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Sur la montée des nationalismes

Chronique d’hier et d’aujourd’hui

D 21 novembre 2018     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Lors de son intervention à l’Arc de triomphe le 11 novembre 2018 devant quelque 70 dirigeants du monde, le chef de l’Etat a stigmatisé les dangers nationalistes qui menacent l’équilibre mondial.

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« Le patriotisme est l’exact contraire du nationalisme.
Le nationalisme en est la trahison »

Emmanuel Macron
11 novembre 2018


« Est-ce que le fascisme français,
le pétainisme, le nationalisme français
ont été analysés à fond ? Non. »—

Philippe Sollers,
« Il manque, Voltaire, là ! », 10 avril 2015.

Chacun a été confronté, un jour ou l’autre, à des coïncidences étranges qui interfèrent parfois avec son actualité ou parfois la dépassent. Ce fut le cas quand je consultai, par hasard, le sommaire d’un vieux numéro de La Règle du Jeu, vieux de près de 30 ans [1], présentant son « enquête sur le nationalisme » : six questions posées à un certain nombre de personnalités (journalistes, politiques, mais surtout écrivains). Voici les questions et les réponses de Jean Daniel, Alain Minc, Jean d’Ormesson, Jean-Marie Rouart. Vous laisse les découvrir. Ces réponses pourraient presqu’avoir été écrites aujourd’hui à une exception notoire : le nationalisme y est opposé au cosmopolitisme… Aujourd’hui, le mot n’est plus utilisé, on parle plutôt de multiculturalisme. Ainsi est le choix d’Emmanuel Macron.
Simple évolution du langage ?
Notons que le cosmopolitisme était déjà à la peine, comme l’est aujourd’hui le multiculturalisme - une idée qui ne touche pas le cœur des peuples et n’est pas de nature à entraîner leur adhésion majoritaire, comme risquent bien de le montrer les prochaines élections européennes, après le Brexit et l’évolution mondiale : l’Amérique de Donald Trump et le Brésil du nouveau président d’extrême droite Jair Bolsonaro.
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CHRONIQUE D’HIER
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Les questions de La Règle du Jeu, en 1990

Le 15 septembre 1990, nous adressions à un certain nombre de personnalités (journalistes, politiques, mais surtout écrivains) le questionnaire suivant :

1. Comment appréciez-vous le regain des attitudes nationalistes auquel nous assistons aujourd’hui, partout dans le monde ? Vous semble-t-il durable ? Dangereux ? Convient-il de le combattre ? Comment ?

2. Y a-t-il, selon vous, un « bon » et un « mauvais » nationalisme ?

3. La culture, notamment, peut-elle se définir, selon vous, en termes d’identité nationale ?

4. Vous arrive-t-il de vous sentir étranger en France ? de vous sentir chez vous à l’étranger ?

5. Que pensez-vous de la phrase de Flaubert selon laquelle « la patrie sera bientôt un archéologisme, comme la tribu » ?

6. Nous avons émis l’hypothèse, à la Règle du jeu, selon laquelle la grande ligne de démarcation politique sera de plus en plus celle qui opposera les valeurs nationalistes et populistes aux valeurs cosmopolites et démocratiques. Qu’en pensez-vous ?

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JEAN DANIEL

1. Le regain des attitudes nationalistes est évident et, comme toujours dans !’Histoire, il ne connaîtra de reflux qu’avec la naissance d’une idéologie fédérative ou impériale. Cependant, ces idéologies tant aux États-Unis qu’en Union soviétique se voient menacées par le communautarisme. Le nationaliste communautaire a tout l’avenir devant lui, il peut connaître les dérives du tribalisme religieux ou du sectarisme ethnique.

2. Le nationalisme libérateur dans les pays occupés ou en état de dépendance peut devenir obscurantiste dès lors que, sous le prétexte du retour aux sources et de la recherche de l’authentique, il est conduit à une crispation chauvine et à un rejet xénophobe. Le désir de pureté conduit à la purification et à l’horreur de toute altérité. C’est ainsi que l’on passe des valeurs d’affirmation aux valeurs dites identitaires.

3. La façon de poser la question est ici nettement polémique. On comprend que, selon le questionneur, il n’est de culture qu’universelle et il n’est de nation que du particulier. A force d’opposer l’universel au singulier, l’individu à l’État, et la liberté à la tradition, on oublie que privilégier l’un des deux termes, c’est faire mourir l’autre. L’homme est un être social et religieux en même temps qu’il a vocation à conquérir une souveraineté personnelle. C’est dans la complémentarité équilibrée de sa nature et de sa culture qu’il peut connaître l’épanouissement le moins mutilant.

4. Les deux questions ici posées n’ont pas le même sens. Je me sens étranger parfois à l’intérieur de certains milieux français sans pour autant me dire que je suis étranger en France. Mais, d’autre part, si je me sens parfois chez moi à l’étranger, cela ne conduit pas à désirer y vivre. La phrase citée n’ajoute rien à la gloire de Flaubert. La « petite patrie » c’est déjà la tribu d’origine, c’est l’enfance. La grande patrie est comme une extension du souvenir d’enfance. Elle s’oppose dans Jaurès, Péguy et De Gaulle au nationalisme.

6. Une nouvelle fois cette question polémique induit la réponse. Il est évident qu’aucun de vos correspondants ne préférera le populisme à la démocratie et les valeurs nationalistes (chauvines) aux valeurs cosmopolites (universelles). Mais si l’on pense notamment à l’Europe de l’Est et au modèle tchécoslovaque, on se trouve devant des synthèses complexes et qui ne peuvent être traversées par votre ligne de démarcation. C’est dans la singularité tchèque d’une tradition démocratique particulière que Vaclav Havel a puisé le sens de son combat antitotalitaire, de son affirmation politique et même, dit-il, de son projet de société. Vous laissez d’autre part de côté les continents entiers où le problème des religions temporelles (islam, brahmanisme, minorités israéliennes) se pose de manière dramatique ... Nous nous dirigeons dans les grands pays vers des fédérations communautaristes, et dans les pays moyens du tiers monde vers des nations de religions temporelles. L’Europe de l’Ouest est un miracle provisoire.

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ALAIN MINC

1. Les nations sont de retour. Nous vivons la fin du grand cycle internationaliste entamé en 1945 et favorisé par l’existence du repoussoir stalinien. Retour nationaliste, à l’Est, avec des sociétés qui sortent du congélateur après un demi-siècle de sommeil et qui retrouvent leurs arthritismes tribaux ou ethniques ; le temps des désillusions économiques - le marché ne représente pas une promenade de santé, ni le capitalisme un nirvana - aggravera la tentation de l’exorcisme national. Retour au Sud avec l’addition du nationalisme arabe laïc et de l’intégrisme musulman qui promet de bien étranges régimes à Alger ou Tunis. Retour, d’une manière différente, à l’Ouest, avec l’affaiblissement du mythe communautaire et le risque de voir ressurgir l’Europe d’avant 1914. L’affrontement n’aura plus lieu demain entre gauche et droite, conservateurs et progressistes mais entre cosmopolites, démocrates et extravertis d’un côté, nationalistes, populistes et vindicatifs de l’autre.

2. Face à la pression national-populiste, le cosmopolitisme n’est pas une réponse suffisante, sauf à risquer de le voir balayé. Il faut opposer une idée de nation à une autre, la bonne, ouverte, pluraliste, intégratrice devant répondre à l’autre, la mauvaise, insatisfaite et agressive. C’est pour notre génération un défi inattendu. Nous nous étions habitués depuis trente ans à considérer la nation comme une figure surannée, donc condamnée. A nous de la réinventer sur un mode qui ne fasse pas la moindre concession en matière de valeurs démocratiques. Comme derrière la nation se profile l’État nation, c’est un nouveau chantier qui s’ouvre sur les missions et les finalités de l’État qui ne doit rien au débat usé entre interventionnisme et libéralisme.

3. La culture appelle, par chance, la double approche cosmopolite et nationale. Elle les voit naturellement se compléter. L’art est international, mais la littérature demeure marquée au coin national. A la fin des fins, une nation, ce n’est pas une communauté de rêves, à peine une mémoire, mais surtout une langue. Mais lu défense de l’identité linguistique ne passe pas par une Ligne Maginot : on défend mieux le français en jouant à fond le bilinguisme avec l’anglais qu’en s’abritant derrière une altière susceptibilité. Là aussi, il existe deux formes de nationalismes, l’un ombrageux, fermé et condamné, l’autre ouvert, extraverti et naturel.

4. Juif polonais, j’espère conserver toujours cette capacité d’être un marginal de l’intérieur et de préserver un zeste d’étrangeté face aux mœurs de la tribu. Mais plus généralement, je me sens étranger en face de cette France encore sous l’ombre portée du vichysme et je souhaite qu’elle aussi me considère comme irréductiblement étranger. Chez moi, à l’étranger : à Milan, à Madrid, à Lisbonne : la latinité existe ; à Prague : la mémoire est forte ; ni à Londres, ni à Francfort : le monde anglo-saxon peut être familier mais jamais familial. A New York, parfois, parce que la ville incarne, à l’état cristallin, le cosmopolitisme.

5. Si Flaubert a raison, le vingt et unième siècle sera archéologique.

6. Cosmopolitisme démocratique contre national-populisme : tel est en effet le seul combat. A cette aune-là, les autres clivages doivent disparaître ; ils sont devenus secondaires. A l’instar du débat des années cinquante sur la CED, la ligne de fracture n’oppose pas un camp politique à un autre, mais lézarde chaque famille d’esprit. Situation inconfortable pour les habitués ès manichéisme politique, mais situation grisante pour les frontaliers de l’esprit...

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JEAN D’ORMESSON

1. Le regain des attitudes nationalistes dans le monde n’a rien de surprenant. Le général De Gaulle n’avait cessé de l’annoncer. Devant l’effondrement des idéologies, bon nombre d’esprits se raccrochent à ce qui leur est le plus proche. Il y a de beaux jours pour le nationalisme et pour la religion.

Le nationalisme peut prendre les formes les plus diverses. Il peut prendre l’allure d’un rassemblement - comme en Allemagne. Il peut prendre l’allure d’une séparation - comme dans un grand nombre de Républiques soviétiques ou dans les manifestations du régionalisme politique et culturel.

Le mouvement est-il durable ? Je pense que oui.

Est-il dangereux ? La question est ambiguë. Dangereux pour qui ? Pour d’autres nationalismes ? Ou pour une conception du cosmopolitisme ? La question sera abordée brièvement ci-dessous.

2. La question est un peu étrange. Au nom de quoi aurait-on résisté à l’invasion allemande, sinon au nom de quelque chose qui ressemble tout de même à un nationalisme français ? Au nom de quoi les mouvements de libération surgissent-ils, sinon au nom d’un nationalisme ? Ce n’est pas - ou pas encore - au nom du cosmopolitisme que se soulèvent les peuples et il serait tout à fait étrange de s’opposer aux mouvements de libération nationale en invitant les peuples à se référer à une conception universelle de la morale politique. Je pense, à vrai dire, que le nationalisme est une étape obligée sur la voie de l’universel. L’universel ne descend pas tout armé dans l’histoire. Il faut laisser à l’histoire le temps de se faire et le stade du nationalisme impérialiste, puis des nationalismes anti-impérialistes sont des stades obligés. Si l’on veut traduire cela en termes un peu enfantins, on peut parler de « bon » et de « mauvais » nationalisme. Le mauvais est celui qui nous oppresse. Le bon est celui qui nous libère. J’ai peur qu’aux yeux des masses les mots d’« oppression » et de « libération nationale » ne soient plus éloquents que les mots de « bon » et de « mauvais » nationalisme.

3. Je ne vois pas, à vrai dire, comment la culture pourrait se définir autrement qu’en termes d’identité nationale. Je crois profondément que l’universel est enraciné. Rien de plus universel que Yashar Kemal, que Jorge Amado, qu’Isaac Bashevis Singer. Ils sont d’autant plus universels qu’ils sont profondément enracinés dans leur culture.

Vous pardonnerez une espèce de déformation professionnelle. Je crois à l’incarnation.
4. Oui, naturellement, il m’arrive de me sentir étranger en France. Oui naturellement, il m’arrive de me sentir chez moi à l’étranger. Je me dis même souvent que je suis plus proche d’un étranger, d’un immigré, d’un Jaune, d’un Noir qui manifeste extérieurement des comportements où je me reconnais, que de Français bien de chez nous dont la sottise, la muflerie et la bassesse me semblent souvent révoltantes.

De là à tirer des conclusions politiques, sociologiques et morales, il y a un pas que je ne franchirai pas. Mais que je me sente chez moi n’importe où en Italie, presque partout en Méditerranée, dans beaucoup de lieux d’Europe - et même ailleurs -, c’est une évidence.

5. Je ne connaissais pas la phrase de Flaubert. Elle est superbe. Il n’est pas impossible qu’il ait raison. Le tout est de savoir quand. Vous savez comme moi qu’avoir raison trop tôt est aussi grave que d’avoir raison trop tard. Je n’ai pas besoin de rappeler la vénération due au petit dieu Kairos.

6. Voilà, naturellement, la clef de l’affaire. Toutes les autres questions ne sont que des approches, des souterrains, des fusées destinées à préparer le terrain.

Je me rappelle une conférence de Borges où le poète argentin disait : nous sommes tous des cosmopolites. Et, en effet, en un sens, je me sens cosmopolite. Je ne crois pas que les Français aient des qualités intrinsèques que n’aient pas les autres peuples. Je ne crois pas non plus que ma famille ou la femme que j’aime soient une exception, une rareté et méritent une dévotion particulière. Ce qui se passe, c’est que je leur appartiens et que je les aime. Il se trouve que je suis né français. Je ne suis pas disposé à jeter par dessus bord le patrimoine national. Et, d’abord, ce qui en est, à mes yeux, l’essence et la clef de voûte : la langue. La langue appartient aux valeurs nationales. Elle n’appartient pas aux valeurs cosmopolites et démocratiques. Je me demande si « la grande ligne de démarcation politique » adoptée par la Règle du jeu renonce - au bénéfice des « valeurs cosmopolites et démocratiques » - à l’usage et à l’illustration de la langue française ?

Je ne suis pas un affolé de la francophonie. Je tiens simplement à ma langue. Tenant à ma langue, je tiens du même coup à tout ce qui l’entoure, lui a permis de surgir, lui permet de subsister. Une littérature, un paysage, une cuisine, des habitudes. Je crois que je préfère la musique germanique à la musique française parce que s’il y a un endroit où peut se développer le cosmopolitisme, c’est dans le domaine de la musique, qui n’est pas appuyée sur une langue. Mais, quelle que soit mon admiration pour la poésie allemande, anglaise, espagnole, russe, chinoise, japonaise ou arabe, c’est à la poésie française que je me sens le plus lié.

Je redouterais beaucoup, dans le domaine qui m’est le plus cher, une littérature cosmopolite et démocratique. Je préférerais de loin une littérature nationaliste et populiste.

Je crois qu’il faut se méfier de ces grands élans simplificateurs qui vous laissent très vite le bec dans l’eau et Gros-Jean comme devant. Je vois bien le sens de l’opération « grande ligne de démarcation politique » : c’est de rejeter dans un même camp négatif le communisme stalinien et le fascisme, au bénéfice d’un libéralisme progressiste. Ce qui revient, en tonnes plus nobles, à la fameuse omelette radicale-socialiste dont on a coupé les deux bouts. Bien sûr, bien sûr, je préfère dans l’omelette la bonne partie baveuse du milieu aux bouts un peu desséchés. Je ne suis pas sûr qu’on puisse fonder toute une action, toute une éthique et encore moins toute une esthétique sur cette ségrégation baveuse et cosmopolite.

Encore une fois, j’aspire à une certaine forme de cosmopolitisme et je me sens plus proche du cosmopolitisme démocratique que du nationalisme populiste. Je serais un peu fâché que le cosmopolitisme démocratique finisse par être aussi intolérant et aussi sectaire que le premier nationalisme populiste venu.

Sur le plan proprement politique, je vois un risque énorme à abandonner toutes les formes de nationalisme du côté du populisme. Ou bien votre fameuse ligne de démarcation n’a aucune espèce de signification, ou bien elle en a une et vous précipitez dans le camp que vous rejetez toute la force formidable de ce que vous appelez naïvement le « bon » nationalisme. Je crains que la force d’expansion et quo les capacités d’énergie du cosmopolitisme démocratique soient insignifiantes à côté des ressources du nationalisme que vous aurez laissé filer bien imprudemment de l’autre côté de la ligne de démarcation.

Pour ma part, aspirant à une forme de cosmopolitisme, il m’est tout à fait impossible de renoncer à la totalité des valeurs nationales –comme il m’est impossible aussi d’opposer radicalement la démocratie et le peuple.

J’ajoute que, pour éloigné que je me sente de toute forme d’élitisme et d’aristocratie, je ne vois pas bien pourquoi, dans cette bouillie du nationalisme, du populisme, du cosmopolitisme et de la démocratie, on n’introduirait pas, à la façon d’une gousse d’ail, une pointe d’aristocratisme. Après tout, chacun d’entre nous - sauf les hypocrites - doit bien reconnaître qu’il essaie de faire de son mieux. Et de se distinguer.

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JEAN-MARIE ROUART

1. Le regain du nationalisme associé au regain du fanatisme religieux me paraît hélas un phénomène durable et dangereux. Depuis sa naissance au XIXe siècle, il n’a pas cessé de montrer son caractère néfaste. C’est le premier fauteur de cette guerre qui est la négation de toutes les valeurs humaines et spirituelles. Il a des millions de morts sur la conscience avec dos armes conventionnelles. Combien en aura-t-il avec des engins atomiques ? Bien sûr il convient de combattre le nationalisme par tous les moyens, même si on ne nourrit pas un grand espoir sur les résultats que l’on obtiendra.

2. Autant le patriotisme, l’attachement aux valeurs, à l’histoire de son pays sont estimables, autant le nationalisme qui refuse la compréhension des autres me paraît dans tous les cas nuisible et porter en germe toutes les exclusions, tous les sectarismes. La société antique, athénienne ou romaine, ne s’est jamais battue pour imposer ses dieux. Elle a fait des guerres de conquêtes, aucune guerre religieuse.

3. Bien sûr, la culture peut se définir en termes d’identité nationale. Un grand écrivain, un grand peintre illustrent non seulement la sensibilité, la culture d’un pays, mais heureusement ils vont bien au-delà. Ils visent à l’universel. C’est ainsi qu’un Manet, un Fragonard, un Baudelaire, un Proust, un Giono, qui sont des artistes tout à fait significatifs du génie français défendent-ils au-delà des barrières, au-delà des frontières, une culture, des valeurs artistiques universelles.

4. Je me sens étranger en France chaque fois que le droit, les valeurs de tolérance sont mises en cause, en danger ou même bafouées. Sur le plan artistique et littéraire je me sens proche de tous les écrivains quelle que soit leur nationalité, qui ont réussi par leur talent ou leur génie à sortir de l’ornière étroite de leur destin individuel, et ont rejoint des valeurs universelles.

5. Sans doute, la notion de patrie sera-t-elle un jour anachronique, il n’est pas sûr que ce soit un bien. L’individu qui ne se sentira plus rattaché à ses racines, qui ne sera plus relié à un fond de tradition ancestrale et qui verra toutes ses valeurs bouleversées, sera encore plus perdu qu’il ne l’est aujourd’hui. Il risque d’être une proie facile pour tous les totalitarismes et toutes les barbaries.

6. II me semble que toute insertion politique quelle qu’elle soit est préférable au rejet de la politique, auquel on assiste de plus en plus. La ligne de démarcation me paraît être celle qui sépare ceux qui récusent des institutions parce qu’ils ont l’impression qu’elles ne les représentent plus. Cette ligne de démarcation là me semble plus dangereuse que celle que vous définissez.

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C’était il y a près de trente ans !
Belle lucidité dont ne témoignèrent pas tous les interviewés.
Ne leur jetons pas la pierre, pour autant. Qu’aurions nous écrit ?
Mais notons cependant, aussi comme témoignage de l’époque, quelques sons de cloche pas à l’unisson :

ALEXANDRE ADLER, aujourd’hui éditorialiste à Courrier international : « Pour l’essentiel, ce regain n’est pas très dangereux. Il convient non de la combattre en priorité, mais l’encadrer par un progrès qualitatif. »

THIERRY DE BEAUCE : « Ce mouvement me paraît moins général, et surtout plus composite que vous le suggérez. Pour inquiétante qu’elle soit, la résurgence de groupes nationalistes – du Front national à Pamiat – ne constitue pas pour autant nécessairement le symptôme d’un « réveil des nationalismes » prêt à submerger la vieille Europe. »

FRANZ-OLIVIER GIESBERT : « A l’Est, le regain nationaliste ne fait que commencer. Mais il n’est probablement pas durable : dans ce domaine aussi, il y a des cycles de Kondratieff. Et ce phénomène n’est pas forcément dangereux non plus. Il ne convient donc pas de le combattre mais de le canaliser. A moins bien sûr qu’il ne devienne xénophobie en exaltant la haine du « horsain » (l’homme du dehors).

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CHRONIQUE D’AUJOURD’HUI
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Et aujourd’hui, où en sommes-nous avec les nationalismes ? Voici un article de Libération, du 15 novembre 2018 qui donne la tonalité avec son titre « Le réveil des nationalismes ». Il est signé Alain Duhamel.

Le réveil des nationalismes

Par Alain Duhamel
Libération, 15 novembre 2018


Lors de sa visite, le 28 août, à Matteo Salvini, ministre italien de l’Intérieur le Premier ministre hongrois, Viktor Orbán, a désigné Macron comme étant le « chef des partis promigrants ».
Photo Marco Bertorello. AFP
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Etats-Unis et Russie mais aussi, en Europe, Allemagne, Italie, Hongrie, Scandinavie… Partout, on constate l’emprise croissante des pulsions nationalistes, auxquelles Macron tente de faire face.

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On peut débattre inlassablement de la pertinence du parallèle entre les années 30 et la situation d’aujourd’hui mais on ne peut pas contester la réalité du réveil actuel des nationalismes. Malheureusement, il ne s’agit pas d’un mauvais cauchemar mais bien d’une menace concrète. Après les décennies d’une guerre froide contenue par l’équilibre des armes nucléaires, puis les décennies d’une paix froide tentant de mettre en place un multilatéralisme fondé sur le dialogue et sur le compromis, voici le retour en force du temps des nationalismes. Donald Trump en est la figure de proue, puisqu’il affiche, sans complexe, ses convictions : il proclame lui-même « je suis un nationaliste », il brandit le slogan « America First » et il agit effectivement en nationaliste. Il impose aux autres pays son protectionnisme commercial, il efface un traité essentiel de plafonnement des armes nucléaires à moyenne portée, il ne veut connaître que le rapport des forces qui lui est, par principe, favorable. C’est le retour à la politique du « gros bâton », celui qu’agitait déjà Theodore Roosevelt avant la Première Guerre mondiale.

Donald Trump n’est pas seul à incarner l’épouvantail du nationalisme. La Chine agit méthodiquement en grande puissance expansionniste, renforçant sans cesse son armement, étendant sans répit sa zone d’influence régionale, poussant ses pions sans retenue sur les autres continents. Vladimir Poutine ne dispose pas des mêmes ressources mais manifeste les mêmes ambitions. Il tient un langage ouvertement nationaliste, parfois même belliciste, il avale la Crimée, il lorgne sur l’Ukraine, il intimide la Géorgie et les Etats baltes. Il met en œuvre, sans complexe, une politique impériale. A leur échelle, dans leurs régions, l’Iran ou la Turquie font de même, comme si les gènes de l’Empire ottoman ou de l’Empire perse ressurgissaient soudain. L’Europe est entourée de voisins belliqueux, gesticulant, aux liens tantôt suspects, tantôt ouverts avec des mouvements terroristes. Elle vit de nouveau dans un monde instable et vindicatif, économiquement convulsif, militairement agressif et politiquement autocratique. Un monde de nouveau menaçant et imprévisible, dirigé par des leaders somnambules.

Or, le Vieux Continent lui-même n’est pas épargné par le réveil des nationalismes, il est au contraire traversé par des courants de plus en plus violents, de plus en plus inquiétants qui tendent tous vers le nationalisme. Qu’est-ce que le Brexit, sinon une forme de nationalisme, le retour au primat du souverainisme, au culte de l’égoïsme sacré, à la revanche du chacun pour soi ? Qu’est-ce que la Ligue italienne et de façon plus confuse le Mouvement Cinq Etoiles(M5S), sinon une forme de chauvinisme agressif que Matteo Salvini exploite sans complexe, recueillant pour l’instant l’assentiment de plus en plus large de la population ? Comment définir la politique du gouvernement polonais, du gouvernement hongrois, sinon comme la tentation de la revanche agressive et xénophobe de deux nations martyrisées par l’histoire et privées durant des siècles de leurs droits nationaux ?

Varsovie et Budapest dont on admirait le patriotisme tant qu’elles étaient opprimées et dont on redoute le nationalisme depuis qu’elles sont libérées. Comment enfin ne pas constater la marée noire des mouvements qui prennent littéralement en écharpe la vieille Europe, comme si souvent à travers les siècles ? Partout, même au cœur de la sage Scandinavie, même parmi nos pacifiques voisins belges et néerlandais, on constate l’emprise croissante des pulsions nationalistes. En Allemagne, si marquée pour toujours par sa terrible histoire, si désireuse d’enraciner un Etat de droit exemplaire pour se prémunir contre les rechutes, l’AfD marque désormais des points.

Quant à la France, Marine Le Pen, toute médiocre qu’elle soit, s’y qualifie le plus régulièrement du monde pour le second tour de l’élection présidentielle où elle rassemble le tiers des voix. Elle le fait en déployant une idéologie ouvertement nationaliste, tout comme son voisin Nicolas Dupont-Aignan dont l’audience s’élargit. Si une évidence s’impose aujourd’hui, c’est bien que les peuples, quelles que soient leurs mémoires des horreurs passées, retombent aisément dans les ornières nationalistes, en particulier lorsqu’incertitudes économiques, blessures sociales et rejet de l’immigration se conjuguent.

Emmanuel Macron a prononcé sur ces questions un bon discours devant l’Arc de triomphe à l’occasion du centenaire de l’armistice de1918. Il l’a fait devant plusieurs des figures et des symboles des nationalismes renaissants. Il veut rassembler pour faire face mais où sont ses troupes dans une France plus irritée, plus instable, plus frustrée, plus morcelée que jamais ? Et où sont ses alliés en Europe lorsque monte la marée noire des nationalismes mais que les familles politiques européennes se consacrent à leurs querelles byzantines ?

Alain Duhamel
Crédit Libération

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MAIS QUE DEMANDE LE PEUPLE ? Ce qu’en dit Sollers

Au centre de toutes les théories en "isme", il y a l’objectif du bien être matériel et spirituel pour les peuples. L’argent au centre du jeu : les légendes bibliques font déjà état de l’idôlatrie des Hébreux pour un veau d’or : « Quand Moïse revint, il vit le veau d’or au milieu du campement, et se mit en colère, cassant les Tables de la Loi. »-

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…« Mais qu’est-ce que vous faites du pognon des Français ? » lançait à l’adresse du président Macron, Jacline Mouraud, la passionaria du mouvement des gilets jaunes. Mao : « une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine ».
Avec le vent des réseaux sociaux pour souffler sur l’étincelle Jacline Mouraud, premier bilan : près de 300.000 manifestants sur plus de 2000 points de blocage, 2 morts, 530 blessés dont 17 graves !

Déjà, avant le Brexit, Margaret Thatcher réclamait son argent à l’Europe : « Nous demandons simplement qu’on nous rende l’argent qui est à nous. »

Le pognon réclamé par tous, même par ceux qui n’en ont pas besoin. Ainsi Carlos Ghosn, grand patron de Renault-Nissan arrêté au Japon, il aurait dissimulé au fisc japonais quelques 38 millions d’Euros sur 5 ans. Notons que ses revenus 2017 (part fixe +variable) atteignent 16, 6 millions d’Euros. (7,4 millions d’Euros comme PdG de Renault, et 9,2 millions d’Euros comme président du conseil d’administration de Nissan). Une paille ! Mais il n’arrive pourtant qu’au numéro 3 des rémunérations du Cac 40 et son homologue chez General Motors, aux Etats Unis gagne 30 millions de dollars !!! Moïse, au secours !

Sollers a fustigé dans ses livres, la Centrale « Leymarché Financier » qui écrit au fronton de ses immeubles : « Le monde n’a de sens ni but, il débouche sur la mort. La pensée et l’esprit sont là comme des naufragés sur une île déserte... »

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Crédit illustration : benoit.monneret@gmail.com
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Avec « Passion fixe », son livre du moment (2000), Sollers veut oublier les théories, ne veut plus de « bla-bla  :

« N’embêtez plus les humains avec vos idées, vos programmes, votre harcèlement social. Ils veulent simplement vivre, les humains, vivre le temps de vivre, et reproduire la vie pour se sentir vivre ou revivre, et vivre le plus longtemps possible, et même survivre. Laissez-les à leurs petites affaires, à leurs joies, à leurs soucis. Ils sont fatigués, coincés, bêtement vides, mais aussi gentils, démunis. »

Sollers en marchand de bonheur, ça va sûrement faire un malheur.

André Rollin
Le Canard enchaîné, 2000
Passion fixe : feuilleter le livre


[12e année janv. 1991 N° 3

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1 Messages

  • Viktor Kirtov | 24 novembre 2018 - 09:24 1

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    Conférence de Julia Kristeva le 6 novembre 2018.
    Elle y apportait sa pierre pour une refondation de l’Europe à travers la culture.

    En ces temps de montée des nationalismes, il est bon que des intellectuel(le)s et toutes les bonnes volontés fassent entendre d’autres voix que celles qui prônent la radicalisation des nationalismes et du repli sur soi.

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    Le monde globalisé favorise, comme jamais auparavant dans l’histoire de l’humanité, les rencontres mais aussi les confrontations entre individus, nations et cultures. Certains réagissent en essayant de renforcer et même de sécuriser les identités ; les nationalismes, les souverainetés et les populismes se radicalisent. D’autres rêvent d’une humanité heureuse, mondialisée, diversifiée et fraternelle. En supposant que l’identité soit nécessaire, la conférence abordait notamment : l’identité des adolescents radicalisés et le rôle des idéaux dans la construction de l’identité ; la prise en charge des personnes défavorisées, handicapées et en situation de précarité.

    Crédit : ICI Berlin