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L’Etoile des Amants (I)

Vénus, l’étoile du berger, vue de l’orbite Sollers

D 30 juin 2006     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« L’étoile des amants, c’est évidemment
Vénus, qui est là matin et soir pour signaler la
permanence de l’embarquement.

Le thème principal qui me hante depuis toujours est celui du Paradis. Lieu qui n’est pas dans l’au-delà sous une forme abstraite ou éthérée, mais qui devrait être trouvable ici, tout de suite. Nous vivons une société désormais planétaire qui est bien décidée à nous interdire par tous les moyens d’y accéder. « Paradis », cela veut dire, au fond, lever la malédiction entre les sexes.

L’Etoile des amants est un roman sur cette quête »

Extrait Bulletin Gallimard N°444, septembre 2002, p. 17.
Entretien avec Philippe Sollers
L’Etoile des amants,
Gallimard, 2002


Sollers parle de son roman

l’exergue

A ces mots, Athéna dispersa les nuées :
le pays apparut.


Odyssée, XIII

Le début

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La lune et Vénus


- On part ?
- On part.
Maud ne pose pas de questions, elle est prête. On interrompt les contacts, on ferme, on boucle, on roule, on disparaît, passage de la frontière, pluie et soleil, ouverture de la maison, respire, maintenant, respire. Écoute, regarde, sens, touche, bois, respire. Je saurai plus tard où aller. Je te dirai.

On va dormir beaucoup, c’est nécessaire. Dormir et encore dormir, c’est la meilleure façon de leur échapper, et le plus possible d’un sommeil sans rêves. Car ils s’infiltrent aussi dans vos rêves, ils vous parasitent, vous tordent, vous imposent leurs voix. Bribes chuchotées, martelées, conneries, éclats, obscénités, refus, reproches, arrestations, interdictions, ordres. Impossible de les faire taire, le silence serait pour eux un poison. Ils se défendent, vous bousculent, vous attaquent, vous cognent. Vous vous croyez seul, mon oeil. Votre chambre est remplie d’échos, les caméras sont là, les murs craquent, votre lit est électrique, la vermine monte dans les rideaux. « Ici ! » « Là ! » « Vous ! » « Toi ! » Drôle de banlieue sans fin, drôle de trame.

- Tu es fou ?
- Un peu.

Maud pense qu’on vit un roman que j’invente, elle me suit, elle me croit. Tout a commencé par son obstination et sa gentillesse. Au début, méfiance, qu’est-ce qu’elle veut celle-là, l’étudiante, bon, oui, d’accord, jeune, brune, jolie, ronde, gracieuse, danseuse, regard noir amusé profond, mélodie, harmonie, la raison même. Les cinglées, merci, j’en ai eu ma claque. En insistant un peu, on finit d’ailleurs par s’apercevoir qu’elles le sont toutes. Ça peut mettre longtemps à se dévoiler, mais ça vient. Les visages se creusent ou s’affaissent, les masques tombent, la grimace d’argent apparaît, les sourires à reproduction s’enfoncent, les yeux égarés virent au fixe. Les types, nounours plus ou moins pervers, ignorent que la grande folie passe à ce moment-là sur eux, la vraie, celle de toujours, grottes, cryptes, couvents, maternités, crèches, écoles, liftings, cliniques, hôpitaux, bureaux, banques. Ils deviennent débiles ou se taisent. La folie, elle, parle à ciel ouvert, et personne ne semble s’en rendre compte. Ils sombrent, elles se décomposent, le spectacle continue, salut. [1]

Extrait : l’"ode" aux parfums...

Il y a eu, autrefois, un monde des parfums [2] dont le nez retrouve la trace. Il suffit de décliner les noms, plus ou moins vulgaires, des flacons vendus pour évoquer ce paradis perdu : opium, samsara, poison, heure bleue, allure, coco, petite chérie, ce soir ou jamais, eau sauvage, rose absolue, air du temps, après l’ondée, diva, magie noire, Ô, madame, cristalle, eau de roche, fleur de rocaille, mus t, first, wish, joy, flower, heure exquise, cuir de russie, mimosa pour moi, nu, fragile, musc, égypte, intuition, à la nuit, arabie, datura noir, blondeur, calèche, obsession, eternity, truth, loulou, alchimie, passion, contradiction, eau du ciel, fracas, dune, hot, vent vert, j’ai osé, sublime, envy, irony, 3, 5, 7, 9, 11, 9009, septième sens, gitane, flamenco, casanova, miracle, vivaldi, jazz, mozart. Supposons que tu les mettes tous sur toi par petites touches, tu deviens irrespirable. Mais on conçoit mal des produits qui s’appelleraient sinusite, rhinite, muqueuses, fosses nasales, rhume, angine, catarrhe, morve, bave, et encore moins pourriture, merde, croûte, pisse, étron, pus, déchets, débris, f ?tus, crotte, hitler, menstrues, cadavre, purin, plaie, lymphe. À part quelques maniaques sexuels ou militaires, on ne voit pas la clientèle qu’ils pourraient avoir.

Ton parfum à toi : nez.Je te respire en lui. II n’est pas sur le marché. II est scandaleusement gratuit (marque déposée, pourtant, avis aux publicitaires).

La fin

Le Stella est revenu dans l’île, la chanteuse nous l’envoie. C’est généreux de ta part, sirène. On partira dans la nuit avec la marée. Maud a cueilli un grand bouquet de roses rouges, on dîne dehors, près des acacias [3] Toast un peu solennel : « À toi », « à toi », « à eux ». On s’amuse. La syllabe, l’étoile : je lève les yeux, elle est là ;je ferme les yeux, elle est toujours là. Je ramasse un caillou,je l’offre à Maud, on le garde. Dernier tour sur la plage déserte et dans le jardin [4]. Merveilleuse indifférence globale.
- On y va ?
- On y va.



A propos de L’Étoile des Amants

[...] « un homme et une jeune femme
décident de couper les ponts et de s’isoler
sur une île. C’est une expérience qui à
chaque instant doit célébrer de façon précise
la perception et la sensation - les cinq sens.
« Il y a très peu de choses, disait autrefois
Lichtenberg, que nous pouvons goûter avec
les cinq sens à la fois », façon élégante de
désigner l’acte érotique lui-même, passant à
travers les puritanismes et les inhibitions
comme à travers l’instrumentalisation des
corps par la marchandise sexuelle. »

Suite extrait Bulletin Gallimard N°444, septembre 2002, p. 17.

Critiques

« Placé sous le signe de Rimbaud et d’Homère, "L’Etoile des amants" est une invitation au voyage, impérative. Pour échapper à l’enfer du social, "on interrompt les contacts, on ferme, on boucle, on roule, on disparaît" ... Un homme et une femme sur une île, sourds aux malveillances, aux mensonges et aux discours qui vissent la malédiction entre les sexes, imperméables à tout ce qui bride l’épanouissement intime, guidés par l’étoile de Vénus : voilà donc la proposition. Une façon de retrouver l’âge d’or sur fond d’abîme, de critiquer radicalement le spectacle de la société et les mutilations du collectif, d’embrayer sur le credo de Lautréamont : "L’homme ne doit pas créer le malheur dans ses livres."
Gorgé de citations, "L’Etoile des amants" fait la part belle aux vieux textes, ceux qui exaltent un art de vivre où le corps exulte dans un cadre agréable, où l’homme s’amuse, élève le chant, combat la servitude par la méditation, où "l’important est de rester toujours satisfait du style de vie que l’on a choisi". Autrement dit : Sollers prône une vie romanesque (une "spirale de fiction") et, ce faisant, ose un roman poétique, une ode à la poésie vécue, une apologie des cinq sens. »

Jean-Luc Douin, Le Monde, 06/09/2002.

« Sur le fond, Sollers - qui voulait, sans doute, écrire un roman mozartien - a, joyeusement, écrit un roman nietzschéen. C’est une célébration de l’intensité. Une charge contre la mauvaise conscience. Un évangile réservé aux initiés, aux membres cooptés d’un club plus fermé que le Jockey - deux membres, pour l’instant : Sollers et son invitée - et où l’on n’est admis que par cooptation. Ce qui est fort, dans ce livre ? Son refus de démontrer, d’argumenter, de discuter. Ce qui l’est moins ? L’impression (pour le lecteur) d’être assigné à résidence dans une caverne tandis que le poète, Lui, chante et gambade parmi ses extases. Restent des pages admirables, à la Hemingway, où flotte une volonté de pureté assez intacte de la part d’un auteur qu’on a souvent surpris dans des fragrances moins bucoliques. »

Jean-Paul Enthoven, Le Point, 30/08/2002.

Sagesses

par Daniel Rondeau

Philippe Sollers est un écrivain qui joue au roi et au bouffon sans changer de masque et ne manque jamais de se jeter à l’eau pour crier à son propre génie. Il a derrière lui plusieurs longues carrières : acrobate de la théorie littéraire, champion de glisse sur phénomènes de société, etc. C’est au moment où l’on commençait à jeter des tomates sur sa statue que la presse estivale a informé ses lecteurs qu’il se préparait à lancer dans les cieux encombrés de septembre son Etoile des amants. Beaucoup ont alors pensé que le zélateur de Jean-Paul II venait peut-être de succomber à ses propres envoûtements. Ils ont eu tort. Le roman en question est celui d’un voyage qui ne finit jamais. Stella degli amanti est aussi le nom d’un bateau. Il aurait pu s’appeler L’Arche de l’éternel retour (« Recommencer sans fin, tout est là »). L’Etoile s’est échouée à la vitrine des libraires comme une épave après un raz de marée. Souvenons-nous de ce que disait Guitton : « Toute épave est belle par ses lacunes, ses contours improbables, des trésors vaguement escomptés, et tous les dons des morts. »

Sollers nous emmène en bateau avec la fraîcheur d’un débutant. Cette fraîcheur, c’est la surprise qu’il nous fait, son audace. Naturellement, condition sine qua non, il faut oublier le cynisme enfantin de l’auteur pour accepter de le suivre dans cette étrange tapisserie, où des silences, des jaillissements, des mots lapidaires, des épures, des lacunes et des citations, des fragments de textes sont cousus sur une toile improbable et changeante. L’Etoile des amants est un petit livre léger, grave, inattendu, non convenu, sans mièvrerie, habillé d’intelligence, qui parle des étoiles, des oiseaux, de l’air et des mots. Et crypté de la première à la dernière page.

Djalal al-Din Rumi (1207-1273), le grand poète mystique de Konya, bat à l’orée du livre le tambour de l’amour et de la résurrection. Ce premier don d’un mort est là pour mettre le lecteur à l’unisson de la vieille chanson du monde et lui faire l’âme musicale. C’est ainsi que Sollers a imaginé son Etoile des amants (qui semble parfois traduit du chinois) comme un traité de sagesse à l’usage d’une jeune femme. Il veut lui faire entendre « la musique de la vie, dans sa gratuité heureuse ». Première leçon : résister en milieu hostile et connaître ses ennemis. Leur liste est longue et ce n’est pas le meilleur moment du livre, car il y a trop longtemps que Sollers est solidement installé dans un fauteuil d’ambiguïtés ; en décochant ses flèches, il lui arrive de se blesser lui-même, malgré sa cuirasse d’ironie. Leur dénominateur commun : ne pas croire au paradis.

En évoquant le paradis (deuxième leçon), Sollers est plus à son affaire. Le paradis, c’est le contraire de l’enfer, c’est-à-dire, disait sainte Thérèse d’Avila, « un endroit où l’on n’aime pas ». C’est aussi notre petite Terre ronde. Il suffit de la regarder avec les yeux ouverts, de l’accorder à sa conscience et de saisir chaque instant comme une étincelle d’éternité sur la courbe du temps. Le vieux sage recommande de lire la nature à livre ouvert, comme une page essentielle de notre ancien testament païen (Colette n’est pas si loin), sans oublier le message révolutionnaire du christianisme (il souhaite qu’il soit refondé chaque deux mille ans).

La leçon de Sollers à Maud (c’est le nom de la jeune femme) est faite avec des mots simples, une discrétion de langue, des énumérations où le verbe a disparu, comme s’il lui rédigeait des notes. Le professeur finit en donnant au paradis un visage. « Vaste mascaret mêlant l’eau salée et l’eau douce, lutte limoneuse presque rouge entre l’océan et le fleuve. Des joncs sur la berge. Personne. Le raisin derrière moi. Bleu silencieux. » Ce paysage est celui de la Gironde de ses débuts et ce n’est pas un hasard. L’Etoile des amants est aussi un texte autobiographique. Sollers par Sollers, sur le vif d’un éternel départ, quand il ne se croit pas obligé de paraître « un peu vulgaire, naïf, simple d’esprit ou, même, carrément débile mental » pour garder le lien avec ceux qu’il appelle ses « frères idiots ».

Daniel Rondeau, L’Express du 05/09/2002

VOIR AUSSI :

L’Etoile des amants (II)
L’Etoile des amants (III)
L’Etoile des amants (IV)
Une Saison dans l’île
L’Etoile des amants, La vérité en un sens est violette
L’Etoile des amants, Réfractaire


[1Le début de L’Etoile des amants, les trente premières pages reprennent in extenso une nouvelle de Sollers, Cavale, publiée un an avant, dans Le Monde du 01/09/2001. Procédé qui sera utilisé aussi par Sollers pour une Une Vie divine, dont le début sera préalablement publié dans l’Infini, sous le titre "Le Sujet"

[2Sollers aime célébrer les cinq sens, dont ici, l’odorat

[3réminiscence des acacias de sa maison d’enfance ? ces arbres sont évoqués à plusieurs plusieurs reprises dans les romans de Sollers ainsi dans
Portrait du Joueur :
« [...]Les courses de plaisir, avec Laure, autour des acacias, près des serres ... Cinq heures, déjà. Le vent et le soleil sont plus froids. La marée monte. »
Aussi dans Drame :
« je vois par la fenêtre les acacias de la place sous le soleil et le vent ; j’accepte de me contempler du dehors »

[4Correspond à la description de sa maison d’enfance, et celle d’aujourd’hui, reconstruite, à l’île de Ré

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