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À propos de Paradis et quelques autres choses

Pleynet, à propos de la sortie de Paradis (21 et 24 janvier 1981)

D 10 octobre 2013     A par D. Brouttelande - A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Le 15 juin 2006, Dominique Brouttelande s’était fait l’écho du témoignage de Marcelin Pleynet relatif à une lecture publique que Sollers fit de Paradis à Bordeaux le 21 janvier 1981 (voir plus bas). Cette lecture, d’une durée de 40 minutes, fit l’objet d’un reportage de France 3 Aquitaine qui en passa des extraits entrecoupés d’un interview de Sollers. « Ironie », un petit bulletin éclairé fomenté par Lionel Dax, publie dans sa dernière livraison, la transcription d’une partie de cet interview avec un dossier récapitulant les enregistrements et vidéos de Sollers sur Paradis [1]. Je profite à mon tour de cette occasion pour compléter l’article de D.B. avec des documents qui éclairent le contexte de la démarche de Sollers et des réflexions de Pleynet (« situation »). — A.G.

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À propos de Paradis et quelques autres choses

Bordeaux, 21 janvier 1981. Dans les Entrepôts Lainé, Philippe Sollers fait une lecture publique de son livre Paradis. Dans une interview, il s’explique sur son dernier ouvrage, sur sa conception de l’écriture, la création artistique et son propre itinéraire politique.
Extrait de cette lecture publique de "Paradis" par Philippe Sollers
(France 3, émission « Terroirs », 2 avril 1981, 14’47).


Durée : 14’47". Archives INA.
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Un livre pour aujourd’hui et pour demain

Extraits de l’interview

Annie-Claude Elkaïm : Dans Paradis, on le sait maintenant, il n’y a pas d’alinéa, de ponctuation, il n’y a pas un point, une virgule. Pouvez-vous nous expliquer ce parti pris ?

Philippe Sollers : C’est un parti pris esthétique qui correspond évidemment à une conviction, à savoir que les choses doivent se dire de la façon la plus condensée possible, le plus rapidement possible, avec le maximum d’informations dans le minimum d’espace. C’est comme si vous disiez : « Ah, c’est extraordinaire, vous peignez sans la perspective. » II y a des tas de gens qui ont été surpris quand les peintres ont supprimé la perspective et ont commencé à peindre en aplats... Cézanne, par exemple, étonnait tout le monde, Matisse et Picasso après, le cubisme a impressionné tout le monde parce que ce n’était plus la même façon de concevoir l’espace. En littérature, c’est la même chose. Il y a une histoire de la littérature, comme il y a une histoire de la peinture et comme il y a une histoire de la musique.

A.-C. E. : Pensez-vous que Paradis puisse être lu par monsieur tout le monde ?

Ph. S. : Mais monsieur tout le monde, justement, n’existe pas. Voilà ce qu’il faudrait arriver à faire entrer dans les interviews et dans l’information. Il n’y a pas monsieur tout le monde. Monsieur tout le monde est une invention du pouvoir pour assimiler tous les individus à une sorte de masse indifférenciée qui serait censée penser la même chose, avoir les mêmes sensations, les mêmes besoins et les mêmes désirs. Ça n’existe pas. L’art ne s’adresse jamais à ce monsieur tout le monde qui est monsieur personne, par définition, parce que monsieur tout le monde ne s’intéresse pas forcément à l’art. En revanche, il y a énormément de gens, beaucoup plus qu’on ne le croit, qui dans toutes les couches de la société, quelles que soient leurs pratiques professionnelles, s’intéressent à l’art ou à la littérature. Il y en a très peu parfois dans chaque couche mais toujours beaucoup. Alors, vous voyez, il faudrait dire que ça s’adresse à monsieur singulier qui est beaucoup.

A.-C. E. : Ce manque de ponctuation, qui constitue un système d’écriture, est-ce que vous pensez que les gens, actuellement, ont les clés de ce système ?

Ph. S. : Certains oui, certains non. La grande majorité : non. Mais encore une fois, je reprends la métaphore de la musique ou de la peinture. La clé pour apprécier la peinture moderne n’est pas actuellement en la possession de tout le monde. Le problème n’est pas créé par l’artiste ou par l’écrivain. Le problème est créé par l’information, par l’éducation, par l’école, etc. Or, aujourd’hui, nous sommes dans une période de transition. Nous quittons une culture pour entrer dans une autre qui est entièrement à fabriquer. Nous quittons le règne du livre, ou, comme disait McLuhan, qui vient de mourir, « la galaxie Gutenberg », pour entrer dans une autre galaxie, où il y aura d’autres procédures, d’autres manières d’informer, d’autres manières de voir les choses et de les ressentir. Et nous sommes en ce moment dans cette charnière. Paradis, c’est un livre pour demain, c’est-à-dire un livre qui paraîtra très simple, très facile, dans l’autre galaxie, celle que nous abordons à peine, celle qu’on appelle télématique. Ce sera le monde de l’électronique et des ordinateurs, qui arrive sur nous très profondément, mais qui évidemment va prendre beaucoup de gens de court, parce qu’ils ne seront pas habitués à cette grande révolution technique qui va se produire... de même que l’imprimerie a été une énorme révolution pour le monde.

A.-C. E. : En tout cas, il y a une chose que tout le monde remarquera, c’est la musicalité du texte, et vous avez senti le besoin vous-même de l’enregistrer sur cassettes.

Ph. Sollers : Oui, parce que je pense que justement, maintenant, l’écriture et la voix vont de plus en plus coïncider. C’est-à-dire qu’on aura de plus en plus envie d’écouter la façon dont les choses se disent. Mon rêve, c’est qu’en mettant en circulation des cassettes soit de 40 minutes soit si je le lis entièrement ça dure environ Il heures (11 heures, c’est très difficile à écouter de bout en bout, encore que ça ne fasse jamais que deux fois un opéra de Wagner), mais 40 minutes, eh bien le lecteur immédiatement comprend comment il faut se le réciter à voix basse ou mentalement, simplement, et donc peut avoir l’accès à ce livre.

A.-C. E. : Mais alors, ça peut paraître comme une lacune du livre. On a l’impression que le livre ne se suffit plus à lui-même.

Ph. S. : Le livre ne se suffit plus à lui-même dans la civilisation dans laquelle nous entrons. Plus personne ne lit des livres comme se suffisant à eux-mêmes. Plus personne ne lit de livres. Les livres sont en train de tomber de nous comme une écorce, une écaille dont nous nous dépouillons. Nous entrons dans une autre galaxie, encore une fois, où il va se passer des choses entre l’œil, l’oreille, la perception, qui ne sont plus l’époque de l’imprimerie qui a duré un certain nombre de siècles. Il faut tout simplement accepter... de même qu’il y a eu l’électricité, les chemins de fer, les avions, tout ce que vous voudrez... il faut accepter ce nouveau monde. Si on le refuse, on est en effet réactionnaire. [...]

Émission « Terroir » diffusée sur FR3 le 2 avril 1981. Extraits. Crédit Ironie pour la transcription.

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Marcelin Pleynet sur Paradis

Voici deux extraits du journal de Pleynet "Le jour et l’heure" (épuisé) concernant l’année 1981, publié en 1989 chez Plon, dans la collection "Carnets" dirigée par... Alain Veinstein. Ph. S. y a publié son "Carnet de nuit".

Le premier sur Paradis et le second sur leur alliance objective...

Le pont Mirabeau, 24 janvier [2]

Retour de Bordeaux où Philippe Sollers a lu Paradis devant quelques cinq cents personnes réunies dans les grandes salles des Entrepôts Lainé. La sortie du livre occupe l’essentiel de l’actualité littéraire depuis plus de quinze jours.
Ce livre, ce chant, fait un vide que l’homme ne peut reconnaître qu’à s’arracher lui-même, à ce lui-même feint qui l’occupe. Sollers dit « un trou ». Mais je pense que ce n’est pas tout à fait cela. Un trou ça se circonscrit, et par la même occasion ça s’aménage fantastiquement ; nous en savons tous plus ou moins quelque chose. L’efficacité de Paradis tient à son effusion rythmique. Effusion au sens, comment dire ? chimique, de séparation des éléments. Je dirais qu’avant toute chose le procès consiste à emporter, dans l’infini du flux rythmique, ce qu’il sépare et dissocie (conséquence et cohérence de la différence sexuelle) ; à se constituer rythme de cette dissociation infinie ; indéfiniment répété dans l’abîme (rythmique) de la jouissance qui l’engage.
Assis, derrière une table, sur l’estrade qu’un spot illumine, au centre de la masse sombre des vastes Entrepôts Lainé, le corps de Sollers se replie, se tasse sur lui-même, tandis que le visage, que la fatigue creuse, s’allonge, se transforme, quasi méconnaissable derrière la voix porteuse, emportée, engagée dans la traversée musicale de toutes les misères (littérature, art, débilité de croyances magiques et sexuelles), de toute la réalité et de toute l’irréalité du monde. Assurément, chacun s’y retrouve et s’y perd dans cette nuit épaisse et froide où tombent les illusions et qu’habite, au lointain, comme au plus proche, la chance d’une voix. Plus d’illusion, plus d’autre espoir, plus d’autre vérité que cette mélodie errante. La rigueur du discours me fait tout d’abord penser à une organisation du type de celle des variations Goldberg, mais l’analogie musicale ne saurait convenir ; il y faut le chant, il y faut la voix, et la voix signifiante ; non point tant celle que nous entendons que celle qui habite celle que nous entendons. Et si l’on peut considérer les diverses interprétations de la passion comme des variations... alors oui. Partagé entre l’énergie, la décapante énergie du discours, et la langue portée qui l’entraîne, la réflexion s’efface devant la maîtrise, et fait place à l’admiration.
Avec leurs vingt mètres de haut, et quelques cinquante mètres de long, les Entrepôts Lainé servirent tout d’abord, dit-on, pour les esclaves, puis pour le vin. Les hautes voûtes de pierre s’enfoncent dans l’obscurité et le public assiste là, immobile et silencieux, à il ne sait quelle cérémonie. Lorsque l’attention, difficile à soutenir continûment, se trouble, le moulin rythmique la prend en charge. Je crois avoir déjà proposé de comparer Paradis au maelström ; plus justement à Bordeaux me vient à l’esprit le début de la Passion selon saint Jean de Bach, où une structure de répétition avec changement de tonalité se superpose à la structure tonale pour engager le plus étonnant morceau polyphonique de toute l’histoire de la musique. Ne semble-t-il pas qu’en ouverture Bach creuse toujours plus profond dans la béance du monde ? Cette musique ne manque jamais de m’évoquer les chérubins qui brûlent de douleur autour de la tête du crucifié de Giotto à Padoue...

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Giotto, Crucifixion, 1306
Fresque, Chapelle des Scrovegni, Eglise de l’Arena, Padoue

si ce n’est que la musique, la voix, maîtrise l’abîme, et la joie qui monte de l’abîme, là où la peinture se fixe... au mur. (La résurrection de Piero à San Sepolcro me parle de la divine misère humaine. Mais quelle beauté !) La musique de Bach fait surgir la vérité et la joie du fond de la misère. (« Tout est paradis dans cet enfer »). Paradis est une superbe méditation sur la Vérité qui se dit, et sur la vérité de la misère...
p. 23-25

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Piero, Resurrection, 1463-65
Fresque 225 x 200 cm
Pinacoteca communale, Sansepolcro



Sur la relation Pleynet-Sollers

Le même jour, Pleynet note dans son journal :

A X. qui compare ce que j’écris à l’oeuvre de Sollers, je réponds agacé que Sollers est une intelligence aux prises avec sa sensibilité, alors que je suis une sensibilité aux prises avec l’intelligence. Ce qui n’a bien entendu pas de sens. Ce qui n’a d’autre sens que de marquer, dans la formulation, deux attitudes qui, sans être en quoi que ce soit ni comparables ni complémentaires, et qui se trouvent même aussi éloignées que possible, aux antipodes l’une de l’autre, n’en peuvent pas moins entretenir, en connaissance de cause, d’objectifs rapports d’estime et de sympathie.
p. 25-26


[1Vous les trouverez sur Pileface. Notons que, dans le même bulletin, Lionel Dax publie des extraits d’un livre sur la Liberté de Tintoret et son « Paradis » (immense toile qui se trouve au Palais des doges à Venise).
L’ensemble des textes est repris dans le n° 126 de L’Infini, Printemps 2014.

[21981.

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