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Chine, le nouvel empire, de Jean-Michel Carré

D 12 août 2015     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Documentaire en trois parties de Jean-Michel Carré (France, 2013, 3x1h)
Coproduction : ARTE France, Les Films Grain de Sable, Hikari Films, CRRAV, RTBF, Simple Production, Inicia Films.


La Chine intrigue. La Chine fait peur. Quels regards porte-t-on sur ce pays qui est désormais la première puissance économique mondiale ? Il y a les spécialistes, universitaires, politologues, sinologues. Ils en parlent savamment, du dehors. La Chine, c’est l’Autre. Terrifiant (le Grand Bond en avant, la Révolution culturelle). Fascinant (le boom économique). On entend peu les Chinois eux-mêmes. C’est le mérite de Jean-Michel Carré, vingt ans en 1968, qui se définit comme un « maoïste libertaire », de porter un regard critique sur la Chine des cent cinquante dernières années en donnant uniquement la parole à des Chinois de l’intérieur. Brisant les stéréotypes de la propagande spectaculaire, Chine, le nouvel empire, est un documentaire passionnant, sans complaisance, mais ouvert, l’un des rares qui permette de saisir l’évolution complexe et contradictoire de l’empire du Milieu, avec sans doute le film de Philip Short et Adrian Maben Mao, une histoire chinoise réalisé en 2005. — A.G.

Jean-Michel Carré parle de son film

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1/3 : La Chine s’éveille

Ce premier volet retrace l’avènement de la République populaire de Chine en 1949, les errements et les victoires d’un parti communiste dirigé par l’omnipotent Mao Zedong et les relations complexes entre l’empire du Milieu, les États-Unis et l’URSS, qui annoncent les bouleversements géostratégiques à venir.

1ère partie
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2/3 : La Chine s’affirme

Dix ans apès l’ouverture libérale voule par Deng Xiaoping, la perversité du capitalisme à la chinoise (ultralibéralisme économique et autoritarisme politique) engendre la révolte de Tian’anmen, qui se termine dans un bain de sang en 1989. En isolant Deng Xiaoping, accusé d’avoir porté malgré lui le débat politique dans la rue, le parti communiste reprend la mainmise sur l’appareil d’État. Mais la Chine se retrouvant isolée, à la suite de l’éclatement du bloc de l’Est et de la chute de l’URSS, Deng Xiaoping peut revenir dans les arcanes du pouvoir en acceptant le contrôle absolu du Parti sur le développement économique, créant la structure monolithique toujours actuelle de la politique chinoise.

2ème partie
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3/3 : La Chine domine

La présidence de Hu Jintao, qui promet à son peuple une « société harmonieuse », utilise les retombées mondiales des Jeux olympiques et de l’Exposition universelle pour magnifier la puissance retrouvée. En dix ans, la Chine va passer de la sixième à la deuxième place de l’économie mondiale – et bientôt, à la première. La frénésie de développement exacerbe aussi les dysfonctionnements de la société : écarts abyssaux entre riches et pauvres, corruption généralisée, désastres écologiques, dans le cadre d’un État de non-droit auquel s’oppose une nouvelle génération de dissidents. La future superpuissance mondiale saura-t-elle gérer ces contradictions internes, sans remettre en cause la suprématie absolue du Parti ?

3ème partie
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La Chine de Jean-Michel Carré

Il lui aura fallu attendre près d’un demi-siècle pour achever l’un de ses films par L’Internationale. "En version rock et en chinois...", précise Jean-Michel Carré. 20 ans en 1968, quarante-cinq de plus aujourd’hui, le réalisateur s’amuse de ce clin d’oeil à ses origines militantes qui accompagne le générique final de son dernier opus, Chine, le nouvel empire. Un documentaire hors norme, en trois parties d’une heure chacune, diffusé sur Arte le 30 avril [2013], retraçant plus d’un siècle d’histoire de ce pays démesuré au travers d’images d’archives et de témoignages de Chinois de tous milieux.

L’un d’eux, le poète et écrivain Liao Yiwu, commente en ces termes la ferveur que manifesta une partie de la jeunesse occidentale pour le régime chinois, à la fin des années 1960 : "C’était comme voir des fleurs rouges de loin. Le rouge est notre symbole. C’était d’une beauté éclatante. Mais il aurait suffi de s’approcher pour voir que c’était le rouge du sang."

"On ne voyait pas la violence", convient l’ex-maoïste Jean-Michel Carré. "Maoïste libertaire", précise celui qui, se méfiant de toute tendance "sectaire", n’a "jamais voulu être dans un groupe". Cela posé, le documentariste ne renie rien de ses engagements de jeunesse, dont les accents lui reviennent très naturellement : "Les étudiants français et chinois avaient les mêmes raisons de se battre, contre la bureaucratie et la sclérose du système éducatif." Un temps d’arrêt, avant de consentir à dresser une passerelle vers ce passé révolu : "Si on n’a pas des rêves comme ça à 20 ans, c’est complètement désespérant pour la suite."

S’il a remisé ses rêves de "grand soir", n’en conservant que l’espoir de "petits matins", Jean-Michel Carré assure qu’il suit toujours la même ligne directrice : "Je n’ai pas retourné ma veste. Cela fait quarante ans que je fais des films maoïstes libertaires..." Du... chinois ? A ceux que l’expression ferait sourire, le documentariste a quelques arguments à opposer, qui donnent à sa trajectoire consistance et cohérence.

Le point de départ ? Une conviction qui figure encore en exergue sur le site Internet de sa société de production, Les Films Grain de sable : "Le cinéma est l’art le plus adéquat pour l’activisme politique." Alliance d’une irrépressible "envie de changer le monde" et d’un art qu’il avait découvert "avec fascination" devant un film de Jean-Luc Godard, avant de s’en approprier les techniques à l’Institut des hautes études cinématographiques (IDHEC), cette idée-force était un pur produit de Mai 68.

Ayant abandonné les études de médecine qu’il menait en parallèle, Jean-Michel Carré a aussitôt mis le cap sur le documentaire, engageant, par cycles successifs de plusieurs films, une exploration méthodique des problématiques politiques de la société : l’éducation, mais aussi la prison, la prostitution... Une volonté le guidera, "donner la parole à des gens qui ne l’ont jamais et sur lesquels les regards se détournent". "C’est au travers des films que les gens comprennent ceux qu’ils méprisent ou ceux qu’ils essaient d’éviter", croit-il encore aujourd’hui.

L’époque était à la censure mais — premier paradoxe — le réalisateur s’en souvient comme d’un "âge d’or". En mettant en place, avec deux autres cinéastes, un circuit parallèle de distribution, Jean-Michel Carré préserve, dans la décennie 1970, ce qui lui importe : sa liberté de création. Le succès de certains de ses longs-métrages (en particulier Alertez les bébés !, sur l’éducation) lui permet de gagner les salles art et essai et d’éveiller l’attention de la presse.

La censure avait indirectement donné de l’écho à son travail. La victoire de la gauche, en mai 1981, menace de détruire l’édifice. Quelques mois plus tôt, Jean-Michel Carré avait réuni un collectif de 200 personnes pour racheter le Studio Saint-Séverin, un cinéma du 5e arrondissement de Paris. "Dès le lendemain du 10 mai, se souvient le réalisateur, les entrées ont commencé à baisser. Les gens ne voulaient plus voir de films politiques. Ils se sont dépolitisés ou plutôt "démilitantisés" en quelques heures." Quatre ans plus tard, la salle doit fermer ses portes. Pour Jean-Michel Carré, comme pour les autres cinéastes de sa génération, un nouveau défi est à relever : conquérir un brin d’espace à la télévision, média dominant. L’heure est au pluralisme, de nouvelles chaînes vont voir le jour... L’affaire est simple en apparence ; elle va se révéler redoutablement compliquée. Jean-Michel Carré devra attendre encore dix ans avant que l’un de ses films soit diffusé sur le petit écran. C’est aux chaînes du service public, tout naturellement, que le réalisateur propose Femmes de Fleury, premier film documentaire consacré à la prison. Refus d’Antenne 2 et de La Sept (préfiguration d’Arte), qui lui répondent en substance : "C’est trop dur. C’est trop triste. Ça ne va intéresser personne."

Nouveau paradoxe : c’est TF1, grâce à un "coup de coeur" de Michèle Cotta, alors directrice de l’information de la chaîne privée, qui va accueillir ce film. Déprogrammé en raison du déclenchement de la guerre du Golfe, Femmes de Fleury est finalement diffusé le 8 mars 1991. L’audience est au rendez-vous. Un "record" (à un horaire tardif), se souvient le réalisateur, qui signe dans la foulée d’autres contrats lui assurant la production et la diffusion de la suite de son travail.

Tourné à l’intérieur et à l’extérieur de la prison, Galères de femmes sort en salles, puis est racheté deux ans plus tard par Arte qui le diffuse en prime-time dans une Thema consacrée à la toxicomanie. Jean-Michel Carré a réussi à forcer les portes de la télévision. Un média où se glissent "des pépites, même si elles sont noyées dans une espèce de mayonnaise incroyable".

Reconnu pour la qualité de son travail, le réalisateur est parvenu à ce jour à conserver une liberté d’action qui est devenue un privilège dans ce métier. Il le sait et met le pied à l’étrier à quelques jeunes réalisateurs, se réservant les films les plus difficiles : ceux pour lesquels seul son nom est susceptible d’emporter la mise auprès de diffuseurs de plus en plus frileux. Ainsi peut-il encore les convaincre d’offrir aux téléspectateurs des images et des mots venus d’ailleurs : ce furent notamment deux films sur la Russie — Koursk, un sous-marin en eaux troubles (2004) et Le Système Poutine (2007) —, avant cette vaste fresque sur la Chine. Le "maoïste libertaire" ne se sent-il pas un peu seul de nos jours ? Il évoque les citoyens qui "ont des idées et se battent", rencontrés lors des projections de ses films. "Si on ne se bat pas, c’est encore pire. Et si je ne n’y crois pas, je me fous en l’air", ajoute cet "optimiste forcené" qui se dit toujours autant persuadé que "le cinéma est susceptible de rendre la société plus humaine".

Jean-Baptiste de Montvalon, Le Monde du 26 avril 2013.

Voir aussi : Poutine pour toujours ?

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Débat avec Jean-Michel Carré

le 26 septembre 2013.

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Deux entretiens avec Jean-Michel Carré

Quand la Chine triomphera

Pour « Chine, le nouvel empire », Jean-Michel Carré a interviewé sur place des témoins de tous horizons pour nous aider à comprendre de l’intérieur les mutations d’un pays appelé, selon lui, à dominer le monde. Entretien.

Le XXIe siècle, dites-vous dans votre film, sera probablement chinois. Cette perspective ne semble pas vous effrayer...

Jean-Michel Carré : Nous vivons depuis trente ans un bouleversement extraordinaire, qui a vu le centre de gravité du pouvoir mondial passer de l’Atlantique au Pacifique. Grâce à son poids démographique de 1,5 milliard d’habitants, mais aussi à son dynamisme sans égal, la Chine a réussi depuis 2001, année de son entrée dans l’Organisation mondiale du commerce, à devenir la deuxième économie mondiale, et sera bientôt la première. C’est vrai que nos économies subissent de plein fouet cette formidable montée en puissance. Mais à qui la faute ? Ce sont les investisseurs occidentaux, à la recherche de marges toujours plus juteuses, qui ont fourni à la Chine les clés de son succès. Cela dit, c’est aussi parce qu’on ne la connaît pas ou mal que la Chine fait peur. C’est pourquoi j’ai eu envie de tenter ce pari un peu fou : peindre une société complexe, une histoire foisonnante, en trois heures de film.

Pourquoi avez-vous choisi d’interviewer uniquement des Chinois vivant en Chine, donc soumis à la surveillance des autorités ?

Chacun de mes interlocuteurs a souhaité s’exprimer à visage découvert, en assumant les risques d’une parole dont la liberté m’a moi-même étonné. Je voulais offrir au grand public, non pas la vision généralement ethnocentrique que les médias occidentaux donnent de la Chine, mais l’image, infiniment plus paradoxale et plus riche, que les Chinois en ont. C’est pourquoi j’ai rencontré ces personnes de tous les horizons, dans toute la Chine. Il suffit de les écouter pour comprendre qu’en dépit de la censure et de la répression, le débat, la réflexion, la critique n’en sont pas moins intensément vivants en Chine. Je crois avoir abordé grâce à eux tous les problèmes essentiels de cette société en pleine mutation. Le tableau n’a rien d’idyllique, et pourtant, ces trois ans de travail m’ont insufflé beaucoup plus d’espoir que d’inquiétude.
Peut-être parce qu’on ressent de façon palpable une confiance en soi et en l’avenir, y compris pour changer les choses, que l’Europe a perdue depuis la fin des Trente Glorieuses.

La nouvelle génération de travailleurs est de moins en moins disposée à se laisser faire : il y a en moyenne 300 grèves et manifestations par jour en Chine !

Vous dépeignez cependant une société à deux vitesses, où les écarts se creusent de façon abyssale, où « l’État de non-droit » garantit le succès d’une économie ultralibérale...

Oui, mais je comprends en même temps la réticence des Chinois à s’entendre donner des leçons par l’Occident, par exemple à propos de leur politique d’expansion en Afrique, tout de même plus respectueuse que le pillage en règle qui a eu lieu sous la colonisation européenne. Sur le plan intérieur, la nouvelle génération de travailleurs est de moins en moins disposée à se laisser faire : il y a en moyenne 300 grèves et manifestations par jour en Chine ! En même temps, dans quel autre pays au monde l’État décide-t-il d’augmenter les salaires de 20 % par an ? Les multinationales occidentales ont d’ailleurs été les premières à protester.

Ce paradoxe unique au monde – ouverture économique, verrouillage politique – est-il amené à évoluer ?

Il est vrai qu’entre cette adaptation extraordinaire à la mondialisation et le contrôle dictatorial que le parti unique continue d’exercer, la contradiction est de plus en plus manifeste. En même temps, j’ai senti chez tous mes interlocuteurs, y compris chez les dissidents, la crainte d’une certaine forme de chaos si le système venait à s’effondrer. La plupart souhaitent qu’il se transforme de l’intérieur, mais la culture confucéenne mêlée de marxisme qui imprègne les mentalités favorise l’adhésion à une forme d’idéal collectif, qui fait passer les droits du peuple avant ceux de l’homme. Le nationalisme est un puissant ferment de cohésion, dont le pouvoir joue avec habileté. Les Chinois expriment ainsi une véritable fierté d’avoir progressé aussi vite vers un objectif qu’ils sont nombreux à partager avec leurs dirigeants : accéder au premier rang économique mondial.

Propos recueillis par Irène Berelowitch pour ARTE Magazine.

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Jean-Michel Carré « La Chine ne subit pas 
la bureaucratie néolibérale »

En donnant la parole à des Chinois de différents horizons, votre documentaire présente une société chinoise plutôt bouillonnante de débats, de réflexions… Comment expliquer que cette vitalité ne soit pas davantage prise en compte dans les discours tenus en Occident sur la Chine  ?

Jean-Michel Carré. C’est une vraie question, que je me pose encore  ! Je crois qu’il y a une profonde méconnaissance de ce qu’est la Chine aujourd’hui. Beaucoup d’Occidentaux en parlent comme s’il s’agissait encore d’un pays du tiers-monde. Bien sûr, ils ont vu avec les jeux Olympiques de Pékin, en 2008, ce dont la Chine est capable. Ils entendent dans les médias que cet immense pays est devenu la deuxième puissance économique mondiale. Pourtant, ils passent à côté du dynamisme chinois et ne comprennent pas le besoin des Chinois de manifester leur puissance. Pour remédier à cette incompréhension, je crois qu’il n’y a pas de meilleure voie que la mise en perspective historique. C’est ce que j’ai entrepris avec ce documentaire. Je suis remonté un siècle et demi en arrière, car beaucoup de Chinois me parlaient de l’humiliation des guerres de l’opium (1839-1842, puis 1856-1860), qui s’est transmise de génération en génération. On est enclin à oublier cet épisode où le Royaume-Uni impose à la Chine le commerce de l’opium, suivi quelques années plus tard par les puissances occidentales (France, Allemagne, États-Unis, 
Russie) et le Japon où chacune pille et commerce à son gré. Mais les Chinois, eux, n’ont pas oublié. Ce n’est pas du tout qu’ils veuillent aujourd’hui se venger. Ils veulent simplement dire au monde que ce genre d’humiliation ne leur arrivera plus. Et comme tous les autres peuples, ils aspirent à vivre mieux. Cela se manifeste dans leurs relations avec l’extérieur, mais aussi à l’intérieur du pays, par une montée en puissance des luttes. Il y a environ 300 grèves ou manifestations par jour en Chine, et nous n’en parlons quasiment pas.

À ce propos, vous soulignez que lorsque le gouvernement central, suite à des luttes sociales, a décidé en 2012 de relever le salaire minimum, les multinationales occidentales ont protesté…

Jean-Michel Carré. Oui, absolument. Et c’est essentiel de le rappeler. Beaucoup d’ouvriers en France et en Europe en général peuvent avoir l’impression que les ouvriers chinois leur prennent du travail. Or il faut se rappeler que ce sont les chefs d’entreprise occidentaux qui sont allés en Chine pour faire plus d’argent, en profitant des bas salaires. Ce sont eux les vrais responsables des difficultés endurées par les travailleurs européens, pas les Chinois  ! Et actuellement, ces patrons multiplient les pressions contre le gouvernement chinois pour tenter de freiner les progrès sociaux, tout en rêvant à une immensité de nouveaux consommateurs, alors que la récession aggrave la situation des salariés de nos pays.

Sans taire les problèmes (corruption, inégalités, autoritarisme…), vous pariez sur la capacité des Chinois 
à inventer une alternative au système capitaliste mondial…

Jean-Michel Carré. Pour dire les choses de manière un peu abrupte  : je pense qu’un peuple qui a analysé le marxisme et reste influencé par le confucianisme ne peut pas être mauvais. Le confucianisme est une sorte de spiritualité laïque, centrée sur la vie terrestre et le bien des générations futures, la transmission… Combiné à l’intérêt pour le marxisme, toujours étudié à l’école, cela donne un certain sens du collectif. La Chine utilise des procédés capitalistes, mais elle n’est pas un pays capitaliste au sens strict. Bien sûr, il y a des milliardaires, de la corruption, des injustices flagrantes. Mais il y a aussi, dans le même temps, un sens du pouvoir de la politique. Aujourd’hui, en Occident, ce sont les financiers qui ont pris le pouvoir. Pas en Chine, où l’État garde un contrôle sur de nombreuses entreprises, le système bancaire, l’énergie… Dans les pays occidentaux, quand il s’agit de réaliser des investissements, il y a toujours des freins, des financiers qui ne veulent entendre parler que de profits immédiats. La Chine ne subit pas toute cette bureaucratie néolibérale.

L’une des pierres d’achoppement diplomatique entre l’Occident et la Chine reste la question du Tibet. Or, sur ce point, une séquence du documentaire rappelle les manœuvres de la CIA en 1956 
pour créer des dissensions dans cette province afin de déstabiliser 
la Chine communiste…

Jean-Michel Carré. Oui, tout à fait. Et je tiens beaucoup à cette séquence, n’en déplaise à ceux qui, ici en France, ne manqueront pas de m’attaquer sur le sujet. Je ne fais que rappeler des faits, à partir d’archives audiovisuelles auxquelles j’ai pu avoir accès. Et n’oublions pas que, quand l’armée de libération de Mao est arrivée au Tibet, elle a découvert une théocratie moyenâgeuse où régnait encore l’esclavage. Rappelons aussi qu’avant les manœuvres américaines, les relations entre les Tibétains et le gouvernement central n’étaient pas faites d’hostilité. Le dalaï-lama fut même nommé vice-président de l’Assemblée nationale populaire et se déclarait «  bouddhiste marxiste  ». La Chine, sur cette question, continue de subir l’ostracisme occidental.

Dans votre documentaire, vous rappelez un slogan de Mao  : 
« Faites la révolution, pas la production », renversé par Deng Xiaoping  : « Faites la production, 
pas la révolution. » La tension entre ces deux visions caractérise-t-elle encore la Chine d’aujourd’hui  ?

Jean-Michel Carré. Les Chinois sont soucieux qu’on ne perde pas de vue certaines valeurs liées au «  vivre ensemble  ». L’un de mes interlocuteurs, un philosophe chinois qui apparaît dans les trois volets de mon documentaire, résume bien, par sa propre évolution, la situation. Dans la première partie, il explique pourquoi il a d’abord été maoïste  ; dans la deuxième, il revient sur son passage au pragmatisme économique de Deng Xiaoping  ; dans la troisième, il affirme que la bonne voie est un équilibre entre les deux, entre le besoin d’un «  vivre ensemble  » authentique et la nécessité du travail productif.

Entretien réalisé par Laurent Etre, L’Humanité du 29 avril 2013.

Arte Éditions propose le documentaire 
en coffret DVD, avec bonus, pour 19,99 euros. 
www.arteboutique.com

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