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L’élégance, la science, la violence

par Cécile Guilbert

D 18 septembre 2018     A par Albert Gauvin - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Edouard Baer et Cécile de France dans Mademoiselle de Joncquières.
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L’élégance, la science, la violence

par Cécile Guilbert

Amoureuse fanatique de la littérature des Lumières qui a su si bien jouer des ruses de la séduction, des ambiguïtés de l’amour et du désir, de l’opposition de l’inconstance et de la conjugalité comme de celle du bonheur et du plaisir en mettant à l’honneur la liberté des corps à travers les mille nuances autorisées par l’ample clavier d’une langue française au summum de sa vivacité nerveuse et de sa subtilité, vous pensez bien que je n’allais pas laisser sortir sur les écrans Mademoiselle de Joncquières – film d’Emmanuel Mouret joué (entre autres) par la charmante Cécile de France et le délicieux Édouard Baer – sans m’y ruer aussitôt. D’autant que j’y subodorais un parfum de révolte féminine « post-#MeToo » dont j’étais curieuse de savoir à quelle sauce il mettrait ce siècle aux mœurs désormais si vilipendées, notamment par les féministes américaines qui voient de l’increvable domination masculine dans toute galanterie et une scène de viol dans Le Verrou de Fragonard.

Aurions-nous droit à un marivaudage pervers invertissant la domination sexuelle façon Crébillon  ? à une condamnation en règle du libertinage scélérat doublé d’une apologie de la vertu outragée dans la veine des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos  ? à une homélie rousseauiste prônant le « retour à l’ordre » des vertus domestiques et du cocon familial  ? Rien de tout cela et c’est heureux. Car, « librement inspiré de Diderot  » (en l’occurrence un épisode de Jacques le fataliste), le film s’avère aussi équivoque et même plurivoque que l’ADN de la meilleure littérature de l’époque. Cela tient bien sûr à l’excellence des dialogues et à la place importante qu’ils tiennent, véhiculés par une langue particulièrement virtuose dans le double-entendre et le sous-entendu. Mais aussi à la mise en scène sublimant constamment le brio de la conversation dans l’exhibition des hiatus qui existent entre paroles et regards, mots et gestes, bref toute cette dialectique de l’être et du paraître, du vrai et du faux, du naturel et de l’artifice qui font le lit de la complexité humaine et le meilleur de l’art.

Quant à l’intrigue, c’est l’histoire d’une femme, Mme de La Pommeraye, jeune et belle veuve amie du marquis des Arcis, libertin impénitent qui se dit épris d’elle, dont elle se méfie, auquel elle résiste, puis succombe avant de connaître enfin l’amour-passion partagé. Mais, bientôt délaissée et folle de chagrin, elle décide de se venger et imagine, grâce à l’instrumentalisation d’une aristocrate déchue et de sa ravissante fille contraintes à la prostitution, une machination destinée à faire mordre la poussière à son amant inconstant.

Très différent de La Vengeance d’une femme de Barbey d’Aurevilly (nouvelle mettant en scène une aristocrate espagnole ayant choisi de se prostituer à Paris pour se revancher de la cruauté de son mari), Mademoiselle de Joncquières a l’intelligence de faire de son principal personnage masculin un homme sensible, capable de souffrir et de changer, et de la machiavélique marquise la messagère d’une cause plus vaste que son ressentiment personnel  : l’émancipation des femmes qui seraient bien avisées de combattre les hommes sur leur propre terrain pour les éduquer au bénéfice du « genre humain » tout entier.

Reste qu’en sortant du cinéma, au lieu de partager la douce humeur qu’auraient dû nous valoir ces deux charmantes heures de projection, mon mari et moi nous sommes presque disputés. Monogame militant mais subjugué par cette autre « Cécile », il applaudissait à cette vengeance aussi brillante que légitime au prétexte que d’Arcis lui avait juré de l’aimer, avant de la quitter et donc de la trahir. Quant à moi, je jugeais le retour de bâton disproportionné et trop cruel pour ce charmant libertin, arguant que s’il arrivait que l’amour s’érode malgré tous nos espoirs, mieux valait alors dire la vérité et sauver sa liberté.

S’il va de soi que je ne saurais prétendre lequel de nous deux a raison, ce film riche d’interprétations qui interroge en creux la nature de l’amour, les ressorts du désir, mais aussi les préjugés sociaux et la peur du qu’en-dira-t-on, nous renvoie aux débats contemporains sur les moyens légitimes qu’ont les femmes pour faire plier et rompre la domination masculine sans supprimer le sexe ni l’amour. Recours aux réseaux sociaux et à la doxa planétaire  ? Délations à tout va  ? Calomnies  ? Certainement pas. Plutôt le triptyque rimbaldien qu’anticipe avec un siècle d’avance Mme de La Pommeraye  : « L’élégance, la science, la violence. »

Cécile Guilbert, La Croix du 19 septembre.

Retrouvez chaque mardi les chroniques hebdomadaires de Cécile Guilbert.

« L’élégance, la science, la violence ! » : Matinée d’ivresse. (dans Illuminations d’Arthur Rimbaud)

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Vivaldi et Mademoiselle de Joncquières

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L’adagio de la sonate en ré mineur dite "La Follia" d’Antonio Vivaldi, extrait de la bande originale du film Mademoiselle de Jonquières, d’Emmanuel Mouret, sorti sur les écrans mercredi, un film absolument réjouissant et magistralement joué, notamment dans les rôles principaux par une Cécile de France éblouissante et Edouard Baer en marquis.

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"Mademoiselle de Jonquières", c’est en fait l’Histoire de Mme de la Pommeraye, l’épisode le plus célèbre du conte philosophique de Diderot Jacques le Fataliste et son maître, publié en 1796 et adapté en 1945 au cinéma par Robert Bresson dans Les dames du bois de Boulogne. C’est le récit de la vengeance d’une femme trahie, qui fait cruellement payer à son amant libertin son désamour en lui jetant comme appât une jeune prostituée dont il tombe malgré lui éperdument amoureux.

VOIR AUSSI : Mme de la Pommeraye et le marquis des Arcis

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Edouard Baer et Cécile de France !

C à Vous - 10/09/2018

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Un passage de Jacques le fataliste de Diderot adapté au cinéma

Après La vie d’une autre et Caprice, le prochain film d’Emmanuel Mouret sera une adaptation d’un passage de Jacques le fataliste et son maître, écrit par Diderot au XVIIIe siècle. Mademoiselle de Joncquières est un film en costumes qui démontre l’intemporalité d’un schéma bien connu dans la littérature comme au cinéma : le triangle amoureux.

La littérature est une source d’inspiration inépuisable pour les cinéastes, qui n’hésitent pas à aller chercher dans les classiques des siècles précédents afin de les adapter en films. Pour la réalisation de son neuvième long métrage, Mademoiselle de Joncquières, Emmanuel Mouret s’est inspiré du roman Jacques le fataliste et son maître de Diderot, et d’un passage en particulier.

Le film se concentrera en effet sur l’histoire de Mme de la Pommeraye et du marquis des Arcis telle qu’elle est racontée à Jacques et son Maître par l’hôtesse d’une auberge où ils font étape. Le film est produit par Moby Dick Films et coproduit par Arte. Son tournage commencera dans les mois à venir et, selon un article du Film Français, les acteurs choisis pour interpréter les trois rôles principaux sont Édouard Baer, Cécile de France et Alice Isaaz.

Un triangle amoureux au siècle des Lumières

Si l’épisode choisi par le cinéaste semble anecdotique, il constitue en réalité dans le roman de Diderot une histoire à part entière, quasi indépendante. Mme de la Pommeraye et le marquis des Arcis sont amants jusqu’au jour où celle-ci découvre que son bien aimé n’a plus de sentiment pour elle. Blessée, elle cherche alors à se venger de lui en lui présentant une courtisane dans l’espoir qu’il en tombe amoureux et se fasse prendre au piège.

Le triangle amoureux est un schéma narratif cher à Emmanuel Mouret, puisqu’il l’avait déjà exploité dans ses deux précédents films, Caprice (2015) et Une autre vie (2014). Mais la grande nouveauté pour le cinéaste, qui n’avait jusqu’alors jamais réalisé de film d’époque, est l’ancrage de Mademoiselle de Joncquières dans le siècle des Lumières, dont Diderot fut l’un des piliers.

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Avec Jacques le fataliste, d’abord publié en feuilleton de 1778 à 1780 puis publié dans son intégralité après la mort de l’auteur, en 1796, Diderot bouleverse en effet le monde de la littérature. Ce dialogue philosophique retrace le long voyage de Jacques et de son Maître, qui fera l’objet de nombreuses digressions et histoires secondaires s’imbriquant dans le récit. Jacques le fataliste et son maître aura marqué les esprits pour sa forme : en niant écrire un roman mais en en reprenant de nombreux procédés, Diderot refuse de s’enfermer dans un genre et en repousse les limites. Sur le fond, le roman est une réflexion philosophique sur la liberté et le déterminisme et sur le pouvoir qu’a l’Homme d’influer sur son destin.

Le résumé de l’éditeur pour Jacques le fataliste et son maître :

Comment s’étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde. Comment s’appelaient-ils ? Que vous importe ? D’où venaient-ils ? Du lieu le plus prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? Et que disaient-ils ? Le maître ne disait rien, et Jacques disait que son capitaine disait que "tout ce qui nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut." D’entrée de jeu, c’est sous le signe de l’incertitude et de l’ironie que Diderot place le roman qu’il publie de 1778 à 1780. Jacques et son maître devisent en voyageant, mais bientôt le récit des amours de Jacques s’interrompt, ouvre à d’autres histoires et à d’autres rencontres dans ce livre admirablement virtuose où la parole circule de narrateur en narrateur. La parole, mais aussi bien la réflexion sur notre liberté et sur le fatalisme qui fait de Jacques un manuel de gai savoir en même temps que ce roman toujours neuf dont l’esthétique de la rupture, de la provocation et du rebond fonde encore la modernité.

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