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Ecrire dans la langue de l’autre - Assia Djebar et Julia Kristeva

Par Irène Ivantcheva-Merjanska

D 9 octobre 2015     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Parution

Irène Ivantcheva-Merjanska,
Ecrire dans la langue de l’autre - Assia Djebar et Julia Kristeva

Paris : L’Harmattan, coll. "Critiques littéraires", 2015.
242 p.
EAN 9782343058757 (EAN Ebook format Pdf : 9782336391946)

Présentation de l’éditeur :

Julia Kristeva [1] est devenue en 2004 la première lauréate du prix Holberg, similaire au prix Nobel. En juin 2005, Assia Djebar [2] a été élue à l’Académie française : elle est la première auteure postcoloniale à y entrer. Irene Ivantcheva-Merjanska démontre ici comment ces deux écrivaines en exil, ont réfléchi et dramatisé leur relation avec l’autre langue, le français. À travers leurs essais et romans, elles représentent la langue française comme un espace de liberté social et artistique : un outil leur permettant de transcender le traumatisme de l’exil.

Irène Ivantcheva-Merjanska est docteur en littératures slaves de l’Académie bulgare des sciences et docteur en littératures française et francophone de Cincinatti.

VOIR AUSSI sur pileface : Julia Kristeva, "Mon alphabet ou comment je suis une lettre"


BULGARIE, MA SOUFFRANCE

Pour Lydia Uldry-Natcheva

Par Julia Kristeva

1. Quelle langue ?

Je n’ai pas perdu ma langue maternelle. Elle me revient, de plus en plus difficilement, je l’avoue, en rêve ; ou quand j’entends parler ma mère et qu’au bout de vingt-quatre heures d’immersion dans cette eau désormais lointaine, je me surprends à nager assez convenablement ; ou encore quand je parle un idiome étranger - le russe ou l’anglais par exemple -, et qu’en perte de mots et de grammaire, je me cramponne à cette vieille bouée de sauvetage soudain offerte à ma disposition par la source originelle qui, après tout, ne dort pas d’un sommeil si profond. Ce n’est donc pas le français qui me vient à l’aide quand je suis en panne dans un code artificiel, pas plus que si, fatiguée, je sèche sur mes additions et multiplications, mais bien le bulgare, pour me signifier que je n’ai pas perdu les commencements.

Et pourtant, le bulgare est déjà pour moi une langue presque morte. C’est dire qu’une partie de moi s’est lentement éteinte au fur et à mesure que j’apprenais le français chez les dominicaines, puis à l’Alliance française, puis à l’université ; et qu’enfin l’exil a cadavérisé ce vieux corps, pour lui en substituer un autre - d’abord fragile et artificiel, ensuite de plus en plus indispensable, et maintenant le seul vivant, le français. Je suis presque prête à croire au mythe chrétien de la résurrection quand j’ausculte cet état bifide de mon esprit et de mon corps. Je n’ai pas fait le deuil de la langue infantile au sens où un deuil "accompli" serait un détachement, une cicatrice, voire un oubli. Mais par-dessus cette crypte enfouie, sur ce réservoir stagnant qui croupit et se délite, j’ai bâti une nouvelle demeure que j’habite et qui m’habite, et dans laquelle se déroule ce qu’on pourrait appeler, non sans prétention peut-être, la vraie vie de l’esprit et de la chair.

Je subis le choc innommable de cette brume perlière qui frise à peine les marais de l’Atlantique et absorbe dans une soie de Canton les cris des mouettes rieuses et la sieste nonchalante des colverts. Je rêve d’un printemps où toutes les automobiles seront parfumées et où les pauvres chevaux mangeront des fleurs. Apollinaire. De ce flou qu’est mon immersion dans l’être, qu’aucun mot ne résume d’emblée, que le vocable de "joie" banalise quand celui d’ "extase" l’embaume, je retiens une sérénité ponctuée de mots français. Des frontières de mes perceptions un tremblement imperceptible recherche le mot français ; simultanément et à l’inverse, quelque part d’en haut, une accumulation lucide de ce flux, toute une batterie de lectures et de conversations françaises fait descendre un tissu lumineux qui se laisse choisir par le senti pour donner une existence à ma sérénité. Alchimie de la nomination, où je suis seule avec le français. Nommer l’être me fait être : corps et âme, je vis en français.

Pourtant, lorsque l’intrigue s’en mêle, c’est-à-dire à chaque fois que l’être me revient comme une histoire - celle de la brume perlière ou des canards colverts, et naturellement celle d’un songe, d’une passion ou d’un meurtre - une houle qui n’est pas de mots, mais qui a sa musique bien à elle, m’impose une syntaxe maladroite, et ces métaphores abyssales qui n’ont rien à voir avec la politesse et l’évidence françaises, mais infiltrent ma sérénité d’une byzantine inquiétude. Je déroge au goût français. Le goût français est un acte de politesse entre gens qui partagent la même rhétorique - la même accumulation d’images et de phrases, la même batterie de lecture et de conversation - dans une société stable. J’ai beau ressusciter en français, depuis presque cinquante ans déjà, mon goût français ne résiste pas toujours aux soubresauts d’une ancienne musique lovée autour d’une mémoire encore vigile. De ces vases communicants émerge une parole étrange, étrangère à elle-même, ni d’ici, ni de là, une monstrueuse intimité. Comme ces caractères du "Temps retrouvé" où Proust voit s’incarner en espaces démesurés les longues années de leurs mémoires volontaires et involontaires, je suis un monstre de carrefour.

A la croisée de deux langues, et de deux durées au moins, je pétris un idiome qui cherche les évidences pour y creuser des allusions pathétiques et, sous l’apparence lisse de ces mots français polis comme la pierre des bénitiers, découvre les dorures noires des icônes orthodoxes. Géant ou nain, le monstre qui s’en extrait jouit de ne jamais être content de soi, en même temps qu’il exaspère les autochtones. Ceux du pays d’origine comme ceux du pays d’accueil.

Lorsque cette angoisse - qui est de fait une poche d’air, une déchirure respiratoire, une amphétamine - s’apaise pour se donner devant les autres une raison d’être, je pourrais vous expliquer comment ces êtres de frontières, ces inclassables, ces cosmopolites au nombre desquels je me compte, représentent d’une part la pulsation du monde moderne survivant à ses fameuses valeurs perdues, grâce à, ou malgré l’afflux de l’immigration et du métissage, et incarnent d’autre part et en conséquence cette nouvelle positivité qui s’annonce à l’encontre des conformismes nationaux et des nihilismes internationalistes. Plus précisément, si l’on tient compte de l’histoire telle que la racontent les journaux, il y a deux solutions pour faire face et peut-être même mettre fin à Sarajevo et à la Crimée : d’un côté, faire fructifier les langues et les cultures nationales (j’y reviendrai) ; mais, de l’autre, favoriser ces espèces encore rares quoiqu’ en voie de prolifération, protéger ces monstres hybrides que nous sommes, écrivains migrants qui risquons ce qu’on sait entre deux chaises ; et ceci pourquoi, je vous le demande ? Eh bien, pour engendrer de nouveaux êtres de langage et de sang, enracinés dans aucun langage ni aucun sang, des diplomates du dictionnaire, des négociateurs génétiques, des juifs errants de l’être et qui défient les citoyens authentiques donc militaires de tout genre, au profit d’une humanité nomade qui ne veut plus se tenir tranquille sur sa chaise.

Et la souffrance dans ce beau programme ? J’attendais la question et ma réponse n’est qu’à demi fourbie. Il y a du matricide dans l’abandon d’une langue natale, et si j’ai souffert de perdre cette ruche thrace, le miel de mes rêves, ce n’est pas sans le plaisir d’une vengeance, certes, mais surtout sans l’orgueil d’accomplir ce que fut d’abord le projet idéal des abeilles natales. Voler plus haut que les parents : plus haut, plus vite, plus fort. Ce n’est pas pour rien que nous sommes les héritiers des Grecs, nos enfants auront le russe, l’anglais, le français, le monde pour eux. Destin toujours douloureux, l’exil est la seule voie qui nous reste, depuis Rabelais et la chute du mur de Berlin, pour rechercher la dive bouteille. Laquelle ne se trouve jamais que dans la recherche se sachant chercher, ou dans l’exil s’exilant de sa certitude exilaire, de son insolence exilaire. Dans ce deuil infini, où la langue et le corps ressuscitent dans les battements d’un français greffé, j’ausculte le cadavre toujours chaud de ma mémoire maternelle. Non pas involontaire, ni inconsciente, mais je dis bien maternelle : parce qu’à la lisière des mots musiqués et des pulsions innommables, au voisinage du sens et de la biologie que mon imagination a la chance de faire exister en français - la souffrance me revient, Bulgarie, ma souffrance.

Ce n’est pas moi. C’est cette mémoire maternelle, ce cadavre chaud et toujours parlant - un corps dans mon corps - qui vibre à l’unisson des infrasons et des informations, des amours étouffés et des conflits flagrants, des musiques grégoriennes et des slogans mercantiles, des infantiles tendresses et des brutalités mafieuses, misérables, conneries politiques, économiques, idéologiques, gens déboussolés ou brutes ambitieuses, profiteurs et paresseux, spéculateurs pressés, individualistes sans vergogne ni projets, et vous, les laissés pour compte de l’histoire qui essayez de la rattraper sans trop savoir comment vous y prendre, Bulgares, invisibles, indésirables, tache blanche sur la clarté, sombres Balkans transpercés par l’incuriosité de l’Occident dont je suis. Vos compliments sont des reproches, vos remerciements ressemblent à des revendications, vos espérances se mettent en marche déprimées et s’endorment avant même d’avoir pu se formuler, vos chants pleurent, vos rires prévoient le malheur, vous n’êtes pas contents, vous n’êtes pas partants ; et bien que partis trop tôt, vous arrivez trop tard dans un monde trop vieux, mais qui ne cesse de se rajeunir et qui n’aime pas les retardataires. Vous croyez que tout vous est dû en raison d’on ne sait quoi, de rien ; vous voulez tout à condition de somnoler, de paresser, ou de biaiser, de louvoyer, de tricher, et parfois de travailler jusqu’à vous tuer ; mais pourquoi se tuer mon Dieu ? Vous me faites mal, mes semblables, mes frères. Bulgarie, ma souffrance.

2. Fautes du goût

Envisageons les choses dans l’autre sens. Je me mets à votre place et je mesure bien l’arrogance de cette prétention. Pourtant, c’est bien à ceux qui sont restés là-bas qu’incombe le réel, c’est-à-dire l’impossible, comme chacun sait. Tout compte fait, la tâche n’est pas très différente de la mienne, mais en sens inverse. Dans l’idiome originaire (ce qui implique immédiatement des pensées et des vies), il s’agit de greffer des mots (ce qui implique immédiatement des pensées et des vies) dont on a été séparé par un rideau de fer depuis cinquante ans ; par une démocratie balbutiante depuis plus d’un siècle ; par un nationalisme oppositionnel qui manque de contenu autre que sa résistance à l’islam ; et par une religion fidèle à son moyen âge, depuis le moyen âge.

Je n’aimerais pas être à votre place, et je ne discuterais pas avec ceux qui m’accuseraient d’avoir fui cette difficulté précisément.

On a commencé par traduire Shakespeare et Dostoïevski, pour en arriver à Faulkner, Beckett, Nathalie Sarraute, Barthes, Foucault, Kristeva (très peu) et j’en passe. On a constaté que ça manquait de mots et on a fourré dans cette pauvre langue de paysans sensibles et de penseurs naïfs tout un arsenal d’emprunts sans saveurs ni racines. La syntaxe s’alourdissant sans que la pensée s’assouplisse, on a cru bien faire de transposer cet espéranto pour universitaires polyglottes dans les colonnes des journaux "libéraux", "cultivés" et "ouverts". La manière de faire autrement quand toute chose n’est bonne que lorsqu’elle "s’ouvre" ! Et nous voilà devant ce puzzle dans laquelle excelle la presse d’après le Mur : d’un côté, les insultes de voyous, qui traitent des voyous, dans le langage des voyous, d’autres voyous qui ne leur cèdent en rien, mais sans l’insolence piquante des surréalistes ; de l’autre, des mots étrangers à peine modifiés par un suffixe et qui épatent le parvenu lorsqu’il les voit en cyrillique mais, je donne ma langue aux chats, provoquent la miséricorde de l’apatride que je suis, et la migraine du public dit moyennement cultivé. D’un côté - la marée des pulsions passablement scatologiques (Ô Sade, Ô Rabelais, un peu de style) ; de l’autre - les précieuses ridicules (Ô Diafoirus, Ô Molière, soyons misanthrope). De tous les côtés - faute de goût. Telle est la question. Elle vous paraît mineure ? Ne nous pressons pas.

Les Français du XVIIIe siècle ont beaucoup parlé de goût. Ils entendaient par là "les plaisirs de l’âme" tels que nous les pensons et surtout tels que les sentons. L’Encyclopédie même propose sur le goût de célèbres articles signés Voltaire et Montesquieu, qui réfléchissent sur les règles universelles présidant à sa formation (fondée sur l’universalité de la nature humaine et sur une histoire partagée), ainsi que sur la légitimité des écarts individuels. Il ne pouvait plus en être autrement car le goût est une rhétorique de reconnaissance : il est nécessaire que je me reconnaisse, que tu te reconnaisses et que nous nous reconnaissions soit dans une autorité (Église ou monarchie, de préférence les deux), soit dans une élite suppposée en traduire ici-bas l’essence (la cour de Versailles), soit encore dans une valeur individuelle qui, fille du christianisme, se déploie dans l’extrême spiritualité ou dans l’éclat de la passion (Raison universelle et sensualités intelligibles).Le goût est la rhétorique de cette reconnaissance par laquelle le Moi, centré autour de l’Autorité, du clan ou de l’hypostase individuelle, retrouve chez l’autre le même langage que chez soi. Le goût affirme la différence du Moi et de l’autre si, et seulement si cette différence s’harmonise - et je goûte l’harmonie comme une saveur - au sein de l’Autorité, du clan, de l’individu partageant dès lors le même langage.

Le goût est poli parce qu’il s’adresse aux siens : à ceux qui partagent la même autorité, le même clan, les mêmes valeurs individuelles. La Bruyère, Sévigné et Saint-Simon n’avaient pas besoin de le définir : le goût allait de soi. Les Encyclopédistes faisant craquer les repères de l’Ancien Régime se sont donné le souci de penser la possibilité d’un nouveau goût qui n’ignore pas la liberté voire l’aberration de la passion : ces prérévolutionnaires étaient parmi les gens les plus civilisés qu’ait connus l’Occident. Peu avant nous, Proust commençant à perdre pied sur le fondement du baptistère de Saint-Marc et jusque dans la cour des Guermantes, il se fit l’explorateur des fautes de goût, pour en rire au profit de la seule autorité qui lui semblait encore pouvoir le garantir : la littérature.

Nous n’en sommes pas la, quand s’écroule la barbarie et que la mafia rivalise avec la libre entreprise. Pas d’autorité, pas de communauté, pas d’individu. L’intellectuel qui est, tout compte fait, un créateur de langage, manquant de ces trois repères, est exposé immanquablement aux fautes de goût. Et personne ne croit assez à la littérature, comme le fit Proust, pour s’en moquer et tourner la page. Personne, ou très peu.

J’insiste sur ce point apparemment mineur. J’aurais pu pleurer sur les prix exorbitants du marché noir, les minables retraites des vieux, les poubelles et les mouches dans Sofia jadis si propre, ou sur l’implosion des socialistes dans les libéraux et vice versa, qui rend tout chose incernable et toute décision impossible. Je préfère m’en tenir au goût. Commençons par les petites choses dans lesquelles se croisent les grandes.

Je ne suis pas sûre, mais pas sûre du tout qu’à votre place j’aurais pu rechercher une autorité, une communauté, une personne et par conséquent un goût. Mais j’aurais essayé d’éviter les mots qui n’émanent pas de l’autorité d’un groupe ou du charisme d’une personne qui a la politesse de se faire reconnaître par d’autres soucieuses de la même politesse. Sans elle, les mots restent des néologismes étrangers fichés dans un sable mort, des non-sens snobs, des inanités sonores. S’ils manquent de politesse, ils offensent. Ces fautes de goût trahissent l’état barbare d’une société. "Другостта на фалическия ДИСКУРС" ; ou plus simplement : "Той се грижи за своя ИМИДЖ " ; ou bien plus lourdement : « Освен това, знаейки твърде добре историята на революциите, тъжната истина, че те изяждат своите деца, демократичните избори би трябвало да бъдат известна ПРЕВЕНЦИЯ, средство за спиране на революцията с нашето участие в тях – прекъсване на ужасяващата връзка с историческия революционен опит » me font mal au coeur. Je ne vous proposerai pas d’alternative, encore que "ДИСКУРС" est "реч", "ИМИДЖ" signifie "образ, представа, картина", tandis que "ПРЕВЕНЦИЯ", "възпрепятствие, пречка, предпазна мярка".

De grâce, non ! Osez inventer des mots mais non sans les idées qui vous manquent ; coupez les périodes à syntaxe étrangère et dont vous n’avez pas la pensée ; changez le rythme : n’ânonnez pas l’ancien rudimentaire, mais ne singez pas non plus les finasseries de ceux qui, contrairement à vous, sortent des alcôves et du baroque dont vous n’avez aucune idée. Ne collez pas à l’autre - il est aussi impossible que vous, et aussi modifiable que vous. Encore un effort pour avoir confiance en vous : aucune greffe ne prend sur un corps déprimé.

En principe, je ne suis même pas en guerre contre les néologismes. A condition qu’ils viennent en conséquence d’un effort de penser à neuf, que des communautés d’hommes et de femmes les aient mûris dans un souci de singularité depuis la mémoire de leur langue et dans les débats qui forgent leurs concepts. Je ne vois pas ces communautés, je ne vois pas ces singularités, je ne vois pas cette mémoire de langue, je ne vois pas ces débats. Telle est ma souffrance. Il ne s’agit peut-être que d’une cécité, l’éloignement me privant d’information. Ce serait alors le moindre mal et je vous en demande pardon. Mais si ma souffrance est justifiée, ces fautes de goût ne seraient que l’indice ultime de la reddition avec soumission d’un peuple (et de tant d’autres) au nouvel ordre mondial qui ne veut voir qu’une seule tête, que dis-je, qu’un seul ordinateur.

3. Quand Dieu est-il mort sur les Balkans ?

Vous souffrez du chaos, du vandalisme, de la violence. Vous souffrez du manque d’autorité. Vous souffrez de la corruption, de l’absence d’initiative, du laisser-aller que doublent une brutalité sans précédent des individus, l’arrogance de la mafia et les combines des nouveaux riches.

L’Occident a du mal à imaginer votre souffrance, votre humiliation. Je n’ose pas vous dire que je les partage, car - je vous l’accorde - c’est tellement facile de le faire de loin. Disons que je souffre devant la difficulté d’une tâche immense, et qui s’impose à nous tous, ceux d’ici et ceux de là-bas, pour les années qui viennent ; la tâche qui consiste à penser pourquoi ? Pourquoi tout cela ? Avant de trouver les moyens d’en sortir.
Inutile de vous dire que je n’ai pas la réponse. Je ne vous répéterai pas non plus ce que vous savez déjà sur la responsabilité du communisme ou sur les défaillances de la démocratie dans le jeune État bulgare qui, depuis la libération des Turcs en 1878, a subi les contrecoups de la diplomatie européenne et des deux guerres mondiales. De manière plus intime, comme m’y invite cette réflexion sur la langue, je pense aux mentalités. Et je constate, avec tant d’autres, que la crise morale de l’ex-blox communiste prend un aspect plus inconsolable, avec moins de perspectives à court terme, et peut-être un aspect plus barbare, dans les pays de confession orthodoxe. Le néo-fascisme serbe étant l’acmé de ce désastre. Et je m’interroge.

Je ne pense pas qu’il existe une "psychologie populaire" globale, car je crois à la singularité des individus. Je n’assigne pas non plus à la religion la force d’un déterminant unique des comportements. Je sais aussi combien le lien de la foi et inessentiel dans nos régions baignées par le folklore et le paganisme, et surtout auprès des générations actuelles. Il n’en reste pas moins que, parmi d’autres acteurs, la conception religieuse de l’individu - façonnée par l’histoire et la façonnant à son tour - laisse son empreinte sur nous à notre insu. Et qu’elle module une part majeure du psychisme, que les peuples de cette Europe que nous souhaitons unir se renvoient les uns aux autres sous la forme de ces conflits qui se présentent (au pire) comme des guerres de religions ou (au mieux !) comme des pesanteurs, des incompatibilités insurmontables.

J’ai eu la chance, par la grâce de mon père, de connaître et d’éprouver la force de résistance qui sommeille dans la foi orthodoxe. J’aime sa sensualité, son mystère, cette retraite qui nous fait sentir, dans la célébration liturgique, les douleurs et les joies d’un autre monde. Et qui imprime en nous le sentiment - qui n’est pas une certitude rationnelle - que nous ne sommes pas de ce monde. Impression, certes, illusoire, mais si heureuse, si libératrice et créatrice de chance ! Je ne porterai donc pas un jugement de valeur, et ne vanterai pas les "excellences" de telle branche chrétienne contre les "insuffisances" de telle autre. J’essaierai de vous dire comment m’apparaissent les avancées et les limitations de la personne façonnée par l’orthodoxie. Et de m’interroger sur ses capacités - ou non - à affronter la crise morale.

Dès avant le schisme de 1054, la branche orthodoxe du christianisme développe deux tendances qui ne cessent de s’accentuer ultérieurement - et qu’on retrouve dans les diverse églises nationales (russe, grecque, bulgare, etc.) : l’instrumentalisation et le mysticisme.

J’entends par instrumentalisation d’abord la dépendance ecclésiale vis-à-vis du pouvoir politique qui a souvent dégénéré en effacement quand ce n’est pas en soumission. Cela va du principe byzantin selon lequel le patriarche tient son territoire d’un acte de droit séculier déterminé par la conjoncture politique (tandis qu’à l’opposé Rome se prévaut d’un droit divin), au fait que le basileus se mêle des affaires de l’Église, qu’il choisit le patriarche et qu’en échange l’Église concourt à la stabilité sociale et à l’archaïsme de la religion. "Pour un chrétien, pas d’église sans empereur" : cette phrase du patriarche Antoine (1391-1397) a une résonance terrible au regard des allégeances voire des subordinations politiques des églises orthodoxes au XXe siècle. Cela culmine dans l’identification de l’église à la nation, identification porteuse des jeunes États slaves au Moyen Age (je pense à Boris, à Siméon, à l’invention de l’alphabet cyrillique), et finit dans une étrange osmose entre foi et nationalisme. Les effets réducteurs et explosifs de ce cocktail risquaient bien d’ être sous-estimés quand il s’agissait d’apprécier le "rôle libérateur" de l’église contre l’occupation turque jusqu’à la fin du XIXe siècle. Ils exhibent tous leurs dangers intégristes dans le drame yougoslave aujourd’hui.

J’entends par instrumentalisation aussi certains aspects de la Trinité orthodoxe. Dieu est triple en orthodoxie, mais autrement que dans le catholicisme : le Saint Esprit procède du Père par le Fils pour les orthodoxes ("Per Filium") : le Saint Esprit procède du Père et du Fils pour les catholiques ("Filioque"). Tandis que le "et" catholique met à égalité Père et Fils, et préfigure l’autonomie et l’indépendance de la personne (celle du Fils, tout autant que celle du croyant, ce qui ouvre la voie à l’individualisme et au personnalisme occidental), le "par" orthodoxe suggère une délicieuse mais pernicieuse annihilation.

L’autorité toute-puissante du Père est inaliénable : arkè-anarkos, le Père est divinité-source. Le Fils en est le serviteur, le collaborateur qui, de cette servitude ("par"), néanmoins s’élève et se divinise. Subordonné et déiforme à la fois, le Fils (et le croyant avec lui) est pris dans une exquise logique de soumission et d’exaltation qui lui offre les joies et les douleurs internes à la dialectique maître/esclave et, plus personnellement, de l’homosexualité mâle.

Par ailleurs, du fait de cette subordination exaltée et exaltante du Fils, la foi descend du monde supérieur sublunaire où le platonisme plaçait Dieu, pour devenir un programme humain et social. Les théologiens russes ne se sont pas privés de souligner les "avantages" humanistes de l’orthodoxie : par le truchement de cette trinité et le rôle collaborateur du Fils, l’orthodoxie célèbre un "Dieu-humanité" ou un "Dieu-univers" (Soloviev) et va jusqu’à dire que "la trinité est notre programme social" (Fédorov).

Ne nous réjouissons pas trop vite de cette humanisation du divin. Rabattre la valeur suprême (Dieu) dans la valeur humaine, n’est-ce pas le piège ultime du nihilisme, s’il est vrai que l’ordre des valeurs humaines est corruptible et pervertible ? Le piège de cette instrumentalisation du divin dans l’humain consiste en l’abaissement, la dévalorisation, voire l’annulation de l’idéal lui-même : de Dieu lui-même (Dieu n’est ni ceci ni cela, ni affirmation ni négation, ni même "Dieu", selon Grégoire de Palamas) ; de l’autorité spirituelle (autre qu’institutionnelle) : mais aussi de l’eidos lui-même, de l’idée, de la représentation, de la pensée. L’orthodoxie est d’emblée une théologie négative : l’absence de Dieu y est assimilée dans l’inconnaissable ; Dieu n’est pas mort mais il implose dans l’homme - microthéos et microcosme inaccessible.
La contrepartie de cette résorption du divin est le mysticisme. Collaborateur de Dieu qui abaisse Dieu, l’homme cependant se divinise dans un accès immédiat à l’insondable : l’homme orthodoxe est un "Homo absconditus", indéfinissable, impossible à conceptualiser. Ce mystère ne cesse de prodiguer des délices : culte du silence : l’excellence spirituelle est silencieuse (c’est l’héséchiaste) ; de la tendresse (katanyxis) qui ne juge pas mais accueille ; de l’unification de la conscience et du coeur qui se fait dans l’amour de la beauté (philocallie). L’évidence du divin vivant, tel un océan de lumière, est douceur, et elle se donne non pas au raisonnement mais au coeur ou à la sensation : le "tout sentir en Dieu" d’Isaac de Syrie devient un culte de la "sensation de Dieu" qui récuse les paroles et s’écarte de la voie logique de la théologie catholique et protestante. L’apophase est le sommet de cette théologie négative qui nie toute limitation conceptuelle de Dieu : ni valeur ni concept, ni représentation, Dieu est l’inaccessible participé et participant, le mystère sans fond, l’inobjectivable.

Je prends le risque de relever, par delà les évidents bénéfices de cette expérience religieuse, la forme la plus solide du nihilisme que la culture occidentale ait connue. "- Je suis Dieu qui ne l’est pas." Conjonction de l’absolu et du rien. Volonté de puissance totale et pauvreté totale. Cette configuration peut interroger l’onto-théologie occidentale ; elle pourra peut-être dans certaines circonstances historiques et philosophiques s’y opposer comme un contrepoids salubre ; et on comprend que Heidegger se soit laissé séduire par les moines du mont Athos. Pourtant, l’orthodoxie n’épuise pas l’ontothéologie : elle la contourne et en immobilise les actants.

D’une part, prise en tenaille entre instrumentalisation et mysticisme, l’orthodoxie procure les satisfactions paranoïdes et masochistes que Dostoïevski a mises au jour chez ses nihilistes, et tout particulièrement chez Raskolnikov. "L’immobile mouvement d’amour" (selon le mot de Maxime le Confesseur) de la Trinité orthodoxe ne peut rencontrer l’histoire que dans le passage à l’acte : le terrorisme individuel brise la contemplation dans laquelle se complaît notre "microthéos", tandis que le terrorisme d’État supplée au manque de verbalisation, d’éducation, de compétition.

D’autre part, la symbiose trinitaire rend impossible en orthodoxie la phrase de Nietzsche : "Dieu est mort". Comment peut-il être mort puisque "je" le suis et qu’il s’est anéanti en "moi" ? Le "Dieu est mort" est sans doute un projet de forcené, à coup sûr un acte risqué et peut-être impossible ; mais il engage l’Occident et ceci, brutalement depuis le XIXe siècle, sournoisement depuis les origines grecques, bibliques et évangéliques. La phrase s’adresse à l’Idéal, à la possibilité des hommes d’avoir des Valeurs : mais elle sous-entend le passé catholique et protestant de l’Europe. Par le levier du Sujet autonome, une transmutation des valeurs est envisagée par les philosophes qui auscultent cette crise, de Nietzsche à Heidegger. Non pas leur annulation.

Le protestantisme fut une réponse à une étape historique de cette crise au XVIe siècle, mais il s’est appuyé sur le rationalisme occidental et a vu dans la prédestination une inquiétude qui pousse l’homme protestant à l’ascétisme, au travail méthodique, à la réussite professionnelle et à la recherche scientifique. Autant de signes d’élection dont a su profiter l’essor du capitalisme. L’éthique protestante jusque dans ses impasses puritaines fut un aboutissement de l’autonomie individuelle, et elle se fonde fréquemment sur un rejet de la mystique trinitaire. C’est un perfectionnement de l’incitation à l’Idéal (ou vers Dieu), nullement sa mise à mort. Les succédanés laïques, maçonniques ou ésotériques du protestantisme reposent sur une préservation de la Valeur, et abhorrent ses mises en abîme.

La révolte nietzschéenne prend une tout autre voie : elle veut au contraire épuiser les sources de l’Idéal et son soubassement de volonté, de désir et de puissance ; pour laisser entrevoir d’autres configurations de l’Être et de l’homme. Le "surhomme" étant, faut-il le répéter, une "sub-version" - de l’homme, une ré-volte ouvrant l’archéologie de son essence, et nullement un "voyou public".

Rien n’habilite l’homme orthodoxe - instrumentalisé et mystique - à se mesurer à ces deux figures de la modernité. Il lui manque l’autonomie ascétique, la sobriété travailleuse, la vertu lectrice du protestant cherchant le salut dans l’écrit (la Bible) et dans la ville (l’esprit d’entreprise). Il lu manque la distance philosophique du forcené nietzschéen qui se dissocie de Dieu en raffinant depuis près de trois siècles les figures de l’Ego Cogito pour pouvoir, ainsi armé, envisager d’autres rapports à l’Être originel, à la connaissance et à la jouissance.
Nous autres, orthodoxes, sommes les héritiers d’un nihilisme triomphant. C’est délicieux, mais cela nous laisse démunis dans l’histoire contemporaine, quand cela ne nous transforme pas en "voyous publics". Depuis deux mille ans, les valeurs ont implosé en nous ; et nous pleurons, et nous jouissons de cette transcendance immanentisée, annulée. Nous nous sommes mis hors de histoire, ce qui est une vertu exorbitante. Mais l’histoire a lieu, et aujourd’hui - après la parenthèse communiste qui fut en un sens une chance, une chance coûteuse, parce qu’elle nous a épargné la nécessité de nous poser cette question - l’histoire nous appelle, nous en voulons, mais en voulons-nous vraiment ? Nihilistes, nous sommes floués. Tel est le fond de ma souffrance, et je n’y vois pas d’issue, Bulgarie, ma souffrance.

Ne me faites pas rire, et ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Non. Il est trop tard, inutile de vous convertir au catholicisme, ni même au protestantisme. Mais prenons quand même la mesure de ce fait terrible, à savoir que dans le monde du capitalisme avancé que vous voulez rejoindre, Dieu est mort. Et essayons ni de le bouder ni d’en profiter. Ni de nous jeter avidement sur ses valeurs insoutenables, ni de les avilir. Mais de participer à leur transmutation.

On peut commencer par des choses très simples. Par exemple, se mettre à lire : déchiffrer les textes - les Grecs, la Bible et les Évangiles, les philosophes, les écrivains. Commenter, discuter, comprendre. On peut aussi se pencher sur soi-même, soigner son autonomie, ses désirs, sa dignité, faire une psychanalyse, une psychothérapie. Essayer quelques expériences religieuses : l’ascétisme des protestants, la jouissance des catholiques, et d’autres, pourquoi pas ? Revenir à l’orthodoxie, secouer ses pièges, rendre plus concrètes et plus efficaces ses exigences communautaires. Retrouver le sens des valeurs, les dire, les transformer, les laisser ouvertes, ne pas s’arrêter de les innover... Cela va être long, très long, Bulgarie, ma souffrance.

On me signale un texte célèbre de Thomas Mann, le journal de l’exilé qu’il fut pendant le nazisme, et qui porte le titre "Allemagne, ma souffrance". L’écrivain vit la tragédie de son pays du dedans et du dehors, et s’il condamne la honte de l’hitlérisme, il n’est pas moins averti de la complicité sournoise que la majorité des Allemands nourrissent envers celui qu’ils n’hésitent pas à nommer leur "frère Hitler". La violente barbarie du Troisième Reich n’a rien à voir avec l’effondrement de la politique et de la morale dans l’ancien empire communiste, effondrement que n’ignorent pas réellement les démocraties occidentales secouées par les "affaires", même si l’ampleur de la crise là-bas nous dépasse de loin. Aucun lien direct, par conséquent, entre le journal de Thomas Mann et mes notes personnelles. Si ce n’est cette position dehors-et-dedans, et cette inquiétude devant un bouleversement dont les méfaits nous atteignent de plein fouet, mais dont les suites sont aujourd’hui imprévisibles.

Julia Kristeva, novembre 1994

L’Infini, n°51, Automne 1995, pp. 42-52.

Crédit : http://www.kristeva.fr/


[1Julia Kristeva est née en Bulgarie le 24 Juin 1941 et vit en France depuis le milieu des années 1960.

[2Assia Djebar est née à Cherchell (Algérie) le 30 juin 1936, et morte à Paris le 6 février 2015. Elle est une historienne de renom et une femme de lettres algérienne d’expression française. Auteur de nombreux romans, nouvelles, poésies et essais, elle a aussi écrit pour le théâtre et a réalisé plusieurs films. Assia Djebar est considérée comme l’une des auteurs les plus célèbres et influentes du Maghreb.

« J’écris, comme tant d’autres femmes écrivains algériennes avec un sentiment d’urgence, contre la régression et la misogynie. »
Assia Djebar

Crédit : Wikipedia

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