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De Mademoiselle Almansor à Madame Céline

par David Alliot

D 5 février 2018     A par Albert Gauvin - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook




Libération, 3/4 février 2018. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Brasillac, Céline, Rebatet et Maurras. Voilà les quatre noms qui font la Une de Libération du 3/4 février et justifient ce gros titre : « LA MODE COLLABO » Y-a-il une « mode collabo » ? Est-elle là où Libé le dit ? A lire le journal, on serait tenté de le croire. Les articles s’ensuivent : Faut-il rééditer les mots bruns ? Il y a les CONTRE et les POUR. « Il existe un voyeurisme autour du nazisme et de la collaboration » constate l’historien André Loez. « Réédition des auteurs antisémites Céline ou Rebatet, commémoration de Maurras... », poursuit le journal [1]. « L’historien André Loez estime que les œuvres d’extrême droite des années 40 bénéficient aujourd’hui d’une aura favorable. Ses auteurs ne sont pourtant pas des figures littéraires comme les autres, explique-t-il, et leur réédition doit être au minimum encadrée. » Appel à la vigilance donc. Évidemment, on retrouve le nom de Céline parmi les « figures littéraires » citées. Que l’oeuvre entière de Céline n’ait pas grand chose à voir avec Les décombres de Rebatet (dont la réédition a suscité peu d’émoi), que Maurras soit plus connu comme journaliste et homme politique d’extrême-droite que comme poète et écrivain, importe peu. Depuis la publication, il y a un an, de Céline, la race, le Juif [2] et surtout depuis la récente polémique autour de la publication un temps annoncée, puis dénoncée, et, enfin, reportée, des funestes pamphlets, les médias nous invitent à faire comme si Céline, ce nazi, ce collabo, n’avait écrit que Bagatelles pour un massacre et était mort à la littérature après la guerre [3]. Or Céline est mort en 1961 après avoir encore écrit quelques chefs-d’oeuvre comme les Entretiens avec le professeur Y ou Rigodon. Sa veuve, Lucette Destouches, est encore vivante. A 105 ans, elle vient de foutre le bordel en autorisant la publication « encadrée » des pamphlets, une publication qu’elle ne verra peut-être jamais.
Les lecteurs de Céline seront intéressés par le dernier livre que David Alliot, déjà auteur d’une dizaine d’essais sur l’écrivain dont, en 2017, Le Paris de Céline, vient cette fois de consacrer à Lucette Almanzor, Madame Céline. On doit à Grégoire Leménager, critique vigilant de L’OBS [4], la première interview de David Alliot à propos de ce livre.

Parution : 18 janvier 2018

« Tu es un petit ange de génie et de fidélité. » Ainsi Céline parlait-il de sa femme, Lucette Almanzor, connue sous le nom de Madame Céline.
De leur rencontre en 1936 dans un studio de danse jusqu’à la mort de l’auteur de Voyage au bout de la nuit en 1961, la danseuse et l’écrivain ne se sont jamais quittés. Toute en grâce et en légèreté, elle a vingt ans de moins que lui. Célèbre, il l’aide pour sa carrière. Elle est dépensière, il est radin, elle est charmante, il est bourru, elle est élégante, il est mal habillé. En 1943, ils se marient, pour le meilleur parfois, comme pour le pire souvent. L’Occupation à Montmartre, la fuite à Sigmaringen, l’exil au Danemark, elle a tout supporté par amour et fidélité. Quand le couple rentre en France après six années d’exil, avec le chat Bébert, il s’installe dans un pavillon à Meudon où il ouvre un cabinet médical, tandis qu’elle donne des cours de danse.
Grâce à des archives inédites et des témoignages surprenants, David Alliot, spécialiste de Céline, perce le mystère de cette étrange alchimie qui unit ce couple pas tout à fait comme les autres. Gardienne de sa mémoire, elle veillera à la postérité de l’oeuvre de son mari.
Jusqu’à son dernier souffle, Madame Céline recevra chez elle le tout Paris des lettres, admiratif et nostalgique, qui l’écoute raconter ses incroyables souvenirs. Pour la première fois, l’extraordinaire destinée de cette femme aussi discrète que mystérieuse nous est dévoilée.

Tallandier, 432 p., 20,90 euros.

TABLE
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1
La danseuse et l’écrivain

Il y a deux façons de faire naître Lucette Almansor [5]. La pre­mière, classique, est de commencer par la date de naissance, le 20 juillet 1912, dans un appartement de la rue Monge, en plein cœur du Ve arrondissement de la capitale. Nous y reviendrons. La seconde, plus hétérodoxe, est de la faire naître un soir de cette année 1936, lorsqu’elle croise un écrivain célèbre, qui va bouleverser son existence et la faire entrer de plain-pied dans la littérature.
La rencontre entre la jeune danseuse et Louis-Ferdinand Céline a probablement eu lieu à la fin du printemps ou au début de l’été 1936. Céline sortait de la rédaction de Mort à crédit, son deuxième roman, et la publication qui avait suivi avait été pour le moins mouvementée. Pour se détendre, l’écri­vain se rendait régulièrement dans un studio de danse voir les danseuses s’entraîner. Situé dans le quartier de Pigalle, celui de Blanche d’Alessandri comptait quelques visiteurs prestigieux qui avaient le privilège de pouvoir assister aux cours, tout en restant discrets, histoire de ne pas déconcentrer les élèves.

*

La présence de Céline dans un studio de danse ne doit rien au hasard. Depuis toujours, l’écrivain est attiré par les danseuses, aussi bien par leur physique parfait et leurs fines jambes que par la discipline, qui exige rigueur, travail et créativité. Déjà en 1916, lors de son séjour à Londres, Céline s’enivrait des danseuses de Soho, comme il l’écrira plus tard dans Voyage au bout de la nuit  : « Des milliers de muscles agités et pré­cis. » Pour Céline, le corps ne peut mentir : « Je n’ai jamais eu d’enthousiasme que pour la beauté des formes, la fluidité, la jeunesse, la grâce... Je donnerais tout Baudelaire pour une nageuse olympique [6]... » Elizabeth Craig, sa muse, son premier grand amour, la dédicataire de Voyage au bout de la nuit, en plus d’être rousse et d’avoir des « grâces infinies », correspon­dait parfaitement à ces critères [7]. Mais sentant qu’avec l’âge, son physique pâtirait inévitablement, elle avait préféré quitter la France et son célèbre amant que de subir une douloureuse déchéance, synonyme de rupture. Depuis, c’est avec son ami le peintre montmartrois Eugène Paul dit « Gen Paul », toujours en quête de modèles pour ses peintures, que Céline fréquentait les studios de danse, comme l’a raconté l’artiste dans son style très personnel : « On fréquentait de la ballerine... Quoi ? On avait le sens de l’esthétique. Autant fréquenter des ballerines que des bonniches, quand même, c’est tout de même mieux. Ben moi, je les prenais comme modèles, puis lui, ben, il les massait, lui. Il avait assez le sens du beau. C’était des filles qui étaient placées, qui avaient des petites tronches mais qui étaient quand même mordues pour la danse [8]. » Lucette elle-même confirmera l’attrait de Céline pour les danseuses et leur plastique irréprochable : « On s’installait à la terrasse des cafés. Là, quand une femme passait, il lui donnait des points. Il regardait ses défauts, la notait de 0 à 10. Les danseuses allaient jusqu’à neuf. Les autres, pas plus de quatre [9]. » Dans tous les livres de Céline, on trouve une référence à la danse. Même Bagatelles pour un massacre — qui s’ouvre sur un ballet — n’y échappe pas. Pendant sa fuite en Allemagne et son exil danois, au plus profond désespoir, Céline n’oubliera pas la danse et les danseuses, et écrira à leur sujet des pages merveilleuses dans Féerie pour une autre fois :
« ... les danseuses, les vraies, les nées, elles sont faites d’ondes pour ainsi dire !... pas que des chairs, roseurs, pirouettes !... leurs bras, leurs doigts... vous comprenez !... C’est utile dans les heures atroces... hors des mots alors ! plus de mots ! les mains seulement ! les doigts... un geste, une grâce... c’est tout La fleur de l’être... Vous battez du cœur, vous revivez !... » Et que dire de sa volumineuse correspondance, où la danse est omniprésente : « Des cuisses, encore des cuisses. C’est mon seul plaisir. L’Humanité ne sera sauvée que par l’amour des cuisses. Tout le reste n’est que haine et ennui [10] » ? Tout est dit.

*

Cet étrange visiteur ne passe pas inaperçu dans le studio, comme le raconte Serge Perrault, un ami de Lucette, lui aussi élève de Blanche d’Alessandri : « Depuis un moment, il est arrivé pour assister au cours. Il le suit avec beaucoup d’atten­tion et par des petits mouvements de tête, très respectueuse­ ment, acquiesce sans les commenter, aux remarques de madame le professeur. Je ne sais pas encore qu’il est là pour voir Lucette au travail. Lucette Almanzor ! Je la connais un peu depuis que je fréquente le cours. C’est une belle et authentique danseuse : souple, expressive, musicale. La grâce quoi ! Dans les cours : espèce assez rare. Moi qui ai du mal à tenir la distance, je suis plein d’admiration pour sa formidable résistance. Une autre résistance me paraît tout aussi remarquable, c’est celle de ce Monsieur compatissant qui assiste, depuis plus de deux heures, avec une inlassable attention, à nos souffrances : des exercices exténuants, cent fois recommencés, sans cesse corrigés, et sans aucune aménité par l’impitoyable Blanche d’Alessandri-Valdine [...]. Aux vestiaires, je veux savoir qui est cet homme. Je n’ai jamais ressenti si fortement une présence, vu un visage, un regard qui expriment intensément l’intelligence [11]. »
Si Serge Perrault avait remarqué la présence de Céline dans le studio de danse, la jeune Lucette n’était pas insensible non plus à cet étrange visiteur : « Je le regardais comme un être extraordinaire que l’on voit, qui ne parle pas, mais qui est là. il était triste et absent. Tristement absent. On avait évidemment envie de savoir ce qu’il voulait, il avait l’air si malheureux. Je crois aussi qu’il était très fatigué. Il venait de faire Mort à cré­dit. Il avait l’air désabusé. Il ne cherchait même pas beaucoup le contact [12]. » Dans un autre témoignage, elle raconte l’arrivée de Céline au studio de Blanche d’Alessandri : « Dans un coin du studio, il s’asseyait, se faisait immobile. Il avait de l’admi­ration pour le travail. Avant de me rencontrer, la danse pour Louis, c’était les danseuses de revue, de cabaret, la Goulue. Il était comme son père avec les écuyères. Pour eux, c’était un simple divertissement et les danseuses, un amusement. Mais le travail, il le respectait. Je lui ai fait comprendre celui de la danse classique [13]. » La relation entre les amants va démarrer en douceur. Mais pour Lucette, c’est sa situation financière qui est délicate en cette année 1936. Après sa démission de l’Opéra-Comique et depuis son retour de sa tournée à l’étran­ger, il lui faut retrouver une situation : « Je n’avais pas assez d’argent pour payer régulièrement mes leçons, alors Louis, dis­crètement, déposait un billet pour moi en s’en allant. Pour les jouer, ma mère me volait les premiers cachets que je touchais. De la même façon par la suite quand j’ai commencé à voir Louis, elle me dérobait l’argent qu’il me donnait pour aller le rejoindre chez lui, rue Lepic, en taxi [14]. » Finalement, c’est l’écrivain qui fait le premier pas : « il m’a un peu parlé, il m’a invitée. Moi, j’étais très timide. J’ai dit non, je voulais pas. Et finalement, un jour, je suis sortie avec lui. On est rentré comme cela l’un dans l’autre sans s’en rendre compte. C’était comme naturel [15]. » Rapidement, les rencontres s’enchaînent : « il me donnait rendez-vous au Luxembourg, il ne parlait pas, il cherchait ma force [16]. » Mais côtoyer Céline au quotidien n’est pas toujours chose facile. La jeune danseuse doit s’adapter au rythme un peu particulier de son nouveau compagnon qui ne passe pas (déjà) pour être d’une grande sociabilité avec ses contemporains : « On s’asseyait à une table pour déjeuner. Là, il commandait deux biftecks, dévorait le sien en cinq minutes et me disait : "On y va." Je n’avais pas touché à mon plat. De la même façon, quand nous allions au cinéma, il regardait les premières images du film et il m’entraînait dehors. Les livres, il les ouvrait au hasard, la première page, puis une au milieu, deux, trois vers la fin. Il parcourait quelques lignes à voix haute puis refermait l’ouvrage en me disant : "Tu as compris." C’était L’Homme pressé de Paul Morand [17] » Il en est de même pour les habitudes alimentaires pour le moins originales de Céline, à base de petits pois, de beurre, de jambon, de croissants et de gâteaux : « C’était curieux pour un médecin, il faisait exacte­ment le contraire de ce qu’il fallait faire [18]. »

*

Cette rencontre entre la danseuse et l’écrivain marque une étape importante entre leurs vies respectives, malgré un âge, des origines et des caractères pour le moins dissemblables. Lucette, plutôt joviale et enjouée : « Ma naïveté le faisait rire. C’est pour cela qu’il était heureux avec moi [19] », va désormais partager sa vie avec un homme qui ne regarde pas le genre humain de la même façon : « C’était un être désespéré, d’un pessimisme total, mais qui en même temps nous donnait une force incroyable.
n y avait une intensité dans la tristesse que tout le monde fuyait. Je suis restée car je n’étais pas vraiment dans le monde, j’avais tout donné à la danse [20] » De son côté, avec sa nouvelle conquête, Céline va progressivement « rentrer dans le rang » et s’assagir. Finies désormais les filles faciles, les histoires de pas­sage, les aventures d’un soir, sans lendemain. Enfin presque : « Un jour, rue Lepic, alors que je rentrais de tournée à l’im­proviste, j’ai trouvé une fille installée dans l’appartement. J’ai refermé la porte et je suis repartie immédiatement ; je n’avais pas atteint le rez-de-chaussée que des valises dégringolaient dans l’escalier suivies de la jeune fille en question [21] » Avec Lucette, l’écrivain va se stabiliser, et l’avenir de sa compagne sera désormais un sujet de préoccupation constant. Il en sera de même pour Lucette, qui sera d’une exemplarité sans faille vis-à-vis de Céline, aussi bien dans les bons jours que dans les pires abysses, et sera, jusqu’au bout, fidèle à sa mémoire. La solidité de ce couple reste, par bien des aspects, un grand mystère. Parmi les points communs que l’on peut trouver entre les deux amants, un certain anticonformisme, un attrait pour leurs arts respectifs, et leur goût partagé pour la danse : « C’est ce contraste et ce mélange de tristesse et de candeur qui lui ont plu. Je n’ai jamais pesé sur lui, c’était ma force sans le savoir, car il ne voulait pas qu’on l’enchaîne, qu’on l’empêche de s’évader [22] » La rencontre entre Lucette et Céline débouche sur une relation solide : « Entre nous il y a eu une attraction physique très forte, après nous sommes devenus complices. J’ai attendu un mois avant de coucher avec lui [23]. » Pour sceller cette rencontre, Lucette a même le droit à son exemplaire de Voyage au bout de la nuit, dédicacé : « À Lucette Almanzor, si secrète encore au seuil de la vie [24]. » Espérons que Lucette a bien profité de cet exemplaire, ce sera le seul...

Madame Céline, p. 17-22.

*


Louis-Ferdinand Céline, chez lui, après-guerre, à Meudon.
(c) Bernard Lipintzki/Roger-Viollet. Zoom : cliquez l’image.

Entretien avec David Alliot

Par Grégoire Leménager

A 105 ans, Lucette Destouches a autorisé la réédition de "Bagatelles pour un massacre". David Alliot lui consacre une biographie qui contient des révélations.

A la mort de l’écrivain, en 1961, elle avait fait graver un trois-mâts sur sa tombe, suivi de deux inscriptions : « Louis-Ferdinand Céline/Docteur L.F. Destouches/ 1864-1961 », puis : « Lucette Destouches/née Almansor/1912-19… » Elle ne pensait pas lui survivre beaucoup plus de six mois.
Cinquante-sept ans plus tard, Lucette Destouches est toujours là, dans la maison de Meudon où elle a reçu Arletty et Marcel Aymé, organisé des soirées mythiques, donné des cours de danse à Judith Magre, vécu entourée de chiens, de chats et de perroquets, tout en orchestrant la résurrection de l’œuvre de Céline avec la complicité de son avocat François Gibault.

Tout récemment, elle a même déclenché un séisme en autorisant Gallimard à rééditer les pamphlets antisémites de son mari. Pris dans un tir de feux croisés, le projet a été abandonné. Mais en attendant qu’il revienne sur la table, voilà que David Alliot, déjà auteur en 2011 d’un étonnant « D’un Céline l’autre », consacre une biographie à « Lucette ». Qui est-elle vraiment, cette danseuse restée si longtemps fidèle à son étrange grand homme ? Explications.

"Elle a eu l’hygiène de vie d’une danseuse"

L’OBS. Comment Lucette Destouches a-t-elle rencontré Céline ?

David Alliot. Céline a toujours été attiré par les danseuses, c’était sa grande marotte. Donc il fréquentait les studios pour voir les filles en plein effort. C’est là qu’il a été attiré par Lucette, en 1936. Pour tous deux c’est une période de transition : Céline a perdu Elizabeth Craig (voir ci-dessous), « Mort à crédit » est éreinté par la critique ; Lucette revient des Etats-Unis, elle n’a plus de contrats.
Jusque-là, Céline multipliait les conquêtes, mais avec Lucette, c’est fini. Il se range des voitures. Ce qui prouve qu’il y avait de sa part un attachement très fort. Peut-être aimait-il son côté femme-enfant. Il y avait entre eux une grande différence d’âge : dix-huit ans, à une époque où c’était sans doute moins évident qu’aujourd’hui. De son côté, elle a certainement été impressionnée. Toutes les femmes de Céline parlent de son charme extraordinaire : avec ses yeux bleus-gris et ses manières aristocratiques, malgré son côté un peu fou, il était manifestement irrésistible.


Lucette Destouches admirant un portrait de feu son mari, en 1969.
(c) Keystone-France/Gamma-Rapho. Zoom : cliquez l’image.

Surtout dans la première partie de sa vie où il avait beaucoup plus l’allure d’un dandy que d’un clochard…

Oui, mais même à Sigmaringen, il restait séduisant. Maud de Belleroche, qui l’a connu là-bas, m’avait dit : « S’il avait été plus propre, je me serais laissé tenter. Mais il faut dire que c’était l’été, il faisait chaud et on transpirait beaucoup. Céline avec ses vêtements sales et la transpiration en plus, c’était pas possible... » Mais Lucette aussi devait avoir quelque chose, et d’assez mystérieux, pour Céline. Elle le dit : « Ce sont mes silences qui l’intéressaient. » Sans doute avait-il besoin de quelqu’un de posé, de plus calme, à côté de lui.

Et il ne lui demandait jamais son avis ni sur ce qu’il écrivait, ni sur ses positions politiques ?

Non, pas du tout. La seule chose qu’il faisait, c’est qu’à la fin, à Meudon, il lui lisait son manuscrit, pour confronter ses souvenirs aux siens, avoir une précision sur une date… Mais Céline n’était pas du genre à se laisser dicter quoi que ce soit.

Comment expliquez-vous la si longue fidélité de Lucette à Céline ? Il lui en a pourtant fait voir de toutes les couleurs et l’a même entraînée dans une sorte d’enfer ?

Oui. Après-guerre, elle s’est retrouvée au Danemark, seule dans un pays qu’elle ne connaissait pas, avec son mari en taule. D’autres seraient parties. Elle aurait très bien pu rentrer en France dès 1946 et lui dire « Démerde-toi mon con ». Il n’y avait pas de poursuites contre elle.
Leur couple était celui de deux artistes, anticonformistes par beaucoup d’aspects, mais aussi complémentaires : Céline était éruptif, elle était calme ; il était radin, elle était dépensière ; il n’était pas très bavard, elle était toujours à jacqueter. Je pense qu’elle a rencontré quelqu’un d’exceptionnel, malgré tous ses défauts, et qu’elle a voulu être fidèle à sa mémoire. C’était comme une sorte de mission.
_Quant à sa santé, qui lui vaut d’être encore là à 105 ans, je pense qu’elle la doit à la danse. Elle a eu l’hygiène de vie d’une danseuse.

"Il faut se méfier de toutes les mythologies céliniennes"

Il a aussi été très dur avec elle, notamment quand il lui écrit, au Danemark, pour lui reprocher d’être trop dépensière, d’être « aussi veule aussi romanichelle envers et contre tout »…

Oui, c’est l’autre Céline. Vous avez lu « Mort à crédit » ? Il a été élevé comme ça : « Il ne faut pas dépenser, il faut faire attention Ferdinand… » Il ne faut jamais l’oublier, Céline est un fils de commerçant qui a réussi. Cela explique la radinerie ambiante à Meudon…
Là, il est au Danemark, à l’hôpital de la prison, et son amie Karen Marie Jensen, qui aurait peut-être voulu avoir Céline pour elle toute seule, lui raconte que Lucette fait des dépenses inconsidérées. Or la vie au Danemark est très chère, ils doivent changer leurs pièces d’or clandestinement à un taux défavorable… Donc il explose dans certaines lettres. Mais ça disparaît des suivantes, ils ont dû s’expliquer dans l’intervalle.

Il y a d’ailleurs peut-être une part de vérité, si j’en juge d’après ce qu’on m’a raconté sur les dépenses de Lucette à Meudon. L’argent lui filait entre les doigts, ce n’est pas vraiment une femme d’économie. Peut-être qu’après toutes les privations qu’elle avait vécues avec Céline, il lui a fallu compenser…

Vous reproduisez à la fin du livre d’autres lettres, inédites, où Lucette écrit à son père pendant la période danoise. Que nous apprennent-elles ?

Il faut se remettre dans le contexte. Lucette n’a pas de raisons de mentir à ses parents quand elle leur décrit sa vie quotidienne. Ca aide à rétablir la vérité parce que Céline, lui, lorsqu’il écrit à ses amis français, fait tout pour faire pleurer dans les chaumières : ah, pauvres de nous, malheureux, on n’a pas d’eau, les Danois sont méchants, etc. C’est « les Hauts de Hurlevent », c’est du Hector Malot, du Dickens. Prenez les pages les plus misérabilistes de la littérature mondiale, situez-les au Danemark, et vous avez les lettres de Céline !
En réalité, ils étaient dans une station balnéaire, dans un pavillon avec l’eau courante et l’électricité. Moi mes grands-parents, après-guerre, n’avaient ni l’un ni l’autre… Donc la légende de Céline allant chercher son eau avec une brouette, il faut s’en méfier, comme de toutes les mythologies céliniennes. C’est exactement comme lorsque, à Meudon, ses amis se cotiseront pour lui faire livrer du charbon… alors que sa cave en est pleine jusqu’à la gueule.

En suivant la vie de Lucette, vous montrez au passage un Céline très égocentré : c’est un tyran domestique ingrat qui instrumentalise ses amis en permanence.

Oui, par ricochet, dans la mesure où je m’intéresse à Lucette intime, Céline intime apparaît aussi. Et ce n’est pas le meilleur Céline… Ca n’a pas dû s’arranger en vieillissant. Sa femme n’a pas dû se marrer très souvent. A Meudon, ils s’engueulaient beaucoup, leurs voisins l’ont dit.

"L’impuissance de Céline est la grande découverte du livre"

Ce que vous révélez surtout, sur leur intimité, c’est l’impuissance sexuelle de Céline, qui est selon vous attestée dès 1940.

Oui. L’impuissance de Céline est la grande découverte du livre. Il en parle dans une lettre à sa première femme, Edith, une belle lettre d’ailleurs. Il lui avoue que « le coup de 39 [lui] a noué l’aiguillette, cloué dans la frigidité, absolue ». Il n’explique pas pourquoi. Est-ce lié à sa blessure de 14 ? L’effet d’un traumatisme ? Possible. En 1940, ils ont subi l’exode dans des conditions éprouvantes. En tout cas, pauvre Lucette : elle n’avait pas l’air très portée là-dessus, mais bon, elle l’a rencontré en 1936, et en 1940 c’est fini. Elle a 28 ans. Je pense que cette lettre va beaucoup amuser les céliniens. D’autant que jusque-là, Céline avait été un amant assez remarquable, d’après certains témoignages.
Lucette a en tout cas confirmé cet aveu en 1979, de manière assez détaillée, dans des confidences que vous reproduisez ici pour la première fois…
Oui, elle dit que l’activité sexuelle était devenue chez Céline un sujet de douleur et provoquait de violents maux de têtes. Cela peut expliquer pourquoi, dans d’autres lettres, il se disait plus voyeur qu’acteur.

Et la question de l’impuissance sexuelle apparaît-elle dans son œuvre, même sous forme d’insulte ou sur un ton comique ?

Je n’en ai pas souvenir. C’est pourquoi j’ai été si surpris quand j’ai trouvé cette lettre. Mais désormais, j’imagine qu’on va pouvoir relire l’œuvre autrement…

D’autant que cela intervient dans un moment-charnière : le moment des pamphlets, de l’Occupation…

Oui, je laisse ça aux psychanalystes, mais on peut aussi faire le parallèle avec sa tenue, qui se dégrade à cette période. Comme s’il n’éprouvait plus ni le besoin ni l’envie de séduire. Chronologiquement, ça colle.

"A Meudon, il y a des photos de Céline partout"

Vous-même avez rencontré Lucette Destouches, à Meudon. Combien de fois ?

Quatre, en 2011 et 2012. Elle n’avait donc alors que 99 et 100 ans… mais elle était très en forme. D’ailleurs, elle l’est toujours d’après mes informations. Son corps est fatigué, mais sa tête va toujours bien. C’était émouvant de la voir dans la maison de Céline : il y a des photos de lui partout, un petit buste, le perroquet qui braille… Elle parle de « Louis » comme s’il allait descendre l’escalier, et de Sigmaringen comme si ça s’était passé le week-end dernier. Même chose pour Baden-Baden, le Danemark ou l’arrivée à Meudon. Je lui ai même tendu un petit piège en lui disant qu’elle avait rencontré telle personne à Sigmaringen. Elle m’a repris en me précisant que c’était à Baden-Baden. Donc ça carburait encore très bien là-haut.

Vous citez très peu ces conversations-là dans le livre…

Quand on vient à Meudon, on a deux consignes : on n’enregistre pas et on ne photographie pas. Même si « on » m’a fait comprendre que je pouvais noter tout ce que je voulais en rentrant chez moi. Ce « on » est un avocat qui vit dans le 7e arrondissement de Paris. C’est Maître Gibault. Il m’a fallu le tanner pendant vingt ans pour qu’il m’ouvre la porte de Meudon.

Lui y va toujours beaucoup ?

Oui, entre une et deux fois par semaine. Et comme il y a trois personnes là-bas, il se tient au courant de tout ce qui se passe. Mais il y a beaucoup moins de passage qu’autrefois. Les soirées de Meudon, c’est fini. J’ai assisté à une d’elles, je peux vous dire que la parole y était très libre. Il y avait Marc-Edouard Nabe, la fois où j’y suis allé, qui venait de sortir son roman sur l’affaire DSK : « l’Enculé ». La conversation partait dans tous les sens, Lucette adorait ça. Il faut se mettre à sa place, elle passait alors tout son temps enfermée à Meudon… Nabe n’était pas le dernier pour faire le show, et Gibault racontait les histoires du palais de justice. Ce soir-là, quand nous sommes partis, c’est nous qui étions fatigués : elle voulait qu’on reste encore ! On sent que ça a été son grand plaisir, recevoir, bavarder...

"Lucette rêvait d’Eastwood pour jouer Bardamu"

Le livre raconte aussi sa vie depuis la mort de Céline en 1961. Cette mort l’a libérée : elle a passé son permis de conduire, voyagé avec Gibault, fréquenté les cinémas et les théâtres…

Oui, la mort de Céline lui a permis un changement de vie radical. Rien que le fait de passer son permis de conduire – à 52 ans ! – et d’avoir une voiture, quand on sait ce que Céline a écrit sur les voitures… Ou d’acheter une télévision : une télévision à Meudon ! Déjà qu’un poste de radio, c’était très limite pour Céline. Il n’aurait jamais accepté ces dépenses futiles, comme il disait.

La liste de ceux qui l’ont approchée est interminable, mais elle va tout de même de Marcel Aymé et Arletty à Carla Bruni en passant par Michel Audiard, Hugues Aufray, Bernard-Henri Lévy…

Oui. Il y a Aznavour aussi ! Un grand admirateur de Céline. Je ne sais pas si Lucette et lui ont chanté, mais c’est assez amusant de les imaginer pousser la chansonnette tous les deux. C’est à la fois la veuve d’un grand écrivain, édité chez Gallimard, un personnage de roman, puisqu’elle apparaît dans les derniers livres de Céline, et la gardienne du temple, puisqu’elle vit à Meudon. Elle était connue dans tout Paris. Et elle aimait voir du monde… François Gibault m’a toujours dit : « Vous n’avez pas idée du nombre de demandes que je reçois chaque jour. » Mais j’aurais pu faire quatre chapitres rien que sur les gens qui l’ont rencontrée.

Et qu’ont pu se dire Johnny Hallyday et Lucette Destouches ?

Pas grand-chose. C’est Nabe qui raconte ça dans « Lucette ». Jean-François Stévenin voulait lui présenter Johnny. Elle a assisté à un concert depuis les coulisses, qu’elle semble avoir trouvé formidable. Puis Johnny est venu lui dire qu’il était très fier de saluer la femme de Céline. Mais c’est à peu près tout. Il a aussi été question de lui, au milieu d’innombrables projets d’adaptation au cinéma… mais Lucette rêvait surtout de Clint Eastwood. Ah, ça aurait eu de l’allure : Eastwood en Bardamu, dirigé par Sergio Leone – encore un qui a voulu adapter « Voyage » – avec musique d’Ennio Morricone et dialogues d’Audiard…

Céline a-t-il vraiment débuté comme ça ?

Cette adaptation ne s’est pas faite, pas plus que les autres, mais pour le reste, elle a tout de même accompli un travail colossal, avec Dominique de Roux puis François Gibault, pour la résurrection de l’œuvre.
Des veuves abusives qui se vengent ou ne pensent qu’à l’argent, on en connaît un paquet. Ici, il s’agit d’un héritage franchement encombrant. Enfin, il n’y a que des dettes et l’œuvre à peine rééditée d’un écrivain maudit que tout le monde méprise : la guerre est encore très proche. Or elle l’assume. Elle aurait pu le refuser, garder la maison et y donner ses cours de danse, mais non, elle décide de se battre… Une œuvre qui meurt avec son auteur, c’est ce qui peut arriver de pire à un écrivain. Là, on peut dire que Lucette a réussi : plus d’un demi-siècle après la mort de Céline, la France s’étripe encore sur ses pamphlets !

"Serge Klarsfeld s’est trompé de combat"

A propos des pamphlets, comment expliquez-vous sa récente volonté de les publier après s’y être opposée, comme Céline lui-même, tout au long de sa vie ? Il est question à la fin de votre livre de ses problèmes d’argent…

Céline, ça se vend bien, mais Meudon est une PME : trois personnes y travaillent pour Lucette, il faut les payer. Cela dit, je ne pense pas que la question de l’argent soit primordiale. A 105 ans, elle ne va pas aller cramer son à-valoir à Monaco. Mon opinion, c’est qu’elle a été fidèle à son mari jusqu’au bout, tout en disant : « Après moi vous ferez ce que vous voudrez avec ces pamphlets. »
Puis à l’extrême fin de sa vie, elle a voulu organiser leur publication pour qu’on ne fasse pas n’importe quoi, et signer le contrat pour que ce soit placé dans des mains de confiance : Antoine Gallimard, avec François Gibault qui surveille et Pierre Assouline qui fait la préface. Elle a fait son dernier acte d’ayant-droit, en sachant qu’elle n’en verra peut-être pas le résultat.

Elle dit que Céline était devenu fou, qu’il n’était plus lui-même en écrivant ces pamphlets… Exprime-t-elle de son côté des opinions politiques ?

Sujet hautement sensible. Même à Meudon, ça fait partie des sujets tabous. Ce qu’on sait, c’est qu’elle n’est jamais allée voter. Je pense qu’elle penche vers la droite, mais sans doute pas vers les extrêmes. D’ailleurs elle s’est démarquée plusieurs fois de Jean-Marie Le Pen, quand celui-ci voulait « récupérer » Céline. Mais elle n’a jamais refusé quelqu’un à cause de ses opinions politiques. Hugues Aufray par exemple ne m’a pas l’air d’être spécialement de droite.

Fallait-il selon vous que Gallimard réédite les pamphlets ?

Un volume d’origine en bon état peut coûter une centaine d’euros. Et avec la polémique, les prix n’ont pas dû baisser… Sinon on trouve des éditions pirates, vendues sous le manteau pour 20 euros dans des librairies d’extrême-droite. Mais ça suppose d’aller dans des endroits un peu spéciaux. On peut aussi trouver les pamphlets sur internet en PDF… mais sans aucune garantie du contenu. N’importe qui peut avoir rajouté des paragraphes antisémites, ça passe comme une lettre à la poste. Donc je trouvais plutôt une bonne idée que Gallimard, maison respectable, fasse une édition critique, surtout en partant de l’édition québécoise qui est très bonne. Elle a été faite par Régis Tettamanzi, le célinien qui connaît le mieux les pamphlets. Sa thèse portait dessus. Il avait dans son jury Henri Godard, Pascal Ory… et Serge Klarsfeld qui avait alors salué son travail.

Il y a eu beaucoup d’hypocrisie dans toute cette affaire. D’ailleurs l’édition québécoise est sortie en 2012. Où étaient alors les universitaires pour la critiquer ? Voilà qu’en 2018, ils la trouvent insuffisante. Pourquoi Pierre-André Taguieff n’a-t-il pas hurlé dès 2012 ? A mon avis, ce qui le dérangeait le plus, c’est que Gallimard le fasse sans lui. Il déteste Céline, et on n’allait pas confier les pamphlets au meilleur ennemi de Céline. Il a donc monté un comité de bric et de broc, où l’on trouve par exemple un historien de la musique basé à Evry. Taguieff n’est pas contre une édition critique : il est pour une édition critique faite par Taguieff. Le jour où elle sera faite, elle aura sûrement toutes les qualités.
Klarsfeld, lui, a a gagné une bataille en militant pour une interdiction. Mais il s’est trompé de combat. Sur le long terme, c’est un échec complet. L’aura de ces pamphlets a été multipliée par quarante. Et allez donc sur internet lire les commentaires ! « Le Crif dirige la France… On nous interdit… On ne veut pas… » Je vous laisse deviner ce que peut charrier ce « on ».
Franchement, je trouve dommage qu’un pays comme la France ne puisse pas regarder ses années sombres en face. Pour ressortir la grandeur de Napoléon et de Versailles, il y a du monde, mais dès qu’on aborde des choses moins glorieuses comme la colonisation, la traite négrière, la guerre d’Algérie, l’Occupation, c’est autre chose. C’est tout de même hallucinant ce qu’on a entendu... En gros, les pamphlets peuvent être lus par les gens qui savent, les universitaires par exemple, mais surtout pas par le peuple, ou alors il va devenir antisémite. Il y a vraiment cette antienne qui traîne partout : lire un livre vous contamine. Lire une bio de Pétain vous rend pétainiste. Une bio d’Aragon, et vous devenez stalinien.
Je pousse un peu, mais c’est le discours : entre gens de bonne compagnie, on peut lire ces pamphlets et en discuter ; en revanche, le reste de la population, qui connaît l’existence de ces pamphlets mais n’a pas assez envie de les lire pour se les procurer parce que c’est cher et compliqué, est obligé d’écouter la parole venue d’en-haut.

L’idée de Gallimard n’était pas non plus de les sortir en Folio, mais de publier une édition scientifique avec un prix relativement dissuasif.

C’est vrai, mais au moins elle aurait été en librairie. Le lecteur qui veut se faire son opinion aurait pu la lire. Et qu’il trouve ça bien ou pas, je ne crois pas que ça l’aurait converti à l’antisémitisme. Là-dessus, j’ai toujours parié sur l’intelligence des gens.

Propos recueillis par Grégoire Leménager.

Lucette Destouches, bio express

Née à Paris le 20 juillet 1912, danseuse, Lucie Almansor a épousé Louis Destouches, alias Louis-Ferdinand Céline en 1943. Depuis sa mort en 1961, elle vit dans leur maison de Meudon.

Elizabeth Craig, l’autre grand amour de Céline


Céline et Elizabeth Craig dans les Alpes, 1931.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Ce ne sont pas les femmes qui manquent, dans la vie de Céline. A commencer par sa première épouse, Edith Follet, dont il a eu une fille unique, Colette. Mais son grand amour, c’est Elizabeth Craig, cette mystérieuse danseuse californienne à laquelle il a dédié « Voyage au bout de la nuit » en 1932, puis qui s’évapora aux Etats-Unis dès 1933. On devait à Jean Monnier, qui l’avait retrouvée peu avant sa mort en 1989, d’intéressants entretiens avec ce témoin capital. Il récidive en publiant « Elizabeth Craig, une vie célinienne » (Robert Laffont, 262 p., 19 euros à paraître le 15 février).
Curieux livre, où la muse du «  Voyage » raconte elle-même sa vie. Celle d’une Américaine bien née qui, après avoir été initiée très tôt au libertinage par un prof de danse russe, participe à des orgies hollywoodiennes avec Cecil DeMille, fait du music-hall à New York, côtoie Hemingway à Paris et, fin 1926, rencontre à Genève un médecin employé par la SDN. C’est Louis Destouches, « un amant délicat, mais qui n’avait pas un très grand appétit sexuel » et préférait, clairement, la regarder dans les bras d’autres hommes et femmes.
Quelle est la part de fiction dans cette foule de confidences détaillées ? L’Américain qu’Elizabeth Craig a fini par épouser était-il vraiment proche de la mafia, comme l’avait insinué Céline dans une lettre furieuse ? Une chose est sûre : le livre de Monnier se lit comme un roman imbibé de l’érotisme célinien. — G.L.

Paru dans "L’OBS" du 1er février 2018.

*

1. Entretien d’Elizabeth Craig avec Jean Monnier et Valérie Victoire diffusé dans l’émission de Poivre d’Arvor "Ex Libris" en 1988.

2. Frédéric Vitoux évoque la parution du livre de Jean Monnier "Elizabeth CRAIG raconte Céline" paru en 1988 aux éditions de la BLFC.

Extrait de l’émission "Lettres ouvertes" diffusée sur France Culture le 14 décembre 1988.

LIRE AUSSI : Jacques Henric, Toutes ses femmes.
« Chevaleresque, Céline ? Pour ainsi dire... L’écrivain s’attache sincèrement à chacune de ses conquêtes. Mieux : les femmes lui permettent de transfigurer son écriture, jusque dans les fameux pamphlets. »

*

Coupures de presse

Danser sur un volcan


Céline, Lucette et Bébert, Copenhague, 1947.
Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

La scène se passe en 1936 dans un studio de danse de Pigalle, dont Louis Ferdinand Destouches, alias Céline, est un habitué. Entre un échappé et un entrechat, il reluque, jauge, juge. « Je n’ai jamais eu d’enthousiasme que pour la beauté des formes, la fluidité, la jeunesse, la grâce... », confiait-il volontiers.Son œil d’esthète est attiré par l’une des élèves du cours : Lucene Almanzor. Elle a 24 ans.Il en a 42. C’est le début de l’idylle.Jusqu’au décès de l’auteur, en 1961, ces deux-là ne se quitteront plus. Vingt-cinq ans de galères et d’épreuves : la guerre, la débâcle, Montmartre sous l’Occupation, la fuite à Sigmaringen, la prison et l’exil au Danemark. Où l’on apprend que la détention de Céline à Copenhague fut bien plus calamiteuse qu’il ne l’a racontée plus tard. « Deux ans dans la cellule des condamnés à mort, se souvient-elle (..). II était enchaîné. Ce qu’il en rapporte dans ses livres est en dessous de la vérité. »
Correspondance et témoignages inédits, fréquentation régulière de Madame Céline dans sa maison de Meudon (où elle habite toujours, à 105 ans !) : en puisant aux meilleures sources, David Alliot, spécialiste de !’écrivain, brosse le portrait d’une femme de tête, aussi pétrie de contradictions que son époux et génie de mari. Une femme qui attend son voyage au bout de la nuit avec stoïcisme :
« Je ne suis plus qu’une pauvre chose dont la vie s’égoutte peu à peu. Bientôt, il n’y en aura plus, c’est normal. »

Jean-Louis Tremblais, le Figaro Magazine.


Francis Matthys, La libre Belgique, 31 janvier 2018.
Zoom : cliquez l’image.
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David Alliot : « Le talent littéraire de Céline est présent dans les pamphlets »

David Alliot est spécialiste de Louis-Ferdinand Céline. Il est l’auteur D’un Céline l’autre (2011), publié dans la collection « Bouquins » chez Robert Laffont, et vient de publier chez Tallandier une biographie de Lucette Destouches intitulée Madame Céline. Il répond à nos questions sur la polémique suscitée par la volonté des éditions Gallimard de rééditer les pamphlets de l’auteur du Voyage au bout de la nuit.

PHILITT : Céline s’est toujours opposé à la republication des pamphlets. Être célinien, est-ce par conséquent s’opposer au projet de Gallimard ?

David Alliot : Céline s’était opposé à la réédition des pamphlets à son retour du Danemark. Il considérait que ces textes étaient des écrits de circonstance, et il ne voulait plus en entendre parler. À sa mort, sa veuve a poursuivi en ce sens en s’opposant à toute réédition, jusqu’à une date récente. Comme célinien, je suis favorable à leur réédition, mais en ce domaine c’est l’ayant-droit (donc Lucette) qui est décisionnaire. Sinon, il faudra attendre le 1er janvier 2032, lorsqu’ils tomberont dans le domaine public.

La republication des Décombres de Rebatet n’a pas suscité un scandale de cette envergure. Comment expliquer cette différence de traitement, sachant que Rebatet était un collaborationniste revendiqué, contrairement à Céline ?

Il faut être réaliste, Rebatet n’a pas la même envergure littéraire que Céline. Céline est considéré, à juste titre, comme un écrivain majeur du XXe siècle, et certains de ses romans sont étudiés en classe, notamment le Voyage au bout de la nuit. Rebatet a été plus loin que Céline dans la collaboration, certes, mais on ne joue pas dans la même division en terme de notoriété, ni dans la place qu’ils occupent dans la littérature.

L’antisémitisme de Céline est tellement délirant et extensif qu’il n’était pas pris au sérieux par les antisémites officiels, pourtant ses pamphlets sont considérés comme la quintessence de l’antisémitisme. Est-ce dû à son talent d’écrivain ?

Oui, hélas. Dans les années 1930, le pamphlet antisémite est l’apanage de docteurs ratés, d’aigris, de mauvais… avec l’arrivée de Céline dans ce « genre » particulier, il y apporte son souffle, son style et une forme de génie littéraire. C’est ça le vrai « scandale Céline ». Mettre son talent littéraire dans une cause qui ne le méritait pas.

Pensez-vous, comme certains l’avancent, que le génie littéraire de Céline est absent des pamphlets ?

Le talent littéraire de Céline est présent dans les pamphlets, mais diffère de celui des romans. Là, on est dans l’outrance et l’exagération permanente. Ceci dit, il y a de très beaux passages littéraires dans les pamphlets… Entre deux torrents de haine antisémite, on y trouve une magnifique description de Leningrad… que vient elle faire là ? Mystère !

Certains avancent que Lucette Destouches, la veuve de Céline aujourd’hui âgée de 105 ans, et dont vous venez d’écrire une biographie, a décidé cette sortie pour des raisons strictement financières. Quelles sont les raisons de sa décision selon vous ?

Je pense qu’en autorisant la réédition des pamphlets, Lucette fait son ultime acte d’ayant-droit responsable. Elle a 105 ans, elle est à l’extrémité de son existence, et avant de quitter ce monde, elle a décidé de confier l’édition et la publication de ces pamphlets à des personnes de confiance, avec Gallimard comme éditeur. Elle aurait pu dire « Après moi la fin du monde », mais au contraire, elle a préféré s’assurer de ces textes particuliers, même si elle n’en verra pas le résultat. Je trouve ça plutôt sain et logique de sa part… Pour ce qui concerne les aspects financiers, le contrat signé avec Gallimard ne prévoit pas d’à-valoir. Et quand elle touchera l’argent des ventes de ces livres, ce sera un an après leur parution… elle n’aura que 107 ou 108 ans. Qui sait, elle ira peut-être les flamber au casino ?

Philitt, revue de philosophie et de littérature.

*


Louis-Ferdinand Céline et Lucette au Danemark.
Zoom : cliquez l’image.

CÉLINE

Les Danois ont-ils sauvé Céline de la mort en 1945 et dans les années suivantes, en refusant son extradition au terme d’une bataille juridique incessante ? Mais oui, et c’est la révélation détaillée que nous apporte le livre de David Alliot, L’affaire Louis-Ferdinand Céline, archives de l’ambassade de France à Copenhague 1945-1951 [25].
Céline est devenu, à ce moment-là, une affaire d’Etat, et il aurait certainement connu, de retour en France à cette date, après la prison danoise qui l’a physiquement exténué, un sort définitif. Sur cette période tragique de sa vie, il faut lire les lettres émouvantes qu’il envoie à son assistante Marie Canavaggia, laquelle tape ses manuscrits et les sauve [26].

Ainsi, le 4 octobre 1945 : « Je vis, au jour le jour, d’efforts et de rassemblements très pénibles de mes forces si précaires et si moroses. Vous me parlez d’un autre moi que vous imaginez complètement. Il y a sans doute dans la vie un temps pour tout. Le mien de ce que vous dites est terminé depuis déjà longtemps. J’ai quitté le train des hommes et des femmes, il m’était beaucoup trop laborieux et brutal. Je n’ai d’intimité avec personne, et je n’en aurai jamais plus, non pour des raisons romanesques, mais par simple bien banale et naturelle épargne de forces — non par égoïsme non plus — par impuissance simple et bête. Lorsque mon chat est malade, il ne joue plus, il ne saute plus. J’ai trop joué, j’ai trop sauté, j’imagine - et même cela me fatigue souvent. Revenez à un état plus simple. Tout ce que vous racontez me fait peur. Vous semblez tenir absolument à ce que je me promène dans une jungle pleine d’animaux furieux et sentimentaux. La vie toute crue n’est-elle pas assez monstrueuse ? Y ajouter encore je ne sais quelle jalousie, inhibition, sexologie, je ne sais quoi ! — vous compliquez les choses, Marie, vous êtes vicieuse. En d’autres temps, je vous aurais fait rouler dans les pires sardanapaleries, vous en seriez sortie toute simplifiée, déjalousée, guérie et non moins charmante et merveilleusement intelligente et sensible comme vous l’êtes. »

Voilà une vraie lettre d’amour. L’invention du verbe « déjalouser » mérite de passer dans l’usage courant. Les lettres de Céline sont d’ailleurs des chefs-d’oeuvre, sa correspondance complète devrait être réunie un jour, magnifique volume électrique, au niveau (et ce n’est pas peu dire) de Voltaire et de Flaubert. Voilà l’homme, certes peu recommandable, que son pays voulait écraser. David Alliot, à ce sujet, conclut avec raison : « Le petit royaume scandinave a donné une exemplaire leçon de droit à la France, pays de Descartes, de Montesquieu, de Voltaire, patrie des Lumières et des Droits de l’homme. » On a eu chaud.

Philippe Sollers, Le Journal Du Dimanche, dimanche 28 octobre 2007.

LIRE AUSSI : Jacques-Pierre Amette, L’affaire Céline.

*

Sollers sur les traces de Céline à Copenhague

Destouches en fuite : une débâcle de style [27]

Une émission de la série " Un homme, une ville " (France Culture, 11-07-80).

Textes de Céline lus par Michel Vitold : Entretiens avec le professeur Y, Féérie pour une autre fois.

1. Les lieux (32’23)

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Lettre à René Héron de Villefosse (1941)

Avec le témoignage de René Héron de Villefosse, ami de Céline [28].
La prison, l’hôpital. "Les états physiques".
" Un corps ouvert complètement habité par un bourdonnement continu. "
" Un cri permanent "
.
Klarskovgaard.

2. La bibliothèque. La question du style (22’45)

Avec la voix de Louis Ferdinand Céline.
" Le roman n’a plus la mission qu’il avait ".
" Se mesurer à l’essence même de la paranoïa ".
" La lutte à mort va être entre l’écrivain et les medias "
. Céline et l’édition.

Le site "Le petit célinien" donne accès à d’autres documents. Voir ici.

*

David Alliot : « D’un Céline l’autre »

*

[1Rappelons que Maurras vient d’être retiré des commémorations.

[3Il faudrait une étude statistique pour déterminer le nombre de personnes ayant recherché les fameux-fâcheux pamphlets sur internet (où on peut les lire sans appareil critique) qui n’y auraient jamais songé auparavant ! Passons.

[4L’OBS dont le directeur de la rédaction, Matthieu Croissandeau, écrivait le 10 janvier à propos des pamphlets de Céline : « Est-il bien raisonnable de republier, et donc, au sens propre, de redonner une forme de publicité à ces écrits nauséabonds, au nom de leur prétendu intérêt littéraire (on croit rêver !) ou historique (comme si on avait attendu cette réédition pour le révéler…) ? On ne fera évidemment pas ici aux promoteurs de cette désolante initiative un procès en arrière-pensées. Juste en irresponsabilité. » Cf. Les antisémites et les irresponsables.

[5Le lecteur averti aura remarqué la différence de graphie Almansor/Alman­zor. Le premier est le véritable nom d’état civil de Lucette, le deuxième est celui de son nom d’artiste, usité dans ses spectacles.

[6Cité dans Pierre de Bonneville, Céline et les femmes, Paris, L’Éditeur, 2015, p. 89.

[73. Sur Elizabeth Craig et sa relation avec Céline, le lecteur pourra se repor­ter au livre de Jean Monnier, Elizabeth Craig. Une vie célinienne, Paris, Robert Laffont, 2018.

[8Gen Paul à Alphonse Boudard, cité par Pierre de Bonneville, Céline et les femmes, op. cit., p. 91.

[9Maroushka, Une enfance chez Louis-Ferdinand Céline, Paris, Michel de Maule, 2011, p. 159.

[10Louis-Ferdinand Céline, lettre à Cilie Ambor, 28 avril 1934, in Louis­ Ferdinand Céline, Lettres, édition établie par Henri Godard et Jean-Paul Louis, Paris, Gallimard, 2009, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », p. 419 [34-12]. @ Éditions Gallimard. Pour la présente édition, les références bibliographiques des lettres de Céline ayant été reproduites dans le volume de la Pléiade seront utilisées en priorité. En consultant ce volume, le lecteur pourra retrouver les références de l’édition d’origine. Dans le cas où nous reproduisons des lettres de Céline ne figurant pas dans l’édition de la Pléiade, nous reproduirons les réfé­rences bibliographiques d’origine. Pour la commodité de lecture, les références bibliographiques des lettres de la Pléiade seront transcrites selon le classement mis au point par les éditeurs du volume ; à savoir, Lettres [34-12] (comprendre : douzième lettre de l’année 1934).

[11Serge Perrault, Céline de mes souvenirs, Tusson, Du Lérot, 1992, p. 18-19.

[12Interview de Lucette Destouches à Daniel Rondeau, Libération, 25 octobre 1985, in David Alliot, D’un Céline l’autre, Paris, Robert Laffont, coll. Bou­quins, 2011, p. 1109-1118.

[13Maroushka, Une enfance chez Louis-Ferdinand Céline, op. cit., p. 46.

[14Véronique Robert avec Lucette Destouches, Céline secret, Paris, Grasset, 2001, p. 46-47. © Éditions Grasset & Fasquelle.

[15Interview de Lucette Destouches avec Daniel Rondeau, Libération du 25 octobre 1985, art. cit., p. 1109-1118.

[16Véronique Robert avec Lucette Destouches, Céline secret, op. cit., p. 47.

[17Ibid., p. 47-48.

[18Véronique Robert-Chovin, Lucette Destouches. Épouse Céline, Paris, Grasset, 2017, p. 45. © Éditions Grasset & Fasquelle.

[19Maroushka, Une enfance chez Louis-Ferdinand Céline, op. cit., p. 94.

[20Véronique Robert avec Lucette Destouches, Céline secret, op. cit., p. 51.

[21Ibid., p. 54.

[22Ibid., p. 51.

[23Ibid., p. 48.

[24Reproduite dans L’Année Céline 2001, Tusson, Du Lérot, 2002 ; p. 12.

[25Horay, 2007.

[26Gallimard, 2007.

[27

[281903-1985. Archiviste paléographe (promotion 1926). Conservateur en Chef des Musées de la Ville de Paris. Historien de Paris.

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1 Messages

  • Alma | 9 février 2018 - 15:18 1

    D’une archive l’autre... c’est un plaisir renouvelé ! Grand merci.