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« François, portrait d’un absent » vu à partir de « Tokyo Time Table », site de son auteur, Michaël Ferrier

Immersion dans les mots et la sélection de l’auteur

D 9 novembre 2018     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Sur le site de Michaël Ferrier « Tokyo Time Table » que nous aimons et sur lequel nous avons attiré votre attention à plusieurs reprises, notamment ICI, l’auteur de « François, portrait d’un absent », lauréat du prix Décembre 2018, présente une sélection d’extraits.
Immersion dans les mots et la sélection de l’auteur :


- FRANCOIS A SA FENETRE (p 59-62)
- JAPON : EXERCICES DE DISPARITION (p. 139 – 145)
« Οὐ περιττὸν οἴετ’ ἐξευρηκέναι
ἀγαθὸν ἕκαστος, ἂν ἔχῃ φίλου σκιάν »
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On possède un trésor aux merveilles sans nombre
Quand on n’a d’un ami ne serait-ce que l’ombre.

Ménandre

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François entre. C’est un courant d’air. Dès qu’il entre, l’air circule. C’est une bouffée d’oxygène. Toute la pièce s’agrandit, s’allège, se réorganise autour de lui.

Je revois François à la fenêtre de sa chambre en ce début de septembre, la tête levée vers le ciel bleu et pâle, le regard tourné vers le parc de Sceaux. Dehors la cour, au milieu des arbres roux et jaunes de l’automne. Il observe les jardins brodés par Le Nôtre, il écoute le frôlement des moineaux sur l’ardoise du château, il hume les arômes boisés des frênes, des ormes, des peupliers.

La main gauche reste dans l’ombre, tandis que la droite, appuyée sur le genou, tient au dessus de la tête son éternelle cigarette. La lumière rasante venant de droite illumine son flanc gauche et pose un reflet sur son visage. Il semble se transformer lui-même en halo de lumière. Composition claire, où l’espace rétréci de la chambre s’ouvre grâce à la fenêtre vers un espace extérieur vaste, peuplé d’arbres et d’oiseaux, éclairant la surface des êtres et des choses.

Lui, toujours près de la vitre, attentif, immobile. La nuit aussi, quand il rentre, il se met à la fenêtre pour fumer : de ma chambre voisine, j’entends le cliquet caractéristique que fait l’espagnolette quand il se relève pour fumer et contempler les étoiles. D’aussi loin que je me souvienne, il est toujours à proximité d’une croisée, d’un carreau, d’un hublot, d’une baie, où il déplie en fumant sa longue silhouette aérienne. Toute une vie à la fenêtre... La fenêtre lui permettait en même temps d’éclaircir une scène intérieure et de retrouver un lien, tour à tour tendu et contemplatif, entre lui et le monde extérieur.


© Fusayoshi Kai
甲斐扶佐義

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Ainsi, en ce qui concerne François, son aura ne tient pas – ou pas seulement – à une certaine personnalité, à un tempérament. Il est généreux, il est intelligent, il est un peu narcissique, il est cultivé : oui, tout le monde le sait. Mais surtout, comme une fenêtre, il fabrique une certaine forme de lumière. C’est un flux : il circule à l’intérieur des ombres. C’est une phrase en mouvement, parfois sombre, parfois claire, jetant mille feux et tout autant de nuances, illuminant les uns et délaissant les autres.

Quand j’écris « François à la fenêtre », je ne veux pas seulement dire que François était toujours attiré par les fenêtres et qu’il s’accoudait à elles de manière régulière, du matin au soir et jusqu’en plein cœur de la nuit. Non, j’écris « François à la fenêtre » comme « Achille aux pieds légers », « Athéna aux yeux pers » ou « Ulysse aux mille ruses ». C’est-à-dire que la fenêtre n’était pas seulement un endroit de la pièce vers lequel François se dirigeait volontiers, mais il en était devenu inséparable. C’était son épithète homérique, la manière d’être au monde que, très tôt et pour l’ensemble de sa vie, il s’était forgée. François était à la fenêtre comme le chasseur est à l’affût et comme le loup est aux abois.

En fait, François était devenu la fenêtre elle-même. François était fenêtre et toutes les fenêtres que j’ouvre ou près desquelles je m’assieds désormais se souviennent de François. C’est ce qu’il était pour moi, et pour chacun de nous : un rayonnement, un souffle d’oxygène et de lumière, une ouverture qui laisse entrer à pleins poumons la musique et le vent.

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section développée sur le site de Michaël Ferrier, ICI
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La découverte du Japon fut aussi pour François un choc immense. Je le revois en train de faire ses premiers pas dans la petite maison de bois, au bord de la rivière. Il est timide, impressionné : une maison japonaise ! D’abord en retrait et dans l’ombre, il se penche doucement et son long buste émerge lentement de la cloison de papier derrière laquelle il se tient, presque caché. Puis, il entre dans la lumière jaune paille de la pièce. L’odeur du tatami l’enchante. Une odeur de hutte : l’alliance du riz et du jonc délivre un arôme discret parsemé de petite lamelles dorées. Le toucher aussi : c’est doux et soyeux quand vos doigts les effleurent dans le sens du tressage, grenu et raboteux dans le sens contraire. Toute une palette de sensations sous les doigts. On retrouve le contact avec le sol et, comme c’est curieux, dès que le pied touche la paille, on respire mieux. Il y a des couloirs dans notre corps, des tunnels oubliés, des corridors secrets : de la plante des pieds aux fibrilles des bronches, de la racine des cheveux à la pointe du talon.

François ouvre la porte sans faire de bruit et disparaît à l’intérieur, sur la pointe des pieds. Une lumière éclaire le mur. À droite, mon vieux téléphone noir à cadran, posé sur la table en bois de camélia ; à gauche, une lampe conique penchée sur un plateau de pommes rouges. Plus loin, on voit la moitié d’un abat-jour, une lampe de papier où jouent des taches de couleur. C’est doux, c’est calme : le feuillage des arbres proches de la fenêtre baigne la pièce de reflets verts.

Le Japon lui va bien : un étrange mélange de contours très nets, de gestes tranchants (faire glisser d’un poignet ferme la paroi coulissante, verser sans trembler l’eau brûlante dans la théière) et d’attitudes flottantes, de formes diluées (humer les vapeurs qui s’échappent de ce bol de thé, regarder les volutes qui s’enroulent dans l’air et s’échappent par la fenêtre par un soir d’été). Il est parfaitement à son aise dans ce monde flottant.

Ce que François trouve au Japon : le flottement. Le flottement contre le frottement. L’esquive, la ruse, le paravent. La mort de Thierry d’une overdose dans une chambre d’hôtel le hante. Il sort de journées épuisantes à filmer les épaves de la rue, à documenter la misère sociale, à prendre en pleine face, de plein fouet, l’immense violence cachée qui accompagne la production des richesses dans un pays dit civilisé. Il a touché du doigt l’extraordinaire brutalité abrasive d’un système d’injustice et de bonne conscience mêlées : jour après jour, nuit après nuit, il a constaté les dégâts de ce système, prenant tout, arrachant tout, frottement après frottement, et ne laissant derrière lui que des lambeaux de vêtements et des chiffons de chair, des bribes de parole et des existences réduites à l’état de débris. Il a vu les corps détruits et comme passés à l’émeri, les veines bleues et exsangues d’avoir été trop piquées, les poumons en charpie, les visages ravagés, les destins saccagés.

Mais au Japon, dans un pays étranger et lointain, il redécouvre la beauté et la douceur sous un jour neuf. Souvent, il s’allonge sur le tatami, il étend les bras et les jambes et renverse la tête au soleil : c’est comme s’il nageait dans une grande mer de lumière. Son visage même change : les traits sont plus larges et plus veloutés, il s’ouvre à nouveau, il devient plus léger. Le haut de son buste se redresse. C’est le printemps, il porte de grands vêtements amples, des chemises blanches, les manches et les épaules sont flottantes, le cou libéré.

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Au Japon, le corps de François vogue de plus en plus au rebours de toute consistance et de toute épaisseur – il se maintient dans une sorte d’indéfinition flottante, qui n’est ni une dilution ni un délitement. Il se dépouille peu à peu de tout excédent. Il sourit tout le temps, on dirait qu’il est en route vers la béatitude, l’évanouissement. Il est évanescent. Il est en train de disparaître et de ressusciter, de l’autre côté. Il expérimente cette liberté suprême : la disparition.

Pour que ce phénomène ait lieu, il suffit de savoir s’abstraire, de s’absenter – d’entrer en résistance, c’est-à-dire en clandestinité.

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上原古年 Uehara Konen
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Le Japon est le grand pays de la disparition.

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Notre grand maître en la matière, c’est lui : Tanizaki. Il faut l’entendre, dans ce subtil petit livre au titre délicieux, Le Secret, donner des conseils pour s’initier aux techniques de la dématérialisation. D’emblée, Tanizaki refuse la facilité. Il ne va pas se dissimuler dans une petite ville de province ou dans quelque faubourg isolé. Non, c’est en pleine ville qu’il décide de trouver « certains coins surprenants, morts désormais et n’attirant l’attention de personne. » Et pas dans n’importe quelle ville, dans la plus grande du monde : Tokyo. C’est ici, « au milieu de la cohue des rues populaires », qu’il va se mettre en quête de « quelque oasis de paix où ne passent qu’exceptionnellement des gens bien déterminés dans des circonstances bien déterminées... » Et il ajoute, avec une précision quasi scientifique : « exactement comme dans un torrent impétueux se forment ici et là des trous d’eau dormante. »

Pour trouver l’eau dormante dans le torrent impétueux, François et moi développons avec Tanizaki une série de méthodes erratiques qui finissent par former le dessin d’une stratégie implacable :
— dans sa ville natale (ou celle que l’on habite, « à demeure » comme on dit), trouver à chaque sortie une rue où l’on n’a jamais mis les pieds
— toujours partir à la recherche de la « ville basse » au sein de la grande cité : quitter les avenues tracées au cordeau, les boulevards bien alignés, pour se jeter dans l’inextricable lacis des rues et des ruelles sans nombre, convaincu que, « pour disparaître, là se trouve la clé »
— refuser la routine, c’est-à-dire les avenues grégaires et les chemins bien tracés. Parfois, il suffit de tourner dans une ruelle transversale pour avoir la surprise de déboucher dans une zone à l’abandon et complètement déserte
— marcher dans chaque ville comme un passager clandestin ou un agent secret ; sortir surtout le soir, quand la nuit tombe, quand les travailleurs du jour vont se coucher, que les parfums se lèvent et que la vraie ville commence à respirer
— trouver dans chaque ville ses médinas ou ses sestieri : l’endroit exact où une rue esquisse un angle imprévu et ouvre le paysage vers une signification nouvelle, où un boulevard se lézarde dans le joyeux réseau des rues secondaires, où le détour d’une ruelle vous transporte en un clignement d’œil dans un endroit secret, tenu en réserve hors du chemin du temps
— privilégier la pénombre, plonger dans les zones obscures ou les passages mal éclairés ; pousser systématiquement les portails entr’ouverts, pénétrer dans les édifices, se glisser dans les interstices, explorer tous les orifices, méditer dans les endroits équivoques, ausculter les failles et les fissures, sonder les anfractuosités
— Enfin, partout, chercher avec opiniâtreté les endroits par où vous n’êtes jamais passé.

Ainsi, à chaque instant, vous trouverez à la fois le calme et la surprise. Vous ferez fuir les importants et les importuns, et vous garderez seulement auprès de vous vos livres, vos amours et vos amis.


François et ses valises, Lycée Lakanal, 1985 ©JCB
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« Depuis le Japon,
je suis pris par ce désir des voyages.
J’ai le mal de tous les pays. »
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Plus sur le site de Michaël Ferrier, ICI

Pour apprécier différents aspects du talent de Michaël Ferrier, nous vous recommandons vivement
« Eloge de l’acrobate » à propos de son père, extrait de son livre Mémoires d’outre-mer.

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François, portrait d’un absent revient sur l’amitié entre l’auteur et son ami de jeunesse François, mort par noyade avec sa petite fille, Bahia. Après l’annonce de la nouvelle et le choc, la parole reprend et les souvenirs reviennent : la rencontre de Michaël et François, les années d’études, d’internat, la passion du cinéma et de la radio. La mémoire se déploie et compose peu à peu une chronique de leur histoire.

Dans son avant-critique, Olivier Mony (LivresHedo) met en avant "l’infinie délicatesse de plume, son sens aigu d’une ’ligne claire’ narrative absolument moderne dans le récit de soi, la mixité des genres et à même de traquer les fantômes. Ce François, portrait d’un absent est peut-être son plus beau livre dans sa volonté de n’y accepter l’émotion que transfigurée par le prisme de la littérature".

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Exergue

(outre la citation de Ménandre, celle-ci :)


Lorsque deux amis vivent en harmonie, ils créent une
musique.
MATTEO RICCI,
Traité de l’amitié

Le début

Ça arrive comme une vague.
Cette nuit-là, j’ai compris ce qu’était une voix blanche. La voix de Jérôme était blanche.
Maintenant, les souvenirs affluent. Ça arrive comme une vague.

Au milieu du livre :


Querelle

Depuis sa sortie de l’école de cinéma, François multiplie les documentaires : il en a tourné huit. Il rêve maintenant d’une œuvre plus ambitieuse : un long-métrage de fiction.

Il existe au Japon une maison où les artistes peuvent poser leurs bagages pour quelques mois et se livrer à leur art de la manière la plus tranquille possible : elle se trouve au bout d’une route qui serpente à flanc de montagne parmi des bosquets de bambous nains, au cœur d’une des plus belles villes du monde, Kyoto. La Villa Kujoyama fonctionne sur le modèle de la Villa Médicis à Rome et de la Casa de Velázquez à Madrid : c’est la seule résidence de création française en Asie. L’endroit idéal pour le projet que nous avons imaginé.

Travailler ensemble. Depuis les années de jeunesse au Lycée Lakanal, ce projet nous avait plusieurs fois traversé l’esprit, François et moi. Vingt ans plus tard, cette collaboration se présentait de plus en plus comme une évidence. Elle était pleine de promesses. Mais la vie est étrange, elle ne se laisse jamais mener. Cette coopération fut un désastre complet et la seule entaille, profonde et durable, à notre amitié. *

[Michaël Ferrier, essaie alors de comprendre, et le relate en écrivain, avec plein de finesse, comment cette « entaille, profonde et durable, à leur amitié », a pu se produire ]

[…] Maintenant, plus de dix ans après, je peux essayer de faire la part des choses. Sur la blancheur calme du papier, je fais ce que je pense qu’il aurait fait : je coupe en deux la pomme de la discorde – torts partagés – et en écrivant ce livre, je redonne le mot final à l’amitié.

[Ce nœud gordien devait être abordé, pour être tranché ; il n’occupe qu’un chapitre sur quinze mais donne sa profondeur, sa tension romanesque et son humanité à ce beau livre.]

La fin


Il y a le blanc diffus des salles obscures, le blanc d’argent du grand écran, quand Hitchcock l’envahit et le transperce en même temps.

[...] Le blanc champagne de Bahia, crème de lys, parfum lilas, et le blanc de la page blanche où vient s’inscrire votre histoire désormais, tandis que sur une branche de l’arbre tout proche, attirées par les graines et les fruits, deux mésanges bleues sont venues se poser.

*

Michaël Ferrier sur pileface

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