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Un amour vénitien

Philippe Sollers, Lettres à Dominique Rolin (1958-1980)

D 24 novembre 2017     A par Olivier Rachet - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ce sont des lettres choisies adressées à Dominique Rolin, écrites entre 1958 et 1980, que Philippe Sollers publie aujourd’hui. Sans doute étaient-elles trop nombreuses pour être intégralement éditées. Les réponses de la destinataire seront publiées ultérieurement, nous fait-on savoir. Pas de correspondance donc, mais deux aventures singulières qui se donneront ainsi à entendre. Le choix est habile et dit assez bien l’irréductible solitude à deux qu’est tout amour digne de ce nom.

Sollers rencontre Dominique Rolin alors qu’il entre en littérature. L’année 1958 correspond à la publication de son premier roman Une curieuse solitude. Découvrir ces lettres amoureuses permet, tout d’abord, d’assister à l’éclosion d’un style et d’une pensée, à la genèse en somme d’une œuvre en train de s’accomplir. Il est souvent question du surréalisme dont Sollers se revendique : « En tout cas je vois surréaliste, si j’écris plus raisonnablement. » Il n’est guère question de la scission idéologique traversée, dès les années 30, par le mouvement, tout comme il sera peu fait mention de l’engagement maoïste. Le continent chinois est omniprésent sous la plume de Sollers, et on ne peut définir le style sollersien sans s’y référer ; mais pour qui a consulté les numéros de Tel Quel des années 70, le choix des lettres paraîtra parfois pécher par omission.

Du surréalisme, Sollers retiendra durablement le principe révolutionnaire d’une écriture analogique : « Je crois qu’après les analogies irrationnelles de l’écriture automatique (ou prétendue telle), le monde de l’analogie – suprêmement important – reste à établir. » Ce sera au contact de l’écriture idéographique chinoise que la langue de Sollers trouvera son principe moteur. Comme les idéogrammes combinent le plus souvent deux notions distinctes, celui-ci finira par construire des machineries romanesques dans lesquelles les références à la mémoire de l’humanité entreront en corrélation avec des propositions narratives. Tout lecteur des romans publiés après Femmes reconnaît la vitalité d’une écriture qui se nourrit à la fois d’un savoir encyclopédique incomparable et d’une double aventure de la vie et de l’écriture, se nourrissant en permanence l’une de l’autre.

Ainsi en va-t-il de cette passion fixe avec Dominique Rolin, sans laquelle – Sollers insiste là-dessus dans de nombreuses lettres – la plupart de ses romans n’auraient pas pu être écrits.

Pour revenir à la genèse d’une œuvre en train de s’édifier, il est important de mentionner la référence proustienne à laquelle Sollers se réfère abondamment. Beaucoup de critiques opposent les deux premiers romans de l’auteur, en voyant dans Une curieuse solitude un tropisme proustien de la mémoire sensible et dans Le Parc, une tentative de s’affranchir d’une littérature de la représentation, en prolongeant l’aventure inaugurée par les écrivains du Nouveau Roman. Quand bien même Sollers reviendra, dans de nombreux essais, sur la monumentalité de l’œuvre proustienne ; on découvre aussi un auteur critique qui oppose à cette obsession de faire œuvre le processus d’une écriture textuelle. Avec Proust, sonne le glas d’une littérature mimétique que les tel queliens n’auront de cesse de déconstruire : « Proust : je suis amené à contester, profondément, le but même de son immense entreprise, c’est-à-dire la rationalisation à peu près intégrale de sa sensibilité. » « L’erreur – grandiose – de Proust, ç’aura été de vouloir tout ramener au même dénominateur. »

Mai 1968. Des lettres sans doute passées sous silence. Sollers écrit, comme la plupart du temps d’ailleurs, de l’île de Ré. Il contemple les mouettes en sirotant un verre de vin blanc. Portrait de l’artiste en sage taoïste, en retrait du bruit et de la fureur de l’époque. En 1967, Debord publie La société du spectacle, ouvrage auquel il n’est jamais fait allusion et que Sollers découvrira vraisemblablement des années plus tard. Très tôt, l’écrivain adopte une attitude anti-sartrienne, à rebours de ses contemporains. Il s’enthousiasme, un temps, en découvrant L’archipel du Goulag. Des lettres nous manquent, des documents qu’il est toujours possible d’aller compulser dans les numéros de Tel Quel indispensables à qui veut comprendre ce qui se joue idéologiquement et philosophiquement dans ces années-là.

Les années 70-80 sont celles des expérimentations textuelles. Sollers publie Drame, Nombres, Lois, H et Paradis. Les lettres nous confirment ce que l’on pressentait déjà : ces livres dans lesquels Sollers explore l’aventure de l’écriture et rassemble tous les savoirs encyclopédiques de son temps – anticipant de façon presque prophétique sur la révolution numérique aujourd’hui en cours – s’écrivent avec Dominique Rolin comme principale destinataire. L’aventure amoureuse et érotique devient alors métaphysique quand c’est la conception même du Temps que Sollers se met à bousculer.

Les lectures sont nombreuses, incessantes. Les noms s’entrechoquent et s’aimantent les uns les autres – la musique, virement des gouffres et choc des glaçons aux astres – la Bible, Faulkner, Dante, Nietzsche, Saint-Simon, Céline, Chateaubriand, Bossuet, le marquis de Sade. Une théorie des exceptions s’ébauche dans la débauche et la fièvre de la lecture. Sollers revient sur ses problèmes de santé : asthme, otites à répétition. Le souffle, le son, comme autant de traits tracés minutieusement sur la paroi des grottes. Il est une physique de l’écriture que de rares écrivains aussi irrécupérables que Bataille, Genet ou Artaud ont su approcher. Il est une physique sollersienne dont on découvre au jour le jour qu’il s’agit d’un embrasement à la fois destructeur et créatif, un vide et un plein en expansion continue : « je dis texte, comme je dirais circulation, sang, nerfs – mais ces derniers mots sont encore trop en surface –, et pas une seconde n’a passé et ne passe sans que ce soit là le drame et le jeu. »

Pour finir, temporairement, une citation éblouissante de Nietzsche, comme un mantra :

« Une phrase de Nietzsche (que je lis en ce moment) me paraît destinée à Maintenant : ‹Contemple l’univers comme si le temps était révolu et tout ce qui te paraît courbe se redressera.› »

Olivier Rachet, 24 Novembre 2017.


Piero della Francesca, Polyptique de saint Antoine.
Zoom : cliquez l’image.

Le blog d’Olivier Rachet

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