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Publication de « Papillon noir » de Yannick Haenel

suivi de "Longer à pas de loup" / EXTRAITS

D 22 octobre 2020     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Publication contrariée par le coronavirus, le livret (56 pages). a été publié par Gallimard, le 15 octobre 2020

Une femme vient d’être renversée par une voiture, elle est choquée, en fait elle est dans l’état de conscience qui précède la mort où elle revoit toute sa vie

« Une femme dit tout de sa vie : l’amour et les désirs, la douleur, la mort. J’ai écrit ce texte pour le compositeur Yann Robin, mais il se lit aussi sans musique, comme un petit roman intérieur. ». Yannick Haenel.

« La première oeuvre est un monologue féminin conçu comme un petit opéra, dans lequel l’auteur prolonge son expérience d’écriture de dialogue intérieur nocturne précédemment entamée dans "Jan Karski". Ces paroles intimes évoquent l’extase, le coup de foudre, la douleur, tout ce qui fait l’amour et l’absolu. » ©Electre 2020

Le livre dans le texte. Quelques extraits

Outre l’extrait proposé en cliquant sur l’image de la couverture, en voici, quelques autres :


ce soir je me souviens de tout - - - j’ai aimé cinq hommes et trois femmes –

J’aurais voulu aimer cette femme-là, par exemple, la brune si rapide, si gracieuse ; et cet homme aussi, avec son manteau bleu, son téléphone, ses mains qui savent ; et celle-là avec ses bijoux en or et ses ongles rouges : c’est affreux, j’aurais voulu aimer tous les hommes et toutes les femmes dans la rue quand je croise des gens je les imagine toujours nus - je ne peux pas m’en empêcher - je suis vivante - VI-VANTE - venez à moi mes beaux amants - mes belles amantes - mais qu’est-ce que vous faites là ? - vous vous connaissez ? - toi je croyais que tu étais mort - toi aussi ma chérie - - - venez dans mes bras sentir mes seins tout parfumés - embrassons-nous prenez-moi fort - les nuits dans les bars à danser qu’est-ce qu’on a pu s’aimer - - - c’est fou que vous soyez tous là - on dirait des fleurs autour de moi - un bouquet de lys et des pivoines - et cette clarté qui nous inonde quand on se dénude - le parfum des baisers dans la nuit - oh mes amis comme il est bon de vous aimer - faisons l’amour ensemble là tout de suite - - - -

[…]
- - - - - - - - - - - - - - C’est arrivé comme ça, par surprise, exactement comme ce con qui m’a renversée, une nuit, en éteignant la lumière. J’ai toujours voulu être seule parce que j’aime les instants. Même les plus fragiles, quand la nuit descend. Je veux entrer seule dans la nuit. Je veux, avec les mains, rencontrer toutes ces ombres qui nagent dans l’obscurité : je veux nager moi aussi, et glisser comme une chose noire dans le noir –

c’est fou ce que j’ai pu penser à cet ange - je n’ai jamais cru en Dieu - du moins je ne crois pas - mais qu’est-ce que j’en sais ? –

Ils disent je crois, ils disent je ne crois pas, mais c’est ridicule : nous, on n’a rien à dire ; si dieu existe il nous aime - c’est lui qui nous choisit - on a juste à rester silencieux dans le noir ou dans la lumière - à attendre la foudre le rayon le déclic - bref dieu je ne sais pas mais moi voilà j’étais tombée folle amoureuse d’un ange - - - - -

Tu te souviens qu’on voulait se cacher dans une cellule du couvent pour se faire enfermer la nuit. Tu voulais qu’on fasse l’amour toute la nuit dans chaque cellule ; et moi je voulais voir l’arrivée de la lumière à l’aube : voir comment elle allume la fresque, comment elle va mettre le feu au ventre de la vierge.

Si on voit l’aube éclairer la vierge, on ne mourra pas.

Les gens disent ça : « Maintenant que j’ai vu l’Annonciation je peux mourir. »

Mais moi, c’est le contraire : je voulais la voir pour ne pas mourir.

Et un jour, l’ange a disparu. Il n’était plus là - -

Longer à pas de loup

NOTE


Longer à pas de loup Papillon noir m’a été commandé par mon ami le compositeur Yann Robin. Depuis notre rencontre à la villa Médicis, où nous avons été pensionnaires lui et moi en 2008-2009, nous rêvons de faire ensemble un opéra. En attendant d’avoir la force d’inventer celui de nos rêves, nous avons conçu cette pièce pour une seule voix, qui en est une approche. Je ne désirais pas écrire un « livret d’opéra » : cette forme me semblait artificielle, désuète ; alors j’ai rédigé, quasiment d’une traite, ce monologue pour une voix de femme, sans me soucier de savoir si un tel texte pouvait bien être chanté. Très vite, Yann Robin m’a dit que de toute façon la chanteuse ne chanterait pas ; et qu’il désirait renouveler l’opéra – « révolutionner le genre opératique », m’a-t-il dit : il cherchait une nouvelle manière, pour les chanteurs, de faire entendre la parole.

[...]

Quelques mots sur la conception de ce texte. C’était en 2017, février ou mars. Je venais d’achever mon roman Tiens ferme ta couronne, tout s’était ouvert longuement : le temps, les phrases, la joie. Alors en écrivant Papillon noir, je continuais sur ma lancée ; mais durant ces nuits où la voix de cette femme me venait, je me suis mis à voir ce que je n’avais jamais vu, à écouter ce que je n’avais jamais entendu. J’avais l’image d’un couloir avec une femme qui avance dans l’obscurité. Je me disais : ce couloir mène à l’instant. Quel instant ? Nietzsche parle de « la poussière d’aile de l’instant, papillon » : comme à travers un battement d’ailes, quelque chose s’allume et s’éteint à l’intérieur de chaque instant ; une telle chose ne cesse de s’achever et de reprendre.

[...]

Je ne veux pas commenter Papillon noir, mais juste indiquer cette évidence qui m’est venue tandis que j’en écrivais le monologue : la parole naît à l’instant de la mort. Cette illumination ne peut se justifier, en un sens elle est folle : mort et parole sont une contradiction. Mais à force d’écrire, depuis vingt ans, trente ans, plus encore, je fais cette expérience qui est sans doute la plus étrange que je connaisse : la parole vient vers moi depuis ce point qui est celui de ma mort.

Il m’est impossible de comprendre cette pensée ; pourtant elle me traverse avec une clarté déchirante. Alors j’ose une formule : la parole émane de cet instant où le temps rencontre la simplicité qui le supprime.

Cet instant, il est vrai que nous ne sommes plus là pour le vivre ; mais en un sens, nous n’aurons jamais été autant là. C’est incontestable : j’ai vu cette femme rentrer chez elle et faire le saut ardent vers l’intérieur.


Créé au Théâtre de la Criée à Marseille en 2018

Papillon noir a été écrit à la demande de Yann Robin, qui a composé une pièce de musique à partir de ce texte. Elle a été créée le 12 mai 2018 à Marseille, au théâtre de la Criée, par l’Ensemble Multilatérale et l’ensemble vocal Les Métaboles, sous la direction musicale de Léo Warynski, avec l’électronique live du GMEM. La mise en scène était d’Arthur Nauzyciel. Le texte était dit par Élise Chauvin.

A.G en avait rendu compte ICI

Portfolio

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