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Marcelin Pleynet : « Le retour »

Extraits

D 8 avril 2016     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Parution : 08-04-2016 du nouvel opus de Marcelin Pleynet, Le retour dans la collection L’Infini de Gallimard.

« Le narrateur de ce roman est un écrivain qui vit à Venise et qui, après diverses aventures plus ou moins familiales et contraignantes, s’emploie à retrouver une vie libre de toutes conventions quelles qu’elles soient. »
Marcelin Pleynet.

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Le retour (extraits)

Exergue


« La seule façon de faire avec Venise est de
s’y arrêter, d’y séjourner et d’y retourner sans
cesse . »

HENRY JAMES.


« Il conseille de se réfugier dans la solitude
d’une île heureuse – soit Venise. »

NIETZSCHE,
lettre du 3 août 1883.

*

Le début

Là où c’était, je suis revenu…

Sous la pluie, brouillard gris pâle, je suis comme projeté sur cette île où la population est toujours également accueillante.

C’est un miracle de se retrouver à nouveau sur ces rives de l’Adriatique…

Les dieux de toute évidence sont avec moi…

Venise… encore et toujours… Les îles sont unies les unes aux autres par des ponts qui enjambent les canaux… et je me perds avec bénéfice dans les dédales sombres que suppose le passage d’une calle à l’autre.

L’accueil est manifestement aussi surprenant qu’inattendu.

*

Monteverdi

Au matin le soleil finalement se lève, il illumine la ville d’une chaleur jaune et orange qui engage à la promenade… Je ne résiste pas, je sors.

Le soir, je vais à la Fenice écouter lesVêpres de la Vierge, de Monteverdi.

Les musiciens de Vienne et Nikolaus Harnoncourt font merveille. « Ô Dieu hâte-toi de me délivrer. / Hâte-toi de me délivrer, ô Dieu ! / Gloire au Père, au Fils et au Saint-Esprit :/ Comme c’était au commencement, maintenant et pour l’éternité, / Dans les siècles des siècles. / Amen… Alleluia »…

Toutes les ressources instrumentales sont mises en œuvre dans les morceaux d’encadrement : le « Domine ad adiuvandum » et le Magnificat, tout comme dans la Sonate… Le chœur des violons est placé de manière qu’il puisse venir en aide aux voix de la chorale.

Cette musique théâtrale accorde une grande importance à la distribution spatiale… Les trois ténors chantent le « Duo Seraphim » de trois espaces très éloignés du centre de la scène.

La salle, récemment rénovée, est d’un luxe sans pareil, les dorures brillent… elle convient parfaitement à cette musique baroque.

De toute évidence Monteverdi n’a pas en ce moment la popularité de Vivaldi… À ce concert les touristes se font rares.

Le concert dure plus d’une heure et demie.

Dans la nuit, à la sortie, je traverse Venise, comme porté par le chant des chœurs et l’art de Monteverdi qui se confond avec l’architecture de la ville…

Cette cité lacustre a décidément tout ce qu’il faut, dans l’isolement musical souhaité et nécessaire…

*

Je ne me suis pas absenté trop longtemps.

Le temps d’échapper au pire. Le pire n’est jamais sûr. On ne peut pas s’y fier. On doit parfois y sacrifier une partie de son temps, ou plus encore, qui sait… un bras, un doigt, une jambe… Il fallait y penser.

La maladie et les accidents physiques diminuent et rendent dépendant… Il faut savoir se libérer… réapprendre à s’augmenter… c’est une vocation… un savoir-vivre.

À peine étais-je à Paris qu’un AVC me terrassa et me maintint près de trois jours dans le coma… Je ne me souviens pas de m’être évanoui. S’en souvient-on ? Je pense à ce que le professeur m’a dit de ses malades sauvés du coma.

Ces heures de vie somnambule sous la menace de la mort me troublent comme une possession… Les réanimés ne se souviennent de rien.

J’ai noté tout cela dans une espèce de roman, Le Savoir-vivre. Allez savoir ! Le titre dit bien ce qu’il veut dire de ce qui m’occupe alors…

Je dus faire une année de rééducation. Une charmante orthophoniste me permit enfin de parler à nouveau et de retrouver ma mémoire en miettes.

Il faut que nous fassions un grand usage des choses pour notre bénédiction, quelles qu’elles soient, où que nous soyons, quoi que nous voyions ou entendions, quelque étrangères ou inégales qu’elles soient. C’est alors seulement, et pas avant, que nous sommes sur la bonne voie, dont jamais l’homme ne verra la fin. Et jamais l’homme n’en finira de grandir et de gagner davantage dans une véritable croissance.

Que faut-il entendre lorsque Nietzsche écrit : « Se sentir gaspillé en son humanité, et non seulement en son individu, de la même manière que nous voyons la nature gaspiller ses fleurs une à une… c’est un sentiment qui passe tous les sentiments. Mais qui en est capable ? » ?

Se sentir engagé dans cette dépense naturelle, et s’en augmenter… Il me semble y avoir pensé. Au retour, il me semble savoir de quoi il s’agit.

Le printemps est là à nouveau. Je retiens le printemps… Sur les jardins des Champs-Élysées les bouquets de marronnier, déjà verdoyants, seront bientôt tous en fleurs…

Expérience propre à ce que j’ai vécu et vérifié au cours de ces derniers mois : se traiter comme si l’on était un printemps dans une âme et dans un corps écrits de part en part et sans ratures… Je n’ai sans doute jamais vécu autrement… Ce que je découvre aujourd’hui où je dois à nouveau regagner Venise après ces quelques mois de maladie et un voisinage prolongé avec la mort…

Vous devriez être mort, me disent tous les médecins que je consulte après avoir retrouvé le libre usage de la parole.

Pour ce qu’il en est de mes œuvres publiées ou non… : « Quand même Nietzsche ne serait seulement plus connu de nom, quand même il serait tombé dans l’oubli, le règne se poursuivrait encore de ce qu’il a fallu que sa pensée pense. »

Pour le reste, lorsque l’on revient, tout est en l’état… c’est à peine si on a changé l’eau…

*

La fin

[…] Selon Heidegger, on n’échappe pas à l’incompréhensible trivialité de ce monde quotidien commun si ce n’est en s’en retirant pour entrer dans la solitude.

Il vit retiré depuis une dizaine d’années, on dirait un homme sauvage.

Parfois en compagnie de ses voisins il va pêcher, le vent d’automne est chaque jour clair, et parfumé, le feuillage des cinq grands saules est devenu épars.

Je suis de retour…

Considérant cela j’ai décidé de quitter le monde des hommes, de traverser les eaux pour retrouver ma lumière… à la fin de l’année…


L’Amour vénitien

Venise ne sera jamais tout à fait une ville comme les autres et nous n’en partagerons jamais tout à fait le charme. Sans doute y apportons-nous toujours un peu plus que ce qui nous conduit dans une autre ville ; et cela même nous isole et nous divise. Cette passion singulière qu’exige Venise, n’est jamais assez vraie, n’est jamais assez grande, parce qu’elle est de la finalité d’un voyage ; ce voyage fût-il celui de la vie. Pour s’accorder à Venise il faudrait ne pas venir y chercher ce qui s’y trouve, et sans doute d’abord ne pas trouver ce que l’on y apporte. Venise ne nous propose pas une rencontre mais une séparation ; non pas « une arrivée », mais un départ. Le « charme » de Venise tient aussi pour nous à ce qu’installés dans nos certitudes, dans nos inquiétudes, dans nos passions, nous n’y arriverons jamais. Nous n’y arriverons jamais faute de savoir quitter l’espace et le temps qui nous quittent. C’est me semble-t-il ce dont témoignent, en clichés, cet ensemble de souvenirs poétiques : je ne suis pas amoureux de Venise, je suis amoureux d’une lumière, d’un éclat, d’un départ, je suis « amoureux de l’amour ».

L’Amour vénitien, Carte blanche, 1984.

Crédit : www.marcelinpleynet.fr/

Qui est Marcelin Pleynet ?

Poète, critique d’art, romancier, essayiste et diariste né en 1933 à Lyon.

Présentation de l’auteur par lui-même

Né en décembre 1933 à Lyon. Pas de vie de famille. Mis en pension très jeune, il s’en échappe dès que possible. Voyage à travers la France. Divers métiers. Études fragmentaires et anarchiques. Voyage en Italie, en Hollande, en Angleterre. Publie son premier volume de poésie en 1962 : Provisoires amants des nègres, le titre choque les imbéciles. Le livre est accueilli par Giuseppe Ungaretti, Jean Paulhan, René Char, Louis Aragon et obtient, la même année, le prix Fénéon de littérature. Marcelin Pleynet est nommé directeur gérant et secrétaire de rédaction de la revue Tel Quel au printemps 1963, poste qu’il occupe jusqu’en 1982

. Il devient alors secrétaire de rédaction de la revue L’Infini dirigée par son ami Philippe Sollers et publiée aux éditions Gallimard. Invité comme visiting professor de littérature par l’université de Northwestern à Chicago, où il fait un cours sur Lautréamont, en 1966. Si l’essai qu’il publie sur Lautréamont, en 1967, a une incontestable influence sur l’évolution ultérieure de Tel Quel, son œuvre ne s’en établit pas moins très en marge de ses activités publiques (éditoriales), et plus généralement en marge des divers regroupements et familles poétiques de l’époque. En 1971, il publie un ensemble d’essais sur l’art moderne, L’Enseignement de la peinture (vite traduit au Japon, en Espagne, en Italie et aux États-Unis), qui lui vaut une renommée de critique et d’historien d’art dont il ne parviendra jamais tout à fait à se défaire. C’est ainsi qu’à sa création, la chaire d’esthétique de l’École nationale supérieure des Beaux-Arts de Paris lui sera confiée et qu’il ouvrira alors son cours (1987) par une suite de conférences sur la poétique d’Homère. En compagnie de Roland Barthes, Julia Kristeva, Philippe Sollers et François Wahl, il participe au printemps 1974 à une des premières randonnées d’intellectuels français en Chine. Il en revient fatigué et plus que jamais convaincu que « la poésie qui discute les vérités est moins belle que celle qui ne les discute pas ». En 1986, il raconte sa vie dans un roman, Prise d’otage, que la société parisienne, qui croit s’y reconnaître, prend pour un roman policier. CQFD. La vie d’un écrivain n’est jamais riche que de malentendus : voir les six volumes de son Journal intime (aux éditions Hachette, Plon et Gallimard).
www.marcelinpleynet.fr

Notice rédigée en 1988 et revue en 2003. Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française par eux-mêmes, sous la direction de Jérôme Garcin, Mille et une nuits, 2004 (1988 pour la première édition).

Crédit « Itinéraires De Marcelin Pleynet Traversée du temps » (pdf)

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