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Les Surprises sans fin de Philippe Sollers

D 2 février 2016     A par C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Zoom : cliquer sur l’image. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Les Surprises sans fin de Philippe Sollers

Il s’agit d’une troisième réédition du texte de Philippe Sollers – la première fois était en 1987, à l’occasion d’une grande exposition, au Grand Palais, dédiée à Fragonard. Cette fois-ci le texte, avec une photogravure entièrement renouvelée, a aussi voulu accompagner les visiteurs de cette autre exposition de Fragonard, au Musée de Luxembourg. L’exposition a été ouverte entre le 16 septembre 2015 et le 24 janvier 2016.
A chaque réédition, nous « vérifions l’expérience ». Contents que, devant ce texte « on nous abandonne dehors ». Philippe Sollers, dans ses pages, est « le double transparent dans sa parallèle » de Fragonard, lâche-t-il dès le début – mais il est plus que cela, car ce texte est « le double transparent dans sa parallèle » de chacun d’entre nous, à condition qu’on sache l’entendre ou attendre, comme lui a fait avec Fragonard. Qu’on s’en rende compte, lecteur, de ce double.
Heureux de constater, en (re)lisant ce texte, qu’on a été exclu par la plupart des autres textes ou livres du jour ou d’hier – osons-nous dire même de demain. Il est toujours le temps de dire que Philippe Sollers est un grand écrivain, profond – comme il a dit du peintre : « Il est temps de faire de Fragonard un peintre profond. ».
Et la brillante démonstration suit – il soulève à chaque phrase « une pierre tombale à mains nues, ce qu’on appelle joliment le poids de l’Histoire, somme des résistances, des aveuglements, des malveillances accumulées depuis deux siècles, des vengeances contre une représentation sans équivalent de la gratuité humaine ».
Le XVIIIème siècle, le Sud mythique, l’âge d’or – les voilà incarnés dans les toiles de Fragonard. « Le paradis physique » : trouvé et vécu, réel : l’amour. L’équivalent dans la peinture de ce que Rimbaud fera plus tard dans la littérature : questionner « l’immense opulence inquestionable ».
Pour Paul Claudel, « Ce sont des tristes tableaux ceux auxquels il est impossible de prêter l’oreille. » Et Philippe Sollers de continuer : « Mais peut-être faut-il faire un peu plus que prêter l’oreille. Fragonard, aujourd’hui, décide de nous parler carrément, et même de nous donner un concert. ».
L’Histoire, la Révolution est mise en cause par la peinture de Fragonard : « traumatisme aimantant plus ou moins tous les discours et toutes les interprétations. » Car chez lui « Il faudrait pouvoir parler d’une force de plaisir comme on l’a fait d’une force de travail ».
Fragonard signait Frago, et il y a là l’occasion, pour Sollers, d’un développement-interprétation-emportement sur les sens que le mot, l’étymologie et ses sonorités ont pu lui inspirer, dans lequel il applique ce que Fragonard a fait dans ses peintures : « un renversement du sens et des perspectives ».
Fragonard en quelques phrases : « Plus elliptiquement et intrinsèquement français que Fragonard, tu meurs ». Et : « […] c’est le mouvement en mouvement ».
Ou bien : « on a voulu l’effacer, il est là. Et même drôlement là puisqu’une de ses toiles principales, La fête à Saint-Cloud, se trouve ni plus ni moins dans les appartements du gouverneur de la Banque de France. »
Les deux citations sûres de Fragonard même — « Tire-toi d’affaire comme tu pourras, m’a dit la Nature en me poussant à la vie » et « Je peindrais avec mon cul » — suffisent et ne suffisent pas pour le connaître. « L’inventer, en un sens, comme il a inventé ses fêtes. »
Et : « Cela aussi, c’est l’énigme : vie de famille et licence à égalité. Temps long et temps court. Economie et dépense. »
Depuis la première publication de ce texte, une découverte a été faite et prouvée : le portrait « Diderot lisant à sa table » n’est pas celui de Diderot. Alors le tableau est légendé maintenant « Portrait d’homme de lettres ». Mais le texte n’a pas été actualisé, il continue de parler du tableau comme s’il s’agissait toujours de Diderot. Et en effet, cette découverte ne change rien : le portrait que Philippe Sollers fait du tableau est toujours vrai, les caractéristiques décelées restent : « figure[s] complexe[s] animée[s] d’une désinvolture en abîme, de la sprezzatura qui le[s] rend insaisissable[s] ». La figure du « faux » Diderot a la même force et le même impact sur nous que le Mallarmé de Manet — « deux apparitions », dit Sollers.
Le portrait de mots que Sollers fait du peintre continue : « Cet inconscient de Fragonard qui non seulement ignore le temps, mais encore en affirme la vacuité pour des personnages courants de ce monde-ci, l’humain, comme absous de la corvée d’être ! »
Et : « Fragonard était impossible et réel, impossible parce que réel, comme l’hypothèse vertigineuse qui émane de ses tableaux. En route pour la Terreur ! Et, de là, aux charniers nouveaux ! Retour à l’Idée fixe ! Fixe ! Carré blanc ! Noir ! Le mouvement non canalisé nous aurait fait perdre la tête : que les têtes tombent, plutôt. Il nous faut une Loi. L’humanité est un culte, ses criminels eux-mêmes en sont la preuve dont on ne saurait trop entretenir la mémoire odieuse. Le vrai crime contre l’humanité, c’est peut-être Fragonard, au fond. Sa punition ? Je l’ai dit : pas d’interprétation […]. »
Une étude, celle-ci, à des allures de roman, extraordinairement riche, abondant dans les détails. Les extensions dans les phrases de maintes références historiques ou d’époque, celle de Fragonard ou celle de Sollers, littéraires, philosophiques, artistiques, mythologiques, bibliques, détails de la vie concrète, de la famille et des amours du peintre, détails géographiques, de la flore, et tant d’autres – font en effet de cette étude un roman, le roman Fragonard, dont le « sujet » reste secret, et très facile à trouver en même temps – « lettre volée », comme la peinture de Fragonard.
Extensions temporelles, surtout, car « le vaisseau spatial dix-huitième arrive jusqu’à nous avec son hublot semblable à une loupe. » Des siècles, millénaires même, de culture sont traversés.
Etude, ce texte, comme essence très concentrée de ses romans, d’où la surprise à chaque phrase, à chaque tournure, renversement, dans l’avancement à la fois sinueux et audacieux des phrases – qui sont portées, presque écrites par la même sensualité, par le même désir, spirituel-charnel que celui des tableaux de Fragonard. Ce qui n’exclue pas ceux de Sollers, au contraire : la grâce et la joie, sans quitter complètement les peintures, se prolongent et épousent, dans ses phrases, celles de Philippe Sollers. Nous ne pouvons plus regarder les toiles de Fragonard sans être transpercés en même temps par les paroles de Philippe Sollers. Sans entendre le bruissement des deux sensualités qui ont fait un, le temps de l’écriture – et de notre lecture…
Surprises sans fin de Fragonard-Sollers, de Sollers-Fragonard : FRAGOLLERS.
Comme Fragonard, Sollers « n’interdit rien que la souffrance, la laideur et la mort, c’est-à-dire nos dieux de remplacement depuis que nous avons honte d’avoir oublié la fête à Rambouillet ou celle de Saint-Cloud, l’invention du personnage et sa dimension atomique dans le paysage, le grand jeu pour rien, le chiffre d’amour, l’amant couronné, la fuite à dessein… ».
Osez parler du côté Sollers de Fragonard.

Sanda Voïca, 31 Janvier 2016.

Les surprises de Fragonard, Philippe Sollers, Editions Gallimard, 2015, 144 pages, 73 illustrations, 25 euros.

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Fragonard, Renaud entre dans la forêt enchantée, 1764-65.
Zoom : cliquez l’image.



Fragonard, Renaud entre dans la forêt enchantée, 1764-65. Détail.
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Fragonard, Renaud entre dans la forêt enchantée, 1764-65. Détail.


Fragonard, Les Baigneuses, vers 1765-70.
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Fragonard, Les Baigneuses, vers 1765-70. Détail.
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Fragonard, Les Baigneuses, vers 1765-70. Détail.
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Fragonard, Les Baigneuses, vers 1765-70. Détail.
Exposition « Fragonard amoureux ». Photos A.G., 19 janvier 2016. Zoom : cliquez l’image.


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