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Ma préférée

Watteau et les femmes

D 28 juin 2006     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Alors, un pas de plus. Et ouvrons le placard des femmes.
Je dirai tout de suite ma préférée, depuis toujours :
Femme demi-nue vue de face, assise sur une chaise longue,
tenant son pied gauche dans ses mains.
Voilà. Et s’il n’en
fallait qu’une, ce serait celle-là. Le fauteuil-canapé


Femme demi-nue vue de face, assise sur une chaise longue,
tenant son pied gauche dans ses mains

Sanguine et pierre noire sur papier blanc, 341x221
Londres, British Museum
ZOOM... : Cliquez l’image.

l’emporte comme une barque. Sanguine et pierre
noire sur papier blanc. Elle est au British Museum. Elle
y prend son pied indéfiniment. Elle est
formidablement à l’aise. Elle n’a rien à faire. Elle va se
promener toute la journée dans une nature de
convention travaillée, multiple, musicale, résumée par
les cordes de la guitare ou du luth, le souvenir perlé et
plumeux du clavecin. Le piano noir n’a pas encore
envahi les salles anonymes, tout est fait pour dix ou
vingt personnes qui se trient, se choisissent, se mêlent,
s’accordent, se dispersent, s’oublient. Il y a des clairières
pour tous, l’univers est fait d’îles, de nébuleuses
précises, de quarks de charme, de buissons perdus de
plaisir. La perspective n’est là que pour nous faire
sentir la magie du coin. C’est, pour une éternité
discrète et oblique, la récréation italienne. Il faut
s’habiller pour ça, être un pli dans des plis pour ça, tenir
sa note pour ça, en y rassemblant finement les bras, les
mains, les cous, les nez, les oreilles. Corbeilles, roses,
fontaines, guirlandes suggérées, voix. Les tissus sont du
mercure, on ne les retient pas, ils donnent la
température, modérée, mise en clavier, juste en train
de se déséquilibrer dans l’instantané. On a déjà joui,
bien sûr, on a connu la répétition qui n’ajoute rien,
l’amour est une fonction du futur antérieur
entièrement dédié au concert. C’est comme si on
savait déjà que la mémoire ne retient, effarée, pressée,
incrédule, que les moments suspendus, quand elle se
célèbre elle-même. C’était tel jour, à tel endroit, avec
celui-ci ou celle-là, il faisait beau, il fera toujours beau,
ou bien on est seul, moment de toilette, intervalle des
préparatifs, repos, retour en arrière, l’événement a eu
lieu, il allait avoir lieu, on était prêt pour lui, on
n’existe que dans son écho, presque rien, mais pollen
de tète. Le moment où une femme croit avoir trouvé
son partenaire sorti de la pesanteur est exactement du
même ordre que celui où le peintre agit. C’est rare.

Philippe Sollers
Watteau et les femmes
Flammarion, 1984, pp. 12-13



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