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Être assis dans l’oubli / Ce que les vieux chinois ont à nous dire

+ Imperium chinois / Les faces multiples des routes de la soie

D 30 avril 2021     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Photo par Joey Huang, Unsplash
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Ce que les vieux chinois ont à nous dire

Le maître de la Vallée du Diable et le Solitaire de la forêt, c’est aussi cela la Chine

Quand la Chine s’est éveillée, Paul-Henri Moinet
Le Nouvel Economiste, 01/04/2021


Zhu Da

Caché au cœur de l’apparent, concentré au cœur du naufrage, il traverse tous les phénomènes dans l’allégresse. Ayant appris très tôt la langue des oiseaux, il ne suit que son inspiration et les dieux qu’il aime, n’est l’instrument d’aucun puissant, l’idiot utile de personne. Il pratique la joie, celle qui rend l’espérance inutile, et l’ironie “cette claire conscience de l’agilité éternelle et de la plénitude infinie du chaos” selon Schlegel.

Il a trouvé l’or du temps parce qu’il vit assis dans l’oubli.

“Être assis dans l’oubli, position taoïste classique, signifie être libre, désentravé physiquement et mentalement. On se tromperait en pensant que le personnage dort ou se laisse aller. Au contraire, il voit, il écoute, il observe, avec une attention à chaque détail, comme au moindre mouvement” note Philippe Sollers dans ‘Légende’, son dernier roman. Se délester du surplus de la mémoire qui plombe la vie, qui en empêche l’essor, c’est la façon de résister de Philippe Sollers. Résister à l’infamie, au nombre, à l’ennui. Pour rester du côté du secret, de la beauté, de l’éclaircie, de la fugue, du désir, de la vie divine.

La légende ne s’oppose pas à l’histoire, comme le mythe à la vérité. Elle en est au contraire le cœur mystérieux, le récit secret, son illumination. Il faut vivre de légende pour ne pas devenir un fantôme, pour nourrir sa vie, pour échapper à l’idéologie, à l’opinion qui partout règnent.

Les vieux Chinois s’y connaissent tellement en légendes que leur vie même en est souvent une. La postérité leur a donné des surnoms, on leur prête des vies imaginaires égarées dans des forêts de bambous, chevauchant des grues vivant plus longtemps encore que les tortues.

Le Maître de la Vallée du Diable

Prenez par exemple le Maître de la Vallée du Diable, “un sacré Chinois qui semble avoir vécu entre 390 et 320 avant notre ère dans le royaume de Chu”.

Il nous apprend à “tourner autour du cercle pour se conformer au carré”. Sa méthode ? Tenir le pivot, car tenir le pivot signifie “naître au printemps, grandir en été, récolter en automne, conserver en hiver. Telle est la règle du Ciel”. Celui qui suit la règle du Ciel vit au cœur du temps, il ne le redoute plus.

“Le Maître de la Vallée du Diable, “un sacré Chinois qui semble avoir vécu entre 390 et 320 avant notre ère dans le royaume de Chu”, nous apprend à “tourner autour du cercle pour se conformer au carré”. Sa méthode ? Tenir le pivot, car tenir le pivot signifie “naître au printemps, grandir en été, récolter en automne, conserver en hiver. Telle est la règle du Ciel”

Le Maître de la Vallée du Diable fait confiance à une table magique, bien plus utile qu’un ordinateur pour traverser la pluralité des mondes possibles. C’est la table des cinq éléments, les cinq éléments fondamentaux chinois et leur cartographie : la Terre au centre, le Métal à l’ouest, le Bois à l’est, le Feu au sud, l’Eau au nord. Nulle vie ne peut être divine si elle n’est pas élémentaire.


Zhu Da
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Sollers n’est l’agent d’aucune cause ni d’aucun parti, agent secret impossible donc à retourner ou à corrompre, il sait que le bonheur est possible mais la joie plus certaine encore, la joie qui est la plénitude du sentiment du réel. Il sait aussi que la création du monde n’a pas eu lieu au début mais qu’elle a lieu tous les jours, pourvu qu’on reste disponible. Mais qui reste disponible ? L’amoureux, le musicien, le poète, le chercheur. Les autres s’absentent, ils répètent ce qu’on leur a appris, se conforment à l’ordre du monde tel qu’il fait semblant d’aller. Les autres ? Regardez autour de vous pour comprendre.

“Par la joie la beauté du monde pénètre dans notre âme, par la douleur elle nous entre dans le corps” écrivait Simone Weil, juive, chrétienne et taoïste en même temps.

Le Solitaire de la forêt

Douze siècles plus tard, le Maître de la Vallée du Diable trouve un allié chez un poète de la dynastie Tang. L’agent secret de la côte Atlantique, élevé chez Montaigne et Montesquieu, en devient aussitôt le complice. Il l’adopte et nous rapporte ces quelques notes de musique parfaite : “Pour savoir vivre, il faut savoir lire ; pour savoir lire, il faut savoir écrire et pour savoir écrire il faut savoir être mort”. Ou alors “Ce que je désire ici-bas, c’est d’épuiser toutes les joies”. Quoi d’autre ? “Hôte de la rivière, rejetant les soucis, j’accompagne le vol des mouettes”. Et encore ? “La seule chose qui demeure est le grand fleuve” ou mieux encore “J’habite le palais de la vie-sans-fin”.

Appelons cet humble ascendant de Sollers le Solitaire de la forêt. Chute de l’écrivain français sur son ami chinois : “Nul doute que ce sociophobe extravagant serait tenu, de nos jours, en Occident, pour raciste, antisémite, misogyne, homophobe”.

“Pour savoir vivre, il faut savoir lire ; pour savoir lire, il faut savoir écrire et pour savoir écrire il faut savoir être mort”

Tous, poètes ou stratèges, s’accordent avec ce principe remarquable du Manuel secret des ‘36 stratagèmes’ ; qui pourrait être une définition de la vie enfin libre, fébrile et innocente : traverser la mer à l’insu du Ciel.

Ce que le stratège Sunzi traduit en termes didactiques : “Quand vous êtes capable, feignez l’incapacité. Quand vous agissez, feignez l’inactivité. Quand vous êtes proche, feignez l’éloignement et quand vous êtes loin, feignez la proximité”. C’est sans doute ainsi que Mao, n’ayant jamais oublié qu’il faut faire du bruit à l’est pour attaquer à l’ouest, a réussi à prendre le pouvoir, au moins autant inspiré par le style taoïste que par la dogmatique du Parti communiste.
“Et peut-être bien plus que l’ogre censé nous dévorer, la guerre à la Mad Max pour les ressources, la course aux terres rares, les cartes anxiogènes des routes tentaculaires de la soie, la bataille sans vainqueur entre Google et Baidu”

Le maître de la Vallée du Diable et le Solitaire de la forêt, c’est aussi cela la Chine. Et peut-être bien plus que l’ogre censé nous dévorer, la guerre à la Mad Max pour les ressources, la course aux terres rares, les cartes anxiogènes des routes tentaculaires de la soie, la bataille sans vainqueur entre Google et Baidu [1] qui vient d’entrer à la bourse de Hong Kong, levant 3 milliards de dollars, ce qui sera sans doute beaucoup plus.

Il faut que Joe Biden, lui qui convoque la jeune Amanda Gorman le jour de son intronisation, le sache, il faut que le monde le sache, que les Chinois s’en souviennent. Être assis dans l’oubli, c’est le contraire de l’amnésie. Sans cela, la catastrophe est programmée.

Crédit : lenouveleconomiste.fr/
Le site de Philippe Sollers


Imperium chinois / Les faces multiples des routes de la soie

Et les biais qui voilent le regard occidental sur la Chine


©SIPA

Quand la Chine s’est éveillée, Paul-Henri Moinet

Ne demande pas ta route à quelqu’un qui la connaît, tu risquerais de ne pas te perdre. Vous connaissez ce bon mot. S’il y a bien des routes avec lesquelles il fonctionne moins bien, ce sont les routes de la soie.

Il y a mille façons de les définir  : ceinture de chasteté, nouveau rideau de fer ou nids-de-poule de la diplomatie de la dette, comme ont pu le dire certains conseillers de feu l’administration Trump, cheval de Troie de la sino-mondialisation, décloisonnement commercial de l’hinterland chinois, restauration de la grandeur impériale, arraisonnement du monde par le capital et la technique à vocation hégémonique. Tout dépend de votre connaissance du dossier ou de votre degré de paranoïa.

L’une des définitions les plus objectives est sans doute celle d’Alice Ekman dans un rapport pour l’IFRI (Institut français des relations internationales)  : c’est un modèle de développement à faces multiples, une face géopolitique qui positionne la Chine comme la grande puissance indispensable au bien du monde, une face idéologique qui consiste à exporter ce qui se cache dans la périphrase l’économie socialiste de marché aux caractéristiques chinoises, une face infrastructurelle qui finance et réalise d’impressionnants équipements et investissements dans le monde entier, de Almaty à Anvers en passant par Le Pirée, Skopje, Belgrade et Budapest, une face normative qui valorise les nouveaux standards chinois, une face institutionnelle qui crée de nouveaux organismes bancaires et des organisations alternatives à celles de l’ONU, une face lobbyiste qui initie et mobilise un nouveau réseau d’amis sur les cinq continents.

Quel impérium  ?

“Ce projet a implicitement comme vocation de se substituer à l’imperium américain” note Claude Albagli, président de l’Institut Cedimes, dans la somme qu’il lui consacre sous le titre ‘Les routes de la soie ne mènent pas où l’on croit…’
“Imperium”, le mot est équivoque  : s’agit-il de l’imperium en vigueur sous la République romaine ou sous l’Empire  ? Le premier était le pouvoir, légitimé par les auspices qui avaient le don d’interpréter la volonté des dieux, dont étaient investis les consuls et les préteurs pour une durée limitée à un an. Un pouvoir à deux faces, militaire et civile, imperium militiae comme pouvoir de lever des armées et de les commander pour défendre la cité, et imperium domi comme pouvoir d’énoncer le droit pour organiser la vie politique et sociale afin de garantir l’ordre public en punissant toute désobéissance ou dissidence. Le second sous l’Empire était le pouvoir suprême, conféré pour la première fois à Auguste. Pas difficile donc de savoir de quel côté penche l’imperium à la chinoise. “Tout peuple qui devient une nation en se soumettant à un État centralisé bureaucratique et militaire devient aussitôt un fléau pour ses voisins et pour le monde” prévenait Simone Weil dans les années 30.

Cinq biais qui voilent le regard occidental

Les routes de la soie cristallisent toutes les passions, des plus tristes aux plus euphoriques. À ce titre, elles sont l’amplificateur de ce mélange d’inquiétude, de négligence et de mécompréhension qui caractérise souvent la perception de la Chine.

Plusieurs biais ont voilé le regard occidental dans sa juste mesure de la fulgurante ascension de la Chine.

Premier biais, une défaillance conceptuelle structurelle  : la raison occidentale a toujours cherché à modéliser l’avenir, elle a besoin de projections et de plans pour le dessiner. La raison chinoise, indifférente à l’emprise sur l’avenir par modélisation d’un idéal, se concentre sur la transformation graduelle et progressive de l’état des choses par inversion ou conversion des rapports de force qui en sont la dynamique. Ne cherchant pas à forcer le réel par la projection d’un idéal, sa plasticité lui donne un avantage certain dans l’invention d’un ordre propre en recomposition permanente.

La raison occidentale aime les modèles mais pas l’ordre, elle est à la fois anarchique et idéaliste  ; à l’inverse, la chinoise aime l’ordre mais pas les modèles.

Deuxième biais, l’universalisme occidental et son tropisme messianique. Messianique parce que la finalité du progrès dans sa version occidentale doit dépasser ses performances scientifiques et technologiques pour porter un idéal transcendant, la vérité, la liberté, la justice ou le bonheur. Là où la Chine avance, progressant du seul fait de sa marche en avant.

Troisième biais, la focalisation sur un modèle unique de modernité. Notre modernité est l’optimum qui conjugue marché et démocratie, raison critique et émancipation individuelle, société ouverte et État de droit. Et tout ce qui ne parvient à ce point d’équilibre est en général sous-considéré, négligé ou condamné, cette hémiplégie intellectuelle nous privant de l’analyse fine d’un réel construit autrement que le nôtre.

Quatrième biais, la confusion entre leadership et centralité, qui sont deux idées différentes. Formés par notre histoire au leadership des grandes puissances européennes avant qu’elles ne soient supplantées par l’hyperpuissance américaine, nous réduisons la deuxième à la première. Le leadership est une volonté de puissance qui passe par le contrôle des pièces maîtresses du jeu et l’extension sans fin de son domaine d’influence exclusif. Alors que la centralité est une position incontournable qui force sans contrainte tous les acteurs à composer avec vous ou à s’aligner sur votre jeu. L’Amérique a longtemps voulu le leadership, la Chine a toujours voulu la centralité. En cela, le maillage du monde par les routes de la soie n’est que la version technologique et capitalistique de la centralité. A priori, le leadership assume la guerre, la centralité croit à une mondialité pacifiée parce qu’harmonieuse dans sa diversité. C’est ce qu’essaie de penser, sous l’impulsion du philosophe Zhao Tingyang et de l’économiste Shen Hong, le tianxianisme, qui se propose d’être un nouveau “cadre identitaire harmonieux pour une humanité réconciliée”.

Cinquième biais, l’inversion entre la puissance et son déploiement.
En Occident, la puissance est la condition de son déploiement. Avec les routes de la soie, la Chine prouve que l’inverse est possible  : elle déploie partout sa puissance pour la construire.

Universelle Aragne

Ainsi, profitant des biais occidentaux au moins autant que du calendrier géostratégique de notre temps où le leadership américain est en crise, où la Russie ne dispose pas du trésor de guerre chinois en réserves de change, où l’Afrique est un nouvel eldorado affranchi du joug des anciennes puissances coloniales, où l’Europe porte de moins en moins l’élan de son projet fondateur, la Chine avance, tissant méthodiquement sa toile, réticulant le monde à sa manière dans ce projet qui fait penser, comme le rappelle judicieusement Claude Albagli, au surnom de Louis XI, l’Universelle Aragne.

En observant la toile grandir sans fin, nous affinons notre dentelle conceptuelle  : c’est la controverse sans fin entre Arvind Subramanian, économiste indien, chercheur au Peterson Institute, et David Shambaugh, politologue américain, professeur à l’université de Washington, chercheur à la Brookings Institution.

La première école établit que l’émergence de la puissance chinoise entraînera immanquablement le déclin de la puissance américaine.

La seconde école présume que le blocage politique chinois finira nécessairement par provoquer le blocage social et économique du pays.

Une chose est certaine  : quand l’araignée tisse sa toile, ce n’est pas pour rendre hommage à la beauté des insectes qu’elle veut séduire, c’est pour en faire un petit festin.

Retrouvez les analyses sur la mutation de la Chine dans Sinocle

Le Nouvel Economiste, 11/02/2021

Sur « Les Routes de la Soie », voir aussi sur pileface :

- 07/2020 : Chine : Stratégie d’une conquête ou la partie de jeu de « go » planétaire
- 02/2020 : « Chine, OPA sur le monde » : le documentaire choc
- 07/2019 : Routes de la soie : Le cheval de Troie chinois progresse
- 01/2018 : La Chine de Xi Jinping. Les nouvelles routes de la Soie

oOo

[1moteur de recherche en chinois peut chercher du texte et des images. En 2019, c’est le 3ᵉ site le plus consulté sur Internet. Baidu signifie « Cent degrés » en chinois. (note pileface)

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