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Le Don Quichotte de Cervantès

Severo Sarduy/Philippe Sollers 1966

D 26 avril 2016     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



La 1ère édition de Don Quichotte.
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Le 23 avril 1616, Shakespeare mourait à Stratford-upon-Avon et Cervantes à Madrid. Curieuse coïncidence.

Après avoir consacré plusieurs jours à Shakespeare le week-end dernier (cf. Un certain Shakespeare), France Culture vient de programmer une "Nuit Spéciale Cervantès" avec Roger Chartier, historien du livre, et Jean Canavaggio, professeur émérite de littérature espagnole à l’Université Paris-Nanterre, traducteur et auteur d’une biographie de Cervantes, en diffusant de nombreuses archives radiophoniques (cf. Les rediffusions de la nuit).

L’une de ces archives a retenu plus particulièrement mon attention. Le 20 avril 1966, à l’occasion du 350ème anniversaire de la mort de Cervantes, Severo Sarduy, romancier et poète cubain exilé à Paris (mort en 1993), présentait une émission "Cervantes parmi nous" à laquelle il avait invité Philippe Sollers, alors âgé de 29 ans, pour évoquer la modernité de l’écriture de l’auteur de Don Quichotte. Dans la deuxième partie de l’émission, Severo Sarduy introduisait le célèbre texte de Jorge Luis Borges, Pierre Ménard, auteur du Quichotte.
Avec la participation du comédien Michel Bouquet.

Cervantes parmi nous

France Culture, 20 avril 1966

Présentation de Christine Goémé (24 avril 2016)

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Severo Sarduy rue Severo à París, 1974.

Severo Sarduy

Philippe Sollers :
« Don Quichotte c’est le passage du Moyen-Age à la modernité »

Sarduy présente Jorge Luis Borges, Pierre Ménard, auteur du Quichotte [1]. Texte lu par Michel Bouquet.

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Marthe Robert sur Don Quichotte

En 1966, à l’occasion du 350ème anniversaire de la mort de Cervantès, France Culture avait demandé à la RTB une émission sur le grand auteur. Avec plusieurs invités dont Marthe Robert, cette émission analysait l’oeuvre de Cervantès d’un point de vue historique, littéraire et psychanalytique.


1ère diffusion : 18/04/1966

En 1966, Marthe Robert, critique littéraire, analysait l’oeuvre de Cervantès lors de la Semaine Cervantès dans une émission spéciale intitulée : "Don Quichotte ou le présent obscur".


1ère diffusion : 23/04/1966

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Don Quichotte n’est pas l’homme de l’extravagance

Michel Foucault

"Inquiétant". C’est ce que disait Michel Foucault du Don Quichotte de Cervantes. C’était en juin 1961, et l’auteur venait d’achever L’histoire de la folie à l’âge classique, le premier ouvrage qui lui valut d’être invité sur une chaîne de radio publique, cette même année 1961.
C’est au détour de la sortie de L’histoire de la folie à l’âge classique, en 1961, que le philosophe dit par exemple ceci du héros de Cervantes :

Don Quichotte est au fond le personnage de la charité pure. Il y a évidemment tout le délire de la grandeur mais il y a aussi un désir de la bonté qui serait, peut-être, au fond, une sorte de folie mystique.

Derrière la farce, cette oeuvre "au confluent de la tradition nordique flamande de la fête des fous [...] et de la tradition italienne du burlesque, grotesque", l’intellectuel décrypte surtout la culture médicale de son époque — un XVIème siècle où l’on parlait alors de "mélancolie".

Cette archive est extraite de l’émission "Plein feu sur les spectacles du monde", enregistrée le 22 juin 1961 et diffusée trois mois plus tard par la RTF.

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En 1966, Michel Foucault publiait Les Mots et les Choses.

Avec leurs tours et leurs détours, les aventures de Don Quichotte tracent la limite : en elles finissent les jeux anciens de la ressemblance et des signes ; là se nouent déjà de nouveaux rapports. Don Quichotte n’est pas l’homme de l’extravagance, mais plutôt le pèlerin méticuleux qui fait étape devant toutes les marques de la similitude. Il est le héros du Même. Pas plus que de son étroite province, il ne parvient à s’éloigner de la plaine familière qui s’étale autour de l’Analogue. Indéfiniment il la parcourt, sans franchir jamais les frontières nettes de la différence, ni rejoindre le cœur de l’identité. Or, il est lui-même à la ressemblance des signes. Long graphisme maigre comme une lettre, il vient d’échapper tout droit du bâillement des livres. Tout son être n’est que langage, texte, feuillets imprimés, histoire déjà transcrite. Il est fait de mots entrecroisés ; c’est de l’écriture errant dans le monde parmi la ressemblance des choses. Pas tout à fait cependant : car en sa réalité de pauvre hidalgo, il ne peut devenir le chevalier qu’en écoutant de loin l’épopée séculaire qui formule la Loi. Le livre est moins son existence que son devoir. Sans cesse il doit le consulter afin de savoir que faire et que dire, et quels signes donner à lui-même et aux autres pour montrer qu’il est bien de même nature que le texte dont il est issu. Les romans de chevalerie ont écrit une fois pour toutes la prescription de son aventure. Et chaque épisode, chaque décision, chaque exploit seront signes que Don Quichotte est en effet semblable à tous ces signes qu’il a décalqués.
Mais s’il veut leur être semblable, c’est qu’il doit les prouver, c’est que déjà les signes (lisibles) ne sont plus à la ressemblance des êtres (visibles). Tous ces textes écrits, tous ces romans extravagants sont justement sans pareils : nul dans le monde ne leur a jamais ressemblé ; leur langage infini reste en suspens, sans qu’aucune similitude vienne jamais le remplir ; ils peuvent brûler tout et tout entiers, la figure du monde n’en sera pas changée. En ressemblant aux textes dont il est le témoin, le représentant, le réel analogue, Don Quichotte doit fournir la démonstration et apporter la marque indubitable qu’ils disent vrais, qu’ils sont bien le langage du monde. Il lui incombe de remplir la promesse des livres. A lui de refaire l’épopée, mais en sens inverse : celle-ci racontait (prétendait raconter) des exploits réels promis à la mémoire ; Don Quichotte, lui, doit combler de réalité les signes sans contenu du récit. Son aventure sera un déchiffrement du monde : un parcours minutieux pour relever sur toute la surface de la terre des figures qui montrent que les livres disent vrai. L’exploit doit être preuve : il consiste non pas à triompher réellement – c’est pourquoi la victoire n’importe pas au fond –, mais à transformer la réalité en signe. En signe que les signes du langage sont bien conformes aux choses elles-mêmes. Don Quichotte lit le monde pour démontrer les livres. Et il ne se donne d’autres preuves que le miroitement des ressemblances.
Tout son chemin est une quête aux similitudes : les moindres analogies sont sollicitées comme des signes assoupis qu’on doit réveiller pour qu’ils se mettent de nouveau à parler. Les troupeaux, les servantes, les auberges redeviennent le langage des livres dans la mesure imperceptible où ils ressemblent aux châteaux, aux dames et aux armées. Ressemblance toujours déçue qui transforme la preuve cherchée en dérision et laisse indéfiniment creuse la parole des livres. Mais la non-similitude elle-même a son modèle qu’elle imite servilement : elle le trouve dans la métamorphose des enchanteurs. Si bien que tous les indices de la non-ressemblance, tous les signes qui montrent que les textes écrits ne disent pas vrai, ressemblent à ce jeu de l’ensorcellement qui introduit par ruse la différence dans l’indubitable de la similitude. Et puisque cette magie a été prévue et décrite dans les livres, la différence illusoire qu’elle introduit ne sera jamais qu’une similitude enchantée. Donc un signe supplémentaire que les signes ressemblent bien à la vérité. [...]

Don Quichotte dessine le négatif du monde de la Renaissance ; l’écriture a cessé d’être la prose du monde ; les ressemblances et les signes ont dénoué leur vieille entente ; les similitudes déçoivent, tournent à la vision et au délire ; les choses demeurent obstinément dans leur identité ironique : elles ne sont plus que ce qu’elles sont ; les mots errent à l’aventure, sans contenu, sans ressemblance pour les remplir ; ils ne marquent plus les choses ; ils dorment entre les feuillets des livres au milieu de la poussière. La magie, qui permettait le déchiffrement du monde en découvrant les ressemblances secrètes sous les signes, ne sert plus qu’à expliquer sur le mode délirant pourquoi les analogies sont toujours déçues. L’érudition qui lisait comme un texte unique la nature et les livres est renvoyée à ses chimères : déposés sur les pages jaunies des volumes, les signes du langage n’ont plus pour valeur que la mince fiction de ce qu’ils représentent. L’écriture et les choses ne se ressemblent plus. Entre elles, Don Quichotte erre à l’aventure. [...]
Don Quichotte est la première des œuvres modernes puisqu’on y voit la raison cruelle des identités et des différences se jouer à l’infini des signes et des similitudes ; puisque le langage y rompt sa vieille parenté avec les choses, pour entrer dans cette souveraineté solitaire d’où il ne réapparaîtra, en son être abrupt, que devenu littérature ; puisque la ressemblance entre là dans un âge qui est pour elle celui de la déraison et de l’imagination. La similitude et les signes une fois dénoués, deux expériences peuvent se constituer et deux personnages apparaître face à face. Le fou, entendu non pas comme malade mais comme déviance constituée et entretenue, comme fonction culturelle indispensable, est devenu, dans l’expérience occidentale, l’homme des ressemblances sauvages. Ce personnage, tel qu’il est dessiné dans les romans ou le théâtre de l’époque baroque, et tel qu’il s’est institué peu à peu jusqu’à la psychiatrie du dix-neuvième siècle, c’est celui qui s’est aliéné dans l’analogie. Il est le joueur déréglé du Même et de l’Autre. Il prend les choses pour ce qu’elles ne sont pas, et les gens les uns pour les autres ; il ignore ses amis, reconnaît les étrangers ; il croit démasquer et il impose un masque. Il inverse toutes les valeurs et les proportions, parce qu’il croit à chaque instant déchiffrer des signes : pour lui les oripeaux font un roi.

Michel Foucault, Les Mots et les Choses (1966).

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La bataille de Lépante (1571) où Cervantes perdit un bras à l’âge de 24 ans.
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Cervantes ou la liberté redoublée

Philippe Sollers

« Celui qui a montré le plus vif désir de l’avoir a été lè grand empereur de la Chine, puisqu’il y aura bientôt un mois qu’il m’a envoyé, par express, une lettre en langue chinesque où il me demandait, ou, pour mieux dire, me suppliait de le lui expédier, parce qu’il voudrait fonder un collège où on lirait la langue espagnole, et avait résolu que le livre d’étude ce serait celui de l’histoire de Don Quichotte, ajoutant qu’il désirait que je fusse le recteur de ce collège. »

Dédicace de la deuxième partie de Don Quichotte
au Comte de Lemos, Vice-Roi de Naples.

Le même jour du même mois de la même année, mais pas dans le même calendrier, près de Londres, à Madrid, le 23 avril 1616, Shakespeare et Cervantes meurent. Il est difficile de ne pas rap­procher l’épilogue solennel de La Tempête et celui du Don Quichotte terminé « le pied déjà dans l’étrier, et dans l’angoisse de la mort ». Le Prospero de Shakespeare nous quitte en refermant les portes du théâtre du monde :

A présent, tous mes sortilèges sont détruits et je n’ai plus pour force que la mienne propre, combien faible !...

Juste avant, dans la première scène de l’acte V, il annonce sa renonciation à la magie, c’est-à-dire à la subversion des éléments et du temps :

Mais j’abjure ici cette magie brutale ; quand j’aurai requis une musique céleste — et je le fais en cet instant même — pour agir comme je l’entends sur les sens auxquels ce charme aérien est destiné, je briserai ma baguette et, plus profond que sonde n’atteignit jamais, je noierai mon livre.

« I’ll break my staff ... I’ll drown my book... » L’indication scénique immédiate est en effet : So­lemn music.

Aux « charmes » shakespeariens, correspondent les « enchantements » qui parcourent tout le Qui­chotte. Mais de la poésie à la prose, du drame au roman, c’est l’occulte lui-même qui va se voir retourné, ironisé, dévalorisé. Tout le temps que Shakespeare joue ce qu’il écrit, Cervantes écrit ce qu’il joue — et ce qu’il joue n’est rien d’autre que sa division. Abandonner la division, c’est mourir, car seule la division maintient ’la vie dans un semblant de nécessité. La vie humaine est envoû­tée ? C’est la narration, cette doublure des doublu­res, qui le prouve, le dévoile bien au-delà de ce qu’on pouvait en attendre. A quoi mène-t-elle, d’ailleurs ? Sur quoi débouche-t-elle ? Qu’est-ce qui suit l’extinction de l’hallucination de principe dans laquelle nous sommes tombés en naissant ? « En un lugar de la Mancha, de cuyo nombre no quiero acordarme... » est l’un des plus extraordinaires « commencements » de la littérature. En effet, ce lieu dont je ne veux pas me rappeler le nom, c’est bien celui d’une tache (« mancha »), de la tache aveugle de l’œil de la pensée, tare originelle qui fait que je suis tout de suite deux, celui qui dort et celui qui croit veiller ; celui qui raisonne en se trompant et celui qui rêve de la vérité. La littéra­ture est ce chemin vers un réveil impossible, c’est-à-dire la mort comme réel. Voyez le mythe de Shakespeare. Était-il celui qu’il était ? Était-il, ou n’était-il pas ? Telle est la question. Et la légende de Don Quichotte ? C’est celle à laquelle nous sentons que son auteur a droit par ce début magistral et cette fin éternellement décevante. Si quelqu’un a réussi une dissolution, c’est bien Cervantes. Pour cela, d’ailleurs, il fallait qu’un faux se fût produit. Un faux Cervantes. Un faux Don Quichotte. Et, en effet, toute la conclusion de la deuxième partie du livre est littéralement obsédée par le faux publié par Avallaneda. Il faut tuer maintenant le vrai Don Quichotte pour tuer en même temps le faux, et tous les faux possibles, dans les siècles des siècles. Cervantes a mis la main sur l’esprit du faux. Ce n’est pas rien. C’est même inouï. Cela signifie qu’il a eu la claire vision de la perpétuité de son mythe et qu’il a dû mener un combat épuisant in extremis pour s’en assurer la paternité. Paternité « arabe », d’ailleurs, c’est le point le plus captivant de sa stratégie. On se souvient en effet que le Quichotte se présente comme une traduction. C’est en se promenant, nous dit Cervantes, dans la « juiverie de Tolède », qu’il a découvert des « papiers » couverts de « ca­ractères arabesques ». Son double sort du papier, et devait fatalement en sortir puisque « je suis affec­tionné à lire jusqu’à des papiers déchirés qui se trouvent par les rues ». Son nom ? Cid Hamet Ben Engeli, « historien arabique ». Le More de Venise, celui de Tolède... La littérature occidentale est violemment sommée de répondre à ce qui l’assiège, du côté oriental. A l’horizon, vous entendez le bruit de la bataille de Lépante, celle où Cervantes a perdu un bras ; celle où, sur mer, Venise, l’Espagne et l’Autriche ont momentanément sauvé la Papauté contre les Turcs (Lépante ne dit pas grand-chose aux Français, n’importe, promenez­ vous à Venise, la ville ne parle que de ça).
L’espagnol ressort transformé de l’arabe ; il sera étudié en chinois ; il vient d’ailleurs peut-être d’une « meilleure et plus antique » langue, l’hé­breu. Comme on voit, l’ambition de Cervantes est immédiatement la plus insolente.

Je brise ma baguette, je noie mon livre, dit Shakespeare. Je suspends ma plume en dehors du temps et au-dessus de lui, comme une épée, dit Cervantes Ben Engeli, fils des anges.

C’est ici, ô ma petite plume, bien ou mal taillée, que tu demeureras pendue à ce râtelier et à ce fil de cuivre. Tu y vivras de longs siècles, si de téméraires et méchants histo­riens ne te dépendent pas pour te profaner... Pour moi seul naquit Don Quichotte, et moi pour lui. Il sut agir, moi écrire.

Cervantes est dans le savoir de la division. D’un côté, par une œuvre de destruction, il veut en finir avec le fatras littéraire jusqu’à lui (la répétition du vivant n’est rien d’autre que la répétition ·de ce fatras) — mais il veut aussi composer la vraie épopée chevaleresque positive, et l’on ignore trop, jusqu’à aujourd’hui, son Persiles y Segismunda, contrepartie héroïque du Quichotte, dédié lui aussi au comte de Lemos. L’esprit du faux n’a plus qu’un recours : essayer de nous cacher Cervantes derrière son mythe, vengeance qu’un mythe aussi puissant ait pu être détruit explicitement par son auteur. L’idéalisation se défend à toutes forces. Contre quoi ? Contre une dépense purement ver­bale et se connaissant comme telle. Cervantes sait que l’idéalisation est increvable, c’est le sujet de son livre, mais ce sujet est bien entendu l’impossi­ble lui-même. D’où l’inclusion de la mort dans la narration par un coup de force jamais vu, jamais égalé : « un des signes qui leur fit conjecturer qu’il s’en allait mourir fut qu’avec tant de facilité de fou il était devenu sage. » D’où aussi cette décla­ration ambiguë :

puisque jamais je n’ai désiré autre chose que de faire abhorrer aux hommes les fabuleuses et extravagantes histoires des livres de chevalerie qui, par le moyen de l’histoire de mon véritable Don Quichotte, s’en vont déjà chan­celants. Et sans aucun doute ces fables tom­beront et ne se relèveront jamais. Vale.

C’est bien entendu parce que les fables se relè­veront toujours que le Quichotte est une sorte de mouvement perpétuel trouvé. Partout où il y aura des hommes en train de se raconter quelque chose, le Chevalier sera là, croira tout à la lettre et, du coup, détruira l’édifice entier de l’illusion.

Ce que Cervantes veut désamorcer, stériliser à jamais, c’est, on l’a dit, le genre pastoral et cheva­leresque ayant pour origine une sorte·de complexe gallaïco-portugais, c’est-à-dire celtique. Paganisme de toujours et pour toujours. Il s’agit, à la limite, d’une vraie guerre de religion intra-romanesque, intra-imaginaire. Qu’est-ce que la prise du men­songe ? Du déchet organisé avec de la mauvaise littérature pseudo-sublime plaquée dessus. Qu’est-ce que la vérité ? Le traitement du mensonge par lui-même ; c’est-à-dire la confrontation incessante réalisée du déchet par la mauvaise littérature, le tout produisant ce que j’appellerai un état d’hilarité continue, état très étrange, retenu, endiablé, circonvolutif, irrépressible, et que tout lecteur du Quichotte, à moins d’être aveugle et sourd, subit imparablement. De tous les livres, c’est probable­ment en ce sens le plus mystérieux. Avec ceux de Sade, dirai-je, dans la mesure où le projet de Sade est de faire subir au « philosophisme » le même sort que Cervantes applique aux bergeries cheva­leresques. Prenez un discours philosophique quel qu’il soit, introduisez le dans Sade, et vous avez immédiatement l’effet Don Quichotte. C’est-à-dire une dérision telle qu’elle ne peut que paraître infinie. Or, pour qu’une dérision puisse avoir l’air infinie, encore faut-il posséder à fond le système sublime. C’est le cas de Cervantes, bien sûr, dont l’arsenal rhétorique est un des plus éblouissants de tous les temps.

Tâchez aussi qu’en la lecture le mélancoli­que soit ému à rire, que le rieur le soit encore plus, le simple ne s’ennuie point, l’homme d’esprit en admire l’invention, le grave ne la méprise, et aussi que le sage lui donne quel­ que louange. (C’est moi qui souligne.)

Les hommes sont sous enchantement. Leur bon sens même est un sort. On combat l’enchantement par une folie imperturbable, c’est-à-dire pas folle du tout. Par le forçage arabesque de la lettre. Don Quichotte est un livre sacré comme on n’en a jamais vu (d’où la nécessité en chemin d’en maudire les faussaires), le livre sacré de la destruction radicale du sacré par l’art rhétorique (beau­ coup plus que Rabelais, par exemple). L’espagnol le plus commun devient porteur du graal des croisades ; l’équivalent du grec et du latin d’Homère et de Virgile (Ulysse et Enée comiques) ; le substitut du Coran (qu’Allah soit béni dans cette guerre sainte qui tourne sans arrêt au vaudeville) ; une nouvelle promulgation de la Loi (l’Exode satirique). C’est enfin tout simplement un Evan­gile, une bonne nouvelle comme tentera de l’être L’idiot, celle que le monde n’a aucun sens, sinon celui de la compassion qui habite l’absolu du rire. La Triste Figure est l’aspect comique, non-dévot et littérateur de la Sainte-Face.
De plus, la bonne nouvelle, nécessairement, c’est celle qui porte sur la démonstration de la machine des fables et sur le moteur de cette machine, le désir sexuel travesti en mensonge « poétique ». Cervantes, ici, joue serré puisqu’on lui doit la révélation la plus acide, la plus juste, la plus irréductible de l’imposture féminine. L’idée de Dulci­née, fausse Mecque permanente de son chevalier, anti-Béatrice, anti-Laure, anti-Délie, anti-tout-ce­ qu’on-voudra, est évidemment sa grande réussite secrète. Secrète, parce qu’elle sera éternellement recouverte par le besoin de fable, autrement dit le refoulement spontané (Picasso se souviendra de tout cela). Comment ne pas rire aux larmes à l’histoire de Maritorne dans l’obscurité ? Comment s’étonner que ces noms, Dulcinée, Maritorne, soient devenus comme les mots de passe de la liberté de penser ? On est, ou on n’est pas, dans le coup de la vision de Dulcinée, c’est-à-dire dans la mécanique du ridicule humain universel.

Ses cheveux, qui tiraient un peu sur le crin, il les tint pour des tresses de très luisant or d’Arabie, dont la splendeur rendait obscure celle du soleil lui-même ; et de son haleine, qui sans nul doute sentait la vieille salade qui a passé la nuit, il lui sembla que c’était une odeur suave et aromatique...

Mais où est la vérité ? Chez celui qui jouit du non-réel soutenu par son seul discours ; ou bien chez celui qui a tort, peut-être, de voir ce qui est, sans le rehausser d’une parole ? « Désenchanter » n’est pas revenir au constat de laideur, de médio­crité ou de bêtise universelles ; ce n’est nullement se mettre au-dessus de l’humanité et se plaindre complaisamment de ses défauts, de ses manies, de ses stéréotypes. Tout cela est inévitable, vous n’aviez qu’à ne pas naître. Non, il faut montrer la laideur et la bêtise, mais aussi qu’on peut à tout instant les dépasser, et jouir en parlant, avoir la plus grande indulgence pour ·te désir de merveil­les. Don Quichotte est le contraire d’un livre gnos­tique. J’allais même dire qu’il n’y en a pas de plus chrétien. La foi, l’espérance, la charité... La foi est folle ? Qu’importe ! L’espérance est sans raison ? Et alors ? La charité, seule, se prouve. Elle, et l’esprit d’enfance, qui fait que notre hilarité est aussi une émotion continuelle indéfinissable — comme, par exemple à l’agonie de Don Quichotte, quand Sancho le supplie de ne pas mourir, de rester fou, de continuer à jouer au Chevalier, ou du moins au berger. Qu’on continue à s’amuser tout en voyant le réel ; à avoir de fausses aventures mais qui sont plus vraies que les vraies... Ne t’en va pas, Sauveur ! Il faut entendre ici le dialogue théologique de Don Quichotte et de son apôtre. Pourquoi, puisqu’il s’agit d’atteindre à la plus haute renommée possible, demande Sancho ; pourquoi ne pas être simplement des saints ? Ça marche très fort, ça ; et peut-être avec moins de contrariétés ?

« La chevalerie est une religion », dit Don Quichotte, « et il y a au ciel de saints chevaliers ». « Certes », répondit Sancho, « mais j’ai ouï dire qu’il y a au ciel plus de religieux que de chevaliers errants ». « Il est vrai », dit Don Quichotte, « parce que le nombre de religieux est plus grand que celui des chevaliers ». « Nombreux sont les errants », répliqua San­cho. « Nombreux », dit Don Quichotte, « mais peu qui méritent le nom de chevaliers. »

Les hommes errent, mais pas Don Quichotte. Finalement, le seul chevalier dont nous gardions la mémoire, c’est lui (j’aimerais le rapprocher de quelqu’un dont ce fut le surnom, « Il Cavaliere », le spiraleux Bernin). En tout cas, si un livre semble parler, par avance, tout l’épisode psychanalytique, c’est bien celui-là.

Les fables sont dérisoires ? Elles sont sublimes, si on les affirme en dépit de leur dérision. Ce n’est pas de dénégation qu’il s’agit ; pas de : « je sais bien, mais quand même » ; plutôt : ne sait rien celui qui n’erre pas en s’émerveillant. En « chevalier », s’entend, c’est-à-dire en défenseur de l’im­possible. Soyez des chevaliers grotesques et merveilleux — ou mourez. C’est tout.
Il faut se demander, pour finir, pourquoi ce silence sur le Persiles, œuvre qui confine au délire baroque du Greco (qui meurt deux ans avant Cervantes). La fable humaniste a fait de Don Quichotte un livre de sagesse alors qu’il est bien entendu tout autre chose et, notamment, une justification de l’excès. Cervantes monte au ciel sur un cheval de feu rythmique.

Se contenant donc dans les étroites limites de la narration ; quoiqu’il ait assez d’habileté, de capacité et d’intelligence pour traiter de l’univers, il demande qu’on ne rabaisse pas son travail, et qu’on lui donne des louanges, non pour ce qu’il a écrit, mais pour ce qu’il a laissé d’écrire.

1982 [2].

Théorie des exceptions, folio essais, 1986, p. 24-32.

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La bataille de Lépante

« A l’horizon, vous entendez le bruit de la bataille de Lépante, celle où Cervantes a perdu un bras ; celle où, sur mer, Venise, l’Espagne et l’Autriche ont momentanément sauvé la Papauté contre les Turcs (Lépante ne dit pas grand-chose aux Français, n’importe, promenez­ vous à Venise, la ville ne parle que de ça). »

Et, par exemple, Véronèse, à l’Accademia.


La bataille de Lépante (1571) où Cervantes perdit un bras à l’âge de 24 ans.
Photo A.G., 14 juin 2016. Zoom : cliquez l’image.


« À l’Accademia, l’audace : Allégorie de la bataille de Lépante (1571 environ). En bas, la bataille navale contre les Turcs. En haut, présentation par des saints et des saintes de la Foi, vêtue de blanc (Venise), à la Vierge (ce sont les mêmes). »
Dictionnaire amoureux de Venise, Plon, p. 459.

« Quand fut reconnue l’armée du Turc, dans cette bataille navale, ce Miguel de Cervantès se trouvait mal et avec de la fièvre, et ce capitaine... et beaucoup d’autres siens amis lui dirent que, comme il était malade et avait de la fièvre, qu’il restât en bas dans la cabine de la galère ; et ce Miguel de Cervantès demanda ce qu’on dirait de lui, et qu’il ne faisait pas ce qu’il devait, et qu’il préférait mieux mourir en se battant pour Dieu et pour son roi, que ne pas mourir sous couverture, et avec sa santé... Et il se battit comme un vaillant soldat contre ces Turcs dans cette bataille au canon, comme son capitaine lui a demandé et ordonné, avec d’autres soldats. Une fois la bataille terminée, quand le seigneur don Juan sut et entendit comment et combien s’était battu ce Miguel de Cervantès, il lui donna quatre ducats de plus sur sa paye... De cette bataille navale il sortit blessé de deux coups d’arquebuse dans la poitrine et à une main, de laquelle il resta abîmé [3]. »
Ce fut après cette bataille qu’il gagna le surnom de « manchot de Lépante » (el manco de Lepanto)
Cervantès décrivit tous les combats navals auxquels il avait pris part et pour lesquels il gardait une juste rancœur. À tous ceux qui se moquaient de lui il répondait :
« Comme si mon état de manchot avait été contracté dans quelque taverne, et non dans la plus grande affaire qu’aient vu les siècles passés, et présent, et que puissent voir les siècles à venir [4] ! » [5]

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Les peintres et Don Quichotte

Quelques exemples d’illustrations ou de peintures célèbres [6] ...

Goya, Don Quichotte lisant, 1780 [7]Doré, Illustration pour Don Quichotte, 1863 [8]. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Delacroix, Don Quichotte dans sa librairie, 1824 [9]— Daumier, Don Quichotte, 1868. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Cézanne, Don Quichotte, vu de l’avant. — Cézanne, Don Quichotte, vu de dos, 1875. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Dali, Don Quichotte, lithographie, 1956-57Antonio Saura, Don Quichotte et Sancho Pança, 1987. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


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Don Quichotte et Sancho Pança par Picasso

Picasso. A gauche, peinture à l’huile, 3 mars 1947.
A droite, reproduction faite le 10 août 1955 pour les Lettres françaises du 18-24 août,
à l’occasion du 350ème anniversaire de la publication de la 1ère édition du Quichotte. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Picasso, dessin à l’encre de Chine sur papier blanc. Dimensions 65 cm x 60 cm. Donné par Picasso au musée d’Art et d’Histoire de Saint-Denis, 28 Novembre 1955.
A droite : poster imprimé à de multiples exemplaires. Crédit et détails : originaldonquixote Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


Dans Le nouveau dictionnaire Picasso, Pierre Daix ne mentionne pas le Don Quichotte de 1947 qui fut réalisé pour le 400e anniversaire de la naissance de Cervantes et donné par Picasso à un aviateur qui participa à la guerre d’Espagne. Il confond la date de naissance de l’écrivain (1547) et la date de publication de Don Quichotte (1605) dont c’était le 350e anniversaire et écrit :

Don Quichotte et Sancho Pança
Dessin au lavis que Picasso réalisa pour le 400e anniversaire de la naissance de Cervantès, en août 1955. Créé à ma demande pour être reproduit dans le numéro spécial des Lettres françaises, il fut par la suite exploité de multiples façons par le Mouvement de la paix. Picasso désirant qu’il ait la diffusion la plus large. L’original se trouve au musée de Saint-Denis.
Les deux visages de Don Quichotte et de Sancho Pança étaient apparus avec une colombe dans la lithographie d’affiche pour l’Exposition hispano-américaine à la galerie Henri Tronche, fin 1951, et avaient donné naissance à des lithos isolées. Cf. Mourlot. (p. 272)

Affiche pour l’exposition Hispano-Américaine, 1951
Zoom : cliquez l’image.
*

Jean Canavaggio, traducteur de Don Quichotte

Alonso Quijano ne supporte plus ce monde. Nourri de romans de chevalerie, il décide d’appliquer ses grilles de lecture au monde réel : il devient alors Don Quichotte de la Manche.

LECTURE : Cervantès, Don Quichotte, I, 1, 1605, trad. Jean Canavaggio, Folio classique, 2010, pp.88-89

REFERENCES MUSICALES :
Joaquin Rodrigo, Fantaisie pour un gentilhomme
Enrique Granados, marches militaires, Marche n°2
BO Dessin animé Don Quijote de la Mancha
Jacques Brel (et Jean-Claude Calon), L’homme de la Mancha

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Paru le 17 Septembre 2015. La Pléiade.

Voir aussi :
Jean Canavaggio, La folie et l’histoire, une lecture du Quichotte
Cervantes
L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche
Don Quixote de la Mancha
L’ingénieux hidalgo Don Quichotte de la Manche (études)
Cervantès et le Persilès

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Musique

Purcell, Don Quixotte. Z. 578

Contribution de Purcell à la musique de scène pour les pièces de Thomas D’Urfey.
Date de composition : 1694 (parts I-II), 1695 (part III)

From rosy bow’rs

From Rosy Bowers – l’une des plus célèbres mad songs (chansons de folie) de Don Quixote – fut par la suite publiée sous le titre de « dernière chanson mise en musique par Mr Henry Purcell, ce dernier étant malade. » Purcell est mort le 21 novembre 1695 [10].

Les Boreades, dir. Francis Colpron.
Karina Gauvin (soprano)

Alfred Deller (contre-tenor)

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Cinéma

Plusieurs adaptations du Don Quichotte furent réalisées au cinéma. Dont une sur un scénario de Paul Morand.

Les aventures de Don Quichotte, 1933

Un film de Georg Wilhelm Pabst sur un scénario de Paul Morand.
Musique originale : Jacques Ibert.
Il existe au moins trois versions : française, allemande et anglaise, de qualité et de durée inégales.

La fin du film — la scène des romans brûlés — revêtit, à l’époque, une signification symbolique particulière face à l’idéologie d’un régime qui préparait l’autodafé d’une littérature considérée comme dégénérée.

Informations ici

En 1957, Orson Welles entreprit également de réaliser une adaptation de Don Quichotte. Le film restera inachevé.

*

[2La même année 1982...
Joseph Ratzinger (futur Benoît XVI) dans Les Principes de la théologie catholique, à propos de Don Quichotte :
« […] Don Quichotte commence comme une bouffonnerie, une dérision, qui n’est absolument pas œuvre imaginaire ou simple divertissement littéraire. Le plaisant autodafé des livres du pauvre hobereau, que font, au chapitre VI, le curé et le barbier, est un geste très réel : le monde du Moyen Âge est rejeté, la porte qui y donne accès est murée ; il appartient irrévocablement au passé. En la personne de Don Quichotte, une époque nouvelle persifle l’ancienne. Le chevalier est devenu un fou ; réveillée des rêves de jadis, une nouvelle génération se dresse en face de la réalité, sans déguisements ni embellissements. Dans la raillerie plaisante du premier chapitre, il y a quelque chose de l’entrée en scène d’une nouvelle époque, confiante en elle-même, qui a désappris le rêve et découvert la réalité, et qui en est fière. […] Quelle noble folie est-ce donc que celle que Don Quichotte s’est choisie comme vocation : "être chaste en ses pensées, honnête en ses paroles, vrai dans ses actions, patient dans l’adversité, miséricordieux à l’égard de ceux qui sont dans la nécessité, et enfin, combattant de la vérité, même si sa défense devait coûter la vie". Les traits de folie sont devenus un jeu qui mérite d’être aimé car on perçoit, par-delà, un cœur pur. […] L’assurance orgueilleuse avec laquelle Cervantès avait brûlé les ponts derrière lui et s’était moqué du vieux temps, est devenue maintenant mélancolie sur ce qui était désormais perdu. Ceci n’est pas un retour au monde des romans de chevalerie, mais un éveil à ce qui doit absolument demeurer, et la prise de conscience du danger qui menace l’homme quand, dans l’incendie qui détruit le passé, il perd la totalité de lui-même. »
Joseph Ratzinger, Les Principes de la théologie catholique, 1982.

[3Information de service près le maire de Madrid. Martin Fernandez de Navarrete, Vida de Cervantes, Madrid, Real academia Espanola, Imprenta real (lire en ligne), « Illustraciones y documentos », p. 314-316, point 4.

[4Prologue du Don Quichotte de 1615 cité par Jean Canavaggio, Bibliographie de Miguel Cervantes, Bibliothèque Virtuelle Cervantes (lire en ligne).

[5Source wikipedia.

[6Cliquer sur les liens pour voir d’autres oeuvres du même auteur.

[8Voir aussi Gallica.

[9« Mardi 6 avril. — Déjeuné chez Soulier et Fielding. — À l’atelier de Henry Scheffer. Commencé chez moi le petit Don Quichotte. » (Journal).

[10From rosy bow’rs where sleeps the god of Love,
Hither, ye little waiting Cupids, fly :
Teach me in soft, melodious songs to move,
With tender passion, my heart’s darling joy.
Ah ! let the soul of music tune my voice,
To win dear Strephon, who my soul enjoys.

Or if more influencing
Is to be brisk and airy,
With a step and a bound,
And a frisk from the ground,
I will trip like any fairy.

As once on Ida dancing,
Were three celestial bodies,
With an air and a face,
And a shape, and a grace,
Let me charm like Beauty’s goddess.

Ah ! ’tis all in vain,
Death and despair must end the fatal pain,
Cold despair, disguis’d, like snow and rain,
Falls on my breast !

Bleak winds in tempests blow,
My veins all shiver and my fingers glow,
My pulse beats a dead march for lost repose,
And to a solid lump of ice, my poor fond heart is froze.

Or say, ye Pow’rs, my peace to crown,
Shall I thaw myself or drown ?
Amongst the foaming billows,
Increasing all with tears I shed,
On beds of ooze and crystal pillows,
Lay down my lovesick head.
Say, say, ye Pow’rs, my peace to crown,
Shall I thaw myself or drown ?

No, I’ll straight run mad,
That soon my heart will warm ;
When once the sense is fled,
Love has no pow’r to charm.

Wild thro’ the woods I’ll fly,
Robes, locks shall thus be tore ;
A thousand deaths I’ll die
Ere thus in vain adore.

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