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Analyse taoïste de « l’Ecole du Mystère » de Sollers...

D 22 octobre 2015     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Zhuang zi
« Qui connaît la joie du ciel ne craint ni la colère ciel, ni la critique des hommes, ni l’entrave des choses, ni le reproche des morts. »
(en exergue de L’Ecole du Mystère)

Une analyse taoïste de « l’Ecole du Mystère », le livre de Philippe Sollers publié aux Editions Gallimard en janvier 2015. Lors de sa publication nous avons consacré un article au livre avec la compilation d’une dizaine d’analyses diverses. A part la mention « taoïste » pour évoquer l’exergue, une citation de Zhuang zi, aucun développement en profondeur de la dimension taoïste de l’ouvrage. Et voilà que surgit dans la livraison toute fraîche de L’Infini N° 133, Automne 2015, un article signé Thibaud Saint Denys : Deux voix du Tao, celles de Patrick Rambaud pour son livre Le Maître chez Grasset, et celles de Philippe Sollers pour son livre L’Ecole du mystère. Texte lu et approuvé, donc, par Philippe Sollers, un texte hagiographique qui révèle, ...ce que personne n’avait vu (dirait Sollers), la profondeur des références taoïstes du livre. …Le mystère enfin révélé !

Qui est derrière le pseudo de Thibaud Saint-Denys ? Nulle note associée dans L’Infini : le seul fait d’être publié dans la revue suffit à conférer à l’auteur, ses lettres de noblesse. Reconnaissons aussi à Thibaud Saint-Denis une érudition patente en matière de taoïsme. Et grâce à lui, comme pour la Lettre volée d’Edgar Poe, nous allons découvrir, ce qui était sous nos yeux et que nous n’avons pas vu.

L’article est sous-titré :

Les voix cachées de Patrick Rambaud ou comment manufacturer un roman

Les voix décantées de Philippe Sollers ou comment incarner le Tao

Oyez l’extrait qui concerne « les voix de Sollers » (entremêlées d’ échos des « voix de Rambaud ») :


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Analyse taoïste de « l’Ecole du Mystère » de Sollers

En janvier 2015, Philippe Sollers a publié L’École du Mystère chez Gallimard ; Patrick Rambaud Le Maître chez Grasset.

L’École du Mystère est le nom d’un courant de pensée d’inspiration taoïste qui a connu son apogée en Chine entre le IIIe et le Ve siècle de notre ère. Le Maître se veut une biographie romancée du philosophe taoïste Zhuang zi ( zi » signifie ici « maître », Zhuang un nom de famille) qui a vécu au IVe siècle avant notre ère.

L’École du Mystère. Le titre ce roman fait référence au courant de pensée du même nom, « xuan xue », littéralement « l’étude ou la science (xue) de l’obscur ou du mystère (xuan)  », le contexte, le caractère « xuan  » peut également signifier, sombre, noir, profond ou subtil. Cette école a fleuri durant l’époque des Trois Royaumes (San Guo de 222 à 265) et des Jin (de 265 à 420). Son principal objet d’étude est l’exégèse des Trois Mystères (« san xuan »), en l’occurrence le Livre de la Voie Vertu (Dao De Jing) de Lao zi, le Livre des Mutations ou Changements / Transformations (Yi King, ou Yi Jing en transcription phonétique officielle chinoise) dont le texte transmis et ses premiers commentaires sont attribués à Confucius, ainsi que le Zhuang zi, livre éponyme du penseur taoïste Zhuang zi.
Toutes ces œuvres ont été élaborées et colligées dans leur état actuel entre le VIe et le Ve siècle avant notre ère, mais le matériau du Livre des Mutations serait plus ancien et remonterait au premier millénaire avant notre ère ; dans ce cas, il s’agirait du plus ancien livre d’oracles au monde.

Sur la quatrième de couverture, Sollers nous offre une citation de Zhuang zi qui sera reprise en forme d’incipit : « Qui connaît la joie du ciel ne craint ni la colère ciel, ni la critique des hommes, ni l’entrave des choses, ni le reproche des morts. » Contrairement à Rambaud qui, même si nous ne possédons aucune source historiographique fiable sur lui, construit son roman en imposant de l’extérieur une hypothétique biographie de Zhuang zi, Sollers intériorise le Tao. Son texte ne mentionne donc qu’à de rares reprises Zhuang zi et certains penseurs affiliés à lui (notamment Lao zi et Huainan zi). Délaissant les rumeurs et cancans sur Zhuang zi, il plonge dans le taoïsme et s’en imprègne ; Rambaud aime son plumage et se voue à l’œil, Sollers tient à son langage et s’occupe du cœur.

Il suffit de s’attarder sur la présentation de ces deux livres pour apprécier l’approche respective de chaque auteur : sur la quatrième de couverture de celui de Rambaud, un amas d’informations (quatre paragraphes) en forme de dossier p(a)resse afin d’attirer le chaland ; sur celle de Sollers, il n’y va pas par quatre chemins : une très courte citation de Zhuang zi et rien d’autre qu’un vide (très taoïste, un horizon dégagé où l’on peut cogiter à l’infini sur ladite citation. Rambaud construit un livre fermé sur lui-même ; il pille sans vergogne Zhuang zi (et d’autres lettrés de l’époque), puis il empile des informations pertinentes ou fantaisistes sans laisser au lecteur le vide essentiel qui lui permettrait de penser par lui-même. Solllers respire et pratique le Tao, il présente un système ouvert et dispose des espaces propices à la méditation.

Sollers a mis en pratique le conseil de François Mauriac dans Vie de Racine :

« Pour tenter l’approche d’un homme disparu depuis des siècles, la route la meilleure passe par nous-mêmes ».

Cette voie (Tao), Sollers l’expérimente comme une subtile fugue ou une improvisation de jazz, dans toutes les tonalités, détonante au milieu du marketing de l’édition marchande. Alors que Rambaud peint un Zhuang zi figé sur une toile de fond pseudo-historiographique pleine de légendes saugrenues, Sollers souffle sur la braise du Tao, il le fait crépiter en y mêlant sa propre voix et donc attise l’intérêt du lecteur.

Le titre du roman de Rambaud, Le Maître, pour désigner Zhuang zi, est certes séducteur, mais oh combien réducteur et trompeur ! De nombreux sages de l’antiquité chinoise portent le titre - lato sensu - de « maître », c’est-à-dire « zi » en chinois classique, précédé de leur patronyme : Kong fuzi (L’Illustre Maître Kong, latinisé en Confucius), Lao zi, Wen zi, Mo zi, Meng zi (Mencius), Zhuang zi, Xun zi, Hanfei zi, Huainan zi, etc.). Toutefois, l’appellation « Le Maître », depuis toujours, fait exclusivement référence à Confucius. Dans Les Entretiens, où ses disciples ont consigné son enseignement, Confucius est constamment cité à la troisième personne, avec la formule usuelle « Le Maître dit » ou « Le Maître répondit », et l’on retrouve l’une de ces deux formules au début de quasiment chaque sentence. Or, nulle part dans l’œuvre éponyme de Zhuang zi, les paroles de ce dernier ne sont introduites de la sorte. Premièrement, parce que certains des chapitres de cette œuvre, dits « internes », sont réputés être de la main de Zhuang zi et ne peuvent donc être écrits à la troisième personne. De plus, si l’on considère les chapitres dit « externes » et « divers », lesquels auraient été ajoutés par ses disciples immédiats et par des commentateurs beaucoup plus tardifs, il faut noter que la formule « le Maître dit » n’est jamais employée. Dans la tradition chinoise, cette désignation est depuis plus de deux millénaires l’apanage distinctif de Confucius.

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Qin

Elle est à ce point ancrée dans la tradition chinoise qu’un groupe rock pékinois s’appelle « zi yue », soit « Le Maître [Confucius] dit ».Le choix de ce nom est un hommage à cette culture littéraire ancestrale qui, tout en se référant à l’ancien, crée du nouveau, jouant avec les sons et les sens, avec humour, désinvolture et une bonne dose d’ironie. Notons d’abord que Confucius aime la musique (il est un bon joueur, non de guitare, mais de qin  [1]) et y accorde une place prépondérante dans son enseignement, comme l’atteste la citation suivante des Entretiens : « Le Shi, ’Les Poèmes’, comme inspiration, le Li, ’Les Rites’, comme fondement, le Yue, ’La Musique’ comme achèvement : voilà tout ! » [2]

De plus, le nom de ce groupe forme un jeu de mots qui met en valeur la polysémie et l’homophonie de « zi » et de « yue »  ; ce procédé est typique de la poésie chinoise et concourt à sa richesse exceptionnelle. Ainsi le caractère « zi » a de nombreuses acceptions ; utilisé seul ou comme suffixe nominal il indique un état ou une profession, comme dans le cas de « maître » ; selon le contexte, il signifie également « enfant », spécialement « fils » ou « garçon », par exemple en chinois moderne dans les mots composés de deux caractères, « hai zi » (enfant), « er zi » (fils). Quant au caractère « yue » (dire), il a la même sonorité (mais avec une intonation différente) qu’un mot qui signifie « musique » ; phonétiquement, le nom « zi yue » de ce groupe rock peut donc être entendu comme « musique d’enfants [de jeunes garçons] », mais à l’écrit « Le Maître dit » s’impose. Je me suis permis cette digression pour bien montrer que Le Maître, le vrai et nul autre, Confucius, est toujours d’actualité, non seulement dans le domaine de la pensée bien trempée, mais aussi sur la scène de la musique plus ou moins timbrée. Bref, tout Chinois, même s’il a peu étudié les auteurs classiques, associera toujours « Le Maître » à Confucius, et jamais à Zhuang zi.

Le Maître aiguille non seulement le lecteur sur la mauvaise voie, mais en outre il circonscrit Zhuang zi dans un mouvement totalement opposé à l’esprit taoïste, réfractaire à tout système normatif et mettant avant tout l’accent sur la relation maître-élève. Confucius prétendait apporter un enseignement ; Zhuang zi, par contre, ne professait aucune doctrine, alors que Rambaud l’élève au rang de maître : il cherche désespérément à cerner Zhuang zi, à le délimiter, à le profiler, à lui donner une identité, ce qui est tout à fait étranger à la nature intrinsèquement insaisissable et indéfinissable du Tao.

L’École du Mystère, elle, laisse ouvertes toutes les possibilités, à l’image des soixante-quatre hexagrammes divinatoires du Livre des Mutations ou Transformations, l’un des trois livres exégétiques de cette École qui expose toutes les virtualités du monde, les grands mystères de l’univers et de la destinée humaine.

Et justement Sollers explore dans son roman les arcanes de la vie : les régions et religions (chrétienne, musulmane, bouddhique), la femme et l’homme, l’amour et la guerre, la musique et la peinture, l’histoire, la politique, la philosophie, la littérature. Bref, le mystère de l’être, de la vie, de l’amour, de la joie, de la foi, de la création et de la destruction sous toutes ses coutures. Il pourfend le mystère abyssal de l’aveuglement, de la résignation et du manque d’imagination de la majorité des hommes. La plume de Sollers est apaisée, sereine, sans parenté aucune avec l’agitation de Rambaud qui enferme Zhuang Zi dans un entrelacs d’anecdotes excentriques ou spectaculaires non référencées, alors qu’elles proviennent pour la majeure partie d’éléments narratifs à peine altérés du Zhuang zi. De plus, ces emprunts se font avant tout dans la masse des légendes appartenant depuis longtemps au patrimoine des superstitions, mythes et autres fantasmagories ; ceux-ci sont au demeurant fort instructifs du point de vue littéraire et très intéressants sous l’angle exégétique, mais il est tout à fait arbitraire d’élaborer à partir d’eux une pseudo-biographie (nous n’avons qu’une poignée d’anecdotes invérifiables sur la vie de Zhuang zi) que le lecteur non averti prendra pour le fin mot de l’histoire. Ce « roman de la sagesse, cette leçon pour nos temps modernes » (dixit le bandeau du livre de Rambaud) n’est que du bling-bling romanesque dont les marchands de l’édition sont de plus en plus friands depuis qu’ils ont découvert que l’altérité chinoise est un bon filon.

Sollers, lui, cite abondamment, entre guillemets, et indique toujours [dans ce livre, (note pileface)] le nom de l’auteur : Mallarmé, Spinoza, Lucrèce, la Bible et le Coran, Baudelaire, Voltaire, Nietzsche, Pascal, Heidegger, Sade, Marilyn Yalom, Jenny Graves, Mozart, Fitzgerald, Proust, Gide, Nabokov, Céline, Hôlderlin, Chateaubriand, Marguerite Duras, Picasso et Rimbaud, etc. Il ne s’agit pas d’érudition tape-à-l’œil, mais de clins d’œil complices ou provocateurs, de coups d’ œil nous obligeant à voir ou entrevoir ce que l’œil vulgaire ne voit pas, ou refuse de voir.

L’écriture de Sollers est - osons ce mot souvent galvaudé - participative, elle permet au lecteur, à partir d’un système ouvert de références, de découvrir divers éléments hétérogènes avec lesquels il pourra librement faire sa propre recherche et synthèse. Ou pour reprendre une citation de son roman : C’est ce que Proust appelle

« l’effroyable effort pour rejoindre. Se rejoindre, le but est là. » (p. 83)

Objectif atteint : Sollers nous touche.

« La fausseté consiste en une privation de connaissance qu’enveloppent des idées inadéquates, autrement dit mutilées et confuses ». Rambaud aurait dû méditer cette remarque de Spinoza (p. 65 de L’École du Mystère) avant de camper Le Maître ! L’absence de références est une « privation de connaissance » ; l’utilisation à l’emporte-pièce de citations dérobées et d’anachronismes enrobés de fantastique nous présente un maître, un « zi » mutilé, sans zizi. Sollers, en bon zig un brin zinzin, fait face à la zizique, il n’est pas sourd aux chants des taoïstes sur l’art d’accompagner l’impulsion de la vie dans son accomplissement. Alors que dans Le Maître l’érotisme est pudiquement voilé, L’École du mystère s’étend (ou)vertement sur les plaisirs de l’alcôve et Sollers n’y va pas avec le dos de la cuillère :

« Elle me pince, m’embrasse le plus froidement possible, continue à me sermonner, et me demande de lui donner mon foutre dans une soucoupe. » (p. 69)
« Regardez-là arriver chez moi, m’embrasser distraitement (mise en scène), s’assoir dans un fauteuil, rideaux fermés, poser son sac à côté d’elle, enlever son pantalon et’ sa culotte, et me demander, en tout bien tout honneur, d’essayer deux ou trois slips qu’elle vient d’acheter. Est-ce qu’ils me vont bien ? A-t-elle pris la bonne taille ? Elle passe ses doigts par en dessous, et s’agace que je commence à bander. [ ... ] Il commence à débander, et, en tant qu’eunuque de son sérial, il n’a plus, à ce moment-là, que l’usage d’un clitoris inerte, au contraire du sien. C’est le fin du fin. [ ... ] Elle le déculotte, garde sa règle de bois à la main, menace de le faire renvoyer s’il se plaint, lui donne quelques coups secs sur la bite, en l’accusant de se branler sur des cochonneries en pensant à elle. Elle lui fait assez longuement la morale. il jouit. [ ... ] De temps en temps, elle lui lit, d’une voix très sérieuse, un texte religieux ou philosophique particulièrement moral. Et lui fait sortir sa bite, il l’entend, le résultat est foudroyant. » (pp. 69, 70, 73, 74)

À travers la multitude des sujets abordés, Sollers fait sienne la parole de Lao zi :

« Connais le masculin, adhère au féminin, sois le Ravin de monde. Quiconque est le Ravin de monde, la vertu constante ne le quitte pas. il retourne à l’état d’enfance. » [3].

Et s’amuse comme un enfant primesautier, ajouterais-je ! Son roman s’attarde dans les arènes d’ici-bas tout en voguant dans l’infini, il est une matrice littéraire dans laquelle le quotidien et l’insondable, l’infime et l’immensité se rejoignent. Il croise ainsi Picasso  :

« Parfois je pars d’une allumette, et ça donne une sculpture monumentale » (p. 97).

Sollers fait superbement de même dans le chapitre intitulé Fumée : de la cigarette après l’amour en passant par celle des acteurs de cinéma et le cigare de Churchill, le lecteur aboutit aux vapeurs toxiques de la bombe atomique et des camps d’extermination, aujourd’hui dissipées par le Cloud informatique :

« Le Nuage permet la Toile, l’humanité se réfugie sous sa Tente, elle n’en sortira plus, c’est promis » (p. 96).

Un rond de fumée permet à Sollers de se confronter avec la totalité de l’homme jeté dans le monde (l’amour et la guerre) et de nous faire déboucher sur le Cloud. C’est là une démarche très taoïste, semblable à celle du moine Citrouille-Amère (un des nombreux surnoms que s’était choisis le peintre Shita, 1641- 1719) dans son traité sur l’art pictural :

« L’Unique Trait de Pinceau est l’origine de toutes choses, la racine de tous les phénomènes » [4]

Partant d’une évanescente traînée blanchâtre, Sollers finit par dénoncer les velléités totalitaires du Cloud informatique, un nuage sans humanité où l’on voudrait enfermer et formater le monde entier.

Shitao et Sollers, chacun à leur façon, actualisent d’un coup de pinceau ou d’une pincée de sel le relativisme cosmogonique et épistémologique du Zhuang zi  :

« Rien au monde n’est plus grand que la pointe du poil automnal ; le mont T’ai est petit » [5].

On trouve un écho similaire de cette approche holistique typiquement taoïste chez le prince de Huainan, Liu An (179 à -122) : « Leurs esprits [ceux des souverains mythiques de la civilisation chinoise, Fuxi et Nügua, hypostases complémentaires, interactives et inséparables de l’aspect féminin yin et de l’aspect masculin yang issus du Tao, lesquelles sont à l’origine de la diversité du monde] pouvaient tout à la fois se concentrer sur la pointe du duvet automnal [poil très fin dont se recouvrent les feuilles d’automne] et dépasser en grandeur la totalité de l’univers » [6].


Le mont T’ai
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Les analogies entre la fumée d’une cigarette et le Cloud, entre les vapeurs toxiques de la Shoah et celles de la bombe atomique illustrent l’entrelacement du yin et du yang , l’interaction du petit et du grand, du différencié et de l’indifférencié, du distinctif et de l’englobant ; cette démarche permet à Sollers de dissiper les illusions au lieu d’en créer de nouvelles.

La citation suivante de Heidegger (p. 106 de L’École du Mystère) résume brillamment la différence entre l’approche de Sollers et celle de Rambaud :

« L’ histoire vraie se refuse à ce qui n’est qu’historiographique, car elle ne laisse le passé prendre le dessus, mais au contraire, est en tout ce qui s’élance à grands coups d’ailes en direction de l’avenir ».

Rambaud, dans Le Maître, a laissé le passé anecdotique et affabulant prendre le dessus ; puisant dans divers passages (non référencés) de l’œuvre de Zhuang zi et chez d’autres auteurs de l’époque, il verrouille, reconfigure et réduit Zhuang zi. Or ce dernier se suffit splendidement à lui-même, comme le prouve les traductions précitées de Liou Kia-Hway. Sollers, par contre, s’élève majestueusement vers l’avenir ; il est toujours rebondissant, intarissable, criard et frais comme la clochette de la porte du jardin de Combray ; il a changé ses os et ravi un fœtus.

« J’aime que Voltaire ait écrit, à la fin d’une de ses lettres : "On a voulu m’enterrer, mais j’ai esquivé. Bonsoir." [ ... ] Tu ne trembles pas, carcasse, mais tu tremblerais peut-être si tu savais où je te conduis. Jaime cette poussière qui me constitue et qui écrit. Qu’elle en soit capable reste quand même un mystère » (pp. 65 et 122).

Avec son dernier roman, Sollers renouvelle sa plume et renaît de ses cendres. Sa voix, différente, divergente et transformée, reste unique et somptueusement décantée.

« Celui qui sait réchauffer l’ancien pour comprendre le nouveau mérite d’être considéré comme un maître. » [7]
« Celui qui pénètre sincèrement l’intention de l’auteur peut, porté par un souffle puissant, atteindre à la grande vision » [8].

Salarié des lettres, Rambaud, ce pinceau-imitant, n’a pas su saisir l’intention de Zhuang zi, il s’est tout simplement contenté de bachoter le Zhuang zi à grands coups d’emprunts de matériaux retaillés pour une entreprise de reconstruction truffée de centons bien inutiles puisque Zhuang zi se suffit sublimement à lui-même. Sollers, lui, en bon pinceau-pensant, refuse l’artifice et le préfabriqué, et lorsqu’il emprunte des couleurs, il le signale clairement.

Le Maître s’échine à portraiturer l’irreprésentable Zhuang zi ; il l’ effleure comme une libellule à la surface de l’eau. L’École du Mystère s’applique à pénétrer le Tao, en harmonie avec lui ; le roman s’imbibe d’un bout à l’autre de son esprit et en contemple la myriade de facettes. Éternel étudiant de l’École du Mystère, c’est-à-dire de l’existence, Sollers « J’apprends, voilà tout », p. 32) vogue sur ses thèmes de prédilection et laisse la diversité se déployer dans l’unité de son souffle : l’état et l’extase, la métaphysique (pas trop) et l’érotisme (beaucoup), l’histoire et la politique, la peinture, la musique et bien sûr la littérature, ou comme le dirait un lettré chinois du temps de Confucius : les dix mille choses sous le ciel ; c’est-à-dire pareillement aux hexagrammes du Livre des Mutations ou Transformations, l’infinité des événements et des états de tous les êtres existants dans le monde. Et au passage chacun en a pour son grade :

« Il y a en ce moment même, 130 millions de femmes excisées sur la planète. [ ... ] Les sunnites et les chiites ne sont pas près de s’entendre, les salafistes et les Frères musulmans brandissent leur Coran, et les femmes, dans ces parages, attendent toujours d’avoir un corps et une âme. [ ... ] Fanny est indignée par les papes, leurs gangs pédophiles, leur acharnement sexuel conventionnel, elle les traite, non sans raison, d’obscurantistes. Le refus de l’avortement, surtout en cas de viol ou de handicap avéré, l’exaspère. La condamnation de l’homosexualité lui paraît monstrueuse, puisqu’il s’agit, au fond, d’une forme d’amour. [ ... ] Ne vous avisez pas, tout de même, de vous moquer du Coran ou de Mahomet, vous pourriez prendre une balle dans la tête. » (pp. 14, 34, 35, 36 et 54)

Ce livre sortait au moment de la tuerie chez Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes...

Sollers reste depuis toujours fidèle à lui-même, tout en se métamorphosant :

« Rien n’a changé, mais tout change » (p. 178).

Son yin et son yang se combinent à l’avenant, en accord avec les subtiles transformations du même souffle vital. Libre, sans concession, loin de l’académie (il n’en a pas besoin, il est une institution à lui tout seul), il nous donne une leçon de lucidité :

« L’ostracisme, voilà le problème, pratiqué à haute dose de tout temps, avec une brutalité variable. Vous êtes gênant, incrédule, acide, voire le meilleur ? Taisez-vous ! » (p. 52)

Qui sait ? Philippe Sollers est peut-être la réincarnation, la résonance occidentale contemporaine du Joyau Spirituel, cet être médiumnique d’une autre école taoïste du IVe siècle, adepte de l’Essence Solaire [ici, caractère chinois (note pileface)] et de la Substance Lunaire Solaire [ici, caractère chinois (note pileface)]. Visionnaire magique, à la fois chantre de l’efficience et barde du merveilleux, il nous gratifie de la semence et de la Quintessence Solaire [ici, caractère chinois (note pileface).] Le degré Zen de l’écriture, la transsubstantiation littéraire du Tao en un empire consacré aux signes universels, n’est-ce pas la cosmogonie de la parole et l’alchimie des traits d’esprit du maître qui prête attention aux voix profondes du monde dans L’École du Mystère ?

Épilogue

« Citations : La misère des temps est telle que la plupart des critiques croient qu’on peut se débarrasser d’un livre en disant qu’il comporte beaucoup de citations. Sur ce sujet, Debord, dans Panégyrique, dit ce qu’il faut : « Les citations sont utiles dans les périodes d’ignorance ou de croyances obscurantistes. Les allusions sans guillemets, à d’autres textes que l’on sait très célèbres, comme on en voit dans la poésie classique chinoise, dans Shakespeare ou dans Lautréamont, doivent être réservées aux temps plus riches et têtes capables de reconnaître la phrase antérieure, et la distance qu’a introduite sa nouvelle application. On risquerait aujourd’hui, où l’ironie même n’est plus toujours comprise, de se voir de confiance attribuer la formule, qui d’ailleurs pourrait être hâtivement reproduite en termes erronés. La lourdeur ancienne du procédé des citations exactes sera compensée, je l’espère, par la qualité de leur choix. Elles viendront avec à-propos dans ce discours : aucun ordinateur n’aurait pu m’en fournir cette pertinente variété. » (Philippe Sollers, dans Fleurs, Éd. Hermann, 2006).

Thibaud Saint-Denys

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VOIR AUSSI (sélection) :

L’Ecole du mystère. Un roman très singulier

L’Ecole du Mystère : Citations & Extraits

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Le Livre des Transformations (Yi King) pour les Nuls [9]

Extraits de l’Introduction de Richard Wilhelm à sa traduction du Yi jing :

Le Livre des Transformations, en chinois Yi King [pinyin : Yijing], appartient incontestablement aux livres les plus importants de la littérature universelle.

Le Livre des Transformations était à l’origine une collection de signes à usage d’oracles. Les oracles étaient partout en usage dans l’antiquité et les plus anciens d’entre eux se limitaient aux réponses « oui » et « non ». Ce type de jugement oraculaire se trouve également à la base du Yi King. Le « oui » était exprimé par un simple trait plein et le « non », par un trait brisé . Cependant la nécessité d’une différenciation plus grande paraît s’être fait sentir de très bonne heure et les traits simples donnèrent naissance à des combinaisons par redoublement auxquelles un troisième élément vint encore s’ajouter, produisant ainsi la série des huit trigrammes. »

« Ces huit signes furent conçus comme les images de ce qui se passe dans le ciel et sur la terre. Cette manière de voir était gouvernée par la pensée d’une transformation incessante des signes l’un dans l’autre, tout comme on voit, dans l’univers, les phénomènes passer constamment d’une forme dans une autre. Nous tenons là l’idée fondamentale et décisive duLivre des Transformations. Les huit trigrammes sont des signes d’états de passage changeants, des images qui se transforment continuellement. Ce que leYi Kinga en vue, ce ne sont pas les choses dans leur essence – comme ce fut principalement le cas en Occident –, mais les mouvements des choses dans leur transformation.

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Le Yi King est souvent représenté par le Taijitu (le symbole du Yin et du Yang) entouré des huit trigrammes.

Edgar Morin :


« Le Yi-King ou Livre des transformations de l’archaïque magie chinoise apporte l’image la plus exemplaire de l’identité du Génésique et du Génétique. La boucle circulaire est un cercle cosmogonique symboliquement tourbillonnaire par le S intérieur qui à la fois sépare et unit le Yin et le Yang. La figure se forme non à partir du centre mais de la périphérie et naît de la rencontre de mouvements de directions opposés. Le Yin et le Yang sont intimement épousés l’un dans l’autre, mais distincts, ils sont à la fois complémentaires, concurrents, antagonistes. La figure primordiale du Yi-King est donc une figure d’ordre, d’harmonie, mais portant en elle l’idée tourbillonnaire et le principe d’antagonisme. C’est une figure de complexité. »

—Edgar Morin-,La Méthode 1. La Nature de la Nature, p. 228, Seuil, Paris, 1977.

Des trigrammes aux hexagrammes

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hexagramme

Pour rendre compte de cette complexité, le Yi King a évolué des 8 trigrammes de base à 64 hexagrammes. Les hexagrammes doivent toujours être conçus comme étant composés de deux trigrammes et non d’une série de six traits.

Les trigrammes sont regardés comme étant des symboles cosmologiques (Terre, Ciel, Eau, Feu, etc.) et les éléments de base de l’Univers.

« Le sens des hexagrammes est dérivé des valeurs symboliques des trigrammes qui les composent. Toutefois, et c’est là la grande originalité du système, ces valeurs ne sont pas considérées comme fixes et autonomes, mais comme interdépendantes et résultant l’une de l’autre. « Fermer une porte est kun (trigramme : Terre), ouvrir une porte est qian (trigramme : Ciel). Une fois fermer et une fois ouvrir, c’est ce qu’on appelle un changement (mutation). La mutation constante d’un de ces états dans l’autre peut être appelée la voie constante [des choses] ». Toutes les choses dans l’Univers changent perpétuellement dans un cycle sans fin. Rien ne s’en va qui ne revienne. Tout ce qui atteint son apogée connaît un déclin. Mais, après chaque fin, il y a un nouveau début. » [10]

En résumé

Le Yi King (ou Yi Jing) est le plus ancien livre de la Chine.

Yi King se traduit par "Livre des mutations" ou "Livre des Transformations". Le changement est vu comme la seule chose permanente dans le monde matériel.

La loi constante du changement est simple et immuable. Le Yi King est un livre d’oracles basés sur les phénomènes changeants de la nature.

On pourra aussi visionner cette vidéo où Cyrille Javary, répond de façon claire et vivante à la question : « Yi King, qu’est-ce que c’est ? » :


Cyrille Javary - Yi King, qu'est-ce que c'est ? par zindabad7

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[1Le qin ancien (existe en l’état actuel depuis plus de 2500 ans) est un instrument de musique en bois laqué de forme oblongue comportant sept cordes en soie. Sa caisse de résonance fait moins de 125 cm de long pour une largeur de 20 cm et une hauteur de 6 cm. Sans chevalets ni frettes, il se joue déposé sur une petite table ou sur les genoux en pinçant d’une main les cordes à vide ou en appuyant en même temps sur celles-ci de l’autre afin de produire une grande variété de timbres et d’ornements, notamment de subtils vibratos et glissandos et de riches harmoniques. Sa sonorité limpide et éthérée peur néanmoins être profonde et onctueuse car elle s’étend sur quatre octaves jusqu’à la note la plus basse du violoncelle ; c’est l’instrument de prédilection des lettrés chinois. La grande majorité des traductions en français et en anglais fait fausse note en rendant qin par « luth » ou « cithare » pour des raisons poétiques (faire court, ne pas briser le rythme), et afin d’éviter une note soutenue en bas de page...

[2Philosophes confucianistes, op. cit., p. 101. Shi, Li et Yue  : il s’agit de trois des six ouvrages classiques de l’Antiquité. Le Yue, Classique de la Musique, est malheureusement perdu, mais son existence ne fait aucun doute car il est mentionné dans plusieurs textes authentiques de l’époque.

[3Philosophes Taoïstes 1, Lao-tseu, Tchouang-tseu, Lie-tseu, textes traduits, présentés et annotés par Liou Kia-Hway et Benedyet Grynpas, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1980, p. 31 [LaoTseu]

[4 Les Propos sur la Peinture du Moine Citrouille-Amère, Traduction et commentaire de Shitao par Pierre Ryckmans [mieux connu sous le pseudo de Simon Leys], Plon 2007 [1re éd. 1970), en français p. 17 et p. 143 pour le texte chinois.

[5 Philosophes Taoïstes I, op. cit., p. 99 [Tchouang-tseu].

[6 Philosophes Taoïstes II, Huainan zi, texte traduit, présenté et annoté sous la direction de Charles Le Blanc et de Rémi Mathieu, Éditions Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 2003, p. 15.

[7Philosophes confucianistes, op. cit.., p. 45.

[8 Philosophes Taoïstes II, Huainan zi, op. cit., p. 1010-1011.

[9ajout pileface

[10Crédit Encyclopédie Universalis

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