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Casanova, version anglaise

Vidéo : le documentaire de la série Secrets d’Histoire

D 13 décembre 2015     A par Viktor Kirtov - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Retour sur Casanova. L’opportunité nous en est donnée par Armine Mortimer qui nous signale la prochaine parution, en mars, du Casanova de Sollers, en langue anglaise. Traduction par ses soins, ainsi qu’une introduction au livre.

Auteur d’une Etude de Paradis ICI...

Et d’autres articles sur Sollers ICI...

Casanova the Irresistible

The avant-garde gadfly reappraises Casanova’s genius for living

Le génie pour la vie
de Casanova, réévalué par l’avant-garde

[...] Une traduction magistrale qui capture le style idiosyncrasique de Sollers,Casanova l’Irresistible entraîne ses lecteurs dans un voyage à l’intérieur des têtes et des cœurs de deux personnalités singulières.

His is a name synonymous with seduction. His was a life lived without limits. Giacomo Casanova left behind thousands of pages detailing his years among Europe’s notable and noble. In Casanova the Irresistible, Philippe Sollers—prolific intellectual and revered visionary of the French avant-garde—proffers a lively reading of and guide to the famed libertine’s sprawling memoir.

Armine Kotin Mortimer’s translation of Sollers’s reading tracks the alluring Venetian through the whole of his astounding and disreputable life. Eschewing myth, Sollers dares to present the plain realities of a man "simple, direct, courageous, cultivated, seductive, funny. A philosopher in action." The lovers are here, and the ruses and adventures. But Sollers also rescues Casanova the writer, a gifted composer of words who reigns as a titan of eighteenth-century literature. As always, Sollers seeks to shame society for its failure to recognize its failings. By admiring those of Casanova’s admirable qualities present in himself, Sollers spurns bourgeois hypocrisy and cliché to affirm a jocund philosophy of life devoted to the twinned pursuits of pleasure and joy.

A masterful translation that captures Sollers’s idiosyncratic style,Casanova the Irresistible escorts readers on a journey into the heads and hearts of two singular personalities.

Crédit : http://www.press.uillinois.edu/

*

La version française

Présentation de l’éditeur
"On croit savoir qui est Casanova. On se trompe. On n’a pas voulu que Casanova soit un écrivain (et disons-le calmement : un des plus grands écrivains du dix-huitième siècle). On en a fait une bête de spectacle. On s’acharne à en fournir une fausse image. Les metteurs en scène qui se sont projetés sur lui l’ont présenté comme un pantin, une mécanique amoureuse, une marionnette plus ou moins sénile ou ridicule. Il hante les imaginations, mais il les inquiète. On veut bien raconter ses "exploits galants", mais à condition de priver leur héros de sa profondeur. Bref, on est jaloux de lui, on le traite avec un ressentiment diffus, pincé, paternaliste. Il s’agirait plutôt de le concevoir enfin tel qu’il est : simple, direct, courageux, cultivé, séduisant, drôle. Un philosophe en action". (Philippe Sollers) A travers Casanova l’admirable, Philippe Sollers réalise un véritable plaidoyer pour ce personnage paradoxal, séducteur et philosophe, sublime et ridicule. Avec un souci de l’authentique et une connaissance fine de l’histoire de Venise, l’auteur décide ainsi de démystifier le "roi de l’amour", et d’en dévoiler les aspects les plus complexes, et les plus réels. Il nous invite enfin à réfléchir à la construction d’une légende culturelle, aux origines de l’imaginaire collectif d’une société.

Quatrième de couverture

Giacomo Girolamo Casanova
Né le 2 avril 1725
à Venise, République de Venise

Mort le 4 juin_1798
à Duch, Royaume de Bohême

« On croit savoir qui est Casanova. On se trompe. On n’a pas voulu que Casanova soit un écrivain (et disons-le calmement:un des plus grands écrivains du dix-huitième siècle). On en a fait une bête de spectacle. On s’acharne à en fournir une fausse image. Les metteurs en scène qui se sont projetés sur lui l’ont présenté comme un pantin, une mécanique amoureuse, une marionnette plus ou moins sénile ou ridicule. Il hante les imaginations, mais il les inquiète. On veut bien raconter ses « exploits galants », mais à condition de priver leur héros de sa profondeur. Bref, on est jaloux de lui, on le traite avec un ressentiment diffus, pincé, paternaliste. Il s’agirait plutôt de le concevoir enfin tel qu’il est:simple, direct, courageux, cultivé, séduisant, drôle. Un philosophe en action. »

Philippe Sollers

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Dessin de Benoît Monneret

Extrait

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Portrait de Casanova à 63 ans,
gravé par Johann Berka
Photo (c) AKG Paris. Le livre sur amazon.fr
Casanova est présent : c’est nous qui avons dérivé loin de lui, et, de toute évidence, dans une impasse fatale. Un soir, à Paris, il est à l’Opéra, dans une loge voisine de celle de Mme de Pompadour. La bonne société s’amuse de son français approximatif, et par exemple qu’il dise ne pas avoir froid chez lui parce que ses fenêtres sont bien « calfoutrées ». Il intrigue, on lui demande d’où il vient : « de Venise ». Mme de Pompadour : « De Venise ? Vous venez vraiment de là-bas ? » Et Casanova : « Venise n’est pas là-bas, madame, mais là-haut. » Cette réflexion insolente (dont la marquise se souviendra plus tard, lorsqu’il sera sorti des Plombspar les toits) frappe les spectateurs. Le soir même, Paris le reçoit.

Vous dites « Prague », et, immédiatement, les clichés du XXe siècle surgissent : la ville doit être sombre, médiévale, démoniaque, stagnante, l’horloge du temps s’y est arrêtée, c’est la cité du Golem et de Kafka, du Procès, du Château, de l’absurde, d’un complot gluant des ténèbres. On a beau savoir que le mur de Berlin est tombé, que la « révolution de velours » a eu lieu, on pense d’abord aux invasions successives, l’allemande, la russe, et au lourd sommeil « socialiste » coincé entre la police et l’armée.

Aller chercher Casanova à Prague a donc l’air d’une plaisanterie, d’une provocation et, en tout cas, d’un pari impossible. Et pourtant, il est là, quelque part, pas loin. Le narrateur vient de New York, en passant, une fois de plus, par Venise. C’est la première fois qu’il vient ici. Ici ? La surprise est totale, car ici, à Prague, c’est encore et toujours l’Italie. Il se demande s’il n’a pas débarqué par erreur à Naples. La ville flambe de couleurs, on la repeint, on la met en perspective pour les touristes, ses palais et ses églises vibrent sous le soleil, roses, vert pâle, ocre, blancs, jaunes. Le baroque est chez lui, et donc la Contre-Réforme jésuite (attention, le professeur Laforgue va censurer le mot « jésuite »).

À part le hideux et massif monument élevé sur la place principale à la mémoire de Jan Hus (on pourrait le dynamiter avec bonheur, de même que la sinistre statue de Giordano Bruno sur le Campo diFiore, à Rome), tout est clair, magnifiquement proportionné, joyeux, musical. Le château, là-haut ? Un enchantement d’emboîtements (surtout la nuit). Les escaliers, les terrasses ? Un rêve de partitions symphoniques. D’ailleurs, comme un clin d’œil, des affiches rouges, un peu partout, annoncent une représentation imminente du Don Giovanni de Mozart.

Le narrateur ne dit rien, il marche, il se faufile, il vérifie qu’il y aura tout à l’heure un peu partout des concerts (Bach, Vivaldi, Mozart encore), il rentre à son hôtel, il dort un peu, il ressort. Il va, bien sûr, visiter le cimetière juif et ses tombes dressées, chaotiques, dans un silence d’écriture et de foi, mais il en est vite chassé par la pression mercantile des visiteurs. Il se fait un devoir d’aller admirer la Lorette (cette fois il est à Florence ou à Pise), il prend la précaution de se faire photographier ici et là, notamment devant le café Kafka ou le fast-food Casanova. Tout cela se mélange un peu dans sa tête, il a l’impression d’être lui-même le lieu d’une fusion étrange, et pourtant lumineuse et vraie : il cherche Kafkasanova.

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« C’est nous qui sommes les auteurs de notre soi-disant destin... »
(Histoire de ma vie.)
*
« La liberté est un présent du ciel, et chaque
individu a la droit d’en jouir aussitôt
qu’il jouit de la raison. »
Article de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert
sur "L’autorité politique"

Étrange ? Non. Kafka, ce séducteur en temps de détresse, lui fait signe, lui montre la voie, c’est-à-dire le tournant du temps qui parle sans bruit, dans une langue secrète, de résurrection et de renaissance.Chut ! Il est sans doute trop tôt pour le dire, il faut rester très prudent, même si l’évidence saute aux yeux avec calme. Méfiance, pourtant : l’esprit qui toujours nie, l’esprit de ricanement et de désespoir, est probablement toujours actif, tapi dans un coin. Pourtant, pas de doute, la couleur de l’innocence est là. « Pentiti ! No ! Si ! Si ! No ! No ! » On contourne le Commandeur, on ne se repent pas, on a appris, comme une salamandre, à vivre au milieu des flammes. Quelqu’un a eu raison pour toujours, ici, de chanter pour la première fois, en octobre 1787 (il y a juste deux cent dix ans), la liberté, les femmes, le bon vin - et le reste. Kafka, toujours élégamment debout, est un héros de cette liberté, fait prisonnier par la surdité dix-neuvièmiste. On est venu, en kabbaliste, défier, en sa faveur, la Terreur. On l’invite à la représentation de ce soir, avec Jacques Casanova. Il y aura des musiciens, des chanteuses, la seule humanité sauvéea prioridu naufrage, c’est clair.

Le voyageur, le lendemain, tôt, est impatient de prendre une voiture et d’aller à Duchkov, chez Casanova. Duchkov, c’est bien le Dux d’autrefois, là où est l’ancien château des Waldstein, dans lequel, pendant treize ans, Casanova a joué le rôle de bibliothécaire ? Là-haut, oui, sur la route d’Allemagne, vers Dresde ? C’est cela. Est-ce que, par hasard, Duchkov veut dire quelque chose en tchèque ? Mais oui, dit le chauffeur en anglais, c’est « the ghost’s village », le village de l’esprit, avec le sens de fantôme.

Ça promet.

Dux, le guide, en latin (avec la fâcheuse signification prise par la suite par Duce), est donc devenu un nom hanté. Casanova était, on le sait, un excellent latiniste.Dux, Lux, ces rapprochements ne lui ont pas échappé. Où êtes-vous, en ce moment ? À Dux, dans un château, en Bohême. Quelle adresse, pour écrire et finir ses jours.

Il pleut un peu. La voiture roule dans la campagne étrangement déserte, collectivisée donc inhabitée. Le pays est très beau. Des forêts de hêtres et de bouleaux, bientôt, des petites montagnes, et partout la beauté d’or de l’automne (on est en octobre). À gauche, soudain, un monastère baroque à demi détruit (communisme oblige) en cours de rénovation. Le narrateur s’arrête dans le vent mouillé, il contemple des Vierges de pierre en lévitation et des anges, au milieu des feuilles flottantes. Personne. Le silence est complet. On repart, et c’est là, bientôt, que se produit le premier événement de ce jour mémorable.

C’est dans un tournant de la route. Déjà, de loin, sur la droite, on pouvait apercevoir d’anciennes fortifications rouge sombre. Une ville militaire, sans doute, un point stratégique, un centre de garnison. Oui et non. Il s’agit deTerezin,Theresienstadt, la ville spectrale par excellence. Lieu terrible de la barbarie et de la ruse nazies, lieu d’exploitation sordide des populations juives « regroupées », lieu de souffrance, de parquage, de tri, de chantage, de torture, de meurtre. Dans un grand espace vide, vingt-huit mille petites tombes de pierre sont alignées avec des roses rouges plantées auprès de chacune d’elles. On dirait des tombes d’enfants. Au loin le fort principal. Une grande croix dressée (avec une couronne d’épines) et une étoile de David, plus loin, derrière, près de laquelle sont accumulés des centaines de bouquets de fleurs (on doit venir ici du monde entier). Le narrateur descend de voiture et va marcher dans cette plaine des morts. Il se pétrifie bientôt, d’ailleurs, devant ... quoi ? L’innommable. On n’est plus dans le temps historique normal, calculable, mais dans une autre substance d’orage qu’il n’est pas nécessaire de définir (ce que Claude Lanzmann, à propos de Shoah, appelle « l’immémorial »).

Terezin, pour le voyageur, est comme un avertissement : s’il parle de résurrection, de renaissance, de fête, de couleurs, de Mozart, cela ne signifie nullement un « retour » exotique au XVIIIe siècle. On n’est pas là pour faire du cinéma décoratif en costumes, c’est-à-dire pour ajouter un contresens à tous ceux dont Casanova a été (et continue d’être) l’objet. Non : il s’agit d’être à la mesure (si possible, mais est-ce possible ?) de la pulsion de mort qui est là. Cela me fait penser à quelqu’un (un poète surréaliste, en l’occurrence) qui trouvait que Casanova manquait du « sens du tragique ». Mais au contraire : le sens du temps, de l’instant, la sensibilité à chaque situation du temps impliquent une perception aiguë du négatif. Stefan Zweig, lui aussi, trouvait Casanova léger : « Léger comme un éphémère, vide comme une bulle de savon. » Ce sont là des propos superficiels de la pseudo-profondeur (très répandue, et finalement cléricale). Mozart est déchirant et léger. L’amour, aussi fort que la mort, est fait pour triompher d’elle.

Il s’agit d’être attentif et sérieux, voilà tout.

Le voyage continue, mais il est entendu, maintenant, qu’il a lieu dans un autre espace que celui des cartes géographiques, comme si on avait franchi une ligne à haute tension invisible. Le chauffeur est silencieux et indifférent (il a dû passer par là cent fois). Après Terezin, la ville de l’horreur muette, la voiture roule donc maintenant vers le nord-ouest, vers Dux, Duchkov, le village-fantôme.

Le voici enfin, ce village. Rien de particulier, sauf, en arrivant sur une place, le beau château baroque ocre et blanc, flanqué d’une église, posé comme par inadvertance en plein centre. C’est là.

Tout est désert. Mais soudain, des klaxons, des voitures lancées à toute allure, déboulant d’on ne sait où. C’est un mariage. Les gens du château sont partis il y a longtemps, on vient se marier chez eux. Le narrateur ne s’étonne déjà plus de rien, il sait qu’aujourd’hui est un jour spécial, qu’il y aura, ainsi, un certain nombre de signes, d’intersignes. Il s’agit donc d’une noce paysanne (et, comme par hasard, le narrateur a dans son sac de voyage un livre de Kafka intitulé :Préparatifs de noce à la campagne). Est-ce que la jolie mariée, grande et brune, accepterait, devant les grilles du château, de se faire photographier avec un voyageur français ? Son fiancé et son père n’y voient pas d’inconvénients ? Mais non, comment donc. Et tout le monde entre.

J’arrive donc chez Casanova pour un mariage. Comme ça. Son château est devenu la mairie, on aurait pu s’en douter (mais cela étonnerait fort le comte Waldstein s’il était là, et encore plus le prince de Ligne). Ce qui est étrange, c’est que Giacomo a eu ici, très vite, une aventure trouble avec une jeune paysanne de l’endroit qui, dit-il, pour le servir, entrait à tout moment dans sa chambre. Elle tombe enceinte, on soupçonne cet étranger bizarre qui n’arrête pas d’écrire, il se défend, la colère populaire monte, encore une scène de Don Giovanni, enfin un coupable se dénonce (vrai ? faux ?), on marie les jeunes gens, l’incident est clos.

Ouf, on a eu chaud.

La noce attend le maire, je visite. L’appartement de Casa, transformé en musée, n’est pas très grand (deux pièces), mais pas mal du tout. Les fenêtres donnent sur la cour d’entrée et sur les statues qui la bornent (entre autres, un Hercule géant). C’est ici que monsieur le bibliothécaire, mal payé, mais la question n’est plus là, a écrit Histoire de ma vie, à raison de douze ou treize heures par jour (et par nuit). Du mobilier, il ne faut retenir, près d’une fenêtre, que ce fauteuil Louis XV, rose, dans lequel il est mort.

La jeune fille rousse qui sert de guide ne parle que le tchèque ou l’allemand. Un peu l’anglais tout de même (mais ce sont surtout des Allemands qui viennent voir la tanière du monstre). De toute façon, elle récite les banalités classiques. Beau château, beau parc, enfilades de salons bien entretenus, tableaux de batailles, portraits, lustres, meubles anciens (tout cela a dû être reconstitué après la guerre). Nous voici de nouveau dans la bibliothèque de M. le chevalier deSeingalt. La guide s’appuie contre les livres Elle semble tomber, comme prise d’un malaise. Non, elle fait simplement jouer un déclic secret, elle pousse. Une porte dérobée s’ouvre donc, et, là… Non ? Si.

Une pièce à peine éclairée. Un mannequin de cire habillé « à la dix-huitième », avec perruque. Il est en train d’écrire, plume d’oie à la main, sur un bureau encombré de dossiers, sous une lampe rouge (présence réelle). Mise en scène musée Grévin. C’est lui ! Casa ! Le fantôme du château ! De l’Ancien Régime ! Ne faites pas entrer la mariée, surtout !

La guide est contente de son effet. Casanova empaillé dans un réduit obscur, il fallait y penser. On imagine la suite : le soir, le château nationalisé ferme. Plus personne. Là-haut, dans son cagibi, le vampire, immortalisé et bouclé, poursuit son travail de démoralisation sociale. Ces Tchèques ont une sorte d’humour.

On aimerait parfois que les murs puissent parler.

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Philippe Sollers devant la plaque sur la façade de l’église Santa Barbara de Duchcov (Tchéquie), qui indique en allemand que Casanova est probablement enterré là.
(Quatrième page de couverture de Casanova l’admirable, Folio n° 3318). Photo de Philippe Sollers droits réservés.
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Santa Barbara de Duchcov, en bas à droite, la plaque sur Casanova, 2008

Mannequin momifié, soit, mais où est passé le corps ? Pas à l’intérieur du château ou du parc, en tout cas, ni dans l’église fermée d’à côté. Alors ? « Plus loin, là-bas. » Où ça ? Dans les bois ? J’arrive près d’un lac sur lequel (les intersignes recommencent) se lève à l’instant un magnifique arc-en-cieI. J’en ai rarement vu d’aussi beaux. Je n’invente rien, bien entendu : ni le mariage, ni le fantôme cireux, ni l’arc-en-ciel dédoublé qui, maintenant, me guide. N’en jetez plus, c’est trop. Mais enfin, voici l’église Santa Barbara (fermée, elle aussi), sur la façade de laquelle (est-il encastré dans le mur ?) on peut lire la plaque suivante :

JAKOB CASANOVA
VENEDIG, 1725
DUX, 1798.

Jakob pour Giacomo, Venedig pour Venise.

Casanova a été enterré en allemand.

L’allemand aura été, pour finir, le drame quotidien de Casa. Il parle italien, il écrit sans arrêt en français, son existence foisonnante résonne de nouveau dans cette langue. Or, à Dux, il vit entouré de domestiques qui ne parlent qu’allemand, et, comme l’écrit Francis Lacassin dans sa préface de 1993 à l’Histoire, environné « de paysans qui ne parlent, eux, que le patois - nous dirions aujourd’hui le tchèque ».

Tout se passe donc plutôt mal. Nous sommes en 1791 : un bibliothécaire, jugé d’ailleurs superflu, qui passe son temps à écrire dans un langage incompréhensible et de mauvaise réputation (la Révolution), suscite forcément, chez les esprits bornés, la méfiance, la jalousie, la haine. Le plus drôle, c’est que Casanova voit, dans cette détestation, la main lointaine des « Jacobins » contre lui. Depuis le début, on a l’impression qu’il doit se battre sur deux fronts : l’arrogance de la noblesse, d’un côté ; l’agressivité populaire de l’autre. On pense au mot de Chateaubriand : « Pour les royalistes, j’aimais trop la liberté ; pour les révolutionnaires, je méprisais trop les crimes. »

Philippe Sollers, Casanova l’admirable, 1998, Folio n°3318, p.29-39


Le manuscrit d’« Histoire de ma vie »

Plus de 3700 pages d’une écriture régulière et serrée, rédigées en français, émaillées de ratures, de surcharges et de noms biffés. Le manuscrit mythique du génial mémorialiste a été acquis par la Bibliothèque nationale de France, en 2010 ; grâce à un généreux mécène.


Philippe Sollers devant les manuscrits de Casanova, Histoire de ma vie, à Paris, jeudi 18 février 2010. - ZOOM... : Cliquez l’image.

Histoire de ma vie jusqu’à l’an 1797
ZOOM... : Cliquez l’image.

Succédant à une première version qui s’intitulait « Histoire de mon existence » et qui est conservée aux Archives de Prague, cette préface est plus vivante, moins philosophique que l’état qui précède. Le titre montre que Casanova a désormais décidé de poursuivre la rédaction de ses mémoires au-delà du terme de 1772 ; il en restera toutefois à l’année 1774. [1]

Transcription du texte

« Histoire de ma vie jusqu’à l’an 1797
Necquicquam sapit qui sibi non sapit.
Cic : ad Treb : [2]

Préface
Je commence par déclarer à mon lecteur que dans tout ce que j’ai fait de bon ou de mauvais dans toute ma vie, je suis sûr d’avoir mérité ou démérité, et que par conséquent je dois me croire libre. La doctrine des Stoïciens, et de toute autre secte sur la force du Destin est une chimère de l’imagination qui tient à l’athéisme. Je suis non seulement monothéiste, mais chrétien fortifié par la philosophie, qui n’a jamais rien gâté.
Je crois à l’existence d’un DIEU immatériel créateur, et maître de toutes les formes ; et ce qui me prouve que je n’en ai jamais douté, c’est que j’ai toujours compté sur sa providence, recourant à lui par le moyen de la prière dans toutes mes détresses ; et me trouvant toujours exaucé. Le désespoir tue : la prière le fait disparaître ; et après elle l’homme confie, et agit. Quels que soient les moyens, dont l’être des êtres se sert pour détourner les malheurs imminents sur ceux qui implorent son secours, c’est une recherche au-dessus du pouvoir de l’entendement de l’homme, que dans le même instant qu’il contemple l’incompréhensibilité de la providence divine, se voit réduit à l’adorer. Notre ignorance devient notre seule ressource ; et les vrais heureux sont ceux qui la chérissent. Il faut donc prier DIEU, et croire d’avoir obtenu la grâce, même quand l’apparence nous dit que ne l’avons pas obtenue. Pour ce qui regarde la posture du corps dans laquelle il faut être quand on adresse des vœux au créateur, un vers du [Pétrarque nous l’indique : Con le ginocchia delle mente inchine. [3]
L’homme est libre ; mais il ne l’est pas s’il ne croit pas de l’être, car plus il suppose de force au Destin plus il se prive de celle que DIEU lui a donnée quand il l’a partagé de la raison.] »

*


J’aimais, j’étais aimé, je me portais bien,
j’avais beaucoup d’argent, et je le dépensais,
j’étais heureux, et je me le disais, riant des sots
moralistes qui disent qu’il n’y a pas de véritable
bonheur sur terre. C’est le mot sur terre
qui me fait rire, comme si on pouvait aller
le chercher ailleurs.
Histoire de ma vie

*


« j’ai voulu relire ces trois mille pages [Mémoires, Histoire de ma vie] dont nous n’avons eu l’intégrale en librairie qu’en 1993. Par ailleurs, le XVIIIe siècle est un endroit où l’on peut croiser, dans un minimum de temps et d’espace, une foule de gens passionnants. »
Philippe Sollers
Entretien avec L’Evènement du Jeudi du 8 octobre 1998

Lectures

Par Léa Drucker, Daniel Mesguich et William Mesguich (130 min)

Tome 1 | Tome 2 | Tome 3 | Tome 4 | Tome 5 | Tome 6 | Tome 7 | Tome 8

La rocambolesque histoire des manuscrits de Casanova

Les 3700 pages ont eu un destin hors du commun, à l’instar de la vie de ce libre-penseur, qui écrivit toute sa vie en français. Alors qu’il rédige ses Mémoires, Giacomo Casanova songe à les détruire. Il conserve finalement les pages et les lègue à son neveu peu de temps avant sa mort. Les héritiers de ce dernier vendent à leur tour Histoire de ma vie, en janvier 1821, à l’éditeur allemand Brockhaus. Celui-ci prépare alors une édition expurgée des passages licencieux. Casanova mentionne, dans ses Mémoires, 122 conquêtes féminines, dont de très jeunes femmes et une religieuse. En cent quarante ans, près de 500 éditions remaniées, certaines très fantaisistes, publiées sous le titre de Mémoires de Casanova, verront le jour : la légende, qui est déjà bien vivace autour du célèbre Vénitien, enfle autour du contenu du texte original, que très peu peuvent consulter. Le manuscrit, conservé à Leipzig, a failli disparaître sous les bombardements lors de la Seconde Guerre mondiale, et a été finalement retrouvé dans un sous-sol. Il faudra attendre 1960 pour que les descendants de l’éditeur Brockhaus et Plon livrent une édition intégrale en français.

Pendant près de cinquante ans, l’ensemble des grandes bibliothèques et grands collectionneurs à travers le monde espèrent mettre la main sur les feuillets. Un jour d’automne 2007, l’ambassadeur d’Allemagne contacte Bruno Racine, fraîchement nommé à la tête de la BNF. Celui-ci raconte : « Il m’a indiqué qu’un mystérieux émissaire était prêt à parler de la vente des Mémoires. »

Un mécène anonyme

Un rendez-vous est organisé dans la zone de fret de l’aéroport de Zurich : une dizaine de boîtes sont présentées à des fins d’authentification. Informé par les « casanovistes » qu’il n’existe qu’un seul exemplaire du manuscrit, le président de la BNF se dit plus qu’intéressé. De retour en France, il lui faudra près de deux ans pour réunir l’argent nécessaire. Le manuscrit est estimé entre 5 et 20 millions d’euros, Brockhaus le propose à 7,5millions. 5, 7 ou 20… le budget de la BNF ne permet de toute façon pas de faire face à cet achat ; à titre de comparaison, le manuscrit de Jacques de Chatillon a coûté 3 millions et celui du Voyage au bout de la nuit, 1,6. « Deux mécènes se sont dits intéressés, mais n’ont pas donné suite, à cause de la crise, poursuit Bruno Racine. Les mois ont passé. Mais la famille a eu confiance et, chose rare, elle a attendu que je trouve une solution. » Elle viendra d’une entreprise « financière », qui a acquis l’ensemble des manuscrits mais souhaite garder l’anonymat. En ces temps de restriction économique, il n’est peut-être pas si évident de faire admettre à ses salariés et ses clients que l’on vient d’acheter les Mémoires d’un diplomate libertin, aussi célèbre soit-il.

Une vie de diplomate et de don Juan

L’imagerie populaire a réduit Giacomo Girolamo Casanova au seul libertin. Mais il ne s’est pas contenté d’afficher des conquêtes féminines - fussent-elles religieuses. Né en 1725 à Venise, Casanova fit de brillantes études et commença une carrière ecclésiastique avant d’entamer une vie d’aventurier. Ses Mémoires décrivent un joueur, un escroc, un agent secret, un séducteur mais aussi un financier ou un diplomate. Son récit conduit le lecteur en Italie, en France, en Allemagne, en Suisse, en Angleterre, en Espagne et en Russie et dresse un portrait de l’Europe de l’époque. Casanova fréquente les cours européennes et les grands intellectuels du XVIIIe siècle, dont Voltaire et Jean-Jacques Rousseau. Mais il goûte aussi à la prison : de son vivant, il devint célèbre en s’échappant des Plombs - surnom donné aux prisons de Venise -, dans laquelle il resta deux ans. Casanova obtint à la fin de sa vie une charge de chambellan auprès de l’empereur d’Autriche, et termina comme bibliothécaire du château de Dux, en Bohême. Il mourut le 4 juin 1798.

Crédit : Claire Bommelaer
Le Figaro, 19/02/2010

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[1Crédit BnF

[2« C’est ne rien connaître que ne connaître pas pour son profit personnel. » Citation erronée, d’après Cicéron à Trébatius

[3« Il faut incliner l’âme et les genoux. »

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1 Messages

  • Armine Kotin Mortimer | 13 décembre 2015 - 18:00 1

    Mon dieu, Viktor, cette page est tout simplement merveilleuse ! Merci d’avoir assemblé ces divers documents et images pour produire ce rappel du personnage si sollersien de Casanova !
    Armine