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Les Poèmes complets de Frédéric Nietzsche (inédit)

Traduit par : Guillaume Métayer, Introduction et notes de : Guillaume Métayer

D 10 août 2019     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Poèmes complets de Frédéric Nietzsche
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En juin 2011, Philippe Sollers déclarait : « Nietzsche déploie une poétique, un véritable style, tout en demeurant un moraliste puissant. C’est là son "miracle français". Il voulait se débarrasser de la lourdeur, de l’emphase de la philosophie allemande, sans parler de sa polémique fondamentale avec Wagner, qui lui a coûté beaucoup d’efforts... L’actualité de Nietzsche ? Eh bien, c’est un écrivain qui se veut français... [1] »
Nous découvrons aujourd’hui grâce à Guillaume Métayer, auteur, également en 2011, d’un remarquable Nietzsche et Voltaire. De la liberté de l’esprit et de la civilisation, que cette « poétique » Nietzsche l’a expérimentée non seulement dans ses écrits philosophiques, mais, de manière continue, dès son adolescence et jusqu’à la fin, dans des poésies. On savait que Nietzsche avait écrit des poèmes, mais ils étaient disséminés dans son oeuvre et jamais rassemblés. Métayer avait, toujours en 2011, publié les Épigrammes de Nietzsche (éditions Sillage). Dans la préface à ce recueil, il tentait d’arracher Nietzsche au romantisme pour le resituer dans une perspective clairement dionysiaque. Il écrivait : « Nietzsche poète porte en lui, si l’on veut, les aspirations contradictoires d’un Hölderlin et d’un Voltaire ». La lecture de ces Épigrammes permettait de découvrir une facette du génie nietzschéen. « L’épigramme est, en bref, l’une des grandes formalisations du rire nietzschéen », écrivait Métayer.

Épigraphe du Gai Savoir

Je vis dans ma propre maison
De personne jamais ne fus contrefaçon
Et de tout maître j’ai bien ri
Qui ne sait pas rire de lui.

(Inscrit sur ma porte d’entrée)

L’épigramme est un genre particulier (Voltaire l’affectionnait). Il ne peut, à lui seul, rendre compte de la « poétique » de Nietzsche.
Avec la publication des Poèmes complets (1958-1988), c’est désormais tout un pan ignoré des écrits de Nietzsche qui est mis en lumière et qui éclaire de manière nouvelle la pensée du « Dionysos philosophe », les rapports étroits, musicaux, entre poésie et prophétie, entre poésie et prose, entre poésie et pensée. Il est quand même incroyable d’apprendre que jamais, même en Allemagne, on n’avait eu l’idée de réunir en un seule volume l’ensemble des poésies de Nietzsche ! Quelle manque de curiosité ! Quelle surdité ! Et on est heureux de découvrir que c’est en France, dans la France déprimée, maussade, de 2019, qu’un tel projet a pu voir le jour (un « miracle français » donc, qui aurait réjoui Nietzsche [2]).
L’édition des Poèmes complets aux Belles Lettres est une édition bilingue. L’idée est excellente. Les Allemands pourront donc la lire en même temps que les lecteurs français — qui pourront se reporter au texte original comme on peut le faire avec certaines éditions des Poésies de Hölderlin [3].
La traduction soulève toujours de redoutables problèmes. On sait que la question s’est posée pour la traduction de La Divine Comédie de Dante. Fallait-il traduire en vers libres (choix de Jacqueline Risset [4]) ? Faut-il respecter la « tierce rime » qui structure le texte de Dante (option récente de Danièle Robert) [5] ? La question se pose aussi pour Nietzsche. Faut-il traduire Der Antichrist par L’Antéchrist ou par L’Antichrist ? Ce n’est pas forcément un détail [6]. J’ai quatre ou cinq traductions de Zarathoustra : une ou deux me satisfont — selon les moments [7]. Refusant ce qu’il appelle « l’idéologie de la modernité », Guillaume Métayer, le traducteur (qui est aussi poète), a fait le choix de traduire les poésies de Nietzsche en vers :

« Le point central de cette approche a consisté à considérer que la traduction des poèmes de Nietzsche devait être la plus poétique possible, entendons par là la plus conforme à l’esthétique de chaque poème, libéré de toute téléologie philosophique, et que, par ce chemin seul, ces textes pourraient, en un second temps éventuel et "par surcroît" (à la manière de certains systèmes de la grâce), découvrir ou recouvrer leur pleine dimension philosophique. »/« Une traduction en vers vise à resituer ce poème dans son contexte esthétique et d’en faire mieux ressortir, par contraste, la singularité poétique, indissociable de la révolution philosophique qu’il opère. »

La lecture des Poèmes complets témoigne que Métayer a su éviter la « lourdeur » et « l’emphase » d’une certaine phrase germanique (que Nietzsche abhorrait — lisez Dans le Sud, écoutez-le « voguer auprès des oiseaux » (p. 29-30)) tout en étant, selon le voeu de Rimbaud, « absolument moderne » (rien à voir avec « la vieillerie poétique » ou la marchandise frelatée contemporaine).
« Tenir le pas gagné ».


Poèmes complets de Frédéric Nietzsche
ZOOM : cliquer sur l’image.
Le promis de la vérité – toi ? ricanèrent-ils
non ! rien qu’un poète !
une bête, rusée, voleuse, rôdeuse, qui ne peut que mentir,
qui ne peut que mentir, sciemment et à dessein,
avide de proie, masqué de couleurs,
masque pour elle-même, proie pour elle-même
ça – le promis de la Vérité ?…
Rien qu’un fou ! Rien qu’un poète ! (page 48)

« Rien qu’un fou ! Rien qu’un poète ! »
Nietzsche, Dithyrambes de Dionysos

De cet avertissement, de cette confession, l’histoire de la philosophie ne fera rien.
Si les rapports du penseur à la musique sont l’objet de riches réflexions, ses épigrammes, ses aphorismes, ses sentences gnomiques, ses dialogues, ses poèmes en prose, ses paraboles, ses pastiches, bref son art poétique de philosopher n’ont pas retenu l’attention.
Et pour cause.
Sans équivalent dans d’autres langues, la présente édition bilingue réunit, pour la première fois dans sa totalité, une production dont on découvre qu’elle fut ininterrompue depuis les poèmes de jeunesse, inconnus en français.
Elle donne ainsi l’accès à un continent à explorer. En ce sens, elle est appelée à faire date.

Les Belles Lettres, 920 p. (17 mai 2019)

Table des matières

Introduction
Notices biographique et bibliographique

I. Poèmes publiés par Nietzsche ou prévus pour la publication / Von Nietzsche publizierte oder zur Publikation vorgesehene Gedichte

II. Poèmes de jeunesse 1854-1870 / Frühe Gedichte 1854-1870

III. Poèmes des années 1871-1882 / Gedichte aus den Jahren 1871-1882

IV. Poèmes de l’époque d’Ainsi parlait Zarathoustra 1883-1885 / Gedichte aus der Zeit des Zarathustra 1883-1885

V. Derniers poèmes et fragments poétiques 1885-1888 / Gedichte und Gedichtfragmente aus den letzten Jahren 1885-1888

Index alphabétique des titres et des incipit
Alphabetisches Verzeichnis der Gedichttitel und Gedichtanfänge

*

EXTRAITS : UNE VOCATION DE POÈTE et DANS LE SUD

Une vocation de poète

Jadis, pour me revigorer,
M’étant assis au pied d’arbres obscurs,
J’entendis un tic-tac, un tic-tac très léger,
Menu, comme en rythme et mesure.
Je grimaçais, j’étais colère, –
Mais finalement je fléchis,
Et du poète empruntant la manière,
Je me mis à parler en tic-tac, moi aussi.

Entendre la suite du poème lu :

*

Dans le Sud


Perché sur un courbe rameau,
Me balançant tant je suis là,
Me voici l’hôte d’un oiseau,
C’est un nid, j’y prends du repos.
Où suis-je donc ? Loin ! Loin, hélas !
La mer somnole, blanche, étale ;
Purpurine, s’y dresse une voile.
Rochers, figuiers, havre, beffroi,
Idylles alentour, moutons mêlant leurs voix, —
Sud innocent, accueille-moi !
Mais aller pas à pas — ce n’est pas une vie,
Pied à pied, cela rend germanique et lourdaud.
J’ai demandé au vent de m’élever bien haut,
J’ai appris à voguer aux côtés des oiseaux, —
Vers le Sud, sur la mer, j’ai volé, moi aussi.


Raison ! Ô triste activité !
Cela mène au but bien trop tôt !
J’ai compris dans mon vol ce qui m’avait floué, —
Courage, sève et sang me reviennent aussitôt
Pour vie nouvelle et jeu nouveau…
Penser seul, je dis que c’est sage,
Mais chanter seul — ce serait sot !
Écoutez donc un chant conçu en votre hommage
Formez autour de moi un cercle, sans tapage,
Tout autour de moi, mes vilains petits oiseaux !
Si jeunes, si faux, si compliqués
Vous me semblez faits pour aimer
Et pour tous les beaux passe-temps ?
Au Nord — je l’avoue en tremblant —
J’aimais un bout de femme, vieille à en frissonner :
Et cette vieille, on l’appelait : « la Vérité »…

AUTRES EXTRAITS DANS
Poezibao
Le Capital des Mots

Extraits de l’introduction de Guillaume Métayer

« Le volume que nous présentons ici constitue la première édition complète, publiée en continu et critique, des poèmes de Friedrich Nietzsche, en même temps que leur première traduction intégrale en français, comme d’ailleurs en quelque autre langue que ce soit.

Cet ensemble exhaustif voudrait aider à mieux connaître et apprécier l’écriture poétique de Nietzsche, afin de cerner de plus près la place de la poésie dans son œuvre de philosophe ainsi que dans l’histoire littéraire de l’Europe. C’est donc un autre Nietzsche, qui prenne mieux la mesure du rôle du poème dans la formation, l’évolution et l’expression de sa sensibilité, de son imaginaire et de ses idées, qu’il devrait être possible de rencontrer ici. Les lecteurs francophones, notamment, y découvriront de nombreuses pages totalement inédites dans notre langue. Car, à côté de ses œuvres les plus célèbres, publiées ou posthumes, à côté même de ses brillantes recherches en philologie et contrairement à son activité de compositeur vite abandonnée, Nietzsche n’a presque jamais cessé d’écrire des poèmes, des années d’enfance à l’effondrement turinois. Ses poèmes forment une masse et une mine de textes souvent méconnus, voire négligés des exégètes.

Ainsi, et contre toute attente au vu de la bibliographie pléthorique que l’œuvre du philosophe a suscitée depuis plus d’un siècle, notamment en France où sa destinée a été particulièrement riche, il n’existait aucun volume complet de ses poèmes, y compris dans l’original allemand.

(…) L’exhaustivité du présent volume devrait permettre d’offrir enfin une vue d’ensemble, sans exclusive, de la poésie nietzschéenne, dont il se trouve être aussi l’une des rares éditions bilingues.

Certes, publier la totalité des poèmes allemands pourrait n’avoir consisté qu’en la réunion en un seul volume des poèmes disséminés dans les œuvres complètes de référence du philosophe, la Kritische Gesamtausgabe, lancée par les grands érudits Colli et Montinari et prolongée par leurs successeurs. Ce serait déjà, il est vrai, un apport que de pouvoir lire ensemble et à la suite ces textes qui, dans la publication strictement chronologique de l’édition intégrale, sont souvent perdus au milieu de notations de nature fort hétérogène, allant des notes de cours aux dessins de guerre, des citations en grec aux devoirs en latin, des fragments de réflexion aux listes de livres à lire en passant par les journaux et autres travaux, voire brouillons philologiques. Les poèmes s’y confondent avec des notules où le philosophe va à la ligne, s’y déploient sous forme de morceaux de prose au statut parfois ambigu. Il n’est pas aisé, en parcourant ces volumes, de se faire une idée d’ensemble bien précise de la poésie nietzschéenne, qui tantôt pullule, tantôt se tait, renaît, rechute, revient. À cela s’ajoute que le principe de tout éditer dans l’ordre ou, si l’on veut, le désordre chronologique condamne la grande édition à des redites. Un même poème apparaît plusieurs fois, à quelques mois, parfois quelques années d’intervalle, dans des versions dont les différences sont parfois ténues, autant de variantes que je me suis efforcé d’indiquer ici, et qui n’avaient jamais été publiées comme telles, ce qui devrait aider les lecteurs à ne plus rester tiraillés entre diverses rédactions d’un même poème. À cette logique de recueil puisé dans les œuvres complètes j’ai ajouté systématiquement, pour que la collection soit aussi exhaustive que possible, les poèmes que Nietzsche a pu, çà et là, semer dans sa correspondance.

Une autre raison que l’effet de groupement explique toutefois l’utilité d’une telle édition. C’est que la transcription des manuscrits nietzschéens par les successeurs des grands éditeurs italiens se révèle assez souvent étrangement inexacte. Ces déficiences ont requis un travail de recherche sur les manuscrits aux Archives Nietzsche de Weimar puis sur le site Internet « Nietzsche source », ainsi que le recours à une édition complète plus ancienne, à laquelle les éditeurs modernes semblent malencontreusement ne pas s’être référés, celle qui fut réalisée par Joachim Mette, Carl Koch und Karl Schlechta. Les choix éditoriaux de cette édition antérieure, sans doute dus à une plus grande familiarité avec l’écriture dite gothique, sont d’un grand secours pour amender l’édition récente, tandis que celle-ci complète également, en retour, çà et là, certaines omissions de l’édition Mette ou tout simplement des textes de Nietzsche qui n’étaient pas encore connus, particularités que j’indique dans les notes du texte allemand.

Le texte ainsi établi, en corrigeant et complétant les deux éditions l’une avec l’autre et en se référant, par sondages successifs, aux manuscrits de Nietzsche, se veut donc également d’une valeur philologique plus solide que l’édition de référence actuelle en allemand. (…)

Enfin, cet ouvrage souhaite d’apporter quelque nouveauté sur un autre plan, celui de la traduction.

Il ne s’agit certes pas de faire ici l’éloge du résultat, qu’il revient aux lecteurs d’apprécier, mais d’expliciter des partis pris qui se veulent une contribution à une meilleure connaissance de la poésie nietzschéenne et, par là même, de sa portée dans son œuvre d’écrivain et de penseur.

Le point central de cette approche a consisté à considérer que la traduction des poèmes de Nietzsche devait être la plus poétique possible, entendons par là la plus conforme à l’esthétique de chaque poème, libéré de toute téléologie philosophique, et que, par ce chemin seul, ces textes pourraient, en un second temps éventuel et « par surcroît » (à la manière de certains systèmes de la grâce), découvrir ou recouvrer leur pleine dimension philosophique. (…)

Une traduction en vers vise à resituer ce poème dans son contexte esthétique et d’en faire mieux ressortir, par contraste, la singularité poétique, indissociable de la révolution philosophique qu’il opère.

L’idée de base qui préside à ce choix repose donc sur la conviction que le mode d’expression choisi ou forgé par Nietzsche est, à l’origine et en profondeur, indissociablement philosophique et poétique, et que, par conséquent, pour le dire de manière quelque peu scolaire, respecter sa forme constitue la meilleure manière de rendre justice à son fond. (…)

Traduire en forme, c’est bien suivre l’exemple de l’enseignement nietzschéen sur la question, celui d’une « danse dans les chaînes » que les générations de poètes n’ont eu de cesse, à son avis, de rendre plus difficile.

La poésie d’un poème est certes autre chose que sa forme, personne n’aurait la sottise d’affirmer le contraire. Pourtant, rares sont ceux qui s’avisent que c’est bien en une forme donnée que cette qualité poétique s’est incarnée et révélée. (…)

Le parti pris et le défi ont donc bel et bien été de chercher chez Nietzsche la poésie du poème et non pas seulement la poésie hors du poème.
L’ambition de ce travail n’est pourtant pas aussi démesurée qu’elle pourrait paraître. Il ne s’est pas agi ici de rendre les formes de ces poèmes dans une exactitude absolue. Une pareille gageure ne m’a paru ni tenable ni souhaitable. Toute traduction nécessite évidemment des sacrifices, et j’ai cherché à tenir ensemble deux exigences : traduire la lettre du texte et donner de sa forme une idée aussi précise que possible, en relâchant au besoin certaines contraintes, mais en m’efforçant de ne jamais céder sur le sens ni interpoler des éléments par trop exogènes à la lettre. J’ai voulu indiquer ainsi au lecteur français, par cette esquisse de fidélité musicale ajoutée à la littéralité du sens, à quelle esthétique appartenait chaque poème traduit. J’ai donc, par exemple, respecté la présence de rimes et non forcément toujours leur ordre ou leur richesse, chaque fois que cet effort m’aurait semblé devoir se payer par un déséquilibre néfaste. J’ai cherché à suggérer et imiter les rythmes, non nécessairement à les reproduire tels quels. C’est au prix de ces métathèses et de ces licences seulement que ce projet m’est apparu viable et peut-être valable : refaire, à chaque fois, un poème fidèle du point de vue sémantique et aussi semblable que possible du point de vue de l’esthétique formelle, en vertu d’un dosage qui relèvera toujours, in fine, de la subjectivité du traducteur, de l’appréciation personnelle de ses moyens poétiques et de la résistance des textes et des langues. (…)

LE BLOG

LIRE AUSSI :
Guillaume Métayer : « Poèmes lyriques, Friedrich Nietzsche »
Guillaume Métayer : « Retraduire est une manière de réinterpréter un auteur »
Guillaume Métayer : « Nietzsche et les oiseaux »

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« Un jour, ce qu’il y a au monde de plus silencieux
et de plus léger est venu à moi. » Nietzsche.

Nietzsche, le poète-philosophe

France Culture, La Compagnie des poètes par Manou Farine (17/05/2019)

Poèmes de jeunesse, préludes en rimes allemandes, chants, épigrammes, dithyrambes... les poèmes complets de Nietzsche, de 1854 à 1888, paraissent enfin et pour la première fois aux Editions Belles lettres dans une traduction de Guillaume Métayer, tandis que parait sous la direction de Marc de Launay le second volume de ses Oeuvres en Pléiade. Quelle aura été la valeur de la poésie pour le philosophe et philologue ? Quel lecteur de poésie était-il ? Quels modèles ? Comment arme-t-elle son oeuvre ? Que lui doit son oeuvre ? Et si sa poésie anticipait sa pensée ? Pourquoi l’idée d’un Nietzsche poète n’a-t-elle est jamais été totalement assumée par la critique ?

Avec Guillaume Métayer pour Les Poésies complètes de Friedrich Nietzsche (Belles lettres, 2019) et Marc de Launay qui a dirigé l’édition du deuxième volume des Oeuvres de Nietzsche en Pléiade, laquelle contient Humain trop humain, Aurore et Le gai savoir.

Guillaume Métayer lit « À la mélancolie ».(1871)

À la mélancolie

Ne t’irrite pas contre moi, Mélancolie,
Si j’affûte ma plume afin de te chanter,
Au lieu, la tête sur les genoux renversée,
Ermite sur sa souche, de rester assis.
Tu me vis bien souvent ainsi, hier encore,
Dans les brûlants rayons du soleil matinal :
Un avide vautour criaillait dans le val,
Il rêvait d’un corps mort au bout d’un poteau mort.

Mais tu faisais erreur, atroce oiseau, malgré,
Juché sur mon rocher, mon aspect de momie !
Tu n’as pas aperçu l’œil plein de volupté
Qui çà et là roulait, farouche et réjoui.
Et s’il ne filait pas jusque dans tes hauteurs,
Mort pour les houles trop lointaines des nuées,
Il n’en plongeait ses feux que plus en profondeur
Dans l’abîme de l’Être, afin de l’éclairer.

Souvent dans un désert profond, assis ainsi,
Courbé, hideux, tel le barbare sacrifiant,
C’est par déférence envers toi, Mélancolie
Que je me suis, si jeune encor, fait pénitent !
J’étais assis, réjoui du vol du vautour,
Et du tonnerre des avalanches roulantes,
Tu me parlais, incapable d’humains détours,
Vraie malgré tes airs d’une rigueur effrayante.

Ô rude déité des rochers violents,
Qui aimes apparaître, amie, à mes côtés,
Me signaler les pas du vautour menaçant
Et l’avalanche qui aspire à me nier.
Partout, la pulsion de meurtre aux dents grinçantes
Siffle, cruel désir de s’adjuger la vie !
Sur son amas de rocs inertes, séduisante,
La fleur lointaine après les papillons languit.

Tout cela, je le suis – je le sens, j’en frémis –
Le papillon séduit et la fleur esseulée,
Le vautour, le torrent brutal aux eaux transies,
Les cris de l’orage – tout pour ta renommée,
Dure déesse à qui, incliné, je gémis
Tête dans les genoux, un péan effrayant,
Ce n’est que pour ta renommée, si je languis
Pour la vie, la vie, la vie inlassablement !

Ne t’irrite donc pas, ô déité féroce,
Si je tresse ton nom de rimes doucereuses.
Il tremble celui qu’approche ta face atroce,
Il tressaille, celui qu’atteint ta dextre affreuse.
Et, tout tremblant, je bégaie chant sur chant ici
Et tressaille selon des figures rythmées :
L’encre coule à flots, la plume affûtée jaillit –
Déesse, déesse, laisse-moi – résonner !

*

1878-1882 : la crise de Nietzsche

France Culture - "Le Journal de la Philo" par Géraldine Mosna-Savoye (23/05/2019)

Fin de son amitié avec Wagner, maladie… à la fin des années 1870, Nietzsche connaît une crise profonde. Mais comme en témoignent ses lettres, ses poèmes ou ses œuvres, chez lui, la crise n’est pas qu’un accident de parcours, c’est un tournant décisif. Qu’a-t-elle bouleversé chez lui ?

Guillaume Métayer, agrégé de lettres classiques, germaniste et traducteur littéraire de l’allemand et du hongrois, est chargé de recherches habilité au CNRS. Il a publié Anatole France et le scepticisme littéraire ainsi que Nietzsche et Voltaire. De la liberté de l’esprit et de la civilisation (tous deux en 2011). Principales traductions, outre les Poèmes complets de Nietzsche : Attila József, Ni père ni mère (Sillage), Krisztina Tóth, Code-barres (Gallimard). Aleš Šteger, Le Livre des choses (Circé). Dernier recueil de poèmes : Libre jeu (Caractères, 2017).


DANS LA PRESSE

La singularité formelle de la poésie est heureusement défendue par la traduction de Guillaume Métayer, qui cherche à resituer le poème dans son contexte esthétique et à montrer son lien avec la philosophie de Nietzsche. Métayer tente de conserver les éléments formels (strophes, rythmes, rimes) présents dans la poésie originale.
Quinzaines - Lettres, arts et idées - 01/06/2019

Aucun pays, pas même l’Allemagne, ne dispose à ce jour d’un instrument de cette qualité. On le doit à Guillaume Métayer, élégant et scrupuleux traducteur de l’allemand et du hongrois. Il livre là une somme exhaustive et éclairante.
L’Humanité - 06/06/2019

Le nombre de poèmes qui jalonnent l’arc de la courte existence de Nietzsche est considérable : le corpus qu’a composé Métayer les donne à lire tous (hors les quelques poésies en langues anciennes ou les fragments dramatiques en vers), dans leur version originale et une toute nouvelle traduction française, et représente, en ce sens, une entreprise sans égale dans quelque autre langue que ce soit.
Libération - 27/06/2019

La traduction [de Guillaume Métayer], en respectant souplement les marques formelles, rend avec bonheur l’inextricable articulation de la forme et du fond, de la musicalité et de la littéralité, tout en cherchant à « déphilosophiser » une réception avide de trouver dans la poésie la simple illustration d’une philosophie — c’est pourquoi il fallait un traducteur qui fût poète. [...] Ainsi, chez Nietzsche, l’œuvre poétique et la philosophie se livrent « une incessante guerre courtoise » et, à la lecture de cet indispensable volume, on se dit que la poésie n’en est pas sortie vaincue.
Le Nouveau Magazine littéraire - 01/07/2019

Nietzsche peut se montrer successivement matérialiste ou mystique ; ses "Poèmes" recueillent justement le fond contradictoire de cette contradiction : ils contiennent la clef de sa pensée.
Service littéraire - 02/07/2019

Le philosophe Friedrich Nietzsche s’est voulu poète, et nombre de ses écrits contiennent de longs poèmes qui constituent autant de pièces indispensables pour comprendre sa démarche intellectuelle. L’actuelle publication bilingue par les Belles Lettres se veut complète et propose des traductions nouvelles dues à Guillaume Métayer. Tous ces textes ne sont pas inédits, mais on découvre la précocité poétique du jeune Friedrich puisque ses premiers poèmes ont été écrits à l’âge de dix ans. Ces textes de jeunesse témoignent de sa grande piété filiale, de son ardeur religieuse, de son sens de la nature ! On retrouve aussi dans ce volume les grands poèmes épars dans l’œuvre déjà publiée, les plus typiques en réalité.
Étvdes - 01/07/2019

Grâce à l’impressionnante édition bilingue des Poèmes complets de Nietzsche due à Guillaume Métayer, forte de 480 pages, ou plutôt de 960 puisqu’il s’agit d’une pagination double (l’original allemand en belle page, la traduction française en regard), on s’aperçoit que l’auteur qui parla ainsi des poètes dans son Zarathoustra : « Je suis fatigué des poètes, tant des anciens que des modernes ; tous sont superficiels ; ce sont des mers sans profondeur. Leur pensée n’a pas plongé assez loin » n’a jamais cessé de produire lui-même des poèmes en abondance. Dans cette édition, la plus complète jamais publiée, de l’œuvre poétique de Nietzsche, on ne criera pas au génie à chaque page. Mais on y trouve assez de textes admirables pour comprendre que Nietzsche n’a pas seulement renouvelé la philosophie contemporaine, mais aussi la poésie allemande contemporaine – sans parler de la prose.
Nietzsche, poète par Jacques Le Rider - En attendant Nadeau, 28 juillet 2019.


[2Dans une lettre à Peter Gast du 18 novembre 1888, Nietzsche écrivait :

Et maintenant, quelque chose comme une ordonnance médicale. Pour nos corps et nos âmes, une petite intoxication de "parisine" est tout simplement notre "salut" nous devenons nous-mêmes, nous cessons d’être des "Teutons cuirassés de corne"... Pardonnez-moi, mais je ne peux écrire en allemand qu’à partir du moment où je peux m’imaginer avoir des Parisiens pour lecteurs (je souligne).

[3Cf. Hölderlin, Oeuvre poétique complète, Edition de la Différence. LIRE : Entendre Heidegger — lire Hölderlin.

[4Cf. Traduire Dante.

[6Cf. Der Antichrist..

[7Cf. Ainsi parla Zarathoustra, de Maël Renouard, Paris, Rivages poche, Petite Bibliothèque, 2002.

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