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Correspondances amoureuses « que je t’aime, que je t’aime, que je t’aime »

Lettres à Ysé et plus

D 23 janvier 2018     A par Viktor Kirtov - C 4 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


2018 ; année du 150ème anniversaire da la naissance de Paul Claudel.
Ses Lettres à Ysé, sa muse, et le modèle dans le Partage de midi et le Soulier de satin viennent d’être publiées chez Gallimard préfacées par Jacques Julliard qui était reçu dans l’émission « La marche de l’Histoire » du 19 janvier 2018 sur France Inter et nous fait brillamment revivre sa rencontre avec l’œuvre de Claudel.
Ecoutez le dans cet extrait autour de Claudel et Ysé :

Jacques Henric, dans artpress de février consacre un article aux Lettres à Ysé.

Le partage de midi était encore programmé en 2017 à la Comédie française. Eric Ruf (Mesa) et Marina Hands (Ysé) reprenaient la pièce qu’ils avaient créée dix ans plus tôt. Une œuvre immense, histoire d’amour et de passion interprètée magistralement - Marina Hands, « lumineuse » qui reprenait le rôle dans lequel sa propre mère, Ludmila Mikaël avait bouleversé chacun, des années auparavant.

N’est-ce pas un signe de vitalité pour quelqu’un dont on va fêter le 150ème anniversaire ?

Correspondances amoureuses
« que je t’aime, que je t’aime, que je t’aime »
(Johnny Hallyday)

Par Jacques Henric
artpress, février 2018

L’amour... : comme la beauté, notre beau (et parfois terrible) souci. Il y a ceux qui en parlent, d’autres qui le taisent. Céline, dans une lettre à l’une de ses maîtresses : « Vous m’aimez bien mais je vous fâche. Je ne parle pas assez d’amour. ’Parlez-moi d’amour !... ’ Je voudrais bien mais je ne peux pas. » Et pourtant, amoureux, il le fut, Céline (rappelons-nous sa passion pour la dé­dicataire du Voyage au bout de la nuit, la danseuse Élizabeth Craig). Quant aux Lettres à des amies, elles auraient leur place à côté des correspondances amoureuses recensées dans les pages qui suivent, même si écrire « Je t’aime » lui brûlait le papier. Il voudrait bien, mais ne peut pas, alors, il fait le dur, celui à qui on ne la fait pas : « L’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches. » Or, si l’infini est cette lumière qui traverse les voyages au bout de la nuit que sont les aventures littéraires qui comptent (en l’occurrence celles de Claudel, de Camus, de Sollers, de Dominique Rolin, de Chateaubriand), c’est l’amour qui la suscite et la porte. Et ceux qui en sont illuminés n’ont rien de petits cabots aboyeurs. Pour filer la métaphore animalière de cet amoureux empêché qu’était Céline, disons qu’il aurait été mieux inspiré de faire référence à ces chiens qu’il admirait (souvent des chiennes), bêtes raffinées, aristocrates, qui dans les explorations polaires sont à la tête du traîneau, sauvant meute et hommes de la crevasse qu’elles seules devinent.

Jacques Henric

Paul Claudel

« J’étais prêt à me damner »
Paul Claudel Lettres à Ysé Gallimard, 464 p., 29 euros

Dans le cahier livres d’artpress, nous tentons de suivre l’actualité littéraire, ce qui semble aller de soi. Or, il fut un temps où cette même revue faisait parfois le choix de ne tenir aucun compte des livres qui paraissaient et de consacrer un grand nombre de pages à un écrivain dominant à nos yeux de très haut son siècle mais parfaitement oublié par la critique littéraire, l’université, voire l’édition. Ce fut le cas en mai 1983, dans le numéro 70, lorsque nous avons publié un dossier de douze pages consacré à l’un de ces grands délaissés, Paul Claudel. Avaient participé à ce dossier, Jacques Madaule, Philippe Sollers, Alain Cuny, René Girard, Philippe Muray et moi. À cette époque, la situation faite à Claudel par le milieu littéraire n’était pas si nouvelle. Déjà en 1929, dans une lettre adressée à Jacques Madaule, lettre in­édite jointe à notre dossier, Claudel écrivait :.. : « Enfin votre lettre et votre article ont été pour moi une véritable charité. Je vis ici dans un grand état de solitude, et depuis que j’ai commencé à écrire une entente tacite et sans doute instinctive s’est faite entre tous les gens qui tiennent une plume pour établir le silence autour de moi, comme on l’a fait pour les grands écrivains catholiques, Baudelaire, Hello, Léon Bloy etc. » Le silence, ou les insultes, voire les calomnies. Dans cet exercice, les surréalistes ne furent pas les moins déchaînés (à l’exception d’Artaud qui, en 1928, avait monté clandestinement la première scène de Partage de midi). Qu’en est-il de nos jours ? À coup sûr, aujourd’hui son compte est bon : ambassadeur, actionnaire de Gnome et Rhône, de droite, et catholique ! Pour les pères Ubu geôliers de la « fachosphère » : à la trappe le papiste !

DE ROSALIE À YSÉ
Si nous revenons sur Paul Claudel, c’est qu’au contraire de l’année 1983, l’actualité s’y prête puisque paraissent enfin les lettres que le jeune consul adressa à celle qui fut l’héroïne de Partage de midi. Ysé s’appelait en vérité Rosalie Vetch, née à Cracovie en 1871. Quand Claudel la rencontre, il a 32 ans. Il s’est converti à 18 ans au catholicisme (la fameuse illumination der­rière le pilier de Notre-Dame le 25 décembre 1886 : « Dieu existe, il est là »). Il n’a publié qu’un livre, Connaissance de l’Est, et il est encore puceau, tiraillé par le ratage de sa vocation religieuse. C’est un autre éblouissement qui l’attend, pas dans une cathédrale mais sur le pont d’un navire qui le conduit en Chine, l’Ernest Simons. Ce n’est plus Dieu en personne qui surgit et lui ouvre au flanc une blessure inguérissable, mais une superbe créature féminine. Mystère de la sublimation comment celle que Claudel appelle dans ses lettres « Ma Rosie chérie », « Mon amour adoré », mais qu’il qualifie parfois d’« andouille » et à qui il fera le reproche de dépenser trop d’argent en toilettes, de ne pas s’intéresser à ses écrits (« tu te fous pas mal de mon talent littéraire »), comment cette femme dont on apprend qu’elle était volage, ambitieuse, égoïste, intéressée (son but : devenir la femme d’un consul), et qu’il traitera plus tard de « pauvre vieille bonne femme », comment a-t-elle pu se métamorphoser en deux des plus admirables, des plus puissantes, des plus complexes, des plus profondes figures de femmes de l’histoire de la littérature : l’Ysé de Partage du midi, mais aussi la Doña Prouhèze du Soulier de satin. En tout cas, sans la « trahison » de sa belle, sans sa fuite le 1er août 1904, il n’y aurait pas eu un autre chef-d’oeuvre de Claudel : son Journal, qu’il tiendra jusqu’à sa mort. Pourtant, l’exercice narcissique de l’introspection et de la rétrospection lui répugnait. Le moi lui était haïssable. Il a donc fallu le brusque départ de Rosalie Vetch, éprise d’un nouvel amant, pour que l’amoureux bafoué note sur un cahier ces premiers mots : « Son départ - 1er août 1904 / Commencé à Foutchéou, septembre 1904. » Quand Claudel rencontre Rosalie Vetch, elle est accompagnée de son époux et de leurs quatre enfants. Le début de la liaison amoureuse n’est pas sans bénéficier de la complicité du mari. Rosalie Vetch s’installe, elle et ses enfants auprès de son « cher petit consul ». Le 1er août 1904, après quatre années de concubinage, enceinte de Claudel, elle disparaît, abandonnant sans grands scrupules à son mari et à son « cher petit Paul » deux de ses enfants, pour rejoindre un troisième homme, Jan Lintner, avec qui elle se marie et qui, en 1920, l’abandonnera. 1905, le mari et l’amant, celui-ci fou de jalousie, se lancent à la recherche de la fuyarde (« Nous ne cessons de nous creuser la tête pour trouver les raisons de votre silence »). Le 22 janvier de la même année, naît à Bruxelles Louise, la fille de Paul Claudel. 1906, de dépit, Claudel épouse Reine Sainte-Marie Perrin avec qui il aura quatre enfants.

De 1904 à 1917, Claudel ne cessera d’écrire à Rosalie, aucune de ses lettres n’obtiendra de réponses, jusqu’au jour où la « traîtresse » se manifestera et demandera le pardon. À ce jour du 4 août 1917 (la lettre de Claudel est datée de Rio de Janeiro), l’idylle amoureuse entre le « châtelain de Brangues » et « la déesse éblouissante aux longs cheveux dorés » reprend de plus belle, jusqu’à la fin des années 1940, jusqu’à leur vieillesse.

« PORC ET PÈRE »  ?
Je ne suis pas sûr qu’aujourd’hui Paul Claudel ne figurerait pas sur l’interminable liste des « porcs » à « balancer ». Draguer une femme sous les yeux de son mari, la « harceler » de lettres pendant des années, dans lesquelles reproches, crises de jalousie, allusions sexuelles se mêlent, où érotique et mystique manifestent une volonté de possession d’une âme et de mainmise sur un corps (« ce beau corps dont je ne pouvais me rassasier »). Dans ses déclarations d’amour, il lui arrive d’être plus « porc » que permis : « Des amoureux comme moi, on n’en trouverait pas à 50 francs la botte, qui est le prix des poireaux au jour d’aujourd’hui. » De plus, ce catholique pur et dur est adultère, il foulera le sacrement du mariage et vivra sa vie durant dans un état de péché mortel... Il a eu des mots très durs à l’adresse de son épouse Reine Sainte-Marie Perrin, lui annonçant que, bien que mariés, ce n’était pas avec elle qu’il se retrouverait au ciel. « Mon mariage, écrira-t-il à l’un de ses amis, a été simplement un incident de l’itinéraire. Je me suis marié entre deux trains et j’avais enveloppé nos alliances dans mon bulletin de bagage. » Il met rapidement un terme à leurs rapports sexuels, non sans avoir au préalable fait cinq enfants à sa « chère Reine, admirable de courage ». Occasion de rappeler le titre prémonitoire du texte de Sollers publié dans le numéro 70 d’artpress : « Claudel, porc et père ». Porc, mais père aussi ! Lisons la surprenante Epitaphe inscrite sur la pierre tombale de Claudel à Brangues : « Ici re­posent les restes et la semence de Paul Claudel. » Amalric parlant à Ysé de Mesa (double de Claudel dans Partage de midi) : « Il est rude comme ceux qui ont en eux / Une grande semence à défendre. »

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Paul Claudel entourant de sa main le buste de Camille Claudel

Sa semence, en effet, Claudel eut à la défendre au long de son existence contre la haineuse cohorte de ses ennemis, même au-delà de la mort, puisque sa tombe a été profanée dans la nuit, son cercueil forcé. Sa semence de mâle et de père, continuait à susciter bien des convoitises. Ce serait se faire une image bien fausse de Claudel si on ne voyait en lui que le mâle face à la « femelle Femme » (dixit Ysé) dont il ferait plier la chair « comme un cheval » entre ses genoux, ou que le père défendant sa « semence ». On découvre, dans ses lettres à Rosie, un être fragile que la disparition de sa « bien-aimée » conduit, vivant, en enfer, lui faisant oublier Dieu. « Ah ! Pour rester avec toi, j’étais prêt à me damner. » Le voilà redevenu petit garçon. Sans elle, il est sans voix, sans mots, dans l’impossibilité d’écrire : « Je suis comme votre bébé. » Ysé à Mesa : « Pauvre Mesa !... Pauvre enfant ! », « ces pauvres diables d’hommes, ces gros garçons ». Lui, le « cher petit Paul », est en adoration devant la « si superbe, si radieuse créature ». Il pleurniche, il geint, se plaint, mendie : « Dites-moi que vous m’êtes fidèle », je vous aime tellement que je voudrais mourir ». L’’impuissance sexuelle le guette : « Si je n’y étais forcé par le devoir conjugal, je ne voudrais plus jamais faire l’amour, du moment que cela ne m’est plus possible avec toi. » Qu’en pense une femme ? Ceci par exemple, écoutons à nouveau Ysé : « J’aime un homme qui est un seul homme et qui a dans le dos un gros os dur » (pudeur de la métaphore, le catholique Baudelaire disait plus crûment les choses).

PERDRE CONNAISSANCE
Claudel, est-il pour autant perdu ? L’homme, le père, le catholique en lui veillent. Il apprend peu à peu ce qu’est l’homme, la femme, l’amour, la guerre des sexes. Pas eu besoin de Lacan pour savoir que la Femme n’existe pas. Il fait dire à une femme, Ysé : « Une femme, dites, songez un peu « tous les êtres qu’il y a en moi !... », « Je ne veux pas me donner tout entière », « Et je suis un homme en toi, et tu es une femme en moi  », « Qu’est-ce qu’il y a à attendre, qu’est-ce qu’il y a à comprendre chez une femme ? » Une femme, pas la Femme, c’est « une chose encombrante, Mesa, une chose énorme et difficile à loger ». Quant à l’amour ... « Mais l’amour même/ ça je ne sais pas ce que c’est [...] Il ne faut pas comprendre mon pauvre monsieur !t Il faut perdre connaissance. » Il la perdra, dans les ébats de la chair. Il la retrouvera, soutenu par sa foi catholique qui ne l’a jamais tout à fait quitté, même dans les pires moments de déréliction, dans cet état que l’Église appelait la peine du dam (l’absence de Dieu). Mais une connaissance d’une autre nature, celle qui lui fera écrire Partage de midi. Après avoir été le suppliant aux pieds de celle dont la beauté le paralysa un « grand jour de midi » et dont la fuite le fit entrer en une « espèce d’agonie », les rôles s’inversent. Claudel, jusqu’aux dernières années de sa vie, sera à l’insu de son épouse le fidèle protecteur de Rosalie et de leur fille Louise. Dans une lettre de 1947 à sa « chère Rozie », il cite cette leçon du Sauveur : « Apprenez de Moi que Je suis doux et humble de coeur. » Doux, il le sera, ce qui ne l’empêchera pas dans la lettre sui­vante, la dernière du recueil, de rappeler à l’ordre sa chère Rozie : « J’ai été consterné et horrifié de ta dernière lettre ! Êtes-vous devenues folles toutes les deux ? Comment des femmes bien élevées peuvent-elles se conduire ainsi ? Et l’une de ces femmes est Rozie et l’autre Louise ! » Ce n’est plus le « petit Paul » énamouré, le « petit Mesa », le « pauvre enfant » qui parle, c’est l’homme, c’est Paul Claudel, c’est le père, c’est l’immense écrivain qui est aux commandes. Les deux femmes l’ont compris.

Les Lettres à Ysé sont préfacées par Jacques Julliard. L’introduction de Gérald Antoine (qui a établi, présenté et annoté le texte) est remarquable de précision et d’intelligence critique. L’ouvrage est publié sous la direction de Jean-Yves Tadié. Rendons hommage à Mme Renée Nantet, fille de Paul Claudel, d’avoir permis la publication de ces lettres.

Crédit : artpress

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Jacques Julliard et Paul Claudel

Dans La Marche de l’Histoire (France Inter)
le 19 janvier 2018

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Jacques Julliard en 2006 © Maxppp / Francois Lafite/Wostok Press

Au milieu de l’autobiographie intellectuelle de Jacques Julliard, on lit : « 1987, deux nuits entières au festival d’Avignon, le Soulier de satin de Claudel mis en scène par Antoine Vitrez. Bouleversement absolu et sentiment de l’indépassable ». Cette rencontre avec Claudel n’a pas été fortuite.

La version intégrale de l’entretien (28 minutes) :

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PAUL CLAUDEL

Lettres à Ysé

Édition de Gérald Antoine. Édition publiée sous la direction de Jean-Yves Tadié.

Préface de Jacques Julliard

Collection Blanche, Gallimard

Parution : 02-11-2017

Voici la correspondance tant attendue entre Paul Claudel et Rosalie Vetch, qui fut le modèle d’Ysé dans Partage de midi et de Doña Prouhèze dans Le Soulier de satin.

« Chaque lettre nous apporte des détails ignorés sur une aventure encore largement incomprise. Les curieux de ’petits faits vrais’ vont trouver ici de quoi satisfaire leur appétit. Ils découvriront aussi des descriptions de sites et de paysages : mer et ciel omniprésents. Mais les révélations de loin les plus précieuses touchent à la destinée exceptionnelle des deux partenaires principaux, observés à travers un demi-siècle : 1900-1951.

LUI entend n’avoir pour ELLE aucun secret. Il se montre dès lors sous toutes ses faces : l’homme si sauvagement solitaire, mais également aux prises avec autrui ; le diplomate en action ; le créateur au sommet de son art ; l’amant enflammé, mais aussi le mari mortifié ; sa foi en insupportable conflit avec sa passion – car tous ces versants se rencontrent : ’Pour être un artiste, il ne sert à rien d’avoir Dieu au cœur si l’on n’a le diable au corps !’
Quant au couple qu’ils s’épuisèrent à former, ELLE et LUI, l’apport du courrier claudélien se révèle inestimable. Il éclaire d’un jour qu’on n’espérait plus sa flamboyante origine et sa première croissance orageuse, puis les conditions de sa rupture et le silence qui la scella treize ans durant ; la péripétie des ’retrouvailles’ entre équivoque et mystère ; enfin, le lent éloignement d’un Éden inaccessible. »

Gérald Antoine.

Paul Claudel : éléments biographiques

Né le 6 août 1868 à Villeneuve-sur-Fère (Aisne), Paul Claudel publie en 1889 son premier drame Tête d’Or. Diplomate, il sera nommé aux quatre coins du monde, jusqu’à sa retraite en 1935. Il est élu en 1946 à l’Académie française et meurt à Paris le 23 février 1955.

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Marina Hands illumine le « Partage de midi » de Paul Claudel à La Comédie-Française

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Photo © Guy Delahaye

C’est en 2007 qu’Eric Ruf et Marina Hands ont créé cette version de « Partage de midi » repris en 2017 à la Comédie française.

César de la meilleure actrice pour son interprétation de Lady Chatterley, la voici désormais en incarnation d’Ysé notait alors Theothea , « Ysé que Paul Claudel a conçue en souvenir autobiographique d’un surgissement intempestif de l’Amour, lors d’un véritable coup de foudre alors qu’il voguait vers la Chine en tant que jeune consul de trente ans.

Sur le pont supérieur du paquebot, trois personnages adossés nonchalamment aux cordages du bastingage s’essaient à un jeu de société où la jeune femme sera l’enjeu non seulement d’une rivalité entre mâles mais surtout, à son corps défendant, le symbole de la victoire du désir s’abandonnant à l’emprise de Dieu sublimé en idéal absolu.

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Le mari, l’aventurier et l’amant sonnent ainsi la charge d’une épreuve initiatique qui surprend l’intéressée elle-même, à son jeu défensif de mère et d’épouse rangée des pulsions.

Cependant, parce que c’étaient elle et lui, va se réveiller le volcan étouffé de la passion qu’ils se jureront d’éteindre au plus vite pour être en accord avec l’ordre moral menacé.

Alors qu’après bien des tribulations asiatiques et autres tourments conjugaux et maternels, le retour du refoulé agira en boomerang à plusieurs coups de semonce jusqu’à sanctifier leur innocence transgressée, le flux de la lumière divine pourra, en accordant le pardon ultime, consacrer l’union d’Ysé et de Mésa. »

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Eric RUF et Marina HANDS dans "Partage de midi"

Le site Paul Claudel

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4 Messages

  • Viktor Kirtov | 28 janvier 2018 - 20:38 1


    Merci cher Thelonious pour ce message. Votre parole est rare mais pleine de sagesse et répondre par l’ironie et même user de la raison pour retourner l’arme des adversaires, le « filet haineux » tendu contre leur ennemi Sollers n’est pas le pire châtiment à leur égard (Ainsi, du retournement de l’argumentaire Proust). Même le portrait que vous en dressez, deux sur trois, je pense, pourraient le valider avec fierté :

    « Chacun son style : le plus virulent, bavard et hystérique "Je suis un anti-sollersien viscéral, principiel, depuis la première ligne que jeune adolescent, j’ai lue de vous"-(Asensio), le plus ennuyeux, infatué et pompeux ( Taelman) et finalement le plus touchant, ambivalent, mais aussi le plus talentueux, (Psy Jaccard). »

    Non, je ne connaissais pas la T.A.J., la Terrible Association pour la Justice ....du cas Sollers ! Par contre, je connaissais ses membres. Et j’adhère à votre conclusion, en fin du contre-argumentaire Proust : « Ils n’y comprennent rien. Tant pis, ça roule. » (lettre 225), ainsi que votre référence à La Guerre du Goût…

    Alors que les TAJistes lancent leur cri de guerre favori : « La-pi-da-tion, La-pi-da-tion ! »_

    Alors que dans la foule, une voix s’élève : « Arrêtez malheureux, vous allez en faire un saint ! » ce qui fait rire le supplicié

    Alors que monte à mon esprit, un reste d’éducation catholique avec cette parole : « Père, pardonne-leur, ils ne savent pas ce qu’ils font » (Luc 23,34),et en paraphrasant la suite « ils se partagèrent ses œuvres, en tirant au sort »

    …Pour les vendre, ou pire ?

    « Tous Au Jardin des Oliviers ! » clamaient les TAJistes.

    Alors que Sollers avait livré son Testament, il y a longtemps déjà, dans Portrait du Joueur.

    *

    Saint Sollers. Extrait de « Portait du Joueur », illustré par Martin Veyron

    - Vous êtes embarqué. Vous êtes dans la nécessité de jouer.
    - Absolument.
    - Si vous diminuez vos passions, vous auriez bientôt la foi.
    - Mais il se trouve que j’ai la foi sans avoir à diminuer mes passions.
    - Comment ça ?
    - Plus mes passions augmentent, et plus ma foi est paradoxalement confirmée. Ce sont ceux que les passions dégoûtent qui hésitent, désormais, à avoir la foi.
    - Mais c’est le monde à l’envers !
    - Oui.
    - Vous voulez dire que ce ne sont plus les libertins que l’on doit convaincre ?
    - Bien sûr que non.
    - Mais qui, alors ?
    - Presque tout le monde sauf eux. D’ailleurs, il n’y en a plus. La prise d’organe l’emporte depuis longtemps sur le jeu. Si j’étais vous, je commencerais par m’assurer des ecclésiastiques. En vérifiant que leur foi ne vient pas d’une méconnaissance systématique des passions. Le reste suivrait. Des tonnes de mélancoliques. Des lacs de psychanalystes. Des fleuves de névrosés. Des rivières d’hystériques. Des cataractes de pervers. Des océans de maniaco-dépressifs. Et ainsi de suite.
    - Vous acceptez donc le pari ?
    - Sans hésitation.
    - Et vous acceptez aussi l’idée que vous connaîtrez, à la fin, que vous avez parié pour une chose certaine, infinie, pour laquelle vous n’avez rien donné ?
    - Évidemment.
    - Madone ! Et vous espérez gagner ainsi, au milieu même des plaisirs que vous tenez pour rien tout en les conservant, une infinité de vie infiniment heureuse ?
    - J’y compte bien.
    - Sainte Vierge ! Trinité ! Vous êtes un cas.
    - Je n’ai pas été mis là pour faire nombre mais pour jouer, pour parier ?
    -Oui.
    - Eh bien, voilà.
    - Le libertin mystique ? Vous dites que vos passions ne vous amènent pas au doute ?
    - Non. Au contraire. C’est plus fort que moi.
    - Mais enfin, vous croyez en Dieu, oui ou non ?
    - Je vous dis que oui.
    - Vraiment ? Ou bien par défi ? Par provocation ?
    - C’est la même chose. D’ailleurs, ce genre de question ne peut pas être formulé de bonne foi. Vous le savez bien. Vous ne me la posez que pour déclencher un mouvement de honte, de pudeur, une inhibition, la peur du ridicule, comme si on devait faire l’aveu d’une tare, d’une faiblesse, d’une défaite, d’une humiliation, d’une compensation, d’une débilité, d’une niaiserie. Ai-je peur du ridicule ? Non. Peur tout court ? Non plus. De quoi avoir peur, d’ailleurs ?
    - Mais de la mort ? De la Justice Divine ?
    - Vous représentez la justice divine ? Ou bien celle du ressentiment ?
    - Bien, bien. La vie tumultueuse est agréable aux grands esprits, mais ceux qui sont médiocres n’y ont aucun plaisir ; ils.sont machines partout.
    - Voilà qui est plus raisonnable.
    - Un esprit grand et net aime avec ardeur , et il voit distinctement ce qu’il aime.
    - Nous sommes d’accord.
    - Mais êtes-vous bien sûr de considérer comme un néant tout ce qui doit retourner dans le néant, le ciel, la terre, votre esprit, votre corps, vos parents, vos amis, vos ennemis, les biens, la pauvreté, la disgrâce, la prospérité, l’honneur, l’ignominie, l’estime, le mépris, l’autorité, l’indigence, la santé, la maladie et la vie même ?
    - Parfaitement.
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  • Thelonious | 27 janvier 2018 - 16:08 2

    Connaissez-vous la T.A.J ? La Terrible Association pour la Justice ....du cas Sollers !

    Ce petit monde bien ou mal fabriqué regroupe trois moustiquaires, pardon, mousquetaires qui sur la Toile tissent depuis quelque temps un filet ( de haine) avec lequel ils rêvent de déboulonner l’ Ennemi.
    Comme "Ensemble c’est tout", ils se publient, s’hébergent, se citent, s’encouragent.

    La T.A.J c’est Taelman Damien, Asensio Juan et Jaccard Roland. Chacun son style : le plus virulent, bavard et hystérique ( "Je suis un anti-sollersien viscéral, principiel, depuis la première ligne que jeune adolescent, j’ai lue de vous"- Asensio), le plus ennuyeux, infatué et pompeux ( Taelman) et finalement le plus touchant, ambivalent, mais aussi le plus talentueux, Psy Jaccard.

    La T.A.J a un adage : Sollers ne vaut rien.

    Le 18 novembre dernier, deux jours après la publication des Lettres à Dominique Rolin, le pessimiste Jaccard publiait sur son Blog un article intitulé"Le grand écrivain selon Marcel Proust". Sont énoncés les dix traits de caractère qui permettent de prétendre à être un grand écrivain.
    Gageons qu’en hainamoureux ambivalent, l’infâme Jaccard pensait à Sollers !

    Nous nous proposons ici de passer les lettres à Dominique Rolin au crible de la définition proustienne. Soyons donc joueur et voyons si les dix traits dessinent le portrait de l’écrivain.

    1- Les insomnies : lettre 54, " Je sortais pourtant d’une nuit épouvantable...les crises commencent vers cinq heures et ne finissent que deux ou trois heures après."

    2- La paresse : lettre 19, "Je vais ranger des papiers, traîner dans les chambres vides, écrire peut-être dix lignes... et regarder tomber la pluie sur le jardin. Journées grises et moroses, petites merdes fluides..."

    3- Le gâchage des dons : lettre 179, " Je ne sais pas comment je fais mon compte, je trouve toujours le moyen d’avoir, à un moment donné, l’impression de n’avoir jamais rien fait, de vieillir à vue d’oeil dans le ratage intégral..."

    4- L’inexactitude : lettre 107, "citation erronée de Georges Bataille. Il fallait lire pourri en lieu et place de pouvoir"

    5- Les passions : lettre 188, ( sur la Chine) " Longue histoire, habitude millénaire à être le plus léger possible.[...] Ces gens n’ont pas encore étonné la planète comme ils le feront sûrement, et alors je n’aurai pas été si fou qu’on l’aura dit. Je les aime."

    6- La névralgie : lettre 206, "L’épilepsie, c’est la maladie épique des animaux à lapsus que nous sommes. L’être humain est un épilapsus ( je note en passant que Dostoïevski avait aussi de l’asthme) ( je me sens très proche de lui...)"

    7- L’égoïsme : lettre 2, " Je me sens insupportablement optimiste, tout à fait en dehors de ce petit monde bien ou mal fabriqué. Je me fous de tout le monde..."

    8- La tendresse passionnée : lettre 5, " À bientôt, à bientôt, à bientôt, Dominique, ô fleur des fleurs, ô miel de mes jours,"
    ( en vérité TOUTES les lettres, piochez !)

    9- La nervosité excessive : lettre 34, " Le matin, plus d’électricité, impossible de faire sa toilette... l’ensemble absolument abrutissant, et il est impossible de faire autre chose que de se coucher et d’attendre. L’électricité est tout de même revenue, mais les nerfs en prennent un sacré coup."

    10- Un brillant excès de facultés intellectuelles : lettre 18, " Et ils me donnent la mesure des décisions, des espoirs, des intuitions que j’avais il y a cinq ans ( à dix-huit ans) lorsque l’aventure littéraire me paraissait devoir être menée avec les camarades Valéry, Proust et Gide [...] En une heure, j’avais quatre-vingt-dix ans et diverses oeuvres accomplies par d’autres à titre de rapports et d’éléments analytiques d’une seule oeuvre, la mienne."

    Et si Proust payait les journalistes pour avoir des unes dans le Figaro, on ne peut avoir oublié le temps où Sollers publiait en Une du "Monde des livres" des grands articles de sa Guerre du Goût...

    Adresse à la T.A.J : lettre 225 : " Ils n’y comprennent rien ? Tant pis, ça roule."


  • Viktor Kirtov | 27 janvier 2018 - 12:24 3

    Par François Cheng de l’Académie française

    A propos de l’amour passionnel vécu par Paul Claudel et Rosalie Vetch, dont on trouve les échos brûlants dans Partage de midi, voici un large extrait d’un article ancien de François Cheng (Le Figaro du 20/07/2006) qui n’a rien perdu de son actualité, avec, en plus, le regard chinois de François Cheng.
    Rappelons que
    Partage de Midi, se déroule pendant le voyage en bateau qui conduit Claudel à son poste de consul à Fuzhou (dans le texte de François Cheng ou Fou-Tchéou) capitale d’une province côtière chinoise, au sud-est de la Chine.
    Portrait d’Ysé-Rosalie Vetch par François Cheng :

    Grande, élancée, dotée d’une magnifique chevelure, la femme de trente ans qu’est Rose [Rosalie Vetch], vivifiée par l’air marin, retrouve sur le bateau le plein éclat de sa beauté. Coquettement parée, elle attire naturellement le regard. Elle est bientôt le centre de toutes les sollicitudes masculines. Dans cette ambiance se révèle sa nature impérieuse, celle de l’Ysé de Partage de midi, comme lorsqu’elle s’adresse aux hommes : « Je vous défends d’aller au fumoir. Il faut que vous restiez ici pour causer avec moi, pour m’amuser ! »

    L’un des hommes (Amalric) « expérimenté et perspicace », la dépeint ainsi : « C’est une guerrière, une conquérante. Il faut qu’elle subjugue et tyrannise, ou qu’elle se donne maladroitement comme une grande bête piaffante ! C’est une jument de race (...), mais elle n’a pas de cavalier, avec ses poulains qui la suivent. Elle court comme un cheval tout nu. Je la vois s’affolant, brisant tout, se brisant elle-même. »
    « Mesa, il ne faut point m’aimer » Au milieu de ceux qui l’entourent, elle ne peut manquer de remarquer un homme trapu et bourru, un peu à part, d’autant que son statut de haut fonctionnaire le distingue. Paul Claudel regagne son poste de consul à Fuzhou, capitale de la province de Fujian, une région côtière située en face de Taïwan. Sombre, bougon, il rumine le refus qu’il vient d’essuyer auprès des moines de Ligugé à qui il avait demandé d’être admis parmi eux. Revenu au monde, il ne peut manquer non plus d’être fasciné par la présence de Rose, par sa voix, son rire, par sa chevelure qu’agite le vent marin et par la grâce de ses mouvements. Cet homme de 32 ans, encore vierge, sent d’instinct que, au midi de sa vie, l’heure fatidique a sonné. Il a la certitude que devant lui se tient non pas une femme, mais La femme. C’est l’interrogation de Mesa : « Pourquoi cette femme ? Pourquoi la femme tout à coup sur ce bateau ? »
    Et pourtant leur premier contact ne s’est pas passé sous le signe de l’amabilité. L’homme reproche à la femme sa frivolité. Ysé : « J’étais allée m’accouder près de lui et il m’injuriait de tout son coeur à voix basse, me traitant comme traitée je ne fus jamais, et je lui demandais pardon, et je pleurais à chaudes larmes comme une petite fille. »
    Dès cet instant, elle a flairé en Paul un être autre, qui lui tient un langage autre. Elle aurait aimé avoir un tel ami, capable de la révéler à sa vérité, en sorte que lorsque Paul aura enfin réussi à lui signifier tout l’éblouissement qu’il éprouve, qui n’est autre que l’expression d’une passion irrésistible, elle regimbe : « Non, Mesa, il ne faut point m’aimer. (...) Restez le Mesa dont j’ai besoin et ce gros homme grossier et bon qui me parlait l’autre nuit (...). Il ne s’agit point d’un jeu avec vous. » Devant l’authenticité de cet homme tout d’une pièce qui s’ouvre à elle, Rose comprend qu’elle est désormais entraînée par une force irrépressible, celle du destin. De son tréfonds surgit cette phrase, qui sonne comme une annonce : « Mesa, je suis Ysé, c’est moi. »
    Au terme du voyage, cet amour resté platonique pourrait demeurer tel ou survivre dans la séparation sous la forme de la nostalgie. Mais la vie veut que le mari de Rose, désireux de lancer des affaires dans le sud de la Chine, ait besoin de l’appui et des relations du consul. Il finit même par confier son épouse et ses enfants à la bienveillance de celui qui les héberge au consulat (cette pratique est courante et naturelle en Chine, même si elle inquiète le Quai d’Orsay qui diligentera une enquête).
    Rappelons qu’à cette époque, l’Europe est au zénith de sa puissance, tandis que la Chine est au plus bas de sa décadence. À l’intérieur, elle est pourrie par un pouvoir qui vit ses dernières années. À l’extérieur, elle a subi une série de guerres désastreuses, jusqu’à la dernière, dite des boxers - en 1900 -, qui a vu l’occupation de Pékin, le sac du palais et l’intervention d’une coalition de huit pays (ceux qui forment aujourd’hui le G 8). Partout, on peut constater des signes de désordre et de pauvreté. Malgré cette atmosphère de décrépitude, le petit peuple demeure industrieux et actif. Inévitablement, cette situation provoque de la part des Européens des propos racistes, comme on en lit dans Le Partage, tenus par Amalric ou même Ysé. Paul Claudel a su surmonter ces préjugés parce qu’en tant que poète et terrien, il sait voir et sentir les choses, par-delà les apparences, et communie profondément avec la terre chinoise. Il saura faire partager à Rose sa générosité naturelle.
    Une fois le premier choc passé, elle se prend à apprécier le charme de la vie au consulat, qui offre bien des aspects agréables. La France dispose à Fuzhou d’un immeuble vaste et confortable avec des vérandas entourant le bâtiment, d’où on peut admirer des scènes proches ou lointaines ; la ville est longée par le fleuve Min et, par-delà les remparts, entourée de collines boisées. Fuzhou est une ville portuaire très animée de jonques et de house-boats qui sillonnent le fleuve. Le consulat possède une nombreuse domesticité sur laquelle Rose finit par régner, naturellement, pour organiser le train de la maison.
    Dans ce cadre et cette situation, comment les deux amants parviendraient-ils à résister ? Les digues rompent et tous les deux se laissent emporter par la tempête qu’ils ont suscitée eux-mêmes. Tandis que le poète sent en lui « un lion qui rugit », la femme est « la jument sans bride ».
    En été, toute la famille Vetch, accompagnée ou pas par le consul, peut s’évader, quitter la ville pour la haute montagne. On s’y rend en palanquin. Une fois hors de la ville, on traverse de larges étendues de rizières, on gravit les pentes couvertes d’orangers et de théiers. Depuis la mi-pente, on jouit de la vue du fleuve qui serpente dans la vallée, ainsi que la ville avec ses canaux et ses remparts. dans la montagne, l’eau qui tombe en cascade vers le précipice fait entendre les échos de son chant qui se répercutent de rocher en rocher. Leur chalet, environné de hauts arbres et de fleurs sauvages, est plein de fraîcheur. Les nuits de lune, la montagne imprégnée de senteurs et bruissant d’insectes exerce ses sortilèges qui enivrent les amants. Ceux-ci par beau temps aiment à se rendre dans un monastère isolé. Émus, ils écoutent sonner la cloche tandis que leurs âmes en silence sont occupées à tisser entre elles un pacte pour l’éternité.
    En résonance au Cantique des cantiques En 1904, Rose est enceinte et part accoucher en Europe. Ne se sentant pas de taille à porter le drame où l’homme s’inquiétait du salut de son âme, elle a compris que leur amour hors norme était sans issue. Elle s’est engagée dans un second mariage, sans plus donner de nouvelles à Paul. Au comble du désespoir, celui-ci se jette dans l’écriture afin d’échapper au suicide, il tente de restituer leur histoire, avec le secret espoir que la femme en sera touchée et qu’elle réapprenne à l’aimer. Ce sera Partage de midi. En travaillant, il prend conscience que le drame qu’il a vécu n’est nullement un banal adultère ; il est à la fois charnel et spirituel. Vingt ans plus tard, d’ailleurs, quand auront lieu leurs retrouvailles, les deux amants, chacun marié de son côté, se pardonneront et se promettront « des épousailles après la mort ». Immortelle, en tout cas, est devenue son oeuvre. L’écriture en question n’est pas une simple transcription, mais un mouvement en spirale qui d’étage en étage permet à celui qui écrit d’accéder à des sphères jusque-là inaccessibles, indicibles. C’est une montée vers la sphère suprême dont la passion humaine est capable. Cette sphère suprême, par-dessus blessures et perditions, ne saurait être autre que l’infini où l’homme rejoint le divin. Car le poète sait que la Femme n’est pas seulement ce corps sexué, c’est aussi celle sur le front de qui est inscrit le mot « Mystère ». C’est ainsi que le Cantique de Mesa fait résonance au Cantique des cantiques et que vers la fin de la pièce, Ysé peut s’écrier : « Oui Mesa, voici le partage de minuit ! »
    Ici me revient le souvenir de ma lecture du Cimetière marin de Paul Valéry : quand je suis tombé sur l’expression « midi le juste », je m’étais déjà fait la remarque que le Chinois aurait préféré « minuit le juste ». Pour la sensibilité chinoise, l’heure la plus haute, c’est la pleine lune, à minuit. La nuit seule est apte à créer l’état de réunion et de communion, un état que toute la Chine partage lors de la fête de la lune. Je me demande si l’inspiration de Claudel, grand connaisseur de la poésie chinoise, n’a pas été favorisée par cette sensibilité particulière : son partage de minuit est une juste transfiguration du partage de midi.
    Et comment cacher ma propre émotion en évoquant cette passion, plus d’un demi-siècle après que j’eus le privilège d’assister à la création de la pièce par la compagnie Barrault. A cette époque, mon français rudimentaire ne me permettant pas de suivre tout le texte, je me laissais seulement emporter par l’incantation du dernier acte. Je revois la scène : dans la nuit tragique, éclairée par la clarté lunaire, les deux amants réunis pour la dernière fois vivants, Mesa - Barrault à genoux les bras en croix, derrière lui, debout, Ysé - Feuillère - en robe blanche, sa chevelure répandue sur l’épaule, cette Ysé dont la présence a arraché à Claudel en larmes, plus de quarante ans après le drame, ce cri poignant : « C’est elle . »

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  • Viktor Kirtov | 24 janvier 2018 - 18:51 4

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    Philippe Sollers (Ph. DR).

    Philippe Sollers
    « Tu me rends si libre »

    Philippe Sollers
    Lettres à Dominique Rolin (1958-1980)
    Gallimard, 400 p., 21 euros

    Oui n’a eu qu’une vie n’a pas vécu. Philippe Sollers, comme Paul Claudel, _n’a, pas eu qu’une vie. C’est à une de ses vies, une vie longuement et profondément : vécue, que nous introduit sa correspondance avec Dominique Rolin. Nous ne sommes pas en 1900, mais un demi-siècle plus tard et Sollers ne s’apprête pas à entrer chez les bénédictins. Il a 22 ans quand il fait la connaissance de Dominique Rolin en 1958, dix ans de moins que Claudel quand celui-ci rencontre « Ysé ». Il n’est pas puceau, il y a longtemps qu’il a été déniaisé, par une jeune femme espagnole plus âgée que lui et par des prostituées. Sollers a déjà publié un récit (le Défi) et un roman (Une curieuse solitude), loués par Mauriac et Aragon. Il ne fait pas la connaissance de Dominique Rolin sur le pont d’un bateau, mais lors d’une réception organisée par les éditions du Seuil un 28 octobre. Dominique Rolin a 45 ans, elle est une romancière connue. Ayant eu plusieurs vies, elle aussi a vécu : deux fois mariée, mère, divorcée, veuve. Elle est d’une beauté lumineuse. Sans doute le jeune Philippe Sollers connaît-il l’éblouissement dont fut saisi Claudel devant l’apparition de Rosalie Vetch. Hors cet instant bouleversant, les grandes aventures amoureuses des deux écrivains ont peu de chose en commun. Preuve, s’il en fallait, qu’il n’y a décidément pas grand-chose à comprendre à la passion amoureuse, comme l’avait tôt exprimé Claudel via sa porte-parole Ysé (et ce ne sont pas les nombreuses et énigmatiques définitions de l’amour par Lacan qui aideraient à y voir plus clair). Chaque rencontre amoureuse est singulière. Celle vécue par Philippe Sollers et Dominique Rolin est tout autant éloignée de celle de Claudel qu’elle ne l’est de celles vécues par d’autres couples mythiques de la littérature, Fitzgerald et Zelda, Jouhandeau et Élise, Nabokov et Véra, Joyce et Nora, Sartre et Simone de Beauvoir, Aragon et Elsa Triolet.

    UN FEU DES PROFONDEURS

    Deux mois après leur rencontre à la réception organisée par le Seuil, Philippe Sollers adresse de Bordeaux une lettre à Dominique Rolin. Elle est datée du 31 décembre. On y décèle une sorte de gêne, ou de réaction de défense, comme il arrive lorsque débutent certaines amours. Les affinités électives ne s’y manifestent pas d’emblée, mais ce sont souvent celles qui s’imposent avec une force irrésistible et durable. Sollers vient de lire un roman de Dominique Rolin qui vient de paraître, Artémis. Il lui écrit : « Chère Dominique Rolin, /Cela m’ennuie un peu d’avoir à vous admirer. » Et quelques lignes plus loin : « Remarquez que je crois que nous sommes, l’un vis-à-vis de l’autre, comme la nuit et le iour (souligné par lui) […] Je vous vois très bien en Pythie, mais sombre, froide, fermée... » Et, encore intimidé, il lui annonce un envoi de chocolats. Très vite, le ton change, l’amour se déclare, alimenté sans doute par un feu des profondeurs qui couvait sous la « froide » Pythie. « Dominique chérie », et non plus « chère Dominique », le jeune Philippe Sollers met aussitôt leur liaison sous le signe de la légende de Tristan et Yseult : « Tu me rends si libre, ma chérie, si plein de pouvoirs secrets... Chaque chose a repris sa vraie mesure qui est celle d’amour et de mort. » « Secret » est un des mots qui reviendra souvent dans ses lettres. Dans la datée du 16 février 1959, ce constat : « J’aime ma vie, et ce silence entre nous qui nous met à bonne distance par rapport à tout le reste. » L’.un par rapport à l’autre, peut-être aussi ? D’où, pour leur couple, l’évitement du piège de l’amour fusionnel dans lequel Claudel a été pris, qui lui faisait écrire à Rosalie Vetch « Il n’y a pas eu une seconde de ces seize années où nous n’ayons été collés l’un à l’autre » et expliquait ses élans mystiques, Dieu en statue du Commandeur, la honte, la culpabilité, les récriminations, les crises de jalousie (« Ah ! pour rester avec toi, j’étais prêt à me damner ») et, peu à peu, un dégoût de la copulation. Rien de tout cela chez Sollers.

    D’entrée, il annonce à Dominique Rolin son aversion pour la confession « quel que soit son objet ». Il ajoute « que le fait de "mentir" ménage une liberté dont on ne jouit pas forcément contre celui à qui on ment (au contraire) ». Et vient aussitôt sous sa plume (pas de mails et de sms en ces temps-là) un autre mot qui lui est cher : « liberté ». « Elle est chez moi très importante. Elle me met hors d’atteinte. » Quant au corps et au sexe, ils ont leur place dès les premières lettres, mais allusivement, pudiquement évoqués. De sa maison du Martray, loin de son « amour », il lui écrit : la « seule image de ton corps, de ta nudité, me sont physiquement une épreuve. Je m’arrête (tu verras !) ». Parfois, il est plus direct, plus cru, plus « porc », on dirait aujourd’hui : « envie de te baiser », ou « J’ai une de ces envies de faire avec toi des choses bien fortes (comme disait Sade)... » Ce côté jeune mâle n’est pas la seule facette de la personnalité du jeune Sollers que révèle ce premier volume de sa correspondance. Il est un Sollers plus fragile qui - sans être le « bébé » qu’est le pauvre Mésa-Claudel face à son Ysé-Rosalie - fait état à celle qu’il nomme « bijou », « petit renardour », « mon grand petit amour » de la dette qu’il a à son endroit. Il lui fait part de ses faiblesses, ses blessures, sa tentation du suicide, sa douleur devant la mort de son ami Pierre de Provenchères tué en Algérie, sa peine devant celle de Barthes, après celle de Bataille. Dans la lettre datée de juillet 1968, dix ans après leur rencontre, ceci : « Tu m’as tiré, autrefois, de la mort et de la folie (allusion à son séjour dans les hôpitaux militaires, en pleine guerre d’Algérie). Toujours de nouveau, c’est de ta main que j’attends l’issue et le signe. » Et de nouveau, dix ans plus tard, nous sommes le 9 août 1980, il vient de terminer Paradis : « Mon amour, /je ne te remercie pas assez de tout ce que tu me dis de Paradis... Pas assez. Je n’y arriverais pas sans toi, je n’y serais arrivé sans toi, je n’aurais même pas osé commencer sans toi. »

    DEUX ÉCRIVAINS

    On voit là le fossé, on pourrait dire l’abîme qui sépare les aventures amoureuses de Paul Claudel et Philippe Sollers : la seconde est un face-à-face entre deux écrivains. Leur aventure amoureuse est aussi aventure intellectuelle, spirituelle, littéraire : « Tu es vivante dans mon texte comme je suis vivant dans le tien. » Les écrivains dont les noms reviennent souvent dans ses lettres sont ceux qu’on retrouvera dans les volumes réunissant ses textes critiques (L’Écriture et l’expérience des limites, Fugues, Discours parfait, Éloge de l’infini... ) : Shakespeare, Chateaubriand, Bossuet, Melville, Nietzsche, Baudelaire, Rimbaud, Lautréamont, Céline, Breton, Aragon, Bataille, Artaud, Joyce, Kafka, Proust, Freud... On assiste, en témoins indiscrets, mais comblés, à la naissance et écriture de ses romans, du Parc à Paradis (le volume s’arrête en 1980), aux lectures qu’il fait des livres de Dominique Rolin, aux conseils qu’il lui donne : « Ton article sera très bien : laisse-toi aller, et en même temps - en douceur - frappe et percute. - Attendons la parution de ses lettres à elle pour en apprendre plus sur l’écriture de ses propres romans, sur la lecture qu’elle fait des livres de Sollers et, bien sûr, sur l’expérience intérieure que fut leur liaison amoureuse, celle-ci vue et vécue cette fois par la femme en qui le très jeune romancier avait d’abord cru voir une sombre et froide Pythie.

    Vérification de ce lieu commun selon lequel les amoureux vivent dans une bulle : on trouve peu d’allusions dans les lettres de Claudel à la terrible boucherie de 1914-18 ni aux importants événements politiques de I ’époque ; peu de traces, chez Sollers, de sa participation aux débats politiques, philosophiques des années 1960-80, des polémiques littéraires nées autour de Tel Quel. Ces quelques lignes d’une lettre datée du 21 Juillet 1977 : « Au fond, je voudrais prendre ma retraite, envoyer balader le Seuil, Tel Quel et tout ça, et ne plus m’occuper que de l’intervalle entre deux phrases… » Il s’en occupera, Sollers, de ces intervalles le premier volume de lettres (choisies par lui) et les livres qu’il publie alors le montrent à l’évidence, même s’il n’est besoin d’aucun point ni virgule pour marquer l’intervalle entre deux phrases... Ainsi dans Paradis : « Produire un grand blanc – Mais : productif. » Lettre à Dominique Rolin, du 15 avril 1977 : « Mon amour, / [ .. ] hier, j’ai touché quelque chose tout à coup, de la pointe de la plume... La pièce vibrait, et l’océan vibrait, et les arbres… On verra. » Relisons Paradis : on voit et on entend, et ne finit pas de voir et d’entendre. Tout vibre, histoire, écrits, pensée, pièce, océan et arbres.

    Jacques Henric
    artpress, février 2018

    L’.édition de ces Lettres à Dominique Rolin a été établie par Frans De Haes qui en a rédigé l’avant-propos.

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