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Laconique Beckett

D 29 avril 2020     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



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CLOV (regard fixe, voix blanche). —
Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir.
Samuel Beckett, Fin de partie (1957).

« Pas d’espoir ? Aucun désespoir. »
Philippe Sollers, L’éthique de Beckett (1992).

« Fin de partie. Fin d’un monde. »
Philippe Sollers, dans Fleurs (2006).

Lettre à Beckett

Yannick Haenel, le 29 avril 2020

Cher Samuel Beckett, depuis que nous sommes confinés, je pense souvent à vous, à Vladimir et Estragon qui attendent ­Godot en croquant des carottes, aux loqueteux de Fin de partie qui montent sur un escabeau pour voir le monde par leur fenêtre.

J’ai envie de rire, d’un rire certes un peu éteint, un peu mal foutu, un rire pas vraiment jaune mais disons très pâle, entre consternation et « foirade », comme vous diriez, un rire plein d’autodérision sur notre pauvre monde qui aura passé tant de siècles à se perfectionner, à glorifier sa maîtrise sur la nature pour enfin la détruire et se détruire avec elle, poussant le vice jusqu’à empoisonner les conditions de vie de ses habitants, les rendre insupportables, et ­finalement décréter la quarantaine, pas mieux qu’une colonie de fourmis attrapées à leur propre piège.

Bref, en riant jaune, c’est vos livres que je relis en ce moment avec un sentiment familier, une fraternité de toujours, comme si eux seuls étaient à la hauteur de la catastrophe qu’est devenu notre monde depuis trente ans, comme si eux seuls avaient pris la mesure de l’horrible plaisanterie dont nous sommes la proie : «  Je me sais pétant de mortalité là-haut quelque part en Europe probablement   », écrivez-vous.

Et aussi : « J’ai le temps de la foutre en l’air, cette foire où il suffit de respirer pour avoir droit à l’asphyxie, je m’en dépêtrerai bien. » Ça me semble bien vu.

On décompte les morts à la télévision, c’est terrible, mais pourquoi ne décompterait-on pas aussi les autres morts, je veux dire ceux qui ne sont pas victimes du virus, ceux qui meurent tout le temps, tous les morts, quoi. On n’existe pas si on meurt d’autre chose  ? Ras-le-bol à la fin.

Je critique, vous voyez, je fais mon Molloy, je joue au vieux Hamm, dans sa chaise roulante, qui se voit partir « avec le reste, à la fin, les ombres, les murmures, tout le mal, pour terminer  », mais c’est parce que j’aimerais bien de nouveau « me glisser content dans la lumière des autres », comme vous dites.

Pour un peu, j’en aurais la nostalgie de l’espèce humaine, je pourrais presque y croire, à « l’humanité », ce vieux mensonge. Car depuis six semaines, notre odyssée s’est un peu réduite : canapé, gamelle et latrines – et de temps en temps (oh  ! luxe) la supérette. On se croirait dans Malone meurt ou dans Mercier et Camier. Finalement, il y avait tout chez vous : des étincelles et de la pluie, des fardeaux, des blagues, des perroquets, des bassines, des chapeaux, des crépuscules, des bicyclettes et des tombes (alors que nous sommes privés de nos morts)  ; il y avait même quelques turpitudes, des rêveries du bas-ventre, des larmes (ça, on en a). Des baisers  ? N’exagérons rien. Pour les baisers, on se débrouillera. Il paraît que le gouvernement prépare l’« après ». Ne riez pas.

Yannick Haenel, Charlie Hebdo, 29 avril 2020.

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Avec quelle élégance et quelle profondeur Beckett s’adonnait-il à l’amitié ? Quelles expressions d’humour, d’humilité et de bonté ? Selon quels rituels, aussi discrets qu’intangibles ? Comment se manifeste, dans une relation improbable, la puissance du tacite sans fin et sans finalité ? Qu’acceptait-il qu’on lui donnât ? Quels aperçus sa conversation familière ouvrait-elle quelquefois sur le travail en cours, et l’oeuvre en entier ? Ce livre à sa mémoire est une tentative de description, un portrait à l’ancienne. On y dépeint son visage, sa voix, son merveilleux regard, ses mains et sa démarche : les variations de tous les phénomènes offerts à l’attention errante, où cette amitié s’est formée ; le style enfin, et la tournure, de ce qui advenait en sa proximité. Un habitus de douceur, et de grâce souveraine.

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L’éthique de Beckett

On ne s’intéresse pas assez au corps des écrivains : il a la même importance que leurs livres. Leurs livres ? On fait semblant de les connaître, d’en parler, ils sont en réalité l’objet d’une négation de plus en plus ouverte, marchandise, images, fiches sociologiques, illettrisme, amnésie. Encore heureux si, de s’obstiner dans sa concentration physique, l’écrivain ne s’attire pas, comme d’habitude, la dérision ou l’injure. Beckett, dans son livre de jeunesse sur Proust, écrivait déjà : "Le mépris qu’éprouvent une demi-douzaine — ou un demi-million — d’imbéciles sincères pour un homme de génie devrait nous guérir à tout jamais de notre susceptibilité absurde et de notre faculté d’être blessé par cette calomnie lapidaire que l’on nomme une insulte."

Le corps, donc, pas l’image. Ce corps-là, cet ensemble de gestes ou d’intonations-là, ce système nerveux-là. Est-il comme les autres ? Non. Biologiquement réductible ? Si l’on veut, mais pas vraiment. Fonctionne-t-il de façon normale ? Tout indique le contraire. Sait-il donc quelque chose d’autre, d’essentiel ? Oh, oui. La très singulière expérience que nous raconte l’admirable petit livre d’André Bernold tient dans cet étonnement simple : pour la première fois à ce point, quelqu’un observe, avec précision et délicatesse, un écrivain en train de vivre. Bernold, quand il rencontre Samuel Beckett, à la fin des années 70, est étudiant à Paris. Il a lu les livres de Beckett, il l’admire, il lui écrit, puis il le voit et l’écoute régulièrement jusqu’à sa mort.

Aucun projet dans ces entrevues, la gratuité même. Ou simplement ceci (de part et d’autre) : prouver, implicitement, qu’il y a bien continuité de tissu et de rythme entre les livres et la façon dont le corps qui les a écrits, marche, parle, se tait, apparaît, disparaît. Nous sommes donc aux antipodes de la propagande habituelle : un écrivain est peut-être grand, ou génial, mais, après tout, c’est un être humain comme les autres, avec ses erreurs, ses faiblesses, ses ridicules, ses vices, sa petitesse, sa névrose et, parfois, sa monstruosité. "Bon qu’à ça".

Bernold commence par noter l’extrême beauté, évidente, de Beckett. Mais cette beauté est immédiatement contredite par une surprenante "puissance d’effacement". Voilà un homme célèbre, mondialement connu, Prix Nobel de littérature, qui manifeste une "étrange aisance à n’être rien". Premier rendez-vous, une heure de mutisme : "Je crois me rappeler que nous étions un peu penchés pour ausculter l’ample respiration de ce silence." Voilà d’emblée un acte doucement et violemment antisocial. Il s’ensuit une amitié, c’est-à-dire un roman où l’espace et le temps sont, semble-t-il, convoqués pour eux-mêmes.

Qu’est-ce que se rencontrer pour rien ? Sans volonté d’aboutir à quoi que ce soit ? Qu’est- ce qu’échanger deux présences en pure perte ? Pour le seul usage d’être là ? "Les amis, écrit Bernold, sont de légers mobiles vocaux." Voilà, il s’agit de musique. A la question : "Pourquoi écrivez-vous ?" Beckett répondit un jour : "Bon qu’à ça." Et une autre fois "Qu’auriez-vous fait si vous n’aviez pas été écrivain ?" : "J’aurais écouté de la musique." Bernold écrit : "Vers ses quatre-vingts ans, il s’était remis au piano, demandant à ses mains de déchiffrer quelques sonates de Haydn, "exclusivement", précisait-il. Il me disait : "Le temps passe... c’est merveilleux... et c’est si beau."

Première constatation : Beckett n’arrêtait pas de travailler simplement en existant. "Il restait à l’affût des possibilités, à gagner sur l’habitude de refuser tout ce qui venait à l’esprit." Au lieu du bavardage ou de la régurgitation des clichés collectifs, une extrême vigilance, pourtant détendue, à ne rien penser de banal ou d’appris. Pas d’association libre : une dissociation contrôlée, une dislocation du figé. "Un certain pessimisme, le plus vif, essentiellement allié à l’humour, entre en rapport avec l’inflexion, compose un art de l’inflexion." Rien de plus à contre-courant, désormais, que l’ironie et son double radieux : la bonté. "Je me demande quand Joyce écrivait, dit Beckett. Sans doute la nuit."

Chaque heure est un événement intérieur, une hypothèse, un fragment de raisonnement, une possibilité de récit. Rien n’arrive, rien ne paraît avoir lieu et tout, cependant, résonne ou vibre, sans forcer. Quand c’est fini, c’est fini, on s’en va, on passe à autre chose : "Personne n’était plus prompt à disparaître avant d’être parti". Pas d’impatience, pas de colère ("la désapprobation, il ne l’exprimait guère en paroles, elle le contractait tout entier"), une ponctualité sans défaut, une certaine manière de rire sans rire, de murmurer, de dessiner des diagrammes, de chercher une solution d’équation, de se mesurer sans arrêt à la pantomime humaine (qui est une malédiction, mais aussi une grâce, comme dans les marionnettes de Kleist). "Le laconisme est une disposition de l’esprit et du corps, une affection non seulement du langage mais de toute la personne. Il y avait, dans l’allure même de Beckett comme une indéfinie exclamation muette, toujours la verticalité, l’à-pic, l’oiseau."

On dit parfois de tel ou tel personnage (et c’est alors une condamnation) : "C’est un homme de théâtre." Beckett, qui s’est beaucoup occupé de faire sauter l’imposture théâtrale, a surgi ainsi comme l’ange exterminateur de la prétention et de la bouffissure du spectacle. Pas de jugement, pourtant, et c’est pire. Il dit une fois à son traducteur allemand : "On n’en saura jamais assez, mais pas pour juger." Une anecdote résume cette position : il est chez lui en train de travailler avec un ami, il se lève brusquement pour aller faire des signes à la fenêtre, répondant ainsi à un prisonnier de la prison de la Santé qui émet des signaux avec un miroir. La suspension de jugement s’accompagne d’ailleurs d’une faculté d’oubli "jaillissant, insurrectionnel", s’appliquant aussi à lui-même. On peut imaginer la surprise d’un jeune interlocuteur entendant l’auteur unanimement respecté de l’Innommable (et d’autres livres d’abord refusés par tous les éditeurs) déclarer à son propre sujet : "Ça m’est devenu totalement étranger, je ne connais pas cet auteur." C’est vous Samuel Beckett ? Bien sûr que non. Je ne suis pas la simplification que vous croyez.

Bernold, qui a écouté les livres de Beckett avec l’oreille du musicien revient sans cesse sur cette identité entre corps et langage, ce qui consiste à reposer la question (abîme chez l’auteur de l’extraordinaire Pas moi) de l’Incarnation. Impossible incarnation ? Horreur et limite ? Chez un mauvais écrivain ou un médiocre, on sent aussitôt la distance entre ce qu’ils écrivent et ce qu’ils sont. Mais Beckett est bien, en personne, cette "irréductible incantation impersonnelle", ce "quelque chose d’inlassablement rotatif, immanent et salvateur" qui parle dans ses textes ou ses pièces.

A l’inverse de l’opinion lourde courante ("l’absurde", "le désespoir", etc.), il est ainsi d’une souveraine légèreté, d’une paradoxale énergie constante. Personne n’est moins résigné, passif, dépressif, effondré. La récusation "angélique" de toute domination se marque par une inflexible résistance à la crédulité fabriquée. "Il y a une clarté de Beckett, vive et mélodieuse", écrit Bernold, sachant bien que le malentendu est, et sera, de plus en plus là (ce que prouve la malveillance volontaire de tant de mises en scène de son oeuvre). Beckett est d’abord un acousticien. Ange dépeupleur pour les uns, qui ont raison de redouter la compression et la décomposition de leur puissance abritée de mensonge. Mais pour d’autres, forcément en petit nombre, il est l’ange exorciste manifestant une incroyable lueur. "Il reste un monde à découvrir", dit-il. Pas d’espoir ? Aucun désespoir. On sent une espérance inouïe, mais les temps sont pourris, on se tait, on suggère, on laisse entendre, on marche en oblique, on se détourne, on annule. Aucune attitude oraculaire : ce serait pitoyable. Pas d’emphase, d’air inspiré, de prophétisme.
Simplement l’ironie, le pas gagné, les doigts sur le clavier, la bonté. Il s’agit de clore ce siècle d’enfermement et de torture, ce siècle de grands mots et d’effets meurtriers, et pour cela il faut vider la marionnette, la passer à la "voix blanche", à "l’ombre vocale" à la négation radicale qui devient enfin compassion.

Cette voix apparemment désincarnée est aussi un "murmure de félicité". Cette "fugue statique" est une "antigravité", un vol. "J’ai toujours écrit pour une voix", disait Beckett. Et Bernold : "Il abondait en traits d’esprit : ultra-courts." Étrange de penser que les deux plus grands poètes du vingtième siècle (qui avaient l’air de tout, sauf de poètes) — Joyce, Beckett — sont ces deux Irlandais venus ainsi veiller sur nous, à Paris.

Philippe Sollers, Le Monde des Livres, 9 octobre 1992. L’Infini 41, Printemps 1993.
La Guerre du Goût, 1994, Gallimard, p. 468-473 ; Folio p. 494-499.


Samuel Beckett et André Bernold.
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Ce livre est le récit d’une amitié : entre Samuel Beckett, le peintre Avigdor Arikha et sa femme, Anne Atik, scribe minutieuse de leurs rencontres.
Trente ans d’une conversation ininterrompue, à Montparnasse et ailleurs. Trente ans de discussions, de confidences, de silences.
En s’effaçant constamment derrière les deux hommes, Anne Atik parvient, grâce à son étonnant sens du détail, à capturer ces instants, jamais ordinaires, d’une vie avec « Sam ». Fragments d’intimité où Beckett révèle sa passion pour la poésie, la peinture et la musique, et aussi une immense tendresse.
C’est cette spontanéité qui fait de Comment c’était un récit unique et bouleversant.
— Traduit de l’anglais par Emmanuel Moses.

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Émouvant Beckett

En 1959, à Paris, un bizarre écrivain marginal de 53 ans devient l’ami d’un couple étrange et réservé : un peintre et dessinateur, une poétesse d’origine américaine. Ils sont juifs, ils ont deux petites filles, le trio sort, boit et fume beaucoup la nuit, et elle décrit l’écrivain ainsi : "Un homme résolu, intense, érudit, passionné et par-dessus tout vrai, beau, habité par le souffle divin." Ou encore : "Il était poète dans la moindre de ses fibres et de ses cellules." N’est-ce pas exagéré ? Mais non, il s’agit de Samuel Beckett.

Avigdor Arikha connaît déjà Beckett, Anne Atik le découvre. Ils traînent ensemble jusqu’à 4 heures du matin à Montparnasse, surtout au Falstaff. Whisky, vin, bières, champagne. Ils rentrent en titubant et en se récitant des poèmes. L’austère femme de Beckett, Suzanne ("je suis une abbesse"), a vite abandonné la partie, mais Anne tient le coup malgré les volumes d’alcool (elle boit moins et observe avec intérêt ces deux fous lucides). Beckett n’a jamais l’air d’être saoul, sa mémoire est phénoménale, il a l’air de connaître par cœur des livres entiers et les détails de centaines de tableaux exposés aux quatre coins du monde. Ils croisent souvent Giacometti qui, après son travail et sans regarder personne, vient manger tous les hors-d’œuvre de la Coupole. Ils sont quand même aperçus, à leur insu, par un jeune écrivain français, très imbibé lui-même, qui marche très tard dans ces parages. Personne ne semble se douter de rien. C’est la vie.


Avigdor Arikha, Samuel Beckett. Graphite, 1971.

La légende veut que Beckett ait été un sphinx ou une momie impassible, un squelette nihiliste, une froide abstraction inhumaine, un saint à l’envers, un mort-vivant montreur de marionnettes désespérées. Il s’est visiblement arrangé de ce montage pour avoir la paix, mais rien n’est plus inexact, et c’est en quoi le témoignage direct d’Anne Atik est si précieux, sensible, insolite. Beckett ? Générosité, bonté, attention aux enfants, joueur (échecs, billard, piano), sportif (nage, marche, cricket, amateur de matches), et surtout présence d’écoute intensive au point de mettre mal à l’aise ses interlocuteurs qui ne savent pas que chaque mot peut être important. Silencieux ? Ça oui, mais pour interrompre l’immense bavardage humain, sa routine, son inauthenticité, sa rengaine. J’ai vu Beckett et Pinget déjeuner ensemble sans se parler. Une bonne heure et demie, motus. A la fin, le pot de moutarde, devant eux, était devenu une tour jaune gigantesque. Aucune animosité, de l’espace pur. Beckett sur le boulevard ? Un jeune homme souple dans ses baskets, envoyant valser les feuilles mortes de l’automne. Un ailier.

Avec le temps et la célébrité dérangeante, il y a maintenant les dîners tranquilles chez Anne et Avigdor, avec leurs filles Alba et Noga. Beckett enseigne le jeu d’échecs à l’une, apporte des cadeaux, mange peu, préfère le poisson, mange les arêtes à cause, dit-il, du calcium. Il évoque une enfance de bonheur et de prospérité. "Il se demandait pourquoi, aux yeux de nombre de ses lecteurs, ses écrits indiquaient qu’il avait eu une enfance malheureuse." Pas du tout : promenades avec son père dans les ajoncs, confiance et lumière. "Il était très attaché à sa famille et se sentait responsable d’Edward, le fils de son frère." Évidemment, de temps à autre, il passe d’un silence modéré à un mutisme de trou noir : "Il était délicat de briser le silence. Ç’aurait été pire que d’interrompre un aveu." Anne Atik lui cite un jour un propos de Rabbi Zeev de Strykhov : "Je garde le silence et, lorsque je suis las du silence, je me repose, puis je retourne au silence." Petit hochement de tête de Beckett. Quelque chose comme ça. En pire, bien sûr.


Samuel Beckett assis de profil. Eau-forte, 1972.

Mais voici l’essentiel : la poésie, la musique. Pas Mahler ni Wagner ("trop de choses là-dedans"), mais Haydn, Mozart, Schubert. On écoute, on réécoute, Beckett lève les yeux et les baisse, les larmes ne sont pas loin. On a bu un haut-brion ("nectar") ou un rieussec. On s’est moqué d’un éditeur (lequel ?) dont Sam a dit "qu’il ne maintient pas la tête de ses auteurs hors de l’eau". "Après moi le déluge ?", questionne Anne. "Pendant moi le déluge", conclut Beckett. Plus que tout, on a récité des poèmes : Yeats, Dante, Villon, Hölderlin, Milton, Shakespeare ("personne n’a écrit comme lui"). Avigdor lit des psaumes en hébreu, l’anglais lui répond rythmiquement comme s’il était fait pour l’entendre. Parfois, Sam et Avigdor se lèvent, le poing serré, pour déclamer un vers. Du français ? Apollinaire. De l’allemand ? Goethe. De l’italien ? Dante et encore Dante. Beckett se met même au portugais pour lire Pessoa. "Hail, holy night" ("Salut, sainte lumière"). Anne Atik note : "Il levait la tête et marquait une pause, laissant la phrase monter comme l’eau dans une fontaine." Toute la concentration constante de l’auteur de Pas moi se révèle dans ces moments : consonnes, voyelles, rimes, chantonnement en couleurs, à l’opposé de ce qu’il demandait à ses comédiens (ton neutre et monotone, voix blanche). A l’intérieur, en privé, comme un secret, la modulation. A l’extérieur, au théâtre, pour le spectacle réglé mathématiquement, pour le public, donc, le vide, l’absence. C’est le monde qui est en détresse, pas la mémoire vivante. Les sonnets de Shakespeare sont là, Le Roi Lear est là ("irreprésentable"). Beckett, dit Anne Atik, était "un lecteur omnivore". Très vite : Samuel Johnson, Rabelais, Ronsard, Racine (pour ses monologues), Flaubert, Nerval, Verlaine, Rimbaud, Jouve, Pétrarque, Maurice Scève, Sterne, Defoe, Stevenson (ses lettres), etc. Et Joyce ? Ah, Joyce ! Ici une anecdote révélatrice : Crevel, un jour, apporte le Deuxième Manifeste du surréalisme à Joyce pour savoir s’il le signerait. Joyce le lit et demande à Crevel : "Pouvez-vous justifier chaque mot ?" Il ajoute que lui, dans ce qu’il écrit, peut justifier chaque syllabe. Shakespeare, Joyce, la Bible. Et encore. Pour l’effet physique, pour l’émotion. Grande émotion du langage. Par exemple, juste cette formule de Keats pour le rossignol "full-throated ease", "aisance de gorge pleine". Autrement dit : tout est dans la voix. Autre formule de Boccace à propos de Dante : "La douce odeur de l’incorruptible vérité." La voix peut avoir le parfum de la vérité.

A la toute fin de sa vie (83 ans), dans sa maison de retraite sinistre, Beckett, avec sa bouteille de whisky Jameson ("en direction de l’Irlande") et ne refusant pas un cigare, reçoit encore ses amis. Il est élégant, comme toujours, et, aussitôt, récitation de poèmes. Quelques mois après, il s’effondre, et récite encore de la poésie jusque dans son délire. Il meurt enfin le 12 décembre 1989. Dehors, les journalistes sont à l’affût "comme des vautours", et les nécrologies d’un Prix Nobel de littérature sont déjà prêtes. Yeats : "La mort d’amis, / la mort de chaque œil qui brillait / Et qui coupait le souffle / Ne semblent plus que nuages du ciel."

Philippe Sollers, Le Monde, 13 novembre 2003. L’Infini n° 86 (printemps 2004).
Discours Parfait, Gallimard, 2010, p. 320 ; folio 5344, p. 345-349.


« Samuel Beckett, lunettes au front », 7 janvier 1967, par Avigdor Arikha
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« Samuel Beckett : Double Profile », 1971, par Avigdor Arikha
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Beckett

Premier Amour est peut-être le chef-d’œuvre de Samuel Beckett. Ce court texte, pathétique et hilarant, a été écrit en 1945 (à la « rentrée » historique, donc, sur fond de désastre) et publié seulement en 1970.

Pas de prix Nobel pour Proust, Joyce, Céline ou Genet. Il ne suffit d’ailleurs pas de le refuser (Sartre) pour ne pas l’avoir mérité.

Beckett a été nobélisé sur un malentendu profond d’humour noir. Personne n’est aussi foncier sur le ratage humain dû à la naissance, mais personne n’est non plus aussi dépeupleur d’investissement sexuel. C’est un puritain d’acier (encore un protestant), et très drôle.

Plus de femmes, plus de fleurs, ou bien seulement de vieilles femmes et de vieilles fleurs. Fin de partie. Fin d’un monde. Un homme, ou ce qu’il en reste, est squatté par une caricature féminine, et il vit cloîtré dans sa chambre. Elle sera bientôt enceinte, mais évidemment pas de lui, etc.

Ici, la jacinthe (ou il faut entendre le jacet latin du ci-gît — hic jacet — et le mot enceinte) dit tout :

« Un jour je lui demandai de m’apporter une jacinthe, vivante, dans un pot. Elle me l’apporta et la mit sur le dessus de cheminée. Il n’y avait plus, dans ma chambre, que le dessus de cheminée où l’on pût poser des objets, à moins de les poser par terre. Je la regardais tous les jours, ma jacinthe. Elle était rose. J’aurais préféré une bleue. Au début, elle alla bien, elle eut même quelques fleurs, puis elle capitula, ce ne fut bientôt plus qu’une tige fiasque parmi des feuilles pleureuses. L’oignon, à moitié sorti de la terre, comme à la recherche d’oxygène, sentait mauvais. Anne voulait l’enlever mais je lui dis de la laisser. Elle voulait m’en acheter une autre mais je lui dis que je n’en voulais pas d’autre. Ce qui me dérangeait davantage, c’étaient d’autres bruits, petits rires et gémissements, dont l’appartement s’emplissait sourdement à certaines heures, aussi bien de jour que de nuit... »

Et maintenant ? J’éteins la télévision qui m’annonce, partout et sans cesse à travers des heures d’imbécillité publicitaire, du bruit, de la fureur, des bombardements, des attentats-suicides. Cadavres exhibés et vite oubliés, feu, ruines, cris, larmes. Ai-je raison, seul, ce matin, de regarder intensément cette rose blanche ?

Oui.

Fleurs, Hermann, 2006, p. 111-112 ; Discours Parfait, 2010, folio 5344, p. 96-97.


Gérard Van Spaendonck, Jacinthe double.
Gravure parue dans Fleurs dessinées d’après nature (1799-1801).
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Beckett aux éditions de Minuit

LIRE AUSSI :
Samuel Beckett : « Dante... Bruno. Vico.. Joyce »
Mercier et Camier, deux baudelairiens sans qualités

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Samuel Beckett, Quad 1 et 2

1981, vidéo pour la télévision Süddeutscher Rundfunk, Allemagne.

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Beckett et la tradition gnostique

Les Chemins de la connaissance, France Culture, le 27.10.1986.
Avec Guy Scarpetta, écrivain.
Lectures d’extraits de "Textes pour rien", "Foirade" et de "L’Innommable".

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De Dublin à Godot.

France Culture le 28.10.1986.
Avec James Knolwson, de l’Université de Reading.
Lectures d’extraits de "Compagnie".

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Godot 1953 ou la genèse d’une révolution théâtrale.

France Culture le 29.10.1986.
Avec Jean Martin, comédien, qui créa le premier Lucky de "En attendant Godot" dans la mise en scène de Roger Blin à Paris.
Lectures d’extraits de "En attendant Godot" et de "Fin de Partie

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Beckett et le ressassement infini.

France Culture le 30.10.1986.
Avec Tom Bishop, professeur à l’Université de New York, et Pierre Chabert, comédien.
Lectures d’extraits de "Dis Joe", "Berceuse" et de "Pas moi".

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Beckett ou la récupération impossible.

France Culture le 31.10.1986.
Avec Guy Scarpetta, écrivain et David Warrilow, comédien.
Lectures d’extraits de "L’Innommable" et de "Malone meurt".

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Une Vie, une œuvre : Samuel Beckett.

Par Catherine Pont Humbert et Dominique Costa.
Émission diffusée sur France Culture le 29.11.2006.

Catherine Pont Humbert s’entretient successivement avec Anne Atik, poète, Avigdor Arikha, peintre et ami de Samuel Beckett, Tom Bishop, professeur de littérature à New York University, Pierre Chabert, acteur et metteur en scène, Hélène Cixous, romancière et essayiste, Barbara Hutt, metteur en scène, et Bernard Lévy, metteur en scène, qui évoquent l’auteur, sa personnalité et son œuvre. Alternance avec des extraits de documents d’archives et des lectures de ses textes.

Jacques Lacan disait de lui qu’il était l’écrivain qui a sauvé l’honneur de la littérature. A quoi il faut ajouter que Samuel Beckett a révolutionné la littérature et la dramaturgie. Bien que l’œuvre de Beckett soit traversée par une pensée essentielle et récurrente : la tragédie de la naissance ("Vous êtes sur terre, c’est sans remède !", dit Hamm, dans Fin de partie) elle est très éloignée de sa réputation d’œuvre pessimiste, voire nihiliste. Lieu du paradoxe, c’est aussi une œuvre humoristique, sarcastique qui suscite le rire même si le rire naît de la souffrance. Le romancier de "Molloy", de "Malone meurt" , de "l’Innommable" ou l’auteur de théâtre de "Oh les beaux jours", "En attendant Godot" ou "Fin de partie" ne parle jamais que du même sujet, nous le savons. Mais la condition humaine aussi tragique soit-elle, doit cependant être pleinement vécue. Loin de l’auteur noir, désespéré ou intellectuel, Beckett est un homme d’une incroyable modernité. En 1953, avec la création de "En attendant Godot" au Théâtre Babylone, ses clochards existentialistes déclenchent un véritable raz-de-marée. Beckett a tourné une page de l’histoire théâtrale et s’est valu une renommée internationale. Il y a chez Beckett la recherche d’une abstraction littéraire, le désir de la littérature pure. D’un point de vue formel, son œuvre est une révolution. En choisissant le français pour langue de création, il est parvenu à se dépouiller des automatismes de sa langue maternelle. Le passage de l’anglais au français était une façon pour lui de retrouver sa liberté, de larguer les amarres, de choisir une langue neuve qui conservait un parfum d’étrangeté. Beckett disait que rien ne pouvait être affirmé sur son œuvre, qu’elle devait être perçue et qu’il fallait en faire l’expérience.

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