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Poètes d’aujourd’hui : Rencontre avec Pascal Boulanger

D 27 mai 2014     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Interviewé par Gwen Garnier-Duguy de la revue « Recours au poème »

Une interview très riche, à qui s’intéresse à la genèse d’une oeuvre en même temps qu’elle révèle l’environnement littéraire et poétique - et aussi politique - de l’époque dans laquelle elle naît. Plongée donc dans l’univers personnel et celui de l’époque. Pascal Boulanger, entre autres, souligne les tributs qu’il doit à quelques familiers des pages de pileface : Marcelin Pleynet, Philippe Sollers, Jacques Henric...

Tribut à Pleynet et Sollers

« c’est ma lecture des premiers recueils poétiques de Marcelin Pleynet (que j’ai toujours lu en relisant, dans le même temps, Rimbaud) qui me motivera pour, moi aussi, entrer dans ma propre voix dissonante et dans un silence capable de donner naissance à des formes. »
« J’ai eu la chance, dès ma première publication [« Septembre déjà », 1991], de pouvoir faire lire mes manuscrits à quelques attentifs aînés... » Parmi eux, il y avait Marcelin Pleynet. [mais Pascal Boulanger cite aussi « Jean Breton, Guy Chambelland, l’oublié André Marissel (qui dirigeait la revue Les Cahiers de l’archipel), puis Pierre Oster... »]

Pleynet et aussi Sollers :

« Ma lecture des futuristes russes (Maïakosvki, Khlebnikov) et ma découverte des objectivistes américains (William Carlos Williams, George Oppen...) ainsi que les amples mouvements prosodiques de Cendrars, de Claudel mais aussi de Pleynet (dans Stanze) et de Sollers (Paradis est un livre que je ne cesse de lire et d’écouter et qui me marque profondément) vont bientôt m’ouvrir un monde dans lequel je trouverai un point d’appui pour faire résonner ma propre voix avec celle de l’histoire monumentale. »

Pleynet associé à Rimbaud dont il fera le sujet d’une conférence à la Sorbonne publiée dans Les horribles travailleurs.

Et son recueil de poèmes Le Bel aujourd’hui est dédié à Marcelin Pleynet.

Tribut à Jacques Henric

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Entretien avec Pascal Boulanger,
Editions de Corlevour, 2013.

Le livre modèle pour moi, c’est Carrousels que Jacques Henric publie en 1980 dans la collection Tel Quel. Trente trois ans plus tard, conscient de ma dette à son égard, je publierai un livre d’entretien avec lui : Faire la vie (Editions de Corlevour). Comme quoi, et contrairement à une certaine légende, j’ai de la suite dans les idées !

Carrousels rappelons le, est le contraire d’un roman à thèse. Carnets de voyage, poèmes, journal : tous les récits s’intègrent et s’emboîtent en mêlant aux effondrements du siècle une débâcle intime. Il y a là un savoir fondamental, celui du corps, dont le témoignage est toujours sûr et qui prouve, une fois encore, que la littérature n’appartient pas à l’université mais à la démesure d’une parole qui cherche et trouve sa résonance. Martingale s’approche, bien maladroitement, de cette perspective. Car, durant sa rédaction, je me pose ces questions : la poésie est-elle capable d’intégrer une critique d’ordre social sans jouer pour autant le primat des effets de représentation sur la tenue de l’écriture ? Est-elle capable de condenser des informations sur le monde à l’intérieur même d’une dynamique de langue ? Je sais que dans ce débat pèsent la tradition réductrice de l’engagement et duGrand réalisme(Lukàcs), mais est-ce une raison suffisante pour céder à la pure et artificielle abstraction, pour camoufler le réel ?

Martingale [1] inaugure ce constant dialogue avec le réel. Tous les livres qui suivront dévoileront eux aussi le roman collectif, autrement dit la grande fosse remplie de morts. Je n’ai cessé de traverser ce cauchemar qu’est l’Histoire, sans m’y arrêter, sans complaisance ni fascination et sachant que l’abolition de la violence est une vue de l’esprit. J’ai en tête, dès que je commence à écrire et à publier, cette phrase de Joyce dans Ulysse : L’histoire est un cauchemar dont j’essaie de m’éveiller. Dans Martingale, j’avais inscrit ceci de Nietzsche : car si le mal est profond, plus profonde encore est la joie. La joie, en effet, est une approbation de l’existence (et mon existence quand je publie Martingale puis Tacite est particulièrement radieuse — ma compagne, la naissance de mes deux filles — tout me réjouit et me rend à la fois inquiet et heureux). Mais cette joie est paradoxale car elle se confronte au tragique. Ainsi mes poèmes partent d’une connaissance du pire sans pour autant refuser, au contraire, le chant de l’affirmation. Ils passent, dans Martingale, par le corps assassiné de Pasolini et par l’amen illimité du cantique de Guillén, par le rapport clinique et le chant de l’approbation.

Une anecdote concernant la publication de Martingale... J’avais envoyé le manuscrit à quatre éditeurs : à Louis Dubost des éditions le dé bleu, à Jacques Darras pour In’hui, à Dominique Grandmont qui dirigeait la collection « Lumière ouverte » chez Messidor et à Yves di Manno pour la collection « Poésie » chez Flammarion. J’ai reçu, et ce fut bien la première et sans doute la dernière fois, quatre réponses positives ! J’ai choisi Flammarion et l’argumentaire d’Yves di Manno ne pouvait que me flatter :

(...) Nous sommes à cent lieues, avec ce recueil, d’une « engagée », se contentant d’énoncer quelques vérités cruelles (fussent-elles fondées) sur les travers de l’époque. Bien au contraire, par sa retenue formelle, par son exigence éthique (la dernière séquence est une sorte de médiation sur l’œuvre philosophique de Clément Rosset).
Martingale ouvre dans le discours poétique français une brèche où, jusqu’ici, seuls quelques rares poètes étrangers avaient réussi à s’engager : on songe notamment à la rigueur de forme et de pensée de George Oppen, l’objectiviste américain (...)

« Cet écrivain et cet homme-là », cet enfant déjà

... Il s’agit d’échapper à toutes les représentations. Ce fut et ça demeure une ligne de conduite essentielle dans ma démarche de poète et de critique, comme d’ailleurs dans ma vie personnelle. [...] Certains (éditeurs, critiques, « amis » du milieu) ont voulu m’enfermer dans une esthétique ou une idéologie. Ils ignoraient que, enfant déjà, dans un espace fermé, je louchais systématiquement vers la sortie ! J’ai souvent pris la porte, de gré ou de force. Le dégagement a toujours été ma ligne de conduite. [...] Ma fidélité n’a jamais été vécu comme une soumission et j’ai horreur de ce qui fait nombre et masse, consensus et servitude. Jacques Henric ne pouvait pas me faire de meilleur compliment en écrivant, en postface à mes chroniques rassemblées dans Fusées et paperoles :

Il fallait, pour mener au mieux une telle tâche, un homme libre d’attaches idéologiques et institutionnelles, ouvert à des expériences d’écriture parfois à l’opposé des siennes (...) doué d’une mémoire historique, résistant aux oukases, aux dogmes, aux divers terrorismes et aux lancinants chants des sirènes nihilistes de son temps. Pascal Boulanger est cet écrivain et cet homme-là.

Votre premier livre [Septembre, déjà] contient des poèmes intimes, de vos origines. Dans quel contexte familial avez-vous grandi ?

Je suis né en 1957, un an donc avant le retour du Général de Gaulle et onze ans avant les événements de Mai 68, qui marqueront un bouleversement libéral/libertaire dont nous mesurons, aujourd’hui, les multiples dégâts. Mes parents, socialement modestes (mon père a été ouvrier avant de devenir dessinateur industriel, ma mère est une femme au foyer), vivent en banlieue parisienne. Je grandis à Sartrouville, avec d’un côté la rue et les terrains vagues(à cette époque on n’emprisonnait pas encore les enfants dans les musées, les bibliothèques, on ne les gavait pas de loisirs et de propagande materno-sociale) et de l’autre côté, l’école.

Comment ai-je vécu cette école obligatoire et laïque ? Comme un trauma. Etait-ce parce que je suis un gaucher contrarié ? Probable. Je garde le souvenir, en effet, d’épuisantes séances de rééducation (je devais avoir trois ou quatre ans) : main gauche attachée, je devais accueillir, avec la main droite, la petite balle qu’on roulait sur le sol. L’exercice, me semble-t-il, se prolongeait des heures. L’apprentissage (à l’orthographe, au calcul) a été une difficile épreuve et j’ai réagi violemment à l’enfermement scolaire.

Mes études au collège puis au lycée n’ont guère été plus brillantes. En classe de Terminale, je sèche les cours (sauf ceux donnés par mon professeur de Lettres - sartrien - qui me fait découvrir quelques romanciers, parmi lesquels Balzac, Baudelaire, Boris Vian, Camus, Sartre... (Le romanL’étrangerque je considère toujours comme un très grand livre, me bouleversera, je m’identifie alors à Meursault, personnage hors-sol, étranger à son époque et au monde). Puis, je déserte vite le lycée et milite aux jeunesses communistes et au P.C.F avant d’être exclu de ce parti pour activités fractionnelles.

Mes parents étaient trop désunis pour former une famille, si bien qu’à dix sept ans, je suis indépendant. Je vis à Paris, dans une chambre de bonne, et gagne ma vie en acceptant tous les boulots que l’on me propose. Si j’ai grandi sans aucun livre dans la maison familiale, je lis, à cette époque, un livre par jour (ou par nuit). Je prends tout, découvre les romanciers russes, américains, français, les poètes de la modernité (Baudelaire, Rimbaud et Apollinaire accompagnent mes déambulations dans les rues parisiennes). Les avant-gardes littéraires me fascinent, je plonge dans la lecture de Tel Quel et de L’internationale situationniste...

De mon enfance, je garde de nombreux souvenirs auxquels je reste attaché. J’avais beaucoup d’admiration pour un oncle et pour un grand-père, ouvrier communiste, qui incarnait cette culture populaire que je n’ai jamais reniée. Je sais l’ambivalence de cette notion, mais pour moi, elle évoque les loisirs simples comme la cueillette des champignons, la chasse, la pêche, les chansons (celles de Trenet, de Brassens, de Brel, de Ferrat que nous écoutions les dimanches matin), les films (avec Chaplin, Arletty, Gabin, Delon) mais aussi la solidarité syndicale, le savoir-faire, la dignité... et une série de détails (odeurs, gestes) gravés dans ma mémoire (ah cette gamelle que ma grand-mère préparait à l’aube pour son mari, cette Simca 1000 briquée de la jante au pare-choc chaque dimanche après-midi)... C’était avant l’industrie touristique, avant que l’identité ouvrière ne soit remplacée par le devenir petit-bourgeois du consumérisme.

J’ajoute que, sans que nous soyons pauvres, les fins de mois à la maison étaient parfois difficiles... Ma mère nourrissait ma sœur, mon frère et moi de pain perdu, de crêpes, à notre grande joie d’ailleurs. Et ce qui m’a frappé à l’époque, dans ma sensibilité d’enfant, c’est le courage des mères, de ces mères et grands-mères au foyer (comme on disait), assurant toutes les tâches ingrates... Le poèmeLa mannedans mon recueil Septembre, déjà est un hommage à ces femmes dignes et courageuses, toujours étrangères aux plaintes.

L’intégrale ici


Un poème de Pascal Boulanger

Chacun pourra trouver le sien, dans les divers recueils de poésie de Pascal Boulanger.
Celui que j’ai retenu trouve, pour moi, une résonance dans l’actualité politique immédiate.
Même si le champ du recueil dont il est extrait « Au commencement des douleurs », Editions de Corlevour, 2013, s’étend bien au-delà du motif qui m’a fait retenir cet extrait. Recueil dont Pascal Boulanger dit :

« J’ai voulu que ces poèmes, en s’appuyant sur le champ de bataille que les prophètes bibliques inaugurent, s’inscrivent dans un élan tragico-jubilatoire - burlesque parfois - afin de mieux diagnostiquer la maladie logée au coeur même des choses. La poésie peut-elle mettre en lumière la volonté sociale de dissimuler les mécanismes du ressentiment ? J’en suis, depuis toujours, convaincu. Mais là où abonde le mal, la grâce surabonde. » P.B.

La deuxième section du recueil s’intitule ironiquement, De grandes épopées et c’est une citation de De Gaulle qui en donne le ton : « Il est étrange de vivre consciemment la fin d’une civilisation »

Le temps humain n’avait plus cours.
Nous n’étions plus que de simples maillons
dans la chaîne alimentaire des machines,

leur cheptel.

« A ce poème initial répondent des poèmes à l’inspiration mordante :
"la foule fondue dans le tout social / le tout à l’égout / des urnes citoyennes".

Un rai d’espérance perce l’obscurité du ciel : "L’axe du monde sur qui / les broussailles épineuses / n’avaient pas de prise / recueille et déplie nos silences. / Sous la voûte d’une abbaye déserte / trente pièces d’argent / lèchent la poussière." »


Cité par Gwen Garnier-Duguy


[1Flamarion, 1995

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