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La littérature et la musique avec Bach

D 27 octobre 2017     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Bach à La Grande Librairie

Renaud Capuçon (violon), Claire-Marie Le Guay (piano), Fabrice Luchini interprètent et nous parlent de Bach.
La Grande Librairie (France 5) du 26/10/2017, animée par François Busnel.
L’enregistrement vidéo, tronqué avant la fin dans sa première mise en ligne, a été restauré dans son intégralité.


Claire-Marie Le Guay et Renaud Capuçon
J. S. Bach. Sonate en mi majeur Adagio

ZOOM... : Cliquez l’image.

Sollers et Bach (un aperçu)

Extrait d’entretien avec l’universitaire japonaise
Shizuko Abe
(2008)

[…] Un écrivain sans oreilles, dit Hemingway magnifique, est comme un boxeur sans main gauche. Donc la musique, la musique. Tout à la musique. Je suis grand, grand amateur de musique. Dans mon prochain roman [Les Voyageurs du Temps], un des personnages principaux sera Jean-Sébastien Bach. Le Clavier bien tempéré. Alors, j’écoute cela constamment.

Jean-Sébastien Bach, Le Clavier bien tempéré par Glenn Gould
« Le menton sur les touches. ....Et il gémit un peu... J’aime quand il gémit. » (Ph. Sollers)

Abe : « Chaconne », etc...

Sollers : Le Clavier bien tempéré, les Toccatas, les Partitas. Et un personnage admirable, admirable, parce que c’est vraiment un génie qui a tout compris, c’est Glenn Gould [1]. Qu’est-ce qu’il a compris ? Qu’il ne fallait plus donner de concert, qu’il ne fallait plus se livrer en spectacle, qu’il ne fallait plus chercher le cinéma mais qu’il fallait s’enfermer dans un studio et enregistrer, ce qui a donné des enregistrements mais sublimes. Les Suites françaises et Les Suites anglaises de Glenn Gould en 1972 [2]à Toronto, ce sont des chefs d’œuvre absolument énormes et avec le temps, je crois que c’est exactement là où il fallait aller.

Abe : J’ai vu le film...le documentaire.

Sollers : Ah oui, il y a le film de Monsaingeon [3]. Oui, c’est ça. Le menton sur les touches. Vous n’avez pas de partition, vous n’avez pas d’ordinateur, vous n’avez pas de film...Et il gémit un peu... [4] J’aime quand il gémit. Il y en a un autre qui fait cela, admirable,... C’est Pablo Casals et son violoncelle. Voilà. C’est dans Bach. Vous les écoutez. Ils sont dans une ivresse tout à fait maîtrisée parce qu’il n’y a plus de séparation entre le côté extatique, ivre et la technique admirable. C’est ça que je recherche avec les mots... C’est de la musique. Tout de suite, vous avez fait ce métier de recevoir des manuscrits, de voir de jeunes auteurs. Maintenant, c’est tout de suite. On sent qu’il y a déjà la voix, bon, non. En 10 lignes, c’est fini. Ce n’est pas la peine de continuer, tout de suite. Donc, je peux prendre si vous voulez là, les premières lignes de n’importe lequel de mes romans et vous dire en 10 lignes ce que ça veut dire et ça va durer un certain temps. Par exemple, j’ai fait cela pour le début de La Fête à Venise, que j’aime beaucoup. Voilà, qu’est-ce qui se passe ? C’est que tous les sens sont convoqués, les uns après les autres très rapidement. Les 5 sens, donc immédiatement avec une musicalité particulière. Ça veut dire se doter d’un corps musical, d’un corps, pas d’une idée. Il faut toucher, il faut voir, il faut entendre. Voilà.

Crédit : Entretien Shizuko Abe avec Sollers. Plus ICI.

Dans Passion fixe

C’est encore un livre qu’accompagne la musique, celle de Bach que joue Glenn Gould.

« Je m’enferme avec Clara pour écouter avec elle tous les enregistrements que Glenn Gould a réalisés de Bach. Mais je veux voir comment elle entend, elle, telle ou telle attaque. On se met pieds nus, on flotte sur le parquet… Gould, c’est l’introduction de la métaphysqique dans les disques…
[…]


[Clara a connu Gould vers la fin de sa vie] …Le plus drôle, c’est qu’il ne jouait presque pas, dit-elle, mais écrivait sans cesse, des milliers de pages, tout et n’importe quoi, pas n’importe comment, griffonnages en vrac qu’on a retrouvés après sa mort, en 1982, peu après son dernier enregistrement des Variations Goldberg (premier mouvement beaucoup plus lent qu’autrefois) ... Ah, ces Goldberg ... Gouldberg...
[…]Il a étonné Clara en lui disant qu’il pensait bientôt arrêter la musique et finir sa vie en écrivant. .. Mais nous ne sommes pas des pianistes, n’est-ce pas, on ne joue pas du piano avec un piano mais avec son cerveau... Le contrepoint chez Bach ? « Un acquiescement mystique devant l’inévitable... »

« Le vieux Bach » dans Les Voyageurs du Temps

Voyez maintenant ce personnage un peu voûté, arrivant un soir de neige, au château de Sans-Souci, chez Frédéric de Prusse. Ce dernier est à table, entouré de ses convives habituels, emperruqués très libres d’esprit, en train de débiter des blasphèmes. Soudain, un laquais s’approche du roi et lui murmure quelque chose à l’oreille. Le monarque se lève, obligeant tout le monde à en faire autant, et laisse seulement tomber : « Messieurs, le vieux Bach est arrivé. »

On le met tout de suite au clavecin, le vieux Bach, peu importe qu’il soit crevé ou malade. Le roi l’admire et le jalouse, il se veut lui-même musicien et flûtiste, il compose des bagatelles qu’il faut louer à l’excès. « Vous m’écrirez bien un menuet, vieux Bach ? - Certainement, Sire. Mais jouez-nous quelque chose de votre invention. »
La suite ICI.

Triomphe de Bach dans Théorie des exceptions

« D’où vient ce côté « sans âge » de la musique de Bach ? D’où vient qu’elle semble de plus en plus planer au-dessus du temps et du bruit, des millions d’enregistrements de toutes natures ? D’où lui vient cette fraîcheur séparée ? Cette paternité furieuse et joyeuse ? De Dieu. Du seul vrai Dieu. Qui tient le coup. Qui résiste à tout. Et qui parle.

Dieu n’est pas une idée, ni seulement une loi. C’est un événement musical. Un événement d’une telle simplicité et d’une telle complexité qu’on a l’infini devant soi pour en rendre compte. Un souffle, un rien, une allusion, un frémissement, un silence marqué. Ou, au contraire, une violence, une exubérance soudaine, trompette et tonnerre, grandes orgues et fugue des ailes de la durée fondant sur l’oreille. Mais surtout : une insistance, une persistance. Le rythme fondamental. On porte Bach en soi. On le sent. On le respire. Il va plus loin que votre mémoire, il est votre mémoire en action. Quelle est sa couleur la plus nette ? Le clavecin des nerfs ? Le violoncelle foncier ? Le violon vibrant ? Les choeurs ? Les voix ? Les cuivres souverains ? Les bassons familiers ? Oui, tout ça, emporté par l’ouverture de la Bible. Mais voici peut-être la signature la plus intime, celle qui, pour moi en tout cas, vaut comme une confidence directe de l’âme du musicien lui-même en train de passer dans son tableau impalpable : le hautbois, le hautbois d’amour. Ah !, ce hautbois de Bach !

« Je suis là, dit-il, sauvé, indirect, oblique. Je viens des profondeurs de la matière, mais je suis éclairé par le soleil vers lequel se dirigent toutes les notes de la création. Je suis le souffle à peine dégagé des pesanteurs minérales, je monte vers le sommet du crâne, je suis le
nez de la mélodie. J’emmène toutes les femmes possibles avec moi, je les fais tourner sur mon axe, je les chauffe, je déploie, parallèlement à leur gorge, le tapis d’herbe dont elles ont besoin pour voler. J’ai tout mon temps, je reviendrai indéfiniment dans le temps, je suis le moyen du temps. Je suis l’auteur vivant de la partition et, voyez, je viens en personne chanter en elle. Réveillez-vous. Suivez-moi. Ne désespérez pas. Marchez avec moi de l’autre côté de la mort vaincue par la parole. Doucement. Fermement. Voilà. »

Radio-Bach : ici la vérité et la liberté. Le moindre éclat capté dans la nuit sur les routes, dans les avions au dessus de l’océan, et tout à coup le chaos s’ordonne, la verticale est présente, l’angoisse ou la terreur n’était rien, la résurrection a eu lieu, on l’avait oubliée, on l’oublie toujours.Bach se répétera autant de fois qu’il faudra. Fabuleuse répétition : encore et encore. Et encore. Et encore de nouveau. Et toujours.

Philippe Sollers,Théorie des Exceptions (Folio 28, 1986).
Plus ICI


Le Toucher de Murray PERAHIA


J. S. Bach - Suite française n° 5 en sol majeur, BWV 816.
oOo

[1Sollers parle très souvent de Glenn Gould dans ses œuvres et lui rend hommage. Il apprécie hautement non seulement sa performance magnifique au piano mais aussi son attitude ferme de vivre. Dans Passion fixe, Sollers cite même la liste des médicaments que Gould avait pris dans ses derniers jours. - Sollers cite beaucoup Glenn Gould avec Bach dans Passion fixe.

[2En fait, les enregistrements ont été faits sur plusieurs années. Les Suites anglaises, plus longues ont été enregistrées de 1971 à 1976.

[3Le film que j’ai mentionné est Off the Record / On the Record (National Film Bord of Canada, 1959), mais celui que Sollers a indiqué est Glenn Gould : Alchemist, a film by Bruno Monsaingeon, INA 1974).

[4Ici, Sollers gémit en imitant Gould.

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