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Nivi voyageuse du temps avec Julia Kristeva...

Une lecture de L’Horloge enchantée avec extraits

D 18 février 2015     A par Viktor Kirtov - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Mes escapades rêveuses avec Astro et Stan » dit la narratrice. Sur une trame historique, scientifique, autobiographique, Julia Kristeva tisse un roman philosophique, une réflexion sur le temps. Mais c’est aussi une interrogation sur le couple que forment la narratrice Nivi Delisle avec l’astrophysicien Théo (petit nom Astro) et Stan, le fils de Nivi, « qui avait décidé de ne pas pousser comme tout le monde »…

On aura vite fait de reconnaître dans ce trio, l’auteure Julia Kristeva, Philippe Sollers et leur fils David. Le tempo du roman est donné par l’authentique pendule de l’ingénieur Claude-Siméon Passemant, qui la conçut pour Louis XV. Entrelacement du temps historique du XVIIIème siècle et celui de nos jours aussi par le patronyme du mari : Théo Passemant, lointain descendant du célèbre inventeur de la pendule.

Par livres interposés, elle avec « L’Horloge enchantée », lui avec « L’Ecole du Mystère », ces deux-là poursuivent leur dialogue de la vraie vie. On entend Sollers dans les mots qu’elle prête à Astro. On entend leurs discussions qui nourrissent chacun pour ses propres écrits.

12/03/2015 : Ajout entretien « RENDEZ-VOUS » sur France Culture


L’intérêt de Sollers pour la science du cosmos et des origines rejoint celui de Julia Kristeva qui, avant de se destiner à la littérature, était attirée par la physique nucléaire - ce qui aurait nécessité d’aller étudier à Moscou, mais il aurait fallu des parents bien dans la ligne du parti. Ce n’était pas le cas.

Le traitement des sujets scientifiques ou historiques d’intérêt commun est cependant bien différent chez chacun. Traitement documentaire, vulgarisateur, pédagogique de Julia Kristeva - elle est aussi professeur d’université. Souci d’expliquer, de développer, de convaincre, peinture réaliste chez J.K. alors que Ph. Sollers suggère, ne retient que quelques touches, reste allusif. Il s’agit pour lui moins de convaincre, de traduire la réalité, qu’une ambiance, une impression. Sollers est impressionniste sans son écriture.
Comme Sollers dans « L’Ecole du Mystère », l’érotisme a aussi sa place dans « L’Horloge enchantée », mais là, les rôles sont inversés, c’est Sollers qui se fait le plus réaliste, le plus trash, Julia Kristeva préférant, l’allusif plus feutré.

Aussi, sur la fin, l’esquisse d’une trame policière : le cadavre du chroniqueur vedette du magazine PsyMag auquel collabore Nivi, vient d’être découvert, alors qu’on apprend le vol de l’horloge enchantée à Versailles : enlèvement commandité par un émir moyen-oriental ? Otage d’écologistes radicaux réclamant en échange l’arrêt de centrales nucléaires ?

Ce n’est pas la meilleure partie du livre, comme si l’auteure avait du mal à mettre un point final. Quelques longueurs aussi, dans le cours du livre qui aurait aussi sans doute gagné à être plus condensé.

Mais, pour l’essentiel, au fil de ces escapades rêveuses, vous revisitez l’Histoire et la Science d’hier et d’aujourd’hui, agréablement. En même temps que quelques anciens débats philosophiques sur la science de Newton et Leibnitz qui éclairent le présent. Egalement présent, le feu d’Emilie du Châtelet, celle qui dictera à Voltaire ce qu’il va écrire dans ses Éléments de la philosophie de Newton. Le feu d’Emilie, la physique moderne le traduira en boson et matière noire : « Claude-Siméon ne veut voir que cette précurseure de la cosmologie moderne s’est inspirée du feu de ses sens. Pourtant, amoureuse et savante, c’est tout un, en elle. Voilà ce qu’elle dit, cette Émilie. Nivi en est persuadée. ». Julia Kristeva nous transporte dans le passé et l’actualité d’aujourd’hui avec brio. On y découvre une Julia Kristeva pointue en cosmologie et physique de la matière. Science, Histoire, philosophie, fiction autobiographique facile à décrypter, chacun peut y trouver intérêt et plaisir.

…Sa devise : « je me voyage » ! Elle nous fait aussi voyager dans ses univers. Quelques extraits en espérant qu’ils vous donneront l’envie de prolonger la lecture intégrale dans le livre :

LES LIEUX & PERSONNAGES

Les lieux

Paris, Versailles, Île de Ré, et les sites du monde où sont implantés les grands télescopes qui scrutent le ciel.

NIVI la narratrice

Sondeuse de l’inconscient, Nivi, psy, tourmentée mais survivante, est sauvée de la noyade à Ré par Théo, astrophysicien.

Outre les patients qu’elle analyse,Nivi collabore à un magazine, PsyMag, gagné par la vague du déballage de la presse à scandales, qui n’est pas sans rappelerla campagne de rumeurs et de ragots de la fin de l’Ancien Régime où se forgent les prémisses de 89.

« Moi, Nivi. "Ma parole", en hébreu. Sosie de ma grand-mère Niva, en plus élancée. Jean et T-shirt saillant, jupe noire quand il faut, œil sombre, pommettes chinoises, lèvres cerise et poitrine rebondie, pas androgyne pour un sou, sans âge car, pour moi, le temps s’est arrêté. »

Nivi Delisle, Madame Delisle (de l’ïle de Ré, très présente dans le roman.

« JTA » : Un code commun utilisé soit par Nivi, soit par Théo.

« JTA » est notre signature : aussi secrète que la « lettre volée » d’Edgar Poe, trois lettres compactées, à écrire mais à ne pas dire :

« Je T’Aime »

Champ magnétique. Disque d’accrétion. Notre bébé-étoile. La première planète extrasolaire de type terrestre, habitable. Incroyable mais vrai : JTA

STAN, mon fils

« Julia Kristeva, psychanalyste, romancière et essayiste, mais surtout mère d’un enfant handicapé psychomoteur à la suite d’une maladie neurologique orpheline, et Jean Vanier, fondateur de l’Arche, correspondent pendant plus d’un an autour de leur expérience singulière du handicap, et, surtout, mettent douloureusement en relief un ‘’monde de brutes’’ dans lequel de l’humanité - au sens fort du terme - peine tant à se mettre en place. »

« […] le souci poignant d’une mère que son fils handicapé puisse légitimement avoir droit hors d’elle et de son père, de conditions de vie, d’accueil, de travail, voire de sexualité comme tout être humain en bénéficie. [Julia Kristeva] cherche à promouvoir une sorte de nouvel humanisme, qui est encore certes une utopie en l’état actuel des choses. On sent la vive inquiétude de parents dont l’enfant handicapé ne trouve pas dans notre société les conditions d’une vie hors d’eux, voire après eux. On sent la douleur de ne pouvoir confier à une société accueillante leur fils, de ne pouvoir eux-mêmes être apaisés de le sentir intégré dans une solidarité de cœur. »
Alice Granger Guitard

Le livre sur amazon.fr.

L’enfant fragile de Nivi qu’elle accompagne entre comas et rémissions.

Des années d’étude, de lecture, de musique, d’amours plutôt heureuses avec Ugo [Ugo Delisle, l’ex-mari de la narratrice], jusqu’à la naissance de Stan.[…] Je quittai moi aussi cette vie d’oiseau sur le Lux pour me consacrer à mon petit Stan qui avait décidé de ne pas pousser comme tout le monde. Il chantait plus juste qu’il ne parlait et n’avait d’autres maladies qu’« orphelines », entendez : non identifiables. Suffisantes, quand même, pour vous donner plein de soucis, des scolarités dites atypiques, bref, une vie sans répit.

Mon fils me scanne jusqu’aux entrailles et aux os. Il connaît la douleur qui me contracte la gorge si quelqu’un vient à élever la voix. Il sert mes mains devenues moites quand les mots me manquent. Il devine les larmes dans mes yeux secs quand je peine à tenir encore debout. Stan est le seul à se douter que tu existes.

Tu n’es ni un passage ni une porte. Je n’ai nul besoin de lumière, pas plus que de nuit, d’oxygène, de petite mort, ni même de grande. J’ai tout eu, je l’ai encore. Avec mon ex-mari, Ugo Delisle, et avec d’autres. C’était l’époque, c’est l’époque –c’est la vie. Tu me donnes maintenant ce qui me manquait, la pleine solitude, une solitude pleine de toi.

*

Maman, je te parle, on va voir la pendule ? Dis, Maman… Tu te souviens ?

– Vaguement. Quelle pendule ?

– Tu sais, la Chouette [ils avaient ainsi surnommé la conservatrice qui leur faisait visiter Le petit Cabinet des Pendules à Versailles] nous guidait vers une pendule programmée jusqu’en 9999… Mais oui, la même, la pendule de Passemant, je t’en ai déjà parlé.

La mémoire de mon fils est aussi absolue que son oreille. Je note dans mon carnet au marocain rouge : « Une pendule astronomique tient Stan vivant jusqu’à son réveil après deux semaines de coma. »

*

« Nous irons voir la pendule, dis, maman ? »

À peine réanimé, mon fils pensait-il à l’heure qu’il était ? Je devais avoir l’air ahurie.

« Ne t’inquiète pas, je vais bien. Maintenant, ça va. Et toi ? Tu te souviens de cette pendule, et de la bousculade, à Versailles ? »

Aux frontières de la vie, Stan pense à l’heure qu’il est, à celle qu’il était et à celle qu’il sera. Il vit dans le temps, lui. Il m’y ramène.

*

THEO / ASTRO

Astrophysicien (petit nom Astro ou A – comme Astro ou Amour) qui possède une maison dans l’île de Ré.

« Plus de 13 milliards d’années-lumière nous séparent aussi. Moi, Nivi, fondue dans les abysses de mes patients, à l’écoute de leurs dédales spiralés. Lui, mon Astro qui, non content de tester tout ce que ses télescopes dernière génération peuvent offrir de plus performant sur terre – de Grenoble au Nouveau-Mexique et de Toulouse à Seattle –, s’amuse à camper jour et nuit à quelques centaines de millions d’années après le Big Bang : une bagatelle, aux origines de l’Univers. Forcément, deux réalités qui ne facilitent pas nos rendez-vous pourtant permanents. »

*

Je ne dis pas à Théo ce qui m’arrive quand je pense à lui (j’en laisse quelques traces dans mon carnet). Je lui écris juste : « Bien avant de te rencontrer, Stan m’a fait comprendre qu’une pendule astronomique peut redonner vie à quelqu’un. »

La réponse fuse : « Là où tu étais, là où Stan était, là où vous êtes, je suis. Une rencontre de cette intensité reprogramme tout, en amont comme en aval. JTA. »

Du pur Astro. Comprenne qui pourra.

Moi, je comprends qu’à l’instant même des milliards d’internautes s’envoient des mots, des énergies. Autrefois, Théo prétendait que ces signaux se perdaient dans l’atmosphère qu’ils chargeaient dangereusement de CO2. Il affirme désormais que ces signaux ne se perdent pas vraiment. Ils s’accumulent et s’aimantent, nous encerclent dans leurs réseaux, nous transportent hors de nous, créent des zones d’accrétion où temps et espaces s’entremêlent. Comme chez les amoureux.

Souvent, JTA disparaît de mes écrans des jours, des semaines durant. Théo travaille sur une nouvelle caméra ultrarapide capable de saisir 1500images/seconde dans une obscurité quasi complète. Il ne répond pas. Je finis par m’impatienter, lui envoie un SMS : « Tu vas bien ? » Il réagit enfin : « On vient de détecter une exoplanète baptisée Kepler-186f, d’une taille comparable à celle de la Terre et qui tourne en orbite autour d’une étoile naine plus rouge, plus petite et moins chaude que le Soleil, sur laquelle l’eau pourrait donc exister à l’état liquide. Et voilà qu’une autre équipe de chercheurs est sur le point dedéterminer la vitesse de rotation d’une exoplanète, celle de Bêta Pictoris b ! Tu me suis, Nivi ? »

Et comment, que je le suis…


L’EROTISME FEUTRE

[…] Quelques jours plus tard (ou plusieurs semaines peut-être ? Quand ? J’ai perdu le sens du temps dans ces séquences qui me figent en un seul présent), j’écris le mail suivant à Théo Passemant :

« Le plaisir que tu m’as donné, le nôtre, me revient dès que je pense à toi. Devant mon ordinateur, en me baignant à côté des mouettes dans l’Atlantique, quand je lis tes SMS envoyés de je ne sais quel observatoire des Andes, que nous déjeunions sobrement au Balzac ou que je t’imagine dans le ciel : il me revient. Depuis que tu es entré dans ma vie, ce plaisir qu’on nomme physique commence pour moi par un prénom : le tien. J’aperçois ton visage, tes mains glissent sur ma peau, ta voix me transperce, je la sens dans ma bouche, elle ouvre ma gorge, me chauffe le cœur et le sang, fait trembler mes fibres au rythme de tes mots. Ventre, vagin, clitoris, utérus, anus : tout est dedans et dehors, feu et eau, Nivi souple et embrasée. Tu emportes mes entrailles vers le Ciel, dirait ma Thérèse d’Avila. Je prends ton sexe dans ma bouche, il durcit, je le caresse, il gonfle encore, il me pénètre toujours davantage jusqu’à ce qu’un même mouvement nous brûle au même point, et nos corps se diluent dans la même chair, efflorescence et décharge. Étreinte de bêtes, de bébés, d’anges chastes et monstrueux, à jamais repus et toujours insatisfaits, à recommencer sans cesse, tous genres confondus, tous prénoms épuisés, ton nom, mon nom, sans nom, JTA. »

Je ne t’enverrai pas ce mail. Notre rencontre, mon sauvetage dans l’océan, toutes ces galaxies que tu habites, l’Univers que je vois dans tes yeux, tes errances et ta présence au fond de moi et à des milliers d’années-lumière ; la tendresse de Stan qui a besoin de moi et de toi désormais, parce que tu l’aimes à travers moi, comme je l’aime, comme tu m’aimes : j’écris pour te dire tout cela. Je revis dans notre désunir que tu me confirmes d’un regard, d’un sourire ou d’un point d’exclamation précédé de notre cabalistique JTA : tu éprouves les mêmes plaisirs aux mêmes moments. Les « mêmes » que moi, à ta façon de mâle solitaire revenu de tout, dis-tu, converti à la science pour entrer dans l’ordre des étoiles.

Je te verrai…quand  ? Dans quelques heures, deux semaines, trois mois, à la veille de Noël ? Tu n’es pas dans ce temps-là, moi non plus. Tu es réfractaire au Temps, à ta façon qui n’est pas la mienne, et pourtant cela revient au même. Serait-ce ce qui nous fait jouir ensemble, ici et là bas, dans le Fier d’Ars et au Labo d’astrophysique, à Harvard ou au Nouveau-Mexique ? Moi et Stan qui veut retourner à Versailles pour voir le méridien dans les cabinets du Roi. Toi avec ton Advanced Camera Surveys (ACS), qui reconstruit l’histoire de la création des étoiles. ACS,« ei-si-es », qui sonne comme le logo d’une unité d’élite de série policière.

Je m’appelle Claude-Siméon PASSEMANT

Vous saurez tout de ce personnage historique, et surtout de sa « créature », la pendule astronomique qu’il conçut pour son roi, Louis XV.

Je m’appelle Claude-Siméon Passemant, ingénieur du Roi, né à Paris en 1702, je mourrai d’une brusque maladie dite soporeuse à soixante-sept ans, en l’an 1769…

LE DUC DE SAINT SIMON A LA RESCOUSSE

[…] sans autre témoignage personnel de Passemant, je l’imagine avec les yeux de Saint-Simon.

Pourquoi le duc ? Parce qu’il n’est rien de plus précis, médisant et juste que son implacable impudence à dénoncer les travers de ce monde, la cruauté des hommes, les tours du diable dans les rituels du pouvoir. Bien avant la Marche rouge des Parisiens et la guillotine. Sa musique caresse les apparences, elle perce les vices. Le « Petit duc », écrivain posthume, n’aurait pas manqué mon Claude-Siméon. Un diable d’homme, mais d’une espèce discrète, ni sulfureux, ni romantique, ni même débauché : aucune licence effrénée, aucun menuet d’ordure et de bruits, aurait-il dit, pas de scandale, avec ça, collaborateur compréhensif, témoin parfait, notre astronome horloger conforte les lubies scientifiques de Sa Majesté.

[…]

Étranger à la Cour dont il est pourtant le reflet, à l’écart du reflet dans le reflet lui-même, Claude-Siméon participe du devenir mécanique du monde. De loin, d’en haut, d’au-delà, de l’infini du temps astronomique qui ne fait pas de l’ingénieur du Roi un révolté, mais un simple dissident, aussi migraineux qu’impitoyable. Je l’aime, en écho à la passion de Stan et avec Stan. Je l’invente en lointain sosie de mon Astro multivers, je les confonds, je vois deux faces simultanées d’une réalité qui ne se laisse pas entièrement ni autrement saisir. Pour y parvenir, je dois m’éviter comme obstacle, abandonner toute maîtrise, chercher un réseau de silences, de signes furtifs, de croisements logiques.

S’il ne s’était pas retiré de la Cour en 1723 après le décès du Régent, l’année même où s’arrêtent ses Mémoires, Saint-Simon aurait certainement évoqué cette nouvelle espèce de techniciens, d’artisans, de grands savants aussi, avec ou sans Encyclopédie. N’avait-il pas désiré les associer au pouvoir, au sein de conseils qu’il appela « polysynodie », censés remplacer les ministres ? L’excellent et terrible mémorialiste aurait emporté, avec la véhémence de son archet acéré, en un geste d’escrimeur précautionneux, ce personnage du « quart » état émergent. […] Claude-Siméon, le sauvageon subtil, le déprimé céleste, l’automate sensible, n’aurait peut-être pas siégé dans les rangs de la polysynodie. Mais il aurait pu en être l’un des experts nerveux, incommodes et innovants, qui, sans se louer ni s’applaudir, se serait rendu simplement indispensable. Un nouveau personnage doué de la grâce de vivre en ce temps hors du temps qui s’ouvre –avec sa pendule– entre le Parc-aux-cerfs et la guillotine.

SUR LE COUPLE

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Julia Kristeva et Philippe Sollers face au Fier
Dans leur maison du Martray, à l’Île de Ré

NOUS SOMMES BIEN DEVENUS UNE ESPECE DE COUPLE

Métaphore cosmologique qui emplit le livre :

Avez-vous perçu ce silence absolu qui résonne sur terre juste avant la tombée de la nuit ? Seule une oreille tendue vers le rayonnement profond des êtres peut le capter, échappant aux bruits parasites. Ce qu’on appelle « un couple », au sens inaccessible du terme, se forme lorsque deux personnes entendent ce rayonnement en chacune d’elles, réciproquement et dans le monde alentour. Personne d’autre ne peut s’y immiscer. Nous sommes bien devenus une sorte de couple, mon A et moi.

SOLITUDE

Évidemment j’ai toujours été seule, à l’extérieur comme au-dedans. Mais d’une solitude absente, sans existence ni saveur. Seule à seule. Ma solitude actuelle, tu ne la combles pas. Tu me la rends présente et je n’en souffre pas. J’y ai pris goût. Grâce à toi, seule à seul, seul à seule –car tu n’es presque jamais là–, seuls à deux, rien ne nous oblige. Inutile de nous parler. Non : tu me fais rompre avec ce qui ment dans la solitude. Tu la fais vibrer, je l’incarne. Je ne crois pas chercher à me rassurer en imaginant que ta solitude fait écho à la mienne : coïncidence muette, silencieuse complétude. Certainement pas. De manière plus délicate, ta solitude diffracte la mienne. Quand tu es là, nous nous écoutons, main dans la main, mais cette empreinte perdure, et nous nous entendons encore penser, que nous soyons l’un contre l’autre ou loin, très loin l’un de l’autre. J’aime cette entente, ce goût de l’absence intégrée, ce goût de l’autre –« le goût de Dieu », me diras-tu avec ton sérieux distant, presque drôle.

Parce que tu es seul, mais moins que moi, je ne te rejoins pas pour nous réunir, simplement pour mieux cerner ma solitude et me sentir seule pour de bon. Ne rien attendre de toi. Sinon que tu existes et que tu acceptes de penser à moi, avec moi. Deux solitudes qui ne s’annulent qu’à l’infini. Tu souris : « Dans l’Éternité. » Je ne sais pas ce que c’est. Tu dis : « Un monde où le temps n’existe pas. » Un hors-temps, peut-être. « Il faut oublier le temps. »

LA JALOUSIE ? QUELLE JALOUSIE ?

Nivi en est incapable. Pas plus qu’elle n’est capable d’éprouver de la haine : « Tu ne sais pas haïr », disait sa mère sur un ton de reproche.[…]

Grâce à ses analysants, Nivi n’en est plus là, Marianne devrait le savoir ; Stan et Astro l’y aident aussi. Elle est persuadée que la jalousie n’est qu’un retournement de la désillusion en démolition de soi, une amère envie déguisée en détestation douceâtre. En définitive, la jalousie trahit simplement le manque d’imagination. Il suffit d’éviter l’autarcie. Pas de réclusion extatique. Des liens, des rêves, des éclosions… Jusqu’à ce qu’advienne cette affinité avouable : la surprise d’Astro dans les eaux du Fier. Ajustement permanent et fragile, à assurer en permanence. En recomposant tout ce qui arrive, le poids des besoins, désirs, envies, la mythologie de la fidélité, entre autres, et celle, plus collante encore, de l’infidélité.

OU ETAIS-TU ?

– Tu n’étais donc pas à Santiago. Tu préfères le Minutier, maintenant ?

Théo sait mentir comme personne. Pris en flagrant délit, il ne rougit ni ne se ferme, mais disparaît littéralement, s’enfouit sous un masque placide, insignifiant. L’effacement fait homme ! Comment est-ce possible ? Puisqu’il fait dix fois plus d’opérations logiques à la seconde que la plupart des surdoués, Astro sait que son mensonge a été, est et sera découvert, il a donc préparé non pas 9999 démentis, justifications ou dénis, mais la parade d’un visage sans expression. Mieux : l’expression sans visage. Les labos n’y voient que du feu : une innocence naturelle. Pas Nivi. Non, cette blanche aisance n’a rien de neutre, seulement une sorte d’éclipse qui n’entame en rien l’astre incandescent, explosif.

A NOUVEAU DISPARU DES RADARS

Rien… Toujours rien… Ce silence de Théo… Ce n’est pas normal, même dans sa logique à lui, avec son temps qui n’existe pas et ses apparitions intermittentes. Non, ce n’est pas normal du tout !

–Normal ? Je rêve ! Si Astro était normal, il ne t’aimerait pas, et toi tu ne l’aimerais pas non plus. (Stan se moque de moi, avec les mêmes mots que je me repasse en silence, mais sur le mode pathétique) […]

Les trêves d’Astro instillent le vide dans mon paradis et me rappellent que la mort, ma propre mort, est une part décisive de l’expérience. Puisque ces mêmes sursis m’apprennent à ne compter sur rien ni personne, pas même sur Théo –« Tu es là ? Tchao ! »–, mais à transmuer le vide en rebonds, je ne vis plus comme si nous étions nés pour mourir. Quitte à naître, innovons. Chacun à sa façon, imprévisible et unique, éphémère mais partageable. Ni espoir ni responsabilité, il ne s’agit que d’un jeu. Une espèce de paradis, quand même.

Là-dessus, voici qu’Astro réapparaît sur mes écrans. Après ce long abîme de combien ? –deux ans, six mois, trois semaines, deux jours, six heures ? je ne sais, je ne veux pas savoir. Il est en Chine. Comment y échapperait-il ? […]

Pas l’ombre d’une excuse, passons. Les ellipses confirment le pur style Théo : concision et cadeau spontanés auxquels il m’associe. « Notre Chine » : je souscris d’emblée à la première personne du pluriel.

PENSER ENSEMBLE

« Ils ne finiront jamais, ces deux-là, de se réunir et désunir dans les états d’urgence du temps. »

SUR LES AUTRES

MICHEL ONFRAIS EGRATIGNé
L’actualité littéraire impose à PsyMag de revenir sur la énième tentative de démolition du père Freud. « Le temps serait enfin venu de proclamer le crépuscule de cette idole. Et quoi encore ! Ça mérite un portrait de l’assassin, tu crois pas ? Un philosophe qui fait un tabac sur France Culture ! Pour toi, Nivi ! » Marianne sait bien que j’ai horreur de ce genre d’enfantillages : tuer le père, sauver le père –rien n’y fait, elle insiste, je tiens bon : « Merci, ma belle, tu ne m’auras pas. C’est le moment de te faire connaître. Rien de mieux qu’un portrait. À toi de jouer, d’accord ? » Marianne n’écrit d’habitude que de petites chroniques psychiatriques : comment ne pas abuser des médicaments tout en soutenant l’industrie pharmaceutique, etc. La voici ravie de monter en puissance ; moi, je reviens à mon Astro.

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A LA RECHERCHE DE PROUST
Adieu, le portrait du dernier pourfendeur de Freud ! Je m’abrite au Marly, commande un thé. Lequel ? Sweet Shanghai, vous en avez ? Certainement ! Je localise la Chouette en conversation agitée, à l’autre bout de la terrasse, en anglais, s’il vous plaît, avec deux jeunes femmes fascinées.[…] Toute à sa séduction, cette religieuse de l’art n’arrête pas d’ajuster ses lunettes sur son nez empourpré. Je la laisse. Je remonte vers l’Opéra, les Galeries Lafayette, Chaussée d’Antin, un passage qui me mène à cette étrange église dissimulée au cœur du commerce, Saint-Louis d’Antin, je crois. Dans une autre vie, j’avais suivi jusqu’ici Marcel Proust qui pensait y avoir fait sa première communion. Aucune preuve, m’avait écrit le curé. Sacrée histoire !

LA LECON MONETAIRE

(on n’attendait pas l’auteure sur ce thème ! Lisez, sa parole est d’or)

Je ne me perds jamais dans les rues de Paris, je m’y dilate, leur labyrinthe hors temps est l’organe par lequel je jouisde mon exil. Ai-je enfin semé l’obsédant Claude-Siméon ?

Mais non, à présent il me précède. Le voici qui fait volte-face et s’avance vers moi, place de la Bourse.

– Vous aviez dix-huit ans quand Law a lancé son système de crédit bancaire, lui dis-je. Il vous a ruiné, non ? Cet homme était l’inventeur de l’argent virtuel, le premier trader de l’histoire, une sorte de Goldman Sachs sous Louis XV.

Le Chat ne s’émeut pas. Il nous plonge dans ses souvenirs de l’affaire qui décida de son sort. [...]

– Sa Banque est à la fois une banque et un business, un trust et un service public, banque d’affaires et banque d’escompte. Délaissant le métal précieux, il lance le papier-monnaie. Quelle différence ? La circulation, voyons, la circulation est plus aisée, plus rapide si le support ne pèse pas. Les billets annoncent l’ère du numéraire.

– Bientôt suivra l’ère du virtuel, et, avec elle, le numérique, l’hyperconnexion…

Je finis son raisonnement, il pense pour moi.

– Je ne vous le fais pas dire. Et l’argent se mondialise : en 1718, sa banque devient Banque royale, tandis que sa Compagnie d’Occident, devenue Compagnie des Indes, absorbe la Compagnie des Indes orientales, la Compagnie de la Chine et la Compagnie d’Afrique. « La monnaie est dans l’État ce que le sang est au corps humain. La circulation est nécessaire à l’un comme à l’autre », proclame cet Écossais bientôt converti, docteur Bons Offices d’une Régence ultradépensière.

[…]

–Vous le savez vous-même, Nivi. Le public, vite habitué à ces monnaies de papier, préfère ne pas savoir que la circulation des billets est infiniment supérieure à l’encaisse. Des milliards de papier alimentent un torrent de transactions, facile ! Ici même, rue Quincampoix, entre Saint-Denis et Saint-Martin, on installe la Bourse en plein vent. On achète et on vend sur le pavé, dans les boutiques, dans les caves, sous les toits. De sept heures du matin à neuf heures du soir, le quartier grouille de foules qui tantôt s’enrichissent, tantôt se dépouillent.

L’horloger au faciès de chat est en train de me prouver qu’on ne peut pas sauver le système, qu’il est malade de naissance.

*

VITESSE SUPRALUMINIQUE

(De la leçon monétaire à la leçon de physique)

Astro bombarde mon Blackberry d’une série de photos d’Einstein. La dernière représente le fameux génie résolvant au tableau noir une équation sur la densité de la Voix lactée. Il a la moustache en bataille, l’œil surchauffé pulsant vers moi. Pour m’éblouir, Astro m’annonce la nouvelle, son propre labo est en ébullition :

« Des neutrinos supraluminiques devancent de 60 nanosecondes (60 milliardièmes de secondes) la vitesse de la lumière ! Tu comprends : 6km/s de plus que la lumière ! Einstein s’est-il trompé ? C’est une question. Il n’y en a pas d’autres. Nous sommes là au fond des choses, n’est-ce pas ? Je te rappelle qu’à chaque seconde 65 milliards de neutrinos émis par le Soleil traversent chaque centimètre carré de la surface terrestre, y compris toi et moi. Et que seulement une sur 10000 milliards de ces particules est interceptée par un atome de notre planète, potentiellement par toi et moi. Mais on va l’attraper, bon sang ! JTA. »

Tous les labos du monde sont en extase. Du CERN à Genève, au Grand Sasso, en Italie, en passant par l’expérience internationale Opéra, l’APC (AstroParticule et Cosmologie) à Denis-Diderot, sans oublier l’Observatoire papal du Mont-Alban, près de Rome, Hawaï et jusqu’aux USA, en Arizona où se trouve Théo. La vie des particules éclaire les vies des étoiles, et vice et versa. Mais ces nouvelles viennent tout chambouler ! Il faudra réviser la théorie de la relativité, ou du moins trouver des astuces pour la jumeler avec ces nouvelles données qui laissent envisager une autre matière au-delà des limites supposées infranchissables de l’Univers telles qu’Einstein les a définies. Rien que ça !

Et s’ils se trompaient ?

« On peut certes se tromper, continue Théo ; l’erreur fait partie de la recherche, certaines ouvrent même de nouvelles pistes, permettent des découvertes inattendues. »

Mon A accepte l’incertitude, il se passionne pour l’énigme, recherche de l’étonnement, raffole de la surprise.

D’accord. Pourquoi pas ? Mais qu’est-ce que cela va changer pour nous autres ? En quoi ça nous regarde, toi, Théo, moi, Nivi, les foules anesthésiées à l’Expo universelle de Shanghai, Justine qui ne sait pas lire, Marianne avec son bébé d’onne sait qui, les motards en grève à la Concorde ? Ces espèces supraluminiques et leurs nanosecondes n’intéressent personne. Le petit monde d’utopistes qui avait mis Dieu dans le Big Bang ou le Big Crunch n’hésitera pas à Le localiser désormais dans le neutrino supraluminique. Cette nouvelle découverte qui transcende la matière et toute existence ne serait-elle pas la preuve physique dumiracle ? Aussi rare que le génie ou l’extase ? Aussi improbable que la Vie éternelle ?

Non. Astro n’est pas dans cette fiction-là. Les neutrinos lui évoquent tout simplement la rapidité de nos accords :

[… ici un mail d’Astro développant la métaphore, à lire dans le livre ]

Il m’écrit ce mail le jour même où ils se sont aperçu que leurs calculs étaient inexacts. La matière miracle n’existe pas. Pas encore ! Qu’à cela ne tienne ! Continuons la recherche ! Consolation ou inextinguible désir d’exploration, Théo atterrit en amoureux sur notre planète à nous. Est-ce que j’y crois ? Astro y croit-il ? Il cherche des mots nouveaux. Tous les amants le font. Chaque amour est incommensurable, sans comparaison ni qualificatif. Si ce n’est des mots stellaires, quantiques, utopiques. Quelle importance, ce sont les nôtres, ils nous portent à 6km/sec plus vite que la lumière. Demain, d’autres neutrinos témoigneront d’une plus grande fulgurance encore, attendez voir.

MAINTENANT

Maintenant : l’instant en expansion rassemble des univers distincts aux temps épars. Il les tient ensemble. Ne s’enfuit ni ne passe, ne capture ni ne s’efface. Immobile, fugace, singulier, perméable, changeant, persistant. À tous ces traits de l’éclatement du temps je m’intéresse. Je les désire ou les déteste. Ils constituent localement, momentanément, des espaces que j’habite (Levallois, Versailles, Fier d’Ars, Lux, Shanghai) ou des histoires qui m’attirent (Louis XV, Claude-Siméon Passemant, les labos de Théo). Brusquement apparues et recomposées, ces versions du temps tiennent ensemble dans mon maintenant. Grâce à elles, je me pose et me voyage, je m’allège, me recrée, disparais. Je suis leur vibration, leur coprésence.

Une fiction, ce maintenant ? Certainement, puisque j’y raconte mon Astro, Claude-Siméon, la Pompadour, Stan, et Marianne avec son nouveau PDG suédois. Le temps ne s’éclipse pas, il se cumule et se maintient. Maintenant n’est pas ce hors-temps de l’inconscient, selon Freud, dans lequel, comme en rêve, la suite des événements ne refait pas l’histoire ni ne prédit l’avenir, mais révèle le désir qui veille. Il n’est pas non plus ce temps de la déprime qui, à force de désir gelé, ne passe pas, et où la parole s’étiole en silence, le corps se noie en larmes, la vie s’annule en suicide.

Ni rêve ni dépression, et pourtant je m’y connais. Des temps émergents cohabitent et se distinguent dans mon maintenant, des espaces-temps s’y croisent sans s’abolir. Dans la rencontre entre Théo, Nivi et l’horloger du Roi, nous nous accordons corps à corps, cœur à cœur, autonomes et corrélés. Par le récit que j’en tire, je ne fais pas miennes des valeurs, j’ajuste des pulsions qui m’échappent et échappent au présent. À force de désirs voyageurs, maintenant n’est pas hors temps, ne fuit pas en flèche ni ne s’absente, il vrille. De son atemporalité plurielle émerge un temps extrême : le maintenant de la fiction. La folie à bride abattue mais strictement surveillée. Tout est possible et tout s’éclipse. Plénitude du hors-je.

Plus dans la version intégrale… : Le livre sur amazon.fr

Il vous reste beaucoup à découvrir. Jugez en par la Table des chapitres

Crédit : Julia Kristeva & Editions Fayard

Voir aussi sur pileface ICI....
Et « La maison du Martray »

*

ENTRETIEN


LE RENDEZ VOUS
par : Laurent Goumarre, France Culture

23 février 2015

Julia Kristeva, L’Horloge enchantée

*


LA TABLE DES CHAPITRES


I -VERSAILLES

Quand ?

« Theo ». Quelle histoire !

Je m’appelle Claude-Siméon Passemant

Nivi le voit comme si elle y était…

Le temps a beau disparaître

Je rêve, donc je suis

Au collège Mazarin, la Régence

Maintenant

Où es-tu, mon Astro ?

Roi, Dieu et le temps complexe

Louis le bien-aimé

La fameuse pendule

Chez les convulsionnaires

Quelqu’un a chuchoté une phrase dans mon sommeil

« Ma profondeur, c’est toi »

Maman, tu es française ?

II – MATIERE NOIRE

Dedans – dehors

Qu’est-ce qu’un coup d’État interne ?

J’ai encore rêvé de ton ancêtre

Passemant chez les Cassini

Me voilà place de l’Etoile

Le bonheur et le feu avec Emilie du Châtelet

Existe-t-il de nouveaux patients ?

Louer l’illusion

La silhouette de Marianne

Le rêve de l’univers primordial

III – RENAITRE

La mort n’est pas une nouvelle

Overdose

J’ai de nouveau rompu avec le genre humain

Un rayon de lumière glacée

Ainsi commencent les révolutions

Hyperconnexion

Intensités communes, étranges intimités

Scènes de la vie de cour

Théo vient d’accoster

Variations sur le suicide

IV - LE VOL DE LA PENDULE

On a volé 9999

Grains de beauté

Vitesse supraluminique

Inestimable trophée

Signé Passemant

Le roi est nu, ou le début d’une fin

Et si c’était lui !

Aubane aurait préféré se volatiliser

La jalousie ? Quelle jalousie ?

Conspiration pour une cause

A nouveau ensemble, le roi et son horloger

Ruche

Où étais-tu ?

Ce que la presse ne disait pas

Le paradis est au Lux

Silence et poème

Lauriers-roses

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