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Jean-Claude Milner, les droits de l’homme et Calais

D 25 octobre 2016     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Calais, octobre 2016.
© AFP Philippe Huguen. Zoom : cliquez l’image.

Dans Relire la Révolution, Jean-Claude Milner remarque que « dans le discours des Jacobins, le langage de la compassion et de la pitié domine ». Il réfute la critique d’Hannah Arendt, « subtile et malveillante » selon lui, pour qui il n’y aurait « pas de place en politique pour la compassion ». Milner éprouve-t-il trop de « sympathie » pour les Jacobins ? Peut-être. Mais, évoquant la situation des réfugiés et, entre autres, ceux de Calais, il poursuit par ses lignes qu’il est utile et bon de lire aujourd’hui. Il y est question des droits de l’homme et des droits du corps parlant, universels, invariables et imprescriptibles.

Dans la compassion et la pitié, je reconnais une passion proprement politique. De même que l’étonnement chez Platon amorce la réflexion du sage, de même que le respect chez Kant assure l’empire de la loi morale sur le sujet, de même la compassion, selon Robespierre, accompagne et permet une rupture majeure : la découverte du réel d’un corps. D’un corps souffrant certes, mais aussi parlant, puisque de sa souffrance, il ne peut donner d’autre preuve objective que la plainte. Il appartiendra à la politique d’arti­culer celle-ci en mots et en phrases. En cet instant, un réel insiste, irréductible.
Les exemples apparentés ne manquent pas aujourd’hui. Plutôt que de procéder par voie directe, il est plus éclairant de prendre un détour : on entrevoit le réel des droits du corps en examinant ce qui se passe quand ils sont refusés aux individus. Or, tous les jours, nous en apprenons un exemple nouveau. Je ne pense même pas aux bombes ni aux gaz, je pense à Calais : ceux qui y ont été regroupés depuis 2000 ne sont coupables de rien, ne sont accusés de rien, ne tombent d’aucune manière sous le coup des lois ; ils sont là, tout simplement, et ils vivent ; la preuve qu’ils vivent, c’est que parfois ils meurent. Nul ne sait quelles langues ils parlent et d’ailleurs, on ne les écoute pas. On sait seule­ment qu’ils parlent. Ils sont donc bien ramenés à leur seul statut de corps parlants ; par le dénuement auquel ils sont soumis, ils donnent littéralement à voir, en négatif, le réel des droits de l’homme/femme [1]. Celui qui doute de ces droits et préfère y voir une élucubration de philosophe, un slogan charitable, un sanglot futile, celui-là n’a qu’à se tourner vers les réfugiés, tels que l’Europe ne sait pas les accueillir : ce qui leur est refusé, voilà les droits de l’homme/femme. Ils sont expressément distincts des droits du citoyen, puisque justement les réfugiés ne sont pas citoyens de Calais et, pour la plupart, ne souhaitent pas le devenir. Le migrant et le réfugié n’ont qu’un seul principe d’existence, leur survie. Une survie hors droits, qui permet, par renversement, de déterminer les droits qu’il faut leur reconnaître. Les droits de l’homme/femme, ceux de 1789, quittent le XVIIIe siècle pour le XXIe, dès qu’on dresse la liste de ce qui manque aux réfugiés.
S’articulent par là les conditions nécessaires et suffi­santes à un corps parlant. « Considérez si c’est un homme... Considérez si c’est une femme », enjoignait Primo Levi, et il énumérait les raisons qui pouvaient faire douter :

Considérez si c’est un homme
Que celui qui peine dans la boue,
Qui ne connaît pas de repos,
Qui se bat pour un quignon de pain,
Qui meurt pour un oui pour un non.
Considérez si c’est une femme
Que celle qui a perdu son nom et ses cheveux
Et jusqu’à la force de se souvenir,
Les yeux vides et le sein froid
Comme une grenouille en hiver.

La liste est d’un matérialisme obtus. Ceux qui ont pris connaissance de la jungle de Calais ou des campements qui parsèment l’Europe n’auront pas de peine à en vérifier la justesse. Elle dépend justement de son matérialisme. Les âmes nobles ne s’intéressent qu’aux libertés d’en haut et négligent les libertés d’en bas : elles défendent la liberté de réunion, de pensée, d’opinion, tout en les vidant de sub­stance par indifférence à l’égard du corporel. Elles ont tort. Chaque information qui démontre que l’on n’a pas réglé la question de l’eau, de l’hygiène, de la nourriture, de l’espace personnel annonce qu’à terme, les libertés sublimes seront anéanties. En détruisant les droits de basse extraction, on a détruit tous les droits. J’entends le ricanement : pour vous, les droits de l’homme se réduisent donc à la physiologie, aux latrines, aux cuisines, aux dispensaires. Eh bien, oui. Les droits de l’homme/femme sont matériels et leur matérialité est si basse, que par rapport à elle, la tant exaltée matéria­lité des rapports sociaux, de l’oppression, de l’économie doit passer pour une spiritualisation prétentieuse. Face aux campements de réfugiés, le langage marxiste est frivole. Les droits commenceraient donc avec les excréments et les sécrétions ? Pourquoi pas ? aurait demandé Freud. Pourquoi pas ? auraient demandé ceux qui, voulant prouver à Dieu qu’ils étaient sans droits devant lui, humiliaient leur chair jusque dans les moindres recoins. Les droits de l’homme/femme résument ce qui fait qu’on ne traite pas un homme ou une femme comme un animal ; ils commencent donc au plus près de l’animalité. Quand bien même on a retiré aux individus leurs mérites et démérites, leurs actions innocentes ou coupables, leurs œuvres en un mot, ce qui reste a des droits. Guenille, ordure, tombeau, la plupart des religions, des philosophies et des héroïsmes méprisent cette part maudite. Je suis prêt à stipuler qu’elle n’a pas droit au respect ; cela n’empêche pas qu’elle ait des droits. Qu’on ne parle surtout pas de dignité humaine, ce langage est indigne, mais qu’on parle de droits et qu’on les énumère. Il n’est que de revenir à 1789. Pour comprendre ce qu’est la propriété, il faut songer à ce qui se passe quand l’individu ne peut dire de rien, pas même de sa propre peau, de ses propres organes, « ceci est à moi ». Pour comprendre ce qu’est la sûreté, il faut se rappeler la sélection, ce moment où, au hasard, on désigne ceux et celles qui mourront. Pour comprendre ce qu’est la résis­tance à l’oppression, il faut rappeler le ghetto de Varsovie et la révolte du Sonderkommando à Auschwitz-Birkenau. Camp de concentration, camp de la mort, Kolyma, l’exis­tence réelle de tels lieux au XXe siècle aurait dû modifier de fond en comble les discussions sur les droits de l’homme. Les esprits forts avaient pu douter de leur efficacité, parce qu’ils considéraient des régimes autoritaires, qui se bornent à restreindre les libertés et les droits par des règles. Marx a quelques excuses ; Hannah Arendt, un peu moins.

Plus que jamais, la révolution française mérite d’être relue. Elle avait distingué l’homme et le citoyen. Mieux qu’en 1789, on sait qu’ils sont hétérogènes. Les droits de l’homme/femme viennent du corps ; ils sont universels et invariables dans le temps et dans l’espace. Les droits du citoyen viennent de l’entendement et de la culture ; ils sont variables selon les constitutions et les pays. Les deux ensembles sont d’ori­gine et de nature entièrement différente ; précisément pour cette raison, ils ne se confirment ni ne se contredisent, mais on peut les rendre compatibles. Plus exactement, on peut rendre les seconds compatibles avec les premiers. À condi­tion d’y travailler.
Car les droits du corps parlant sont censés imprescriptibles. Cela fait sens : on prend ainsi en compte leur minimalisme ; impossible d’en supprimer un sans vider de substance ce qui fait qu’un corps est un corps et que parler est parler. On a voulu atteindre en quelque sorte la matière première, en deçà de quoi toute matière se dissout. Dans ces conditions, l’obligation de s’adapter marche à sens unique : elle revient exclusivement aux droits du citoyen. La tâche est possible et cela, pour une raison simple : impli­citement, sans en avoir conscience, les révolutionnaires ont formé une hypothèse, aussi décisive dans son ordre que l’hypothèse de la gravitation universelle chez Newton ; on peut l’appeler l’hypothèse civile : le support des droits de l’homme/femme et le support des droits du citoyen sont un seul et même corps vivant. D’aucuns croiront y entendre un écho de Lacan ; au cours de la dernière séance de son séminaire de 1972-1973, celui-ci avait présenté ce qu’il appelait son hypothèse : « Mon hypothèse, c’est que l’individu qui est affecté de l’inconscient est le même qui fait ce que j’appelle le sujet d’un signifiant [2] » L’effet d’écho est volontaire de ma part. De même que le stade du miroir permet d’aborder ce qu’il en est de l’homme des droits de l’homme, j’incline à penser que l’hypothèse de Lacan se laisse mettre en correspondance biunivoque avec l’hy­pothèse civile. Autrement dit, le citoyen a le même corps que l’être parlant ; le corps parlant fait se superposer, sans qu’ils se confondent, l’homme et le citoyen ; l’individu qu’un tiers — un État — a constitué en citoyen est le même que celui qui jouit de certains droits, non parce qu’il a telle ou telle qualité, non parce qu’il dépend de tel ou tel État, mais du seul fait qu’il est né. Quand on y réfléchit bien, l’homme de la Déclaration annonce l’homme/femme du freudisme : à la différence de l’homme des religions et des philosophies, il n’est ni créé ni déduit, il est  ; en cela consiste son réel. (Relire la Révolution, p. 259-263)

Le 29 octobre 2016, Jean-Claude Milner était l’invité, avec Patrice Gueniffey, de l’émission d’Alain Finkelkraut Répliques. A la fin de l’émission, il s’expliquait sur la Proclamation des droits de l’homme et du citoyen, véritable nouveauté selon lui de la Révolution française.


[1Milner utilise ce terme afin d’éviter tout « masculinocentrisme ». A.G.

[2Le Séminaire, XX, Encore, p. 129.

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