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Susette Gontard, la Diotima de Hölderlin

D 6 juillet 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Susette Gontard (1768-1802), portrait en miniature par Marguerite Soemmering.
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Der Doppelgänger

Lettres, documents et poèmes édités par Adolf Beck, traduits de l’allemand par Thomas Buffet
192 p.
18,00 €
ISBN : 978-2-37856-056-0
Parution : juin 2020

Le 28 décembre 1795, le jeune poète Friedrich Hölderlin devient le précepteur des enfants de Jacob Friedrich Gontard, un riche banquier de Francfort. Très vite, Hölderlin tombe amoureux de l’épouse de son employeur, Susette Gontard. Friedrich a 25 ans, Susette 26.
L’idylle naissante entre le poète et la jeune femme sera favorisée par des circonstances exceptionnelles : à l’été 1796, les Français assiègent Francfort. Le banquier envoie sa femme, ses enfants et ses serviteurs près de Kassel pour les mettre à l’abri. Dès lors, Hölderlin et Susette Gontard nouent des liens d’une intensité exceptionnelle. Dans le roman qu’il est en train d’écrire, Hypérion, elle devient Diotima, du nom de la prêtresse de Mantinée dont Socrate rapporte l’enseignement sur l’amour dans Le Banquet de Platon.
En septembre 1798, une dispute éclate entre Hölderlin et Jacob Gontard, qui ne supporte plus les assiduités du jeune précepteur auprès de sa femme. Le poète quitte son emploi, mais reste secrètement en relation avec Diotima. Lorsqu’il apprendra sa mort, en 1802, son deuil insurmontable lui inspirera quelques-uns de ses plus beaux poèmes avant de contribuer au déclin de ses facultés mentales, jusqu’à la crise de folie qui le conduit en clinique psychiatrique en 1806, avant son installation chez le menuisier Zimmer à Tübingen. Les lettres, poèmes et témoignages contenus dans ce livre ont fait sortir la Diotima de Hölderlin de l’ombre où l’avait maintenue l’histoire littéraire. Elle se révèle une figure éminemment attachante, pleinement digne de l’amour que lui portait le poète, et tout à fait consciente du génie de celui-ci.


Le recueil que proposent les éditions Verdier est la traduction de l’ouvrage publié par Adolf Beck en 1980 chez lnsel Verlag, intitulé Hölderlins Diotima Susette Gontard, aujourd’hui épuisé. Il rassemble la correspondance du poète et de cette femme, Susette Gontard, dont il fut l’amant et qui lui inspira le personnage de Diotima, nom emprunté à la prê­tresse de l’amour du Banquet platonicien. Il contient les lettres des deux amants, plus particulièrement celles de Susette, quelques poèmes et textes en prose d’Hölderlin. Certaines lettres avaient déjà été pu­bliées en français ; c’est une nou­velle traduction qui nous en est proposée. S’y a joutent des témoi­gnages de première main sur la per­sonnalité de Susette, sur sa relation avec le poète et le milieu social au­quel elle appartenait.

UN FAUVE EN CAGE

Que s’est-il passé dans l’existence des deux amants entre le moment où le jeune précepteur des enfants Gontard, poétiquement immergé dans la mythologie du monde grec, va se lancer dans l’écriture d’Hypérion, et celui où on le retrouve, une dizaine d’années plus tard, après son internement dans une clinique psy­chiatrique, volontairement confiné à Tübingen, au bord du Neckar, dans la chambre mise à sa disposition par le menuisier Ernst Zimmer ? Rappe­lons que c’est dans cette fameuse tour, où il passera les trente der­nières années de sa vie, qu’il écrira les admirables poèmes que Pierre ­Jean Jouve et Pierre Klossowski traduiront sous le titre les Poèmes de la folie de Hölderlin.
Qu’est-il arrivé au poète dont le por­trait peint en 1792, il a alors vingt-deux ans, donne à voir un jeune homme aux yeux clairs, aux traits féminins d’une grande douceur, et le même, une quarantaine d’années plus tard, évoqué ainsi par un des deux amis venus le visiter à Tübingen, Wilhelm Waiblinger : « Nous prîmes congé. En descendant l’es­calier, par la porte ouverte, nous l’avons vu encore une fois arpenter sa chambre à pas pressés. Un fris­son d’horreur me parcourait. Je pen­sais aux fauves qui, dans leur cage, vont d’un côté à l’autre. Plein de stu­peur, nous sortîmes en courant de la maison [1] » ?

UN TERRIBLE MYSTÈRE

Quel événement à l’origine de cette impressionnante métamorphose ? Une mort. La mort de Susette Gon­tard, décédée pendant qu’il était à Bordeaux.
Il l’avait prévue, dans Hypérion, la mort de sa Diotima. Mais la mort dans un livre, ce n’est pas tout à fait la même chose qu’une mort dans le réel. Ça reste abstrait. Mourir héroï­quement dans le monde sublime des dieux grecs, on s’en tire toujours. Dans la vraie vie, c’est une autre af­faire. Le mythe et le réel, ça fait deux. Le réel, c’est du dur, c’est un mur, disait Lacan, et s’y heurter fait très mal. Il arrive qu’on ne s’en remette pas. Hölderlin en a fait la terrifiante expérience. La Diotima qui meurt dans Hypérion n’est pas Susette Gontard, l’épouse d’un banquier, mère de famille qui, dans le calme du cabinet où elle travaille, coud ou tricote, se plaint des enfants qui, n’ayant pas cours, font du bruit au­ tour d’elle ; pas la femme qui meurt victime d’une épidémie de rubéole le 22 juin 1802 à Francfort. « C’est un terrible mystère qu’un être pareil soit destiné à mourir », constate le poète. Plus mystérieux, en effet, est ce destin de tout être vivant com­paré à celui d’un personnage de pa­pier manipulable à l’envi, même si la­ dite figure mythique est au cœur du « noyau poétique », comme l’écrit Walter Benjamin dans son essai Deux poèmes de Friedrich Hölderlin. Dans le premier de ces poèmes qu’il com­mente, un poème de la maturité titré Courage du poète, on lit : « Va ! avance désarmé /De par la vie et n’aie souci ! » Derniers vers : « Un jour, au sérieux de la vie,/Notre joie, mais de belle mort. »

COMME UN ANGE

Belle, sa muse, l’est ; pas sa mort. Le visage de l’aimée est beau : une tête de « madone ». Des portraits d’elle en témoignent. Qu’en est-il de son corps ? « Belle comme un ange », écrit Hölderlin à un de ses amis, mais les anges n’ont pas vraiment de corps. Quelle étrange relation amou­reuse de près de sept ans se noue entre ces deux êtres ! Lui cause ainsi : « Tels des harpistes assemblés autour des trônes des plus anciens, nous vivons, nous-mêmes d’essence divine, assemblés autour des dieux silencieux de l’univers. »
Elle, elle cause autrement : « De tou­tes mes forces, je cherchai à me re­présenter à nouveau dans des cou­leurs vives ton image qui s’estompait pour prendre en moi des allures oni­riques. Hélas, je n’y parvenais pas, j’éprouvais à la fois le désir et l’incapacité de le faire, mes pensées se portèrent certes sur tes lettres, tes livres, tes cheveux. » « Je n’éprouve pas d’autre désir que de connaître la relation amoureuse la plus intense. » C’est une femme, une femme réelle qui s’adresse à lui, elle parle de désir et la seule fois où, au cours de leur correspondance, il est question du corps de son amant, c’est quand elle fait allusion à ses cheveux. C’est peu. Plus platonique, difficile de trouver mieux dans les grandes correspon­dances amoureuses. Certains com­mentateurs ont, à mots couverts, suggéré une possible impuissance du poète. En quoi l’impuissance interdirait-elle tout accès au corps de l’autre ? Il est probable que les condi­tions difficiles de leurs rencontres (surveillés, toujours contraints de cacher leur liaison) ne sont pas étran­gères au sentiment qu’a le lecteur de ces lettres d’un dialogue désac­cordé, comme sont désaccordés des instruments de musique. L’ordre des dieux et l’ordre des hommes, et je ne parle pas de celui des femmes, ne marchent pas nécessairement du même pas. Le poète, selon Walter Benjamin, est celui qui se place au centre des relations, c’est en cela que, par « un pur don à la relation, il est un héros ». Là est l’essence de son courage et en quoi il ne craint pas la mort.
Hölderlin, Courage du poète : « Ce qui advient te soit tout entier béni / Sois à la joie tourné. »

Jacques Henric, art press 479, juillet-août 2020.

LIRE AUSSI :
Fabien Ribery, Cette bienheureuse unité, Susette Gontard et Friedrich Hölderlin, une histoire d’amour
Patrick Corneau, Susette Gontard, la Diotima de Hölderlin
Francine de Martinoir, Susette Gontard, amour et muse de Hölderlin


Libération du 20 juin 2020.
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Le Monde du 3 juillet 2020.
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L’Humanité, juillet 2020.
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On trouve des extraits des lettres de Suzette Gontard dans l’Anthologie de l’amour sublime de Benjamin Péret (Albin Michel, 1988, p. 160-165) :


Anthologie de l’amour sublime de Benjamin Péret, p 160.
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Lettre de Suzette Gontard à Hölderlin

Le soir (décembre 1798).

Se peut-il que ma lettre t’ait affligé, mon ami, alors que la tienne m’a fait un si ineffable plaisir, m’a rendue si heu­reuse. Elle montrait tant d’amour ! oh, comme mon cœur, en la lisant y répondait sur tous les tons, avec quelle chaleur mon âme se serrait contre la tienne. Et toi ! Se pourrait-il que tu doutes de mon amour ? Le ton froid et sec de ma lettre t’aurait-il attristé ? Comme tu aurais tort ! Situ voyais ma douleur et mes larmes à cette idée, tu ne penserais pas pareille chose. Mais ce n’est probablement pas cela qui t’a tourmenté, tu as peur sans doute que mon cœur s’éteigne et qu’alors je ne puisse plus t’aimer. Je n’arrive pas à me figurer l’impression que mes paroles t’ont produite, mais j’ai vu couler tes larmes, elles sont tombées brûlantes sur mon cœur, je n’ai pas pu les sécher ! Toute la soirée je suis restée muette et abasourdie et, étant seule, j’ai trouvé cet instant pour soulager mon cœur angoissé. Ah, que ne puis-je accourir et te consoler ! Je n’ai aucun secret pour toi, mon âme ! et puis mon amour a trop de plénitude pour que mon cœur s’éteigne. Quand je suis silencieuse et sèche, de grâce, ne doute pas de moi, c’est que le feu couve dans les profondeurs et comme toi je dois me garder de la passion. Si la douleur me consume, en revanche le ciel m’envoie toujours à temps le baume d’une douce mélancolie qui verse au cœur sa bénédiction et jamais je ne désespérerai de la nature. Au seuil même de la mort je ne cesserai de dire : elle m’éveillera encore, elle me rendra, elle me rendra tous les sentiments que j’ai fidèlement conservés, qui m’appartiennent et que seul un sort contraire m’a ravis ; mais elle triomphera, elle se sert de la mort pour préparer une nouvelle vie plus belle. Car le germe indestructible de l’amour est profondément enraciné dans ma nature. J’en parle par expérience car je sais comment mon cœur s’est toujours relevé vivace de toute oppression. Mais, je ne sais, mon bon ami, si je trouve le ton convenable, je n’avais assurément rien à te raconter, mais beaucoup de choses à te dire ; ce qui m’oppresse n’est rien autre que le fait de ne pouvoir être près de toi. Si seule­ ment je pouvais t’en donner l’assurance, mais mon langage passionné, j’en ai bien peur, ne te convaincra pas. O ! essaie, et sois à nouveau heureux par ton amour. Pour moi, la seule idée d’avoir pu te revoir me rend ce soir encore heureuse. Dieu ! si tu étais parti dans des dispositions pareilles ! Je voudrais, vois-tu, adresser une prière de reconnaissance au génie de l’amour, qui m’a secrètement guidée de la sorte ! c’est avec ces pensées que je vais m’endormir et souhaiter que le ciel te comble de ses faveurs.


[1Wilhelm Waiblinger, Vie, poésie et folie de Friderich Hölderlin (1822), traduit de l’allemand par Lionel Duvoy, Allia, 2010.

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