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Cinéma, cinéma, cinéma : Helene Riefenstahl, dite Leni

D 9 novembre 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Vous vous souvenez du film de G.K.Galabov & Sophie Zhang réalisé en 2017 à l’occasion de la publication du roman de Philippe Sollers Beauté ? Non ? Il y est question d’Helene Riefenstahl, dite Leni. La séquence commence juste après l’interprétation par Martha Argerich du Capriccio de la Partita n° 2 de Bach. Sollers y lit un chapitre de son roman intitulé « Films ». Passage de la beauté lumineuse en acte (musicale) à la contre-beauté spectaculaire (ici cinématographique). Regardez la séquence : vous remarquerez — ce n’est pas dans le texte — l’apparition, en incrustation, de la mère de Staline, profondément laide, et, pour finir, des images splendides de femmes tutsis du Rwanda d’après le génocide de 1994 [1].
Si je reviens sur ce roman et cet extrait, c’est que, après que France Culture a diffusé, le 10 octobre, un documentaire Leni Riefenstahl (1902-2003) : Ein Volk, ein Reich, eine Leni, la chaîne arte vient de programmer Leni Riefenstahl — La fin d’un mythe, un film avec des archives inédites s’appuyant sur un livre sorti en octobre, en Allemagne, Leni Riefenstahl – Karriere einer Täterin, une biographie de Nina Gladitz qui apporte des éléments nouveaux sur une cinéaste qui aura réussi non seulement, dès 1936, à mythifier et à formater pour des décennies le filmage télévisé des Jeux Olympiques, mais à mystifier — et à survivre — par ses mensonges jusqu’à sa mort, à 101 ans, en 2003, d’un cancer (et non du SARS-CoV-1).

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FILMS

Hitler, désintégré par lui-même en 1945, aurait aujourd’hui 127 ans. Staline, mort en 1953, momifié puis démomifié, aurait, lui, 137 ans. Mao, momifié en 1976, serait encore en pleine forme, à 123 ans. Ces noms pèsent des kilotonnes dans !’Histoire. On ne les approche qu’avec effarement et effroi.

Celui qui a le mieux compris le devenir­ cinéma universel est Hitler. Il suffit d’ouvrir une télévision, et de glisser d’une chaîne à l’autre, pour constater qu’il est là, sans arrêt, avec émergence d’archives inédites longtemps interdites, que vous contemplez désormais colorisées. Vous avez tellement l’habitude de voir les mêmes images des camps d’extermination, en noir et blanc, avec leurs amoncellements de cadavres squelettiques et de déportés hagards, que ce brusque passage dans la couleur vous épate. C’est bien le même abruti qui vocifère, le bras tendu, devant des masses extatiques (plein de femmes en transe) , mais, au lieu d’apparaître en ange des ténèbres avec son brassard à croix gammée, le voici pimpant, détendu, presque primesautier, et sa fidèle compagne, Eva Braun, blonde et ronde, sportive, mignonne, aime son monstre raide comme s’il était sa poupée.

Cinéma, cinéma, cinéma. Surgit un génie de la manipulation grandiose : Helene Riefenstahl, dite Leni, morte tranquillement en Bavière à 101 ans. Hitler lui a donné des moyens tech­ niques gigantesques, des grues pour filmer de tous les côtés à la fois, et, surtout, la permission d’être dans sa voiture pour populariser sa figure en tous sens. Devenu le personnage principal du grand film mondial, Hitler se dépasse en 1935, à Nuremberg, dans Le Triomphe de la volonté. Leni ira encore plus loin, l’année sui­ vante, pour les jeux Olympiques de Berlin. Olympia, c’est elle, et son chef-d’œuvre s’appelle Les Dieux du stade. Pauvre Pindare sans caméra ! Sa poésie sublime est noyée par cette femme émancipée, amoureuse de centaines de corps athlétiques saisis dans leurs héroïques efforts. La délégation française défile en faisant le salut nazi. On interviewe Leni : son visage d’oiseau de proie minaude quand on lui demande si elle a eu une histoire d’amour avec Hitler : « Je l’ai connu en 1932, avant son arrivée au pouvoir. » Comme c’est bien dit !

Les films de Leni Riefenstahl sont-ils beaux ? En un sens, oui, puisqu’ils atteignent une sorte de perfection dans la laideur. Le numéro de marionnette de Hitler, en surplomb de millions d’envoûtés, parvient à des sommets de contre­ beauté. Les jeux Olympiques de Berlin contre Olympia de Manet : il n’en faut pas moins pour démontrer la supériorité de Manet.

Leni avait une dévotion magique pour le corps masculin. Elle filme un de ses amants allemands, qui, hélas, ne court pas assez vite. Exclu. Plus tard, elle se lance à la poursuite photographique de Noirs africains admirablement effilés, les Noubas. Increvable, elle enchaîne sur la plongée sous-marine. Elle échappe à tous les jugements, gagne des tas de procès en diffamation, et finit, via un cancer, par mourir dans son sommeil en 2003, à l’âge de 101 ans. Médaille d’or, en forme de croix gammée. 1902-2003 : tout le 20e siècle.

Le Rwanda a stupéfié le monde entier avec ses massacres de Tutsis par les Hutus, à la machette (800 000 morts). L’Afrique fantôme est là, dans les bois pleins de cadavres jusque dans les églises, et les femmes tutsis qui ont survécu rallument la vie pour leurs enfants, et s’occupent de tout. Elles sont grandes, très belles, avec des boubous de toutes les couleurs. Elles ont vu tuer leurs maris, leurs pères, leurs mères, ainsi que les bébés dont les crânes ont été fracassés contre les murs. Leur regard vient de plus loin que la nuit. Elles n’ont jamais entendu parler de Leni.

La vieille Leni Riefenstahl, avec toujours, sur les lèvres, le même sourire indéchiffrable, aura donc vu, de son vivant, la divinisation de Hitler et celle de Staline, les ruines de Berlin et la découverte des atrocités nazies, la bombe d’Hiroshima et la naissance de l’État d’Israël, l’arrivée au pouvoir de Mao à Pékin, le premier pas sur la lune et la chute du mur de Berlin, la dislocation de l’empire soviétique et la réunification de l’Allemagne, l’attentat contre le World Trade Center et le surgissement de l’islamisme radical, le passage à l’euro et l’incroyable prospérité allemande. Pour elle, au fond, tout ça n ’aura été que du grand cinéma. Dans son petit coin de Bavière, elle décline doucement, elle s’enfonce, elle plonge. Essayez donc de la retrouver à vingt mille lieues sous les mers.

Beauté, 2017, folio 6545, p. 108-111.

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Leni Riefenstahl (1902-2003) : Ein Volk, ein Reich, eine Leni

Leni Riefenstahl a réalisé des chefs-d’oeuvre. Mais des chefs-d’oeuvre à la gloire des nazis. C’est bien ce qu’on reproche à cette réalisatrice, travaillée toute sa vie par ses deux passions : la beauté et sa propre personne.

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Rallye de Nuremberg (1934, Allemagne, Troisième Reich) :
Adolf Hitler à la tribune du rassemblement du Parti.
Au 1er plan, Leni Riefenstahl lors d’un tournage pour le film Triomphe de la volonté.

Crédits : Ullstein Bild - Getty. ZOOM : cliquer sur l’image.
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Février 1932, Sportpalast, Berlin, meeting d’Adolf Hitler :

À l’instant où il prit la parole, je me trouvais submergée par une vision quasi apocalyptique : j’eus l’impression très physique que la terre s’entrouvrait devant moi comme une orange soudain fendue par son milieu et dont jaillirait un jet d’eau immense, si puissant et si violent qu’il atteindrait le sommet du ciel, et que la terre en serait secouée dans ses fondements. Je me sentais paralysée, son discours exerçait sur moi une véritable fascination. Aucun doute, j’étais contaminée. Leni Riefenstahl

Leni Riefenstahl n’avait jamais entendu parler d’Hitler avant cela. Mais peut-on la croire ? Toute sa vie, elle a menti, trompé, réécrit son histoire dans un seul but : se blanchir, elle qui a profité du Troisième Reich pour se faire une carrière, elle qui était la réalisatrice de propagande en chef d’Adolf Hitler. À son crédit, 5 films pour les nazis : le triptyque de Nuremberg, autour du Triomphe de la volonté, film du congrès du NSDAP en 1934, et le double film Olympia (Les Dieux du Stade), sur les Jeux Olympiques de 1936.


Leni Riefenstahl (1902-2003) à sa table de montage (1935).
ZOOM : cliquer sur l’image.
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Le Triomphe de la volonté est une ode à Hitler, Olympia, une ode au nazisme. Elle filme dans le premier la nation comme un corps unifié, dans le second le corps comme l’idéal des nations. Des films pour lesquels l’administration nazie a débloqué des moyens financiers et techniques illimités, tout entiers au service du talent et des obsessions de Leni Riefenstahl.

Où est ma faute ? De quoi suis-je coupable ? Je n’ai pas lancé de bombe atomique, je n’ai dénoncé personne ! Alors où est ma faute ? Leni Riefenstahl

Et on peut être tenté de se ranger de son côté… Même sa procédure en dénazification après la guerre ne lui reconnaît pas d’importance dans le Reich. Pourtant, la grande victoire de Riefenstahl, c’est d’avoir construit l’image du national-socialisme, c’est d’avoir séduit, par le pouvoir de l’image, l’Allemagne et l’Europe, c’est d’avoir montré au monde les nazis comme ils voulaient qu’on les voie, à l’époque mais pas seulement… Car nos représentations du nazisme, ce sont celles que Leni Riefenstahl a filmées.

Je ne suis heureuse que lorsque je vois quelque chose de beau. La laideur, la misère me répugnent. Diriez-vous que la beauté est fasciste ? Leni Riefenstahl en 1980 (sic)


29 avril 1938 : La réalisatrice Leni Riefenstahl avec Adolf Hitler et Joseph Goebbels.
Ses films de propagande nazie ont été chaleureusement accueillis par Hitler.

Crédits : Collection Bettmann - Getty. ZOOM : cliquer sur l’image.
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Intervenants

Marie-José Mondzain, philosophe
Lilian Auzas, romancier et essayiste
Jérôme Bimbenet, historien
Johann Chapoutot, historien
Sébastien Chauffour, conservateur aux archives diplomatiques du Ministère des Affaires Étrangères

Archives INA : Reportage de Pierre Dac, dans le Tyrol, pour la Radiodiffusion française en mars 1945.

PLUS D’INFORMATIONS ICI.

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Leni Riefenstahl - La fin d’un mythe

Réalisation : Michael Kloft
Pays : Allemagne
Année : 2020

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Disponible du 22/10/2020 au 19/01/2021
Prochaine diffusion le mercredi 18 novembre à 22:55.

Quelle était l’implication de Leni Riefenstahl dans l’histoire du IIIe Reich ? Une nouvelle biographie jette une lumière crue sur la cinéaste fétiche d’Hitler.

Les captivantes images en noir et blanc du Triomphe de la volonté et des Dieux du stade, longs métrages de propagande commandés à Leni Riefenstahl par Adolf Hitler dans les années 1930, demeurent indissociables de la mémoire du IIIe Reich. Leur esthétique, glorifiant l’ordre militaire et la beauté du corps viril, reste un cas d’école pour évoquer le pouvoir des images dans une guerre idéologique. Morte en 2003 à l’âge de 101 ans, la réalisatrice a laissé un héritage paradoxal. Après la défaite allemande, elle échappe aux poursuites de la dénazification – faute de preuves d’implications concrètes pendant la guerre – mais restera durablement ostracisée par l’ensemble du milieu cinématographique. Se consacrant alors à la photographie ethnographique, elle n’aura de cesse jusqu’à la fin de sa vie de réécrire sa propre histoire en niant tout engagement personnel dans le nazisme, avec le soutien des tenants d’une dissociation entre art et idéologie. Qu’en était-il réellement ?

Froidement opportuniste

La sortie en Allemagne à l’automne 2020 de Leni Riefenstahl – Karriere einer Täterin, une biographie de la documentariste Nina Gladitz, vient raviver la controverse. Fruit d’un travail de plusieurs décennies nourri de documents d’archives inexploités jusqu’à présent, cette publication contredit l’hypothèse de la bonne foi. Non contente d’être une propagandiste hors pair, la cinéaste apparaît froidement opportuniste et plus impliquée dans les crimes nazis qu’elle ne le prétendait.

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Retour à la beauté vraie...

Martha Argerich, Bach, Partita No 2 C minor BWV 826


[1Vous pouvez voir le film dans son intégralité ici.

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