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Roland Barthes (1915-1980). Le Théâtre du langage

Chantal Thomas, Pour Roland Barthes

D 24 septembre 2015     A par A.G. - C 1 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Roland Barthes (1915-1980). Le Théâtre du langage.

Ecrit par Chantal Thomas et Thierry Thomas, réalisé par Thierry Thomas.
Sous le même titre, un DVD de l’INA sort le 6 octobre, proposant, outre le film, les interventions de Barthes à la télévision (19,95 euros).

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Dans la voix de Roland Barthes

Par Josyane Savigneau

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Le critique littéraire et sémiologue français Roland Barthes.

Grâce à de nombreuses archives, la romancière et essayiste Chantal Thomas et son frère Thierry Thomas tracent un portrait éminemment sensible de l’auteur de « Mythologies »

Le centenaire de Roland Barthes (12 novembre 1915-26 mars 1980) donne lieu, depuis le début de 2015, à de multiples publications et manifestations, dont fait partie ce documentaire de Chantal Thomas et Thierry Thomas. Le parti pris de ce film réjouira tous ceux qui sont souvent déçus par les documentaires sur les écrivains : peu de paroles de l’auteur, beaucoup de témoignages divers, et, au bout du compte, une impression étrange d’effacement de l’écrivain et de son œuvre.

Ici, pour tracer le portrait de celui qui, selon Chantal Thomas, « fut à la fois un maître à penser et un marginal  », un seul intervenant, Roland Barthes lui-même, à la télévision, mais aussi chez lui, dans une atmosphère plus intime. Il y a juste, en voix off, quelques propos de Chantal Thomas, pour préciser un repère biographique ou commenter brièvement un livre.

En noir et blanc, un Roland Barthes assez timide répond aux questions de Pierre Desgraupes pour « Lectures pour tous ». Images d’une élégance perdue, à la fois du côté de l’intervieweur et de celui de l’interviewé. Une courtoisie d’un autre âge de la télévision. « Souvent j’écris pour être aimé, dit simplement Barthes. Mais on n’est jamais vraiment aimé pour son écriture. »


Parlant de Mythologies (1957), le livre qui l’a fait connaître, il évoque le catch : « A une époque, je suis allé très souvent au catch », pour étudier sa chorégraphie, sa « mythologie ». Autre sujet, la DS 19 qui « a fonctionné comme un objet magique ». Mais que venait faire là l’abbé Pierre ? « J’ai essayé d’analyser l’iconographie de l’abbé Pierre. »

Tous les entretiens, les plus formels comme les plus décontractés, justifient le sous-titre du film, « Le théâtre du langage », car Barthes rappelle son « obsession du langage » : « Cette obsession s’est exercée à travers des infidélités successives, des systèmes différents. » Avec Roland Barthes, jamais de langue de bois. Il cherche toujours à être précis, il se corrige, il améliore sa phrase. Chantal Thomas souligne, à raison, « sa détestation des stéréotypes, des fausses intelligences ».

Chez lui, il est détendu, près du piano – « J’adore déchiffrer de la musique ». Il évoque son enfance et son adolescence – « Je n’avais pas de milieu social, je n’étais rattaché qu’à ma mère.  » Au lycée Montaigne, petit provincial déplacé, il était malheureux. Mais parce qu’il était « extrêmement sensibilisé au problème du fascisme », il est sorti de son isolement pour fonder, à 19 ans, avec quelques camarades, un groupe antifasciste après les émeutes de février 1934.

La fin de l’adolescence et le début de l’âge adulte sont marqués par la maladie, la tuberculose pulmonaire, et le sanatorium, avec « le tabou de la contagion », mais « l’expérience de l’amitié, l’expérience de la lecture  ».

Que dirait Barthes, dont Chantal Thomas précise combien il cloisonnait ses amitiés, du XXIe siècle ultra connecté où l’on réagit avant de penser ? Sans savoir ce que serait ce monde-là, il a répondu : « J’ai d’énormes démêlés avec le spontané. Ce que le spontané ramène à la surface, c’est toujours du banal. »

A la télévision, fini les confidences musicales et biographiques. Barthes est sommé par Pierre Dumayet de dire ce qu’est un structuraliste : « Quelqu’un qui s’intéresse au fonctionnement de ces objets compliqués que sont par exemple les systèmes de signification. » On pouvait se douter que « ces objets compliqués » appliqués à la littérature n’allaient pas être du goût de l’université d’avant Mai-68. Quand Barthes publie son Sur Racine, en 1963, une polémique s’engage avec Raymond Picard. Barthes lui répond dans Critique et Vérité (1966). « Il fallait empêcher, dit-il, que cette image d’imposture critique puisse se solidifier. »

Reconnu et célébré

C’est le moment où il se lie avec Philippe Sollers et le groupe Tel Quel. Une amitié forte : « Si Tel Quel n’existait pas, je me sentirais manquer de souffle dans le milieu intellectuel français et parisien. » Roland Barthes a désormais ses soutiens. Il découvre le Japon, et écrit, selon Chantal Thomas « son premier livre heureux », L’Empire des signes. Il rappelle aussi son « attachement très corporel au Sud-Ouest, à sa lumière, ses odeurs », sa maison à Urt, près de Bayonne.

Le combat a été rude pour que le 7 janvier 1977 Roland Barthes puisse prononcer sa leçon inaugurale au Collège de France. Personne ne pensait qu’il n’avait plus que trois ans à vivre, il était enfin reconnu et célébré, comme en témoigne son passage à « Apostrophes » pour Fragments d’un discours amoureux. Même si, logiquement, et avec beaucoup de délicatesse, le film va jusqu’à sa mort, on a envie de s’arrêter sur le plateau d’« Apostrophes », où Françoise Sagan écoute avec attention Barthes déclarer : « Je crois que “Je t’aime” veut toujours dire “Aime-moi”. »

Josyane Savigneau
Journaliste au Monde



Ce livre est un exercice d’admiration et de reconnaissance : j’ai eu la chance de rencontrer en Roland Barthes un écrivain totalement habité par le désir d’écrire et qui avait la particularité d’écrire pour faire sentir ce désir, pour en faire partager le romanesque. D’écrire et d’enseigner, car il s’est agi pour moi en ces pages de chercher à faire exister le talent de parole de Barthes, l’étrange sagesse portée par son enseignement (un mélange d’intelligence analytique et de distance zen). Et plus largement, mais d’une façon qui lui est liée, de transmettre un certain nombre de valeurs que chacun de ses livres, du Degré zéro de l’écriture à l’admirable Chambre claire, réaffirme : l’amour de la langue, la différence au lieu du conflit, le goût du présent, le désir. Des valeurs sous le signe de l’harmonie, mais qui recèlent, s’il le faut, une dureté, un pouvoir de résistance absolue à tout ce qui se situe du côté du stéréotype, de la répétition mécanique, de la violence. — Ch. T.

France Inter, 17 juin 2015. L’Humeur Vagabonde reçoit l’écrivain et romancière Chantal Thomas pour son livre Pour Roland Barthes paru au Seuil et pour le documentaire Roland Barthes 1915-1980, le théâtre du langage.

Crédit France Inter

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1 Messages

  • V. Kirtov | 24 septembre 2015 - 15:36 1

    Bravo, pour la publication de « Roland Barthes – Le théâtre du langage ». Grand documentaire tant par les documents d’archive que par la qualité du commentaire d’accompagnement, sobre et précis. Même minimaliste. Ainsi le passage concernant les années Tel Quel de Roland Barthes :

    « Critique et Vérité » est publié par Philippe Sollers dans la collection Tel Quel
    Tel Quel, c’est aussi le nom d’une jeune revue d’avant-garde littéraire »


    « Vis-à-vis de Tel Quel, je suis ce qu’on appelait autrefois, un compagnon de route.
    Si Tel Quel n’était plus là, je me sentirais manquer de souffle dans le milieu intellectuel français et parisien. »

    La voix de Roland Barthes, se déroulant de son débit lent, comme une vague par mer calme sur fond de photo de membres du groupe Tel Quel et d’amies, à la terrasse du Bonaparte – où l’on peut reconnaître notamment Julia Kristeva à côté de Roland Barthes, Marcelin Pleynet à côté de Philippe Sollers…


    A la terrasse du Bonaparte
    ZOOM... : Cliquez l’image.

    A cet essai, Roland Barthes accordait une importance particulière. C’était sa réponse au pamphlet qu’un professeur de la Sorbonne, Raymond Picard, (dont la courbe de la renommée n’a pas suivi dans le temps, celle de Barthes), avait cru devoir publier à son encontre (Roland Barthes n’était pas du sérail universitaire, il ne possédait pas les titres lui permettant d’y enseigner, et péché capital, il venait de publier « Sur Racine », une critique appelant la psychanalyse à la rescousse pour déchiffrer un classique du XVIIème siècle ! Insupportable pour le spécialiste de Racine qu’était Raymond Picard-de-la-Sorbonne, qui ne pouvait qu’être le seul détenteur de la vérité critique sur son auteur de prédilection.)

    La réponse de Raymond Barthes est un « essai lumineux » : Critique et Vérité.

    Barthes évoquant le brulot de Raymond Picard :

    « Il fallait, à ce moment-là, empêcher que,
    l’image d’« une imposture critique »
    - puisque c’était le titre du pamphlet de Picard -
    ...que cette image d’« une imposture critique », de la nouvelle critique,
    se solidifie, et devienne comme une espèce de monnaie de circulation
    dans les milieux intellectuels et étudiants.
    Alors il fallait, en quelque sorte, stopper cette espèce de fixation de l’image
    et la dissoudre au moment où elle risquait de se solidifier.
    …Et je crois que cela a été fait. »

    Qualité du documentaire saluée par les Inrocks, par ces mots de Jean-Marie Durand :

    « Ce documentaire consacré à Roland Barthes restitue la richesse d’une œuvre clé du structuralisme. Centré sur ses écrits, sa voix et son visage, le film éclaire ses recherches : de l’écriture à l’amour, de la photo au deuil.

    Filmer un homme de pensée, c’est traduire le caractère d’un homme autant qu’esquisser le décor de sa pensée. A la surface des événements personnels flottent les éclats d’une œuvre. Cette articulation subtile entre les événements qui constituent la vie d’un écrivain et les non-événements qui agitent son écriture trouve une forme de perfection dans le documentaire de Thierry Thomas, écrit par sa sœur Chantal Thomas,Roland Barthes (1915-1980) –Le théâtre du langage.

    Constitué essentiellement d’images d’archives, issues de nombreux entretiensque l’intellectuel accorda dans les années60-70 à la télévision, de Dumayet à Pivot, le film accomplit un petit miracle : incarner la vie de l’écrivain, né il y a centans, tout en restituant les strates successives de son œuvre foisonnante, des Mythologies à La Chambre claire, du Degré zéro de l’écriture à Roland Barthes par Roland Barthes, de Critique et vérité au Plaisir du texte, de L’Empire des signes à Fragments d’un discours amoureux… »

    "Intelligence contagieuse", ce sont les mots de la présentation du documentaire sur le site Arte qui se poursuivent ainsi :

    Au fil de cet autoportrait tissé à partir d’archives, Thierry Thomas et sa sœur Chantal Thomas, élève de Roland Barthes, qui a fréquenté ses fameux séminaires à l’École pratique des hautes études, plongent dans son œuvre pour restituer sa présence singulière. Et le charme opère, d’un bout à l’autre, à travers son intelligence précise et contagieuse, son érudition vivante, la fluidité de son langage, justement, son regard et son timbre de voix, d’une envoûtante mélancolie. Au détour de la douce intensité du propos émergent de précieux éclats de vie miroitant sous le voile de la pudeur. Comme cet inventaire savoureux de son "j’aime, je n’aime pas" ou cette séquence finale où, en quête d’une photo "juste" de sa mère disparue, l’une d’elles, la montrant petite fille, le bouleverse. »
    oOo