pour en faire un paradis de la grande bourgeoisie. Tandis que la misère et les loyers augmentent, la contestation populaire prend de l’ampleur. Pour affirmer son autorité, l’empereur tente de détourner la colère sociale contre un ennemi extérieur et déclare la guerre à la Prusse. Mais le conflit vire au fiasco. Le 3 septembre 1870, Napoléon III est fait prisonnier. L’empire s’effondre, la République est proclamée et le gouvernement provisoire, installé à Bordeaux, décide de négocier la paix avec les Prussiens. Dans la capitale assiégée, les habitants, eux, refusent de se rendre. Après une élection, la Commune de Paris est proclamée le 28 mars 1871 et, en deux mois, expérimente des réformes sur tous les terrains : politique sociale, éducative, culturelle, égalité des sexes, laïcité... Réfugiés à Versailles à l’instigation d’Adolphe Thiers, chef du gouvernement, les tenants de l’ordre, eux, remobilisent une armée prête à marcher sur Paris...

Vibrantes archives

La Commune, ce grand souffle démocratique et populaire inscrit au fer rouge dans l’histoire de France, telle qu’on ne l’a jamais vue : Raphaël Meyssan a adapté les trois tomes de son roman graphique éponyme, pour lequel il avait collecté des centaines de gravures dans les journaux et les livres de l’époque. De cette patiente quête d’archives − huit ans de recherches −, le graphiste et réalisateur tire un film unique, à l’esthétique et au dispositif étonnants. La caméra plonge au cœur de ces dessins magnifiques, émouvants et subtilement animés, puis zoome, scrute et caresse pour restituer cette tragique épopée dans le moindre de ses détails en une fresque prodigieuse. À mi-chemin entre Les misérables de Victor Hugo et les bandes dessinées documentaires de Joe Sacco, Raphaël Meyssan compose, en incluant le récit de Victorine, une jeune révoltée, une narration limpide qui parvient, à destination de tous les publics, à rendre fluide le chaos de la Commune. Une réussite.


Edouard Manet, Guerre civile, 1871.
Musée des Beaux-Arts de Budapest. ZOOM : cliquer sur l’image.

La Commune de Paris : bataillon des enfants perdus

par Yannick Haenel

« L’histoire officielle consiste à croire les meurtriers sur parole » : je pense beaucoup à cette phrase cinglante de la philosophe ­Simone Weil, parce que la Commune a pile cent cinquante ans et que sa commémoration actuelle me fait doucement rire. Entendre des responsables politiques français se gargariser à propos d’une révo­lution dont ils ne cessent chaque jour d’enterrer les principes donne envie de vomir. On sait que l’Histoire est toujours racontée par les vainqueurs, en l’occurrence les fossoyeurs de la Commune  ; mais aujourd’hui, comme au printemps 1871, la politique continue à exercer sa domination sur chacun de nous en nous spoliant du droit à disposer de notre liberté. La « démocratie » n’est jamais qu’un mensonge tant qu’elle n’est pas « directe ».

Alors regardez sur le site d’Arte Les Damnés de la Commune (­gratuit et disponible jusqu’au 19 août). C’est un film splendide, porté par l’intelligence du cœur et la justesse de l’intensité. Il est réalisé par Raphaël Meyssan d’après son roman graphique, pour lequel il a collecté des milliers de gravures d’époque : ainsi vivons-nous à l’intérieur du Paris de 1870, soulevés par les voix de la rue.

Victorine, crieuse de journaux, porteuse de pain, rejoignant pendant la guerre les fédérés comme ambulancière du bataillon des ­Enfants perdus, raconte : « Ils nous ont effa­cés de l’Histoire, nous les 20 000 morts, nous les 40 000 prisonniers. » Elle rapporte comment, en 1870, le gouvernement, en affamant les pauvres, en les entassant dans les faubourgs, fait de Paris un paradis pour les riches et détourne la colère populaire vers un ennemi extérieur en déclarant la guerre aux Prussiens. Mais avec la défaite de Sedan, ce calcul tourne au désastre : pour résister, le peuple se fédère, la République est proclamée. Le gouvernement se retourne alors contre le peuple et pour rétablir l’ordre veut livrer Paris aux Prussiens.

Le récit de Victorine de ces jours d’infamie politique et d’insurrection populaire est douloureux et passionnant : du soulèvement du 18 mars à la « semaine sanglante » qui s’acheva le 28 mai par le massacre des insurgés en plein Paris, elle narre une expérience de naissance de la démocratie (égalité hommes-femmes, revenu universel, séparation des Églises et de l’État, économie coopérative) immédiatement liquidée par Thiers et les dominants.

L’analyse des événements de 1871 est limpide : les politiciens ne visent qu’au maintien des inégalités. La France a préféré se donner à l’ennemi plutôt qu’au peuple : la collaboration plutôt que le communisme. C’est l’infect destin bourgeois de la France, qui a toujours préféré les riches aux pauvres, et qui, depuis deux siècles, aura consciencieusement mis à mort les ouvriers, méprisé le peuple et transformé la classe moyenne en esclaves économiques.

Charlie Hebdo, 12 mai 2021


Edouard Manet, L’Exécution de Maximilien, 1869.
Kunsthalle de Mannheim. ZOOM : cliquer sur l’image.

Politique de Manet

« Il y a la dimension politique, qui est oblitérée — parce que l’Histoire est évacuée constamment, et de plus en plus, c’est horrible ! — Manet politique ! Mais c’est très important, Manet politique ! Et là, vous avez L’Exécution de Maximilien [1], et puis la Commune de Paris, Manet a ressenti très fortement la froideur de la nouvelle mort — ce n’est pas du tout le Tres de Maya de Goya, mais évidemment l’allusion est là —, la mort administrée frontalement, à bout portant. Ça a beaucoup frappé Bataille, qui a bien raison de s’arrêter sur ce tableau que vous retrouvez, exactement de la même façon, dans les exécutions à bout portant pendant la Commune de Paris et qui ont traumatisé Manet. Il est à Bordeaux, ensuite. Le Port de Bordeaux, c’est là où on va quand Paris s’effondre... Manet pendant le siège de Paris, et les lettres qu’il écrit à ce moment-là à sa femme ! Il mange du chat, du rat, du cheval, comme tout le monde, comme Victor Hugo. Mais on n’a pas fait assez attention, je crois, à ce que Manet déclare très tranquillement : « Vive la République ! » et « Vive l’amnistie ! ». L’amnistie, c’est pour les communards, c’est Rochefort, c’est L’Évasion de Rochefort, c’est tout un aspect très engagé de la politique de Manet. Comment arrive-t-on à la politique de Manet ? En regardant d’un peu plus près ce qu’est l’amour chez lui. L’amour léger, jamais forcé. Aucun embarras romantique. [...]
Manet : « Vive la République ! », « Vive l’amnistie ! » C’est-à-dire : « À bas la violence ! », « À bas le pouvoir ! », « À bas la mort qui vient, qui va être de plus en plus administrée frontalement dans des massacres ». Il n’y a pas besoin d’amplifier, vous avez compris. La République ? C’est quand même Clemenceau qui, en 1907, fait transporter l’Olympia au Louvre, en fiacre, après la souscription de Monet, qui a été très bien dans toutes ces affaires. Est-ce qu’on a vraiment compris ce que l’Olympia faisait là, à quoi elle faisait barrage ? »


Edouard Manet, L’Évasion de Rochefort, 1880.
Kunsthaus de Zurich. ZOOM : cliquer sur l’image.

Edouard Manet, Correspondance du siège de Paris et de la Commune 1870-1871

De Manet, on se fait volontiers l’image d’un homme posé et distingué, élégant, dandy à ses heures, « grisonnant avec esprit » comme l’écrivit son ami Mallarmé ; on se souvient aussi que l’Elstir de Proust lui doit quelques traits. Et l’on a peine à l’imaginer confronté directement, autrement qu’en pensée, à l’Histoire, et à l’Histoire dans ce qu’elle a de plus dur, de plus cru : la guerre (et en l’occurrence, avec la Commune, une brève guerre civile par surcroît) et son cortège habituel de violences et de massacres. Outre son importance de témoignage proprement historique, c’est l’intérêt de cette correspondance de Manet durant le siège de Paris et la Commune, que vient de réunir Samuel Rodary, de révéler avec une grande exactitude la personnalité du peintre. On peut penser en effet qu’il n’est pas de meilleur révélateur de la nature profonde d’un homme qu’une situation extrême, où il se trouve en proie aux affres d’une tragédie collective, où la mort est omniprésente.

On se souvient que l’avancée des armées prussiennes vers Paris ne décida pas Manet à quitter la capitale, au contraire d’autres artistes qui trouvèrent refuge en province, comme Sisley, ou en Angleterre, comme Daubigny, Monet ou Pissarro, et bien que sa famille – son épouse Suzanne et son fils Léon, notamment – eût pareillement quitté Paris pour s’installer à Oloron-Sainte-Marie, dans les Pyrénées, non loin de Pau. Manet vécut ainsi avec les Parisiens les quatre mois du siège et ne put quitter la ville pour aller retrouver sa famille qu’en février 1871, juste après la capitulation de Paris et la signature de l’armistice (le 28 janvier) ; il n’y revint qu’en mai ou juin, soit après, soit pendant la Semaine sanglante, la date exacte de ce retour est controversée. Mais il ne fait pas de doute que l’homme qui avait peint l’Exécution de Maximilien trois ans auparavant assista à des scènes assez atroces, dans les rues, et, une fois au moins, à l’exécution de Communards (celle de Bourgeois, Ferré et Rossel).

La plupart des cinquante-neuf lettres du peintre recueillies dans le livre sont adressées à Suzanne Manet (il est étonnant de penser que, pendant le siège de la ville, toute cette correspondance avec la province se faisait par ballons montés ou grâce aux bons offices de pigeons voyageurs). Mais il est très regrettable qu’à l’exception d’un court billet, les lettres de Suzanne à son mari n’aient pas été conservées. Les autres destinataires sont Éva Gonzalès, l’élève de Manet, et son père Emmanuel, Berthe Morisot, le collectionneur Théodore Duret, le peintre très oublié Alphonse Hirsch, le graveur Félix Bracquemond et Émile Zola (une seule lettre de février 1871, mais bien intéressante, où l’on peut lire : « J’apprends d’hier seulement la mort du pauvre Bazille, j’en suis navré. Hélas, nous avons vu mourir bien du monde ici, de toutes les façons », une phrase où Manet exprime son émotion, pudiquement certes, mais sans détour). L’édition est complétée par quelques lettres de Gustave Manet, le frère du peintre, à leur mère, et de Suzanne à Éva Gonzalès...

Alain Madeleine-Perdrillat, décembre 2014.

Correspondance de Manet pendant le siège de Paris

Publiée en 2014 aux éditions L’échoppe, La correspondance du siège de Paris et de la Commune 1870-1871 d’Edouard Manet propose peu de documents inédits. Réunis et commentés par Samuel Rodary, ce petit ouvrage (150 pages) donnant 66 lettres à lire a toutefois le mérite de rassembler des textes qui restaient jusque là dispersés. Il propose aussi une petite biographie (12 pages) concernant ces quelques mois souvent ignorés des biographes au prétexte qu’ils sont un moment "à part" dans l’histoire de l’artiste.

Le profane y découvrira les réactions de Manet dans l’adversité de l’Année terrrible, ses préoccupations, son regard sur la guerre, son affection pour sa femme Suzanne. L’amateur éclairé y trouvera des lettres qui lui auront échappé. Si l’ensemble du corpus n’apporte pas de grandes révélations, quelques précisions intéressantes peuvent être tirées d’un texte ou de l’autre.

Entre autres détails, on retiendra que Manet fut bien affaibli par la rigueur du siège et sa vie de garde national : une chute de cheval, une grippe en janvier, un anthrax à la fin du même mois et un amaigrissement général lié aux privations. S’il se rend à Oloron dès la fin du siège (mi février), c’est autant pour retrouver Suzanne qui lui manque que pour se reposer.

Comme nombre de peintres, Manet suspend son travail pendant le siège. Il dit lui-même n’avoir plus le temps de peindre. Mais il veut se donner les moyens de témoigner et porte dans son sac le nécessaire pour réaliser des croquis. Dans la lettre datée du 19 novembre, il annonce même qu’il va "commencer bientôt à peindre selon nature". Il ajoute : "Ce sera des souvenirs qui auront quelques jours du prix, je vais avoir toutes les facilités pour faire des choses intéressantes". Dix jours plus tard, il réalise Effets de neige au Petit Montrouge. La toile est datée du 28 décembre 1870. La gare de chemin de fer de Sceaux porte la même date, mais Rodary précise que l’attribution de ce tableau à Manet est contestée.


Edouard Manet, Effets de neige au Petit-Montrouge, 1870.
Musée national du pays de Galles. ZOOM : cliquer sur l’image.

Globalement, Manet a bien "délaissé son carnet de croquis pendant le siège" (Rodary, p.74, note 3). Suzanne le confirme dans la lettre du 22 février 1871 qu’elle adresse à Eva Gonzales (p.114) : "mon mari s’est remis avec joie à peindre" écrit-elle. Les résultats de cette reprise sont bien connus : Sur une galerie à colonnes à Oloron Sainte-Marie, Arcachon par beau temps, Le bassin d’Arcachon et Intérieur à Arcachon. Mais l’abandon du travail de peinture ou dessin pendant le siège n’est pas aussi radical qu’il est souvent assuré. Outre les études du mois de novembre, le 17 janvier Manet confie à Suzanne : "Je me suis amusé ce soir à faire ton portrait sur un petit ivoire d’après une photographie" (p.103). L’oeuvre peut être perdue, elle n’en a pas moins été réalisée.

Manet "le communeux" disait Mme Morisot. La sympathie de l’artiste pour les Fédérés, qui s’est traduite dans La barricade et Guerre civile, est bien connue. Datée du 21 mars, sa lettre à Bracquemond permet toutefois d’en mesurer les limites : "Des hommes de parti, des ambitieux, des Henry succèdent aux Millière, des imitateurs grotesques de la Commune de 93, des lâches assassins fusillant deux généraux, l’un parce que, dans le moment, il faisait son devoir, l’autre parce qu’il avait eu le courage de flétrir la conduite de ces porte-la-patte devant l’ennemi. Gens qui vont tuer dans l’opinion publique l’idée juste qui commençait à s’y faire que le seul gouvernement des honnêtes gens, des gens tranquilles, intelligents était la république...". Le propos n’est pas qu’hostile : il s’apparente à la radicalité anti-communarde des Versaillais. On n’en retiendra toutefois le seul républicanisme, celui de ses amis Gambetta, Ferry ou Clemenceau. Certes, la violence du texte à l’égard des communards montre que Manet n’adhérait pas au mouvement insurrectionnel. Pour autant, il ne faut pas prendre son propos comme expression exacte de ses sentiments. Manet est loin de Paris et ne connaît des événements survenus trois jours plus tôt (le 18 mars) que ce qu’en disent les journaux. Il semble plus reproduire les textes parus dans les médias que proposer une véritable opinion personnelle. Celle-ci apparaît mieux dans les lettres de son frère Gustave où l’hostilité à Thiers et aux Versaillais semble plus forte que celle à l’égard des insurgés.

Parmi toutes les lettres présentées par Samuel Rodary, se sont précisément celles de Gustave qui sont sans doute les plus intéressantes. Le cadet des Manet est-il plus perspicace que son aîné ? Il est surtout plus libre de s’exprimer, ses lettres ayant été écrites après la fin du blocus. Outre l’opinion qu’il donne de la Commune et des responsabilités de Thiers dans les dérives de la guerre civile (opinion que partagera son frère quand il aura mieux pris la mesure des événements), il offre d’intéressantes précisions sur l’entrée des Prussiens dans Paris, l’attitude des Parisiens pour l’occasion et la "chasse aux femmes qui avaient l’impudeur de rôder autour des Prussiens. Plusieurs ont été fouettés et transportés presque nus au poste" (p.119). "Il dépend maintenant de M. Thiers de nous sauver ou de faire éclater l’émeute" ajoute-t-il dans la même lettre (p.120) qui date du 2 mars, soit 16 jours avant l’insurrection ! Le lendemain, il nous informe encore sur la mise à sac du restaurant de la rue Montaigne où les Prussiens ont fêté leur victoire : "Il n’en reste plus rien, les gardes nationaux ont tout brisé, et quelques femmes trouvées là ont été trainées sur la place de la Concorde, dépouillées de leurs vêtements, plongées dans une des fontaines, fessées et on les a renvoyées le visage barbouillé avec du crottin des chevaux de leurs amis les Prussiens" (p.122). L’épisode est connu par d’autres témoignages, mais Gustave en donne des détails assez rares, qui montre que les tondues de 1944 ont eu leurs aînées : les encrottées de 1871 !

Dernière petite précision signifiée par Samuel Rodary : présenté au salon de 1872, Le combat du Kearsarge et de l’Alabama (1864) fut une "façon pour Manet de présenter malgré tout la guerre civile (fût-elle américaine) au premier Salon suivant la Commune" (p.19). Encore un bel exemple de traduction de l’Année terrible dans les oeuvres des artistes qui l’ont vécue comme je m’y suis employé dans Les peintres français et la guerre de 1870.


Edouard Manet, Le combat du Kearsarge et de l’Alabam, 1865.
Musée des Beaux-Arts de Budapest. ZOOM : cliquer sur l’image.

Crédit : Mémoire d’Histoire

Quelques lettres extraites de la Correspondance

Samedi 17 septembre 1870

Ma chère Suzanne,

Que l’on s’ennuie à Paris en ce moment, nous sommes habitués maintenant à l’idée du danger et je crois que ces sacrés Prussiens, qui ont vraiment le génie de la guerre, vont nous faire le tour de nous bloquer, en coupant toutes communications avec le reste de la France, de nous prendre par la famine, car au lieu d’attaquer par le Nord comme on pouvait le prévoir, ils font un tour et semble se porter du côté de Clamart. Les pauvres provinces vont souffrir et nous Parisiens qui sommes tout prêts à nous battre, nous allons peut-être nous morfondre à attendre l’ennemi dans nos murs, car nous ne sommes pas en force pour aller les attaquer à 10 lieues. Il n’y a aucun danger pour vous car si par hasard ils poussaient jusqu’à Bordeaux, ils ne le dépasseraient pas. En tout cas vous n’auriez qu’à filer à Saint-Sébastien.

Les éclaireurs prussiens s’avancent très près de Paris en ce moment. À chaque instant, il y a des engagements avec les troupes et les éclaireurs. Il passe souvent des prisonniers qui excitent la curiosité de la foule. Nous voudrions bien dans ce moment-ci pouvoir nous payer chacun un bon revolver car ses armes essentielles en cas de surprise et tout est à craindre des espions prussiens qui entrent dans Paris sous tant de sortes de costumes. On en prend à chaque instant déguisés en militaires ou en gardes nationaux. […] Il faut absolument que nous sacrifions chacun cent francs pour avoir un bon revolver il y va de la sûreté personnelle. […]

Edouard Manet

Mardi 20 septembre 1870

Ma chère Suzanne,

Nous voilà au moment décisif. Je ne sais si ma lettre te parviendra, mais je tente cependant. On se bat de tous côtés à l’entour de Paris. L’ennemi a fait hier des pertes assez considérables. La mobile a essuyé le feu avec assez de courage, malheureusement les troupes de lignes ont faibli. Je ne t’ai pas écrit ces jours-ci parce que j’étais de garde aux fortifications, c’est très fatiguant et très dur. On couche sur la paille et encore il n’y en a pas pour tout le monde. Enfin, à la guerre comme à la guerre. Nous nous portons bien. J’ai vu Ferdinand et Rudolph, je les ai invités à venir dîner une fois par semaine à la maison. Rudolph est dans les éclaireurs à cheval. Jules Favre est parti dimanche pour le quartier général prussien espérant arriver à avoir une paix honorable. Nous allons probablement maintenant être de service tous les jours ou à peu près. J’écrirai demain si les lettres peuvent partir.

Je t’embrasse, ma chère Suzanne, mes amitiés à tous.

Ton mari, Édouard Manet

Je ne vous envoie pas les journaux on ne les reçoit plus à la poste, tous les ponts ont sauté cette nuit [2]

Paris, vendredi 30 septembre 1870

Ma chère Suzanne,

[…] vous avez dû recevoir des lettres de moi par les ballons qui sont partis de Paris, je pense qu’il en partira demain ou après-midi. Je prépare ma lettre à l’avance pour la donner à un employé de la poste qui s’en charge. Les prussiens ont l’air de se repentir d’avoir entrepris le siège de Paris, ils croyaient sans doute la besogne plus facile. Il est vrai qu’en ce moment on ne prend plus de café au lait, les bouchers n’ouvrent plus que trois fois dans la semaine et on fait queue à leur porte depuis quatre heures du matin et les derniers n’ont rien. Nous ne faisons plus qu’un seul repas à la viande, et je crois que tout Parisien sensé va en faire autant.

Depuis trois jours on avait entendu que quelques coups de canon isolés, tirés par les forts pour détruire les ouvrages que l’ennemi élève de tous côtés, et nous avons des pointeurs de première force qui balaient tous leurs travaux, mais ce matin, depuis 4 heures jusqu’à 11 heures nous avons été réveillés par une terrible canonnade et une fusillade des mieux nourris qui semblaient venir de Saint-Denis, de Montrouge ou des environs. […] Nous avons grand espoir de battre ses gredins de Prussiens. Paris est formidablement défendue et se fortifie tous les jours de plus en plus. On ne peut en sortir aujourd’hui, ni y rentrer sans un laissez-passer. […]

Paris est aujourd’hui un vaste camp depuis cinq heures du matin jusqu’au soir, mobiles et gardes nationaux qui ne sont pas de service pour l’exercice et deviennent de vrais soldats. La vie du reste est assommante ici, le soir tous les cafés restaurants sont fermés à partir de 10 heures ; il faut aller se coucher. On se fatigue beaucoup du reste. Je suis bien aise, malgré l’ennui que j’ai d’être éloigné de toi et de ne pas avoir de tes nouvelles, de vous savoir à l’abri de tous les ennuis qui nous incombent et qui commencent seulement. Nous les supportons du reste de grand cœur, ne vous inquiétez pas outre mesure, nous n’avons pas grand danger à courir derrière nos sacs de terre, et puis on n’attaquera pas Paris de tout côté s’ils se décident à attaquer. Nous nous attendons cependant à quelque chose de rude et nous nous tenons prêts. […]

Edouard

Paris lundi 7 novembre 1870,

Ma chère Suzanne,

Voilà l’armistice repoussé, la guerre qui recommence de plus belle. J’ai regretté souvent de vous avoir renvoyé de Paris, je suis bien aise maintenant, la vie va devenir impossible. Dans peu de temps on n’aura plus de quoi manger. Enfin tout cela est bien triste, car la fin ne peut être que fatale pour nous. J’espérais te revoir plutôt, la guerre va peut-être encore durer six semaines. Tout le monde en a assez cependant.

Je vais entrer dans l’artillerie et serai à la porte de Saint-Ouen, je serai là très bien. Eugène est dans les volontaires de la garde nationale. Nous allons ce matin à l’enterrement de Picard, notre fermier. Adieu ma chère Suzanne, à bientôt.

Je t’embrasse.

Édouard Manet

N’aie pas d’inquiétude et porte-toi bien

Paris samedi 19 novembre 1870

Ma très chère Suzanne,

Que le temps me parait long et combien il est cruel de ne pas avoir eu de vos nouvelles depuis si longtemps. Nous en avons tous assez et nous ne comptons pas cependant vous revoir avant la fin de décembre. Les événements qui vont se succéder seront maintenant décisifs. Paris est formidablement défendue, n’ayez donc pas d’inquiétude pour nous. Je souffre surtout de ne pas avoir de nouvelles et les autres privations auxquelles nous astreignent notre position d’assiégés sont légères à côté de celles-là.

Paris est mortellement triste, le gaz commence à manquer, on le retire dans tous les établissements publics. La nourriture devient impossible. Enfin, ce qui me console de vous savoir lois et inquiètes sans doute c’est de penser que vous êtes bien portantes et confortablement installées. La petite vérole sévit ici très fortement ici et frappe surtout les paysans réfugiés. La vie active que nous menons aux autres et très bonne pour nous. Je vais tous les jours pendant deux heures à la manœuvre et l’on est dans ma batterie plein d’égards et de politesse pour moi. Je n’ai pas pour le moment de service de nuit, en attendant que nous soyons envoyés dans un fort.

Conseille à maman de faire pour votre retour des provisions de conserves, que l’on doit faire dans le pays, la vie serait horriblement chère à Paris après le siège. Tout est ruiné aux environs, la pomme de terre coûtant ici huit francs le boisseau. Il y a à Paris maintenant des boucheries de chats, chiens et rats. Nous ne mangeons plus que du cheval quand nous pouvons en avoir. Je voudrais que tu me vois avec ma grande capote d’artilleur, excellent vêtement indispensable pour le service. Mon sac de soldat est en même temps pourvu de tout ce qu’il faut pour peindre et je vais commencer bientôt à faire quelques études d’après nature […]

Edouard M.

Paris dimanche 25 décembre 1870/100e jours de siège

Ma chère Suzon,

Je ne puis encore, malgré qu’il y ait si longtemps, m’habituer à rentrer le soir dans cet appartement si triste. Quand donc tout cela finira-t-il ? Et il faut encore patienter. Nous souffrons vraiment ici, il gèle à pierre fendre et le combustible manque, la nourriture je n’en parle pas, on se met à table par habitude. Nous nous portons tous bien malgré cela. Faites des provisions de santé, car l’air de Paris est et sera pour longtemps infecté. J’espère cependant bientôt vous revoir. Il me hâte de pouvoir aller au-devant de vous et vous embrasser. Je pense sans cesse à toi. Si j’avais de vos nouvelles je me consolerais de ne pas vous voir, car beaucoup de personnes vont tomber malades et ne pourront supporter les dernières rigueurs du siège. Quelle fin d’année !

Les personnes que Jules avaient laissées dans son appartement ont la petite vérole. J’espère que tu prends des distractions. Promenez-vous, travaillent au piano […]

Adieu ma chère Suzanne, j’ai ton portrait pendu dans tous les coins de ma chambre je te vois donc matin et soir. À bientôt. Comme j’aspire à pouvoir rester au coin du feu à la maison ! Cela ne m’est pas arrivé depuis trois mois.

Ton mari, Édouard

Mardi 28 février 1871

Ma chère maman,

Mon petit mot vous trouvera sans doute Arcachon ou je l’adresse. Vous êtes bien heureux d’être loin de Paris en ce moment.

Paris est bien triste. Elle a espéré longtemps que ces vainqueurs ne viendraient pas nous narguer jusque dans l’intérieur de la ville. Mais aujourd’hui il n’y a plus d’espérance. Ils entrent demain à 10 heures. Que va-t-il se passer ? C’est effrayant rien que d’y penser. Paris est fort agité – de grands mouvements se préparent, et la ville peut être massacrée et incendiée, sans pouvoir se défendre.

Dans quelques jours, vous aurez de mes nouvelles. On voudrait faire un désert autour des prussiens, il y a bien des fois Paris [sic], qui veulent tenter une résistance. Je ne vais pas trop mal au reste, quoique fort fatigué et fort enrhumé. […]

G. Manet

Paris le jeudi 2 mars 1871

Chère maman,

Bonnes nouvelles. Déjà, vous devez savoir que Paris, malgré l’occupation des prussiens, a su contenir sa haine et son indignation. Mais il les a refoulées pour quelques temps. Digne devant l’ennemi, ceux qui l’ont trahi auront de terribles comptes à lui rendre, si ces vieilles guenilles de ruraux tentent de lui ravir encore une fois la République.

Les Prussiens ont été parqués du point du jour à la place de la Concorde. Peu de visiteurs. Des voyous faisant la chasse aux femmes qui avaient l’impudeur de rôder autour des Prussiens. Plusieurs ont été fouettés et transportés presque nus au poste. Le malheur est que le ciel était resplendissant et que, malgré le deuil (tous les cafés, les boutiques, tous fermés – les statuts des villes de France sur la place de la Concorde, le visage voilé de noir), Paris avait un air de fête.

Le matin nous apprenions l’acceptation des préliminaires de paix. Quelle honte ! Paris est dans un état complet d’anarchie il n’y a plus de gouvernement. Le peuple est complètement maître éprouve [sic] qu’il est capable d’accomplir un grand acte. Quel est le gouvernement qui saura enfin s’appuyer sur lui ?

La chambre va sans doute être prorogée et Bordeaux reprendre son calme. Je vous conseille de rester Arcachon le plus longtemps possible. L’état sanitaire de Paris est loin d’être rassurant et le printemps va amener encore de nombreuses maladies. Le ravitaillement marche. Tout afflue [mais] est encore fort cher. Sauf la viande de bœuf. Mais on trouve tout bon marché, habitué que l’on est aux prix fabuleux du siège. Édouard est-il enfin remis des souffrances du siège ? Et comprend-il enfin les économies qu’il aurait réalisées en achetant de temps en temps le nécessaire ? La maladie ne serait pas arrivée [3].

C’est bien loin pour aller à vous retrouver, je préfère attendre encore. […] Les prussiens qui ne devaient pas dépasser la place de la Concorde ont envahi les Tuileries et le Louvre, sans armes il est vrai. Enfin j’espère que nous en voilà sortis. Il dépend maintenant de Monsieur Thiers de nous sauver, ou de faire éclater l’émeute. […]

Je t’embrasse. Mes amitiés à mes frères, Suzanne et à Léon.

Gustave Manet

Arcachon, mardi 21 mars 1871,

Mon cher Bracquemond,

Nous vivons dans un malheureux pays où on ne veut renverser un gouvernement que pour en faire partie. D’hommes désintéressés, de grands citoyens, de vrais républicains, il n’y en a pas. Des hommes de parti, des ambitieux, des Henry succèdent aux Millière, des imitateurs grotesques de la commune de 93, des lâches assassins fusillant deux généraux l’un par ce que, dans le moment, il faisait son devoir, l’autre parce qu’il avait eu le courage de flétrir la conduite de ses porte-la-patte devant l’ennemi. Gens qui vont tuer dans l’opinion publique l’idée juste qui commençait à s’y faire que le seul gouvernement des honnêtes gens, des gens tranquilles, intelligents était la république et que nous ne pouvons par cette forme seulement nous relever aux yeux de l’Europe de nos épouvantables désastres. Il faut connaître la province pour se douter de sa haine pour Paris. Ça été une grande faute de la part de Thiers et de l’assemblée de ne pas se transporter à Paris aussitôt l’évacuation, il devait s’en suivre les tristes émeutes qui affligent aujourd’hui et dégoûtent tous les cœurs vraiment français. […]

Ed. Manet

Gustave Manet, à Paris, écrit à leur mère, le 12 avril :

« Les beaux jours du siège sont revenus, et jamais les Prussiens n’ont bombardé Paris avec plus d’acharnement. Il y a encore des gens qui appellent Thiers un grand patriote.
Paris n’est pas à feu et à sang, ni terrorisé. La plus grande partie de la population est ralliée au mouvement communal, et ne songe qu’à la conciliation. Mais Thiers est trop vieux et trop encroûté de ses vieux préjugés centralisateurs pour faire un pas. Il préfère prolonger la lutte et tuer des femmes et des enfants. Voilà huit jours que dure cette lutte acharnée. C’est la condamnation de Trochu et de tous ses complices. La garde nationale va au feu et se bat avec un courage extraordinaire. Quand finira cette guerre ? Dire que, comme toujours, cela dépend d’un homme, M. Thiers, qui n’aurait qu’à lever le petit doigt pour faire rentrer tout dans l’ordre. Jamais il ne le prononcera. »

Madame Morisot, mère de Berthe Morisot, à sa fille, le 5 juin :

« Tiburce [4] a rencontré deux communeux, au moment où on les fusille tous, Manet et Degas ! Encore à présent, ils blâment les moyens énergiques de la répression. Je les crois fous, et toi ? »

« Pourquoi Rimbaud au détour de la Commune de Paris ? » demandait Philippe Sollers, à l’occasion de la parution de Studio, 1997. Eh bien, relisez la lettre inconnue de Rimbaud...


[1Sur les différentes versiosn du tableau, cf. L’Exécution de Maximilien.

[2Ferdinand et Rudolph sont les deux frères de Suzanne Manet le premier est sculpteur et le second peintre. Jules Favre est alors le ministre des affaires étrangères du nouveau gouvernement.

[3Durant le siège, Edouard Manet a accumulé accidents et soucis de santé allant de la malnutrition à la chute de cheval. Il en ressort épuisé.

[4Il s’agit de son fils, le frère de Berthe, qui avait été fait prisonnier par les Prussiens et qui avait été libéré pour se battre sous le drapeau versaillais.

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