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L’avenir de la littérature

Frédéric Badré

D 18 septembre 2016     A par Arnaud Le Vac - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« La plupart des écrivains ont renoncé à écrire des oeuvres à la mesure de notre monde, celui du nihilisme accompli. Pourquoi ? Peut-être que l’entreprise est impossible, après tout. Hermann Broch constatait déjà au lendemain de la Première Guerre mondiale : « Un monde qui se fait sauter lui-même ne permet plus qu’on en fasse le portrait. » »

L’avenir de la littérature, Frédéric Badré, 2003


Frédéric Badré, septembre 2010, © Arnaud Le Vac.

La publication de L’avenir de la littérature au tout début du XXIe siècle a son importance. L’écriture est celle d’un écrivain incisif, toujours précis, capable d’apporter un regard nouveau sur les choses, de jouer ce qui mérite de l’être. Avoir été un lecteur attentif, scrupuleux de la littérature, passe pour une rareté aujourd’hui. L’avenir de la Littérature est publié aux éditions Gallimard en septembre 2003, dans la collection L’Infini. C’est après Paulhan le juste (Grasset, 1996), du point de vue du sujet philosophique, que Frédéric Badré s’engage à parler : « Aujourd’hui, tout change de nature, la littérature comme le reste (par exemple l’amour, la guerre, la politique, l’humain, dont le génome est décrypté, et qui sera bientôt cloné). Sur une planète ficelée par la toile invisible du réseau, arraisonnée par le virtuel, le nihilisme marchand règne en maître. Il se caractérise par le triomphe du « faux sans réplique », selon l’expression si juste de Guy Debord, qui énonçait en 1988 dans Commentaires sur la société du spectacle  : « L’accomplissement sans frein des volontés de la raison marchande aura montré vite et sans exceptions que le devenir-monde de la falsification était aussi un devenir-falsification du monde. » Ce qui irrite, chez Debord, c’est que, quoi qu’on dise, les évènements n’ont jamais démenti ses théories. »


Frédéric Badré, septembre 2010, © Arnaud Le Vac.

Voilà quelqu’un qui n’hésite pas à écrire à partir de la pensée de Guy Debord, de Nietzsche et de Heidegger. Mais ce n’est pas tout. Frédéric Badré est aussi, qu’on ne s’y trompe pas, un lecteur de Jean Paulhan. Et cette lecture, comme il en témoigne, a été capitale pour lui : « Au début des années quatre-vingt-dix, j’ai lu Les Fleurs de Tarbes, le maître ouvrage de Jean Paulhan, qui paraît en pleine guerre, au mois de septembre 1941. J’étais surpris de sentir vaciller ma raison. La pensée qui se déploie dans ce traité a donné la légère impulsion, décisive, qui orienta mon existence. Son caractère diabolique — cette séduction dangereuse — dans une langue fort belle, précise et chantante, a influé de manière étrange sur ma vie. J’ai lu tous les écrits de Paulhan (« ils paraissent entièrement clairs à qui les lit sans malice », disait d’eux Joë Bousquet), puis j’ai rédigé un portrait de ce personnage des coulisses de la vie littéraire et intellectuelle, qu’il animait par le biais des nombreuses revues. Dans ces dernières, il officiait plus ou moins ouvertement, la principale d’entre elles incarnant l’institution par excellence, La Nouvelle Revue Française, qu’il dirige de 1925 à 1940, et de 1953 à sa mort, survenue le 9 octobre 1968. »

Frédéric Badré fait des Fleurs de Tarbes un livre clé dans L’avenir de la littérature. « Le rôle des Fleurs de Tarbes dans la modernité au milieu du XXe siècle, longtemps occulté, est de première importance. On ne peut tout à fait comprendre, par exemple, L’expérience intérieure, de Georges Bataille (1943), la pensée de Maurice Blanchot ou, dans un registre différent, l’art de Francis Ponge, sans l’avoir médité. Jusqu’à Jean-Paul Sartre qui y fait explicitement référence dans Qu’est-ce que la littérature ?, essai publié dans Les Temps modernes en 1947, lequel détermine l’univers littéraire de l’après-guerre. Ce n’est pas tant cet aspect historique qu’il me plaît de souligner, mais ce caractère étrange, qui consiste, en sous-main, à innerver l’esprit aigu du temps. Qu’il soit nommé ou pas, ce livre travaille. »

C’est à l’oeuvre de Paulhan que Frédéric Badré fonde sont rapport à la littérature. Tout comme sa pensée à celle de Heidegger. Il s’agit d’un certain élitisme pour une oeuvre à venir. Un élitisme qui détermine, comme il le dit lui même, son existence. « Pour Paulhan, la littérature est un moyen. Sûrement pas un divertissement, ni une activité irresponsable. Loin d’être un théoricien de l’art pour l’art, il explique un jour à l’un de ses correspondants que son ambition est de modifier à son insu le lecteur. Il s’agit, avec Les Fleurs de Tarbes, qu’il perçoive le paradis non comme un au-delà, ou comme une promesse (« Il ne s’agit point du tout de « métaphysique » dans Les Fleurs  », dit-il logiquement), mais comme un monde accessible dans l’immédiat. Un monde qui est à nos côtés, que d’ordinaire nous ne savons percevoir, et qui est pourtant donné. »

C’est dans cette logique, du sujet littéraire pris pour la littérature, que Frédéric Badré reconnait l’importance de Roland Barthes. « Dans Le plaisir du texte, Roland Barthes a défini le texte de jouissance, qu’il distingue du texte de plaisir, comme celui qui « fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques, du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs. Le texte de jouissance « met en crise » le rapport du lecteur « au langage ». La jouissance est donc subversive. Simultanément, Barthes montre, en particulier dans Le degré zéro de l’écriture, que le rapport ordinaire qui régit l’écriture et la société est un rapport d’aliénation. Il pose que l’écrivain moderne est celui qui brise le pacte solennel qui le lie avec le corps social. Le rapport entre jouissance et scission repose sur cette brisure. »

Ce qui ne manque pas de faire histoire en lisant Frédéric Badré est, jusqu’à la drôlerie et l’ironie qui l’emportent souvent dans son écriture, son parti-pris pour La Nouvelle Revue Française et L’Infini. Frédéric Badré tient à faire sien l’héritage de la NRF et de Tel-Quel. C’est à la fois un point de vue stratégique et tactique. « Tel-Quel, quatre-vingt-quatorze livraisons trimestrielles entre 1960 et 1982, est la dernière manifestation collective de l’histoire des avant-gardes. Les mouvements littéraires révolutionnaires ont écrit la part vivante de la littérature française au XXe siècle. « Les avant-gardes n’ont qu’un temps, écrit Debord en 1978, et ce qui peut leur arriver de mieux, c’est d’avoir fait leur temps. » La revue de Sollers est le stade terminal de cette histoire, avant le basculement qui conditionne notre aujourd’hui. »

« Tel-Quel se rattache alors à l’histoire des avant-gardes. Le groupe réévalue des écrivains issus des marges du surréalisme, comme Bataille et Artaud. En même temps, toute une bibliothèque est réactivée, Sade, Lautréamont, Mallarmé. La publication, en 1967, de l’essai de Marcelin Pleynet Lautréamont par lui-même dans la collection « Ecrivains de toujours » est une date. Une fois encore, Isidore Ducasse surgit dans la révolution permanente du style. Ce livre inspire à Aragon Lautréamont et nous, retour sur sa rencontre avec Breton en 1917, et sur le pacte conspiratif qui lie au lendemain de la Première Guerre mondiale les deux jeunes poètes, étudiants en médecine, qui lisent en boucle Les chants de Maldoror, alors que les fous qu’ils surveillent à l’hôpital poussent des hurlements, effrayés par les tirs de la grosse Bertha. »

« Cette traversée de l’écriture, Tel-Quel l’accomplit dans un mouvement circulatoire infini. Tel-Quel passe par la politique, c’est entendu, mais sans s’y arrêter. Elle est plus profondément le lieu d’une parole sans cesse renaissante, énergique, active. Les noms de Dante et de Joyce constituent « un seul corps en état de transformation continue, de telle sorte qu’un passage n’était jamais que l’annonce, la réplique, l’annulation ou l’achèvement d’un autre, par une loi de réversibilité sans cesse vérifiée dans laquelle le livre avait été composé et vécu. » Ce travail sur la bibliothèque, la concentration qu’il exige, et la remise en jeu permanente des savoirs qu’il provoque, donnent à Tel-Quel cet air de liberté, que les mauvais génies s’obstinent à vouloir réduire au climat de guerre civile qui régnait alors, et dont l’Italie était le lieu privilégié. S’il reste quelque chose de vivant de cette époque articulée autour de Mai 68, c’est cette captation de l’énergie littéraire. Passion de la littérature, action de la littérature, vécue comme une expérience résurrectionnelle. »

Il faut se rappeler que « Tout reprendre » est le mot d’ordre de la revue Ligne risque au printemps 2000. Pour faire table rase, Frédéric Badré prend acte de la situation. Situation qui, de son point de vue, n’est autre que littéraire : « Il y a eu des tentatives intéressantes vers 1995 : d’un côté, celle de la revue Perpendiculaire, qui s’est imposée par un coup médiatique, et n’avait de sens que par le rapport à la marchandise (d’où une certaine indigence intellectuelle, il faut bien le dire). Et de l’autre celle de La Revue de Littérature générale d’Oliver Cadiot et Pierre Alféri, qui a pris le cut-up, mais malheureusement comme un maniérisme. De ces deux tentatives, il n’est pas sorti grand-chose, hélas ! »

La revue Ligne de risque s’inscrit en droite ligne des revues Tel-Quel et de L’Infini  : « Ligne de risque ambitionne de rouvrir l’histoire de la littérature. Ce qui pour nous ne se borne pas à épousseter la bibliothèque. L’aventure poétique contient virtuellement une dimension révolutionnaire. Celle-ci ne concerne pas que les livres. Elle engage la vie de chacun. Un vrai livre ne fait que donner une forme à cet engagement. »

Ligne de risque, avant d’être un espace critique, recherche « le combat spirituel » au sens de Rimbaud et la confrontation avec la pensée allemande. « La littérature a un lien avec la liberté. On devine sa présence à la nature du rire qui sourd immanquablement de la parole d’un écrivain. Un rire étrange, qui manque singulièrement dans ce qui se publie aujourd’hui. Rien avoir avec l’humour des humoristes, encore moins avec la grosse rigolade. Non. Je pense au rire des solitaires qui traduit la révolte supérieure de l’esprit. »

« Si l’on veut savoir ce que recouvre d’abaissement la fin du littéraire, il suffit de lire les écrivains français contemporains. Ils ont presque tous l’air de dire à la littérature : nous n’avons plus besoin de toi. Alors, ils l’avilissent. D’où la difficulté que rencontre Ligne de risque pour trouver des interlocuteurs. Pour résister à la crétinisation générale, elle se voit contrainte de solliciter des spécialistes en dehors du champ littéraire. La revue s’intéresse aux Grecs avec Marcel Detienne ; à la pensée chinoise, avec François Jullien ; aux présocratiques, avec Barbara Cassin. Elle recourt aux philosophes comme Gérard Guest et Marlène Zarader, lorsqu’il s’agit de mieux comprendre Blanchot, Heidegger. »

Il y a dans l’écriture de Frédéric Badré une personne qui reste profondément réaliste dans son rapport au langage, à la littérature : « Suis-je apocalyptique ? Non. Suis-je pessimiste ? Non plus. Je décris ce qui est. Un point, c’est tout. » Et c’est tout une expérience du temps, de l’instant, que met en jeu Frédéric Badré dans son écriture comme dans son art. « Il n’y a pas d’alternative sérieuse au monde actuel. C’est même ce qui rend si passionnant le temps dans lequel nous sommes jetés. Aucun précédent dans l’histoire n’autorise une comparaison avec notre époque. La guerre est rude. Très rude. »


Frédéric Badré, septembre 2010, © Arnaud Le Vac.

Arnaud Le Vac, septembre 2016.

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2 Messages

  • V. Kirtov | 20 septembre 2016 - 17:48 1

    Frédéric Badré, un homme qui malgré la maladie, la déformation, le tremblement de la main, la raideur du bras qui le gagnent, exerce également son art du dessin aussi longtemps qu’il le pourra, Son blog « Bal de têtes », toujours opérationnel, en témoigne. Des têtes d’écrivains, d’artistes, d’inconnus saisis ici et là, au café et ailleurs.
    En creux, dans les sujets traités, dans les légendes, dans le trait, se lisent le mal qui le détruit.
    Le 13 mai 2013, il titre une série de dessins d’avril-mai au stylo bille noir, extraits d’un carnet à spirale :

    « L’instant rapatrié de l’oubli »
    Et commente :

    « A mon avis, le dessin est un moyen d’extrême précision pour retenir ce qui, sinon, risque bien de s’échapper. Un dessin représente simultanément l’instant et son mouvement dans le temps, avec cette intensité légère qui caractérisait la présence des dieux anciens, par exemple. »

    « Mes dessins sont ce qui reste de bribes d’expériences éphémères, apparemment anodines. Il arrive qu’ils soient autobiographiques. Je vois, je sens, je dessine ! Et, si je ne dessine pas, alors une quantité inouie de sensations se perdent dans le chaos des jours.

    « Mes dessins par conséquent viennent de loin et ils marquent avec probité, je crois, l’instant rapatrié de l’oubli. »

    « La force de l’instant m’émerveille toujours. Je veux en rendre compte. Donc, je dessine. »


    Autoportrait, légendé :
    49 ans,
    Huile sur toile,
    6 mai 2014.

    Chaplin,
    Stylo bille sur papier,
    2013.

    Maternité,
    Crayon graphite et pastel sur papier,
    2013/

    Légendé :
    Derniers dessins,
    2014.
    Et en manuscrit sur le dessin : « Tenir le tremblement de la main, 2 mai 2014 ». Entré sur le blog, le 30 mai 2015. Une des dernières entrées du blog.

    Le blog « Bal de têtes » de Frédéric Badré : http://fredericbadre.tumblr.com/


  • V. Kirtov | 19 septembre 2016 - 16:41 2

    Frederic Badré, critique, écrivain et peintre, mort à Paris le 5 avril 2016 d’une maladie neurodégénérative – maladie de Charcot - a aussi laissé ce portrait de Sollers :


    ZOOM... : Cliquez l’image.
    Sollers
    Pastel sec sur papier
    2007
    par Frédéric Badré

    Source : http://fredericbadre.tumblr.com/ le blog de F. Badré qui existe toujours.

    Lire sur pileface, un hommage à Frédéric Badré ICI.