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Les instants les éclairs de Jacqueline Risset

Derniers entretiens

D 8 septembre 2014     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


L’écrivaine française Jacqueline Risset, grande italianiste, réputée pour sa traduction de "La Divine Comédie" de Dante, amie de Fellini, est morte mercredi à Rome à l’âge de 78 ans, a annoncé vendredi son éditeur Flammarion.

Née en mai 1936 à Besançon (Doubs), cette normalienne agrégée d’italien était également poète, critique littéraire et universitaire. Elle est l’auteure de la traduction intégrale de référence en français de "La Divine Comédie" de Dante, vendue à 400.000 exemplaires, sur laquelle elle avait travaillé pendant huit ans. Elle était également l’auteure d’une traduction du "Prince" de Machiavel (Actes Sud, 2001).

Dès le début des années 1960, alors qu’elle est élève à l’Ecole Normale Supérieure, elle se passionne pour l’italien et part en Italie pour y poursuivre ses études. Elle a fait partie, de 1967 à 1982, du comité de rédaction de la revue Tel Quel. Elle est particulièrement réputée pour son travail sur Dante mais elle a aussi réalisé la traduction en italien de Francis Ponge. En 2003, elle a donné quatre leçons sur "Traduction et mémoire poétique, de Dante à Rimbaud" au Collège de France [1].

Grande admiratrice et amie de Federico Fellini, Jacqueline Risset a aussi écrit une dizaine d’essais, parmi lesquels "Dante, une vie" (Flammarion), en 1999, et "Les Instants les Eclairs" (Gallimard, coll. L’infini) en 2014, et des recueils de poésie dont "Petits éléments de physique amoureuse" (Gallimard) en 1991.

Rimes de Dante, présenté et traduit par Jacqueline Risset, paraîtra chez Flammarion le 5 novembre [2]. francetvinfo

LIRE AUSSI : Addio a Jacqueline Risset (L’Unita)
Alessio Aringoli, Ciao, Jacqueline ! (Le Huffington Post)


Les instants les éclairs

Collection L’Infini, Gallimard
Parution : 30-01-2014

« Ils trouent la mémoire, ils révèlent, se vantent. Disent que par eux la vie vaut d’être vécue, même s’ils sont infimes, insignifiants, ou paraissant tels. On ne peut en réalité les juger à la mesure des autres moments ou aspects d’existence. En tout cas, c’est à eux qu’il faut revenir. C’est pour eux, peut-être, qu’a un sens le "il faut". Tout d’abord s’adresser aux premiers, ceux de l’enfance. C’est d’elle qu’arrivent les images suspendues, détachées, lumineuses, celles qui font saisir la logique de la foudre. Il faut et il suffit, peut-être, que l’image soit détachée, séparée par son propre choix des autres images, et du flux qui les portait.
J’ai cinq ans. Je vois une bicyclette avancer dans une rue vide, en bas d’une terrasse blanche. Un arbre, un marronnier, sans doute. Je regarde de toutes mes forces celui qui vient sur la bicyclette. »

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Entretiens radiophoniques

Jacqueline Risset sur France Info le 25 février

France Info.

Jacqueline Risset sur France Culture le 4 avril

Invitée d’Alain Veinstein, Jacqueline Risset parle aussi de sa nouvelle traduction de Dante : Rimes qui sera publiée à l’automne 2014.

Du jour au lendemain.

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Jacqueline Risset. Photo Jacques Sassier. Gallimard.

Jacqueline Risset, la joueuse

par Josyane Savigneau

Jacqueline Risset est un personnage assez énigmatique, qui a gardé dans son allure une singulière jeunesse et dans le regard un air d’enfance rêveuse. Rien d’étonnant alors à ce qu’elle ait choisi, avec Les Instants les éclairs, son univers onirique pour la guider dans un étrange récit, une autobiographie décalée, fragmentée, un texte cependant très construit, mêlant les rêves et la mémoire de moments réels. « J’aime l’effervescence intellectuelle du rêve », dit-elle, silhouette frêle dans le bureau majestueux et froid qui fut celui de Claude Gallimard et que personne n’occupe aujourd’hui dans la maison d’édition. « Le sujet des instants a toujours été pour moi une préoccupation continuelle. Dans ma vie, c’est le plus central. Des choses qui passent très vite, mais arrachent à la continuité et à la banalité de l’existence et qui, finalement, la justifient. Les coups de foudre, les instants quasi mystiques, les rêves qui découpent des images, et dont la puissance traverse le sommeil. Et, quand on se réveille, une intensité incomparable. »

Elle a mis longtemps à se décider à écrire ce livre, et elle l’a abandonné et repris pendant de nombreuses années, « peut-être dix ans en tout ». « Jusque-là, je pensais que c’était la poésie qui permettait le mieux de dire l’instant. Comme la perle dans une huître. Jusqu’à ce que je comprenne que, pour décrire les instants, j’avais besoin de continuité. » Une sorte d’accomplissement, après un long chemin.

Poète, traductrice, essayiste — on relira avec bonheur son Fellini. Le Cheik blanc. L’annonce faite à Federico (Adam Biro, 1990) ou Puissances du sommeil (Seuil, 1997) qui déjà, fait place aux rêves —, elle partage son temps, depuis quelque cinquante ans, entre Rome, où elle enseigne la littérature comparée à l’université, et Paris. Elle passe plus de temps à Rome qu’à Paris, et c’est sans doute pourquoi elle est peu connue du grand public français. On lui demande souvent : « Pourquoi l’Italie ? » Au départ un peu par hasard, puis par désir. Élève de l’École normale supérieure au tout début des années 1960, elle n’avait guère envie de prendre le chemin de la plupart de ses condisciples : « Me marier avec un normalien, aller enseigner avec lui dans une petite ville puis, d’année en année, tenter de me rapprocher de la grande ville. » Elle a donc décidé d’étudier l’italien, ce que quasiment personne ne faisait alors à l’ENS, ce qui lui a permis d’obtenir une bourse de deux ans pendant lesquels elle a coupé tout contact avec la France, s’est immergée dans Rome, qui l’éblouissait, qui lui transfusait de l’énergie. Le contraire d’un exil, une renaissance.

Puis elle s’est liée avec le groupe Tel Quel — elle a été membre du comité de rédaction de la revue à partir de 1967 — et est revenue vers Paris, sans jamais quitter Rome. Et elle a commencé à publier — Jeu (Seuil, « Tel Quel », 1971), un titre qui lui va bien — et à s’intéresser à la traduction, dès 1978, avec La traduction commence (Christian Bourgois). Avant de s’atteler à celle, magistrale, de La Divine Comédie, de Dante, qui lui a pris une dizaine d’années et qui a été publiée chez Flammarion en 1985 — L’Enfer —, 1988 — Le Purgatoire —, 1990 — Le Paradis. « Ce travail a duré très longtemps, car je travaillais surtout en été, dit-elle aujourd’hui. On ne peut pas traduire un tel texte par petits morceaux, il faut prendre le temps, entrer dans le rythme, s’y consacrer totalement. » Avant de s’intéresser à Dante, elle travaillait sur Pétrarque. Mais elle était fascinée par le fait qu’on ne connaisse aucun manuscrit de la main de Dante. « Pas un seul mot. » La Divine Comédie a été publiée d’après les versions de divers copistes. « On ne sait même pas qui est le premier copiste, et chacun introduisait des modifications. »

Le texte tel qu’il était alors, « et cette vision de Dante en père de la patrie, source de proverbes », ne séduisait pas totalement Jacqueline Risset. Tout a changé avec sa découverte de l’édition critique italienne de La Divine Comédie, publiée par un universitaire spécialiste de Dante, Giorgio Petrocchi (1921-1989), en quatre volumes, en 1966 et 1967. Il avait repris les textes des plus anciens copistes, comparé les variantes et donné « une édition plus âpre » qu’elle trouvait plus juste, plus proche de la vision qu’elle avait de Dante. Estimant qu’il était dommage que ses compatriotes français ne bénéficient pas de cette découverte, Jacqueline Risset a décidé de se risquer à une traduction qui, désormais, fait autorité. « Je pensais pourtant que c’était impossible à traduire, mais j’ai voulu essayer, et je me suis prise au jeu. Souvent, pendant que je traduisais, j’aurais aimé que Dante m’envoie un rêve, qu’il me dise où l’on pouvait trouver un manuscrit de lui. »

Vivre à Rome, la plupart du temps, traduire de l’italien, parler italien, rêver en italien... Comment alors continuer à écrire en français ? Il faut beaucoup lire en français, ne pas se formaliser de ne pas comprendre quelques expressions à la mode, nécessairement éphémères, et garder le bonheur d’« une langue qui résiste bien ». Ce qui n’exclut pas quelques livres en italien, dont un sur Fellini, L’Incantatore (Scheiwiller, 1994), des poèmes, des articles. Mais certainement pas une autobiographie, fût-elle abusive, poétique, refusant la linéarité. « Ce livre, pour moi, ne pouvait se penser qu’en français. »

Les Instants les éclairs en dit beaucoup sur cette femme discrète, qui affirme découvrir ce qu’elle pense en écrivant. Mais il est aussi, pour le lecteur, une invitation à rêver, et à reconsidérer sa propre vie, son identité. « L’identité (féminine ou autre), n’était pas liée pour moi aux strates les plus profondes, écrit Jacqueline Risset, celles où se jouent l’illumination secrète, le sentiment d’élection. Il ne m’importait pas vraiment non plus, me semble-t-il, d’accéder un jour à ce titre, d’homme, ou femme, ou chose, "illustre". Simplement de me reconnaître dans ce geste, dans cet instant qui arrête et suspend le cours, le temps, la pente. »

Il faut savoir transfigurer son existence, sinon elle n’est pas vivable. Il faut affirmer sa singularité. Comme le fait Jacqueline Risset dans une très belle variation sur « le je » — qui « accueille tout ce qui passe » —, « le tu » — « l’appel, l’aimé, l’aimée par excellence », « le tu et le vous » — « passage rare, surprenant et précieux » du « tu » au « vous » —, enfin « le nous » qui « sent dans la plupart des cas l’artificiel et le forcé ». En la lisant, on est préservé du « nous ». En la rencontrant, on est délivré de la peur de vieillir. On la fait reparler du bonheur et de la joie, le bonheur qu’on peut retenir, à défaut de pouvoir le décider, et la joie qui surgit, s’élève comme une flamme « tout à coup et reliée à rien ».

On sait qu’on retournera souvent à ce livre, pas seulement pour redécouvrir, à chaque fois différemment, Jacqueline Risset, pour tenter de cerner son étrangeté d’enfant solitaire, « occupée par des impressions et des pensées compliquées et peu communicables », et pour qui les adultes, même si elle les aimait, comme ses parents, étaient « des êtres qui avaient cédé, qui avaient renoncé — à quoi ? À la souveraineté de l’enfance ». On lit aussi Les Instants les éclairs pour se retrouver soi-même, même si on n’a pas, comme elle, la chance de se souvenir de tous ses rêves et de pouvoir en dire la poésie. Maintenant que le texte est fini, longtemps après la décision de l’écrire, Jacqueline Risset dit qu’elle a envie de continuer. On espère qu’elle n’attendra pas dix années encore.

Josyane Savigneau, Le Monde des Livres du 7 mars 2014.

Lire aussi : Philippe Forest, Jacqueline Rissset, la seconde vie, dans art press 409, mars 2014, p. 76.

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Les instants les éclairs de Jacqueline Risset

par Anne Malaprade

Certains êtres vivent dans et au piège de l’écriture, cette dernière formant un cadre rigide dans lequel ils avancent, travaillent, consomment, s’épuisent, pour finalement disparaître dans un dispositif qui les conditionne. L’écriture apparaît alors comme une grammaire qui ordonne et structure, hiérarchisant et balisant les désirs et leur expression. Une écriture qui existe hors de l’homme, un texte qui oublie le vivant toujours irrégulier, un tissu indéchiré se poursuivant au-delà du sujet. D’autres vivent l’intimité de l’écriture : elle n’apparaît plus comme un repère mais plutôt tel un contenu fluide, un flux de mots que la conscience arrête et intercepte, un choix en rupture de sens et de raison, qui dérange les constructions et les représentations. Cette écriture-ci est faite d’éclats, de sensations, d’expériences hypermnésiques que la langue, comme structure (é)mouvante cette fois, dispose selon un tempo qui épouse les pulsations de la vie : ses éléments les plus intensément déréglés, ses épisodes fades et sages, ses répétitions variées, toutes ces traversées par lesquelles les instants accrochant l’éclair modulent les inventions mobiles d’une syntaxe immobile.

La prose de Jacqueline Risset est mémoire et anticipation. Elle retient le passé qu’elle incorpore au présent, appelle le futur à partir d’un maintenant qui capte une éternité fantôme. La main qui écrit tient en main la vie. Il existe des proses qui ne durent pas, qui, immédiatement tracées, sombrent dans l’irréversible oubli ; des instants qui n’accèdent pas au moment ni à la survenue de l’événement ; des éclairs aveuglés par l’artifice d’une lumière crue ne recherchant que la transparence. Dans ce livre le point et le graphe sont lumière, et la clarté concentre les temps en miroir : le passé se réfléchit dans un présent d’écriture qui redéploie lui-même sa matière au futur. Rétention des instants, protention des éclairs, volupté du sentir : les souvenirs et les images, rencontrant la présence de la langue, se dilatent à son contact, s’assouplissent, voyagent dans une conscience elle-même transportée par le temps électrique des mots. Il est question de « coups de foudre » à plusieurs reprises, et on peut aussi y entendre-voir la fulgurance d’une clarté qui accompagne toute profération sonore. Les instants cherchent la vitesse de la lumière, tandis que les éclairs manifestent la persistance des instants. « Il s’agit de saisir le surgissement, dans sa propre vie et dans les autres. »

On est touché, mémoire et corps, par la grâce instantanée des lumières déployées, qui réfléchissent des échappées diurnes et nocturnes, prolongeant le réel d’un surcroît virtuel. Il faut désormais lire et délire le temps, le délier à partir de lui-même. Autant de chutes et d’extraits que le livre recueille dans une perspective autobiographique qui croise les souvenirs et les rêves, les données immédiates de la conscience interpénétrant les données médiates de la langue. Jacqueline Risset s’abandonne aux sensations du passé comme on glisse dans le sommeil sans jamais percevoir l’orée de ce royaume étrange. Elle s’abstrait du monde extérieur et rentre dans une langue nuée-nuage, qui tisse les fils croisés du temps, qui lâche prise, oubliant les ordonnances du réel. Tente de « ne pas cesser d’écrire » parce que l’écriture montre ce que l’on ne peut revoir ni penser. L’instant, cette « arrivée du vide », éclaire le temps comme la phrase relance la langue dans une durée qui ne connaît plus l’avant ni l’après, et qui distingue à partir de l’enfance rêvée les propositions d’une liberté continûment fervente. Le livre porté par les rêves ouvre ainsi une chambre claire. Elle accueille toutes ces interruptions et chutes par lesquelles « le visible se distingue à peine de l’invisible » : autant de nuances auxquelles la prose donne corps et âme.

Crédit Sitaudis.

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Entretien Jacqueline Risset, grande traductrice de Dante

Jacqueline Risset est une très grande spécialiste française de la littérature italienne. Elle est l’auteur d’une traduction de référence de « La Divine Comédie » de Dante Alighieri, l’ouvrage sublime dont elle a su transmettre le message poétique dans une langue accessible aux Français d’aujourd’hui.

Vivant et travaillant à Rome depuis plusieurs années, de passage à Paris en ce février 2014 pour présenter son dernier livre « Les instants les éclairs » (Gallimard, 2014), Risset nous raconte dans cet entretien l’itinéraire qui l’a amenée à s’intéresser non seulement à la culture italienne, mais aussi à l’ensemble de la vie italienne. Elle nous parle des écrivains qu’elle aime : Dante, Pétrarque, Leopardi, Gadda, Zanzotto. Sans oublier le grand metteur en scène Federico Fellini, qu’elle a bien connu, dont elle a infiniment apprécié le génie, et qui d’après elle devrait devenir l’objet d’une « glorification » supplémentaire dans les années qui viennent.

Entretien réalisé par Michele Canonica pour le site L’Italie en direct. Février 2014.

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Jacqueline Risset a été membre du comité de rédaction de la revue Tel Quel de 1967 à 1982.

Jacqueline Risset dans Tel Quel

Poésie et Prose, n° 22, Eté 1965
Récit, n° 27, Automne 1966
Après récit, n° 30, Eté 1967
Jeu, n° 36 Hiver, 1969
Lecture de Gramsci, n° 42, Eté 1970
Forme et événement I, n° 44, Hiver 1971
Joyce traduit par Joyce, n° 55, Automne 1973
La petite marque sur l’estomac, n° 70, Eté 1977
Sept passages de la vie d’une femme, n° 74, Hiver 1977
9 poèmes de Mnémosyne, n° 84, Eté 1980
En voyage, n° 90, Hiver 1981

Jeu, Seuil, « Tel Quel », 1971.

Édition originale. Cliquer sur l’image pour lire le 4ème de couverture. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

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Jacqueline Risset dans L’Infini

Vitesse de la comédie, n° 2, Printemps 1983
Un rêve, n° 24, Hiver 1988-89
Promenade M, n° 32, Hiver 1990
Instant I, n° 44, Hiver 1993
Le bureau de « Tel Quel », n° 49-50, Printemps 1995
Les instants les éclairs, n° 100 Automne 2007

Petits éléments de physique amoureuse, Gallimard, « L’infini », 1991.

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« On dit qu’écrire sert à mettre à distance ; à regarder de plus loin l’émotion. Certainement. Mais c’est aussi le contraire : écrire sert à vivre plus, à sentir de plus près ce qu’on vit — surtout quand l’émotion coïncide pour un temps, plus ou moins long, avec la vie même. Les poètes troubadours disent qu’"aimer" et "chanter" sont des verbes synonymes. Ils ont raison. L’un et l’autre se lèvent, à distance très rapprochée, comme un double vent, qui aère les choses, change le paysage. La vie, surtout quand elle est éclairée par une lumière nouvelle, dans le coeur, fuit très vite. On se jette sur son crayon : "Reste, soleil, reste un instant de plus" — prière faite au papier ; l’astre, déjà, suit son cours. C’est une affaire d’instants. »
Jacqueline Risset.

Voir aussi sur Pileface :
Dante, « outrepasser l’humain par les mots »
Le Casanova de Fellini
Fortune de Machiavel.

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A propos de Jacqueline Risset

Dossier du 21-03-08 publié initialement dans La Divine Comédie.

« Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra par elle et pour elle, l’homme — jusqu’ici abominable,— lui ayant donné son renvoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? — Elle trouvera des choses étranges, insondables, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons. »

Arthur Rimbaud, Lettre à Demény du 15 mai 1971.

Poète, critique littéraire et traductrice de Dante, Jacqueline Risset est professeur de littérature française à l’Université de Rome III. Elle a fait partie, de 1967 à 1982, du comité de rédaction de la revue Tel Quel (elle y publie son premier texte en 1965). Pendant les années 1960 elle a été proche du « gruppo 63 ». Elle collabore à divers journaux et revues français, italiens, américains (parmi lesquels Le Monde, Les Temps Modernes, Critique, Lignes (membre du comité de rédaction), L’Infini, Lire, Hiems ; Letture classensi, Micromégas,Testo a fronte, Il Verri, Poesia ; Comparative Litterature, Tiyuoni, However).

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Sept mille éclats de sensualité

par Philippe Sollers

On vous parle beaucoup des femmes, on vous parle de plus en plus de la littérature féminine et des romans féminins, mais il y a peu de chances que « Sept Passages de la vie d’une femme » arrive jusqu’à vous, et pour cause. Ce titre même est un défi. Un livre de poésie, donc fragmenté, rapide, dont l’unique sujet est, semble-t-il, la non-identité à soi, la non-coïncidence avec soi, comme chez l’incomparable Emily Dickinson, par exemple, et vous imaginez vite à quoi Jacqueline Risset refuse de se plier. Précisément, à cette lourde, de plus en plus lourde, définition de « l’être-femme », nouveau mannequin de l’illusion historique et de sa prédication religieuse. Ici, tout est jeu, allusion, ellipse, souvenir privilégié et inexpliqué, sensation directe,· épanouie, cruelle et n’allant nulle part :

« faisant l’amour la nouveauté est qu’elle se sent
être meuble Art Nouveau
parfois boîte parfois meuble
bois précieux encadré ou en table. »

Ou encore :

« je te salue collège
rue d’Alsace
on a fait l’amour dans la forêt de Belfort
proche présence d’une courbe d’oeil
regard masculin tendre et présence
qui s’efface limite. »

Ce doit être drôle de se vivre comme ça, soi-même et ses rencontres, son enfance à vif, une couleur aussi violente qu’un drame passionnel, un voyage en Inde à égalité avec un fragment de musique, la mort du père évoquée avec une émotion nette mais sans pathétique sur le même plan que la dernière convulsion de Mallarmé ou une image de New York ou de Rome. Jacqueline Risset est française, mais elle habite en Italie, c’est une jeune femme blonde et belle, toujours un peu ailleurs, très ennemie de la psychologie inutile, rieuse, très rieuse, absolument tragique, simple, immédiate, ironique, très compliquée et très cultivée. Sa dernière fantaisie consiste à avoir accompli une nouvelle traduction de « la Divine Comédie », de Dante, en français. Elle trouvait qu’il y avait plus léger à faire, plus précis, plus rythmé, plus vrai. Le résultat est fantastique. Lumière, grâce, percussion, vigueur. Vous verrez. Mais, en attendant, lisez « Sept Passages de la vie d’une femme ». Au moins sept. Mille éclats de sensualité libre. Dieu nous protège de la mise en uniforme de la féminité réglée ! Dieu sauve la gratuité féminine ! Bonjour, Jacqueline ! Je t’aime.

Philippe Sollers, Le N.O. du 26-07-85.

« Sept Passages de la vie d’une femme », par Jacqueline Risset, Flammarion.

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Bibliographie (1969-2007)

Traductions :

• Tristan, Nanni Balestrini, Éditions du Seuil, « Tel Quel », 1972.<

La Divine comédie. L’Enfer..., Dante Alighieri, Flammarion, 1985.

« Tout se passe un peu comme si, dans l’image courante, L’Enfer n’avait pas été vraiment écrit comme un livre mais plutôt visité comme un pays. Statut étrange, légèrement inquiétant, déjà en place depuis le début : Dante avait le teint olivâtre, et les commères d’Italie, le voyant passer, exilé pour toujours de sa ville, de sa chère Florence bien-aimée, attribuaient la couleur sombre de sa peau à la traversée des flammes d’outre-tombe. "C’est l’homme qui a été en Enfer", murmuraient-elles sur son passage. »

Jacqueline Risset, Introduction de Dante, L’Enfer, Flammarion, 1985, page 7.

LIRE AUSSI : Traduire Dante

La Divine comédie. Le Purgatoire..., Dante Alighieri, Flammarion, 1988 [3]

• Cinecittá, Federico Fellini, Nathan, « Nathan image », 1989.
La Divine comédie. Le Paradis..., Dante Alighieri, Flammarion, 1990.
• La Divine comédie, Dante Alighieri, Flammarion, 1992.

• Tout au bout de la mer, Lalla Romano, Hachette littératures, 1998.
• Le Prince, Machiavel, Actes Sud, « Babel », 2001.

Livres :

• Poeti di Tel Quel, Turin, Einaudi, 1969.
• Jeu, Éditions du Seuil, « Tel Quel », 1971.
• L’Anagramme du désir : essai sur la Délie de Maurice Scève, Bulzoni, 1971.
• L’Invenzione e il Modello, Bulzoni, 1973.
• Mors Orange Export Ltd, 1976.
• La Traduction commence, Bourgois, collection « Première livraison », 1978.
• Tel Quel, 1960-1980 (direction), Rome-Paris, Bulzoni-Nizet, 1980.
• Dans la barque dorata, Muro Torto, 1980.
Dante écrivain ou l’Intelletto d’amore, Seuil, « Fiction et C° », 1982.
• Sept passages de la vie d’une femme, Flammarion, 1985.

*

L’Amour de loin, Flammarion, 1988.

Bernard Pivot reçoit Jacqueline Risset pour L’Amour de loin et sa traduction de Dante.

Le Toucher

Tu ne m’as pas touchée encore

l’amour passe par les yeux
et descend dans le coeur
l’amour de loin nous exerce
et nous perfectionne

mais qui

pourrait me toucher à présent
sinon toi ?

je circule dans l’air
dans ce bois sacré
couloir de givre
dans cette auréole

oOo

Marcelin Pleynet, Seghers, « Poètes d’aujourd’hui », 1988. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

— aboutir frappe le sens
....................................................................................................................................................................
et nous progressons relisant ce
qui est écrit moins au commencement répété ouvert arraché à
cette prairie noire (à cette métaphore)
naturellement (ou une autre) qui
se déploie se renverse entraîne
l’horizon qu’elle enferme apparence
de la mer où chaque regard
porte le poème un pas plus loin visiblement

Manuscrit de Marcelin Pleynet, Relire ce qui est écrit, p. 3 du livre de Jacqueline Risset
(le texte a d’abord été publié dans Tel Quel n°19, automne 1964)

Bernard PIVOT reçoit le poète Marcelin PLEYNET à l’occasion de la parution du livre que lui a consacré Jacqueline RISSET (4 avril 1988).

*

• L’Annonce faite à Federico, Adam Biro, 1990.

Petits éléments de physique amoureuse, Gallimard, « L’infini », 1991.

« On dit qu’écrire sert à mettre à distance ; à regarder de plus loin l’émotion. Certainement. Mais c’est aussi le contraire : écrire sert à vivre plus, à sentir de plus près ce qu’on vit - surtout quand l’émotion coïncide pour un temps, plus ou moins long, avec la vie même. Les poètes troubadours disent qu’"aimer" et "chanter" sont des verbes synonymes. Ils ont raison. L’un et l’autre se lèvent, à distance très rapprochée, comme un double vent, qui aère les choses, change le paysage. La vie, surtout quand elle est éclairée par une lumière nouvelle, dans le coeur, fuit très vite. On se jette sur son crayon : "Reste, soleil, reste un instant de plus" — prière faite au papier ; l’astre, déjà, suit son cours. C’est une affaire d’instants. » Jacqueline Risset.

Une île
Une île
Si celui
ou celle
qui aime
tombe

sur une route
sur une île
en volcan à pic
sur la mer

où le sable brûle
et l’eau
sort de terre
en source chaude

sa blessure se brûle
et ne cesse plus :

il — ou elle
a sur la cheville
un lieu du corps
ouvert

qui bouillonne et fait mal
c’est par là que la vie
est visible et brûle
fenêtre sur le corps

vaste espace animé — deviné
intérieurement : rouge

Ceux qui ne sont pas dans l’amour
soignent leurs blessures
par onguents par lotions
en pansements qui les rassurent

Ceux qui aiment
ne soignent rien
regardent

écoutent battre le sang
qui vient du fond
attendent

la douleur inconnue
volant
sur la montagne

Ils ont
un corps orienté qui s’avance

calmement et prenant toute la place
sur la pente

oOo

• La Letteratura e ilsuodoppio, Sul metodo di Giovanni Macchia, Rizzoli, 1992.
• L’Anagramme du désir : essai sur la Délie de Maurice Scève, Fourbis, 1995.
Dante : une vie, Flammarion, 1995.
• Puissances du sommeil, Éditions du Seuil, « La librairie du XXe siècle », 1997 [4].
• Les instants, poésie, Farrago, 2000.

• Dante et Beckett, Jean-Pierre Ferrini, Préface de Jacqueline Risset, Hermann, 2003.

« Samuel Beckett n’a cessé de lire Dante depuis ses années d’étude à Dublin jusqu’à sa mort, en 1989.
Sa lecture n’est pas critique : elle est une source, une énergie qui apparaît, disséminée dans ses livres, avec une régularité exemplaire. Dans le dessin de Botticelli qui illustre le chant IV du Purgatoire, Virgile, appuyé solidement sur sa jambe droite, ébauche le chemin à suivre. Sa main levée pointe le sommet de la montagne du Purgatoire et, au-delà, le Paradis de Béatrice. Dante, dont le corps repose sur le pied gauche, regarde, semble-t-il, Belacqua, le négligent de l’Antipurgatoire, que l’on distingue prostré devant quatre corps nus.
Il est assis, les genoux entre les bras, dans cette posture qui retiendra durablement Beckett. Béatrice absente, Virgile qui indique le sens de la montée, Dante encore indécis et Belacqua tout à soi-même - telle est la conjonction qui coordonne la souveraineté de ces deux noms, Dante et Beckett. La lecture de Beckett opère un déplacement de la Divine Comédie. Les coups et les cris que Dante entend derrière la porte de son Enfer ne finissent pas.
Ni le Purgatoire ni le Paradis ne peuvent les apaiser. Ô frère, dit Belacqua à Dante, monter là-haut, qu’importe ? Une question qui traverse ce livre, comme les deux pôles d’un méridien, et qui renouvelle notre lecture de Beckett. Bien que de nombreuses études aient déjà traité du rapport entre Dante et Beckett, aucune encore n’a proposé un inventaire exhaustif des emprunts de l’un à l’autre ni abordé dans son ensemble cette seconde grande influence, la première étant celle de James Joyce.
Ce livre en représente la tentative. »

La Divine Comédie Coffret en 3 volumes : Tome 1, Le Paradis ; Tome 2, Le Purgatoire ; Tome 3, L’Enfer.
Edition bilingue français-italien, Flammarion, 2006.
• Traduction et mémoire poétique. Dante, Scève, Rimbaud, Proust, « Hermann », 2007.

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Littérature et politique

Dante. Poète et penseur politique, conférence donnée par Jacqueline Risset.

Semaine italienne de l’Ecole Normale Supérieure

Les avant-gardes littéraires en Italie et en France dans les années 1960 (13 mai 2002)

Jacqueline Risset revient sur l’histoire du Groupe 63 en Italie et celle du groupe Tel Quel en France (42’30).

Crédit : ENS

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Non serviam

Depuis Dante, la passion politique habite les écrivains italiens. Devant la dégradation de la culture et son asservissement par un pouvoir médiatique étendu, ils remplissent leurs fonctions d’éveil et de révolte.

Jacqueline Risset {JPEG}

Oui, peut-être le temps vient-il maintenant de dénoncer la subordination, l’attitude asservie, avec quoi la vie humaine est incompatible... Il importe, je crois, de définir ce que met en jeu la littérature, qui ne peut être réduite à un maître. NON SERVIAM est, dit-on, la devise du démon. En ce cas la littérature est diabolique. En 1950, dans Botteghe Oscure, la revue internationale que Marguerite Caetani avait fondée à Rome, après Commerce, à Paris, Georges Bataille publie la flamboyante Lettre à René Char sur les incompatibilités de l’écrivain, où il en vient à poser ceci : « L’incompatibilité de la littérature et de l’engagement, qui oblige, est précisément celle de contraires. »

En effet, si la liberté est l’essence de la littérature, elle exclut l’engagement comme prédétermination, comme programme, comme mot d’ordre au nom d’une cause qu’on approuve. Mais, comme activité naissant d’une liberté fondamentale, elle exclut aussi la soumission passive aux régimes où s’observe une réduction de la démocratie, aux régimes totalitaires, tendant comme tels à asservir la littérature, perpétuel repaire de pensées irréductibles. Il est normal, et même inévitable, que les écrivains et les intellectuels se rebellent, là où la liberté se trouve menacée. Ainsi, en 1935, André Breton et Georges Bataille, brouillés depuis 1930, s’étaient retrouvés pour mener une action commune contre la montée du fascisme en France : ils fondent alors le mouvement Contre-Attaque, rédigent des tracts et les distribuent ensemble dans la rue à Paris. Un tel type d’action impétueuse, qui n’a pas à être choisie, qui ne répond pas à un programme imposé du dehors, surgit de ce que Maurice Blanchot, dans un texte récent, appelle « injonction » : action et littérature ne sont plus alors « incompatibles ».

Le gouvernement italien d’aujourd’hui, appuyé qu’il est sur un pouvoir médiatique si étendu qu’il permet de contrôler tous les autres pouvoirs, et sur une majorité à toute épreuve, à la fois à la Chambre et au Sénat, commence à se révéler comme un système de propagande et donc d’asservissement des écrivains et des intellectuels, et de la culture en général. L’un des plus récents symptômes en est la révocation annoncée dans les derniers jours de plusieurs directeurs d’instituts culturels à l’étranger (Londres, Paris, Berlin, Bruxelles). Et partout, on le voit à de nombreux symptômes, la barbarie menace. «  Il est impressionnant pour un citoyen élevé dans un Etat de droit d’assister à la dégradation de la culture et de la politique, à la chute du langage, et même des gestes de la culture. Une telle déqualification occulte l’image du pays, humilie les caractéristiques qui ont distingué l’Italie sur le plan juridique, historique, et même politique. » Le grand poète Mario Luzi s’exprime ainsi dans L’Unità du 10 mars. Il poursuit : « Je comprends dès lors pourquoi beaucoup des invités au Salon international du livre de Paris se demandent s’ils doivent ou non y participer. » Qu’il participe, mais qu’il parle !

Et en effet, au moment même où la société civile italienne, ébranlée par l’intervention inspirée de Nanni Moretti et par la constitution du mouvement des professeurs de Florence (qui s’étend progressivement à tout le pays), se réveille du sommeil léthargique qui a suivi l’élection de Berlusconi en mai 2001, réanimant les partis de gauche en état de choc, il serait paradoxal que les écrivains appelés à parler dans un lieu d’échanges européen se limitent pour leur part à causer aimablement de leurs propres écrits, sans percevoir que les lecteurs qui s’intéressent depuis longtemps à la littérature italienne attendent d’eux, aujourd’hui, quelque chose de plus : une lecture lucide, profonde, politique de la situation de leur pays, qui touche directement l’Europe entière.

Par ailleurs, les grands écrivains italiens nous ont habitués à ce type de lecture - qui est déchiffrement et rébellion tout à la fois. Déjà Dante, en qui la passion politique était aussi puissante que l’amour de la poésie et que la tension métaphysique... L’homme est pour lui, reprenant la formule magnifique d’Aristote, « animal compagnon », et le péché le plus grave, le plus gravement puni en Enfer est la trahison, destructrice du lien social. L’invective - à ses concitoyens, à Florence, à l’Italie ( « Ahi serva Italia, di dolore ostello... » ) - a pour fonction de réveiller ses lecteurs, ses concitoyens, car la Divine Comédie est oeuvre terrestre, et l’un de ses grands buts est celui d’aider à l’installation de la paix sur la terre, grâce à la séparation des pouvoirs — Pape et Empereur ont chacun leur royaume, sans hiérarchie aucune (le livre où il l’écrit, le De Monarchia, sera brûlé par l’Eglise).

Quant au grand roman de la littérature italienne, I Promessi Sposi (Les Fiancés), il fait surgir, grâce à une méthode qui rappelle à la fois Voltaire et l’Ecole des Annales, l’histoire secrète d’un siècle, celle que les historiens négligent d’habitude. Il s’agit de l’histoire du XVIIe siècle, mais Manzoni déchiffre du même coup celle du XIXe, qui est le sien, et encore celle du XXe - détectant dans l’histoire d’Italie la part d’ombre, « l’ombre du mal » qui l’accompagne et qu’un lecteur d’aujourd’hui retrouve par exemple dans les trames secrètes, dans les affaires ténébreuses des dernières décennies. Moravia, Sciascia, Biamonti...

Au XXe siècle, le solitaire Gadda s’indigne contre la colossale bêtise du régime fasciste, et la narration est pour lui « instrument, dans l’absolu, du rachat et de la vengeance ». « J’aurais voulu être, note-t-il dans une lettre à un ami, le Robespierre de la bourgeoisie milanaise ; mais cela ne vaut pas la peine. » Cependant, dans ses nouvelles, il exerce une dérision minutieuse sur le dynamisme économique de la métropole du Nord, sur ses banquiers frauduleux, ses entrepreneurs bornés, ses hardis constructeurs de ponts qui s’écroulent. Et dans Eros et Priape il déroule une fresque au comique impitoyable : la dévotion sexuelle des foules féminines pour le Chef à la forte mâchoire. Dans son premier roman, Moravia dénonce l’ « indifférence » radicale et, quelques années plus tard, le « conformisme » qui s’emparent des âmes soumises à l’abêtissement du régime et à la lâcheté qu’elles provoquent dans les sujets asservis...

Leonardo Sciascia, pour qui la littérature est « la forme la plus absolue de la vérité », et dont l’oeuvre ne cesse de poser une série de questions qu’on peut appeler « pirandelliennes » : qu’est-ce que le réel ? où est la frontière entre mensonge et vérité ? etc., dévoile « la face ignoble d’une complexité italienne jusqu’alors souvent analysée avec complaisance ». C’est ce qu’indique Bernard Simeone, ce remarquable poète et critique disparu prématurément l’été dernier, dont vient de sortir Le Spectre de Machiavel, précieux panorama de la littérature italienne des toutes dernières années. Panorama pessimiste quant à l’idée qui se dégage, à travers les textes, de l’Italie contemporaine. Texte qui aurait pu s’intituler, écrit l’auteur dans sa préface, En des temps marqués par Sofri (c’est-à-dire par le tragique désespérant de l’absurde affaire Sofri). Des romanciers comme Vincenzo Consolo et Francesco Biamonti évoquent un crépuscule désolé, un naufrage irrémédiable. Et dans cette dernière période, la plus terrible, la plus inquiétante depuis longtemps de l’histoire italienne, c’est encore à un écrivain que l’on pense, aux analyses prophétiques de Pier Paolo Pasolini, qui annonçait, peu avant sa mort, en 1975, les futurs ravages du « nouveau pouvoir » de la consommation. « Je sais, écrivait-il, dans l’article intitulé Le Roman des massacres (14 novembre 1974), je sais parce que je suis un écrivain. »

Jacqueline Risset, Le Monde du 22.03.02.

*

[1Voir la présentation Quest-ce que la poésie - pdf .

[3La critique d’Hector Bianchiotti.

Dante, ou l’éternelle aventure

"Étudier Dante, dans l’avenir, ce sera, je l’espère, étudier la relation d’un texte à son envol", disait Ossip Mandelstam pour conclure son essai d’illuminé sur le grand Florentin. Ce voeu, Jacqueline Risset — poète, essayiste, et actuellement directrice d’études de littérature comparée à l’université de la Sapienza, à Rome — allait le combler au-delà de tout espoir. D’abord, en écrivant un essai magistral sur le poète de la Divine Comédie, et le plus complet qui soit en ce qu’elle y fait le taux des plus illustres interprétations et, parfois, des plus erronées — elles ne sont pas toujours contradictoires — pour mieux étayer la sienne. Ensuite, en entreprenant une nouvelle traduction de ce chef-d’oeuvre, entre tous intraduisible.

L’entreprise téméraire de Jacqueline Risset a toute une histoire, et elle est exemplaire de la gloire, distraite et réticente, qui, avec quelques intermittences, a été celle de Dante en France : Voltaire ne disait-il pas que sa réputation s’affermirait toujours parce qu’on ne le lisait guère, et Flaubert que son oeuvre avait été faite pour un temps et non pour tous les temps ? "La musique n’est plus une intruse."

En fait, s’étonnant un jour que Dante ne figurât point dans une collection consacrée aux grands classiques, Jacqueline Risset s’entendit répondre que le poète de la Comédie était un écrivain "poussiéreux". Cela suffit pour susciter en elle l’envie de prouver le contraire. Elle savait d’expérience que les Italiens n’éprouvent d’autre difficulté à lire Dante que d’ordre théologique, mythologique ou, plus rarement, historique. Pour le reste, un acteur, Gassman, et, récemment, Carmelo Bene ont pu, sans mal, tenir en haleine des auditoires de milliers de personnes et les guider de l’"Enfer" au "Paradis" pendant toute une soirée.

Or à mesure qu’elle rédigeait son essai Jacqueline Risset allait se rappeler l’épithète méprisante dont on avait gratifié Dante chaque fois que, pour illustrer son propos, elle avait cité la Comédie dans sa version française. Elle ne tarderait pas à convenir que Dante, en français, était bel et bien un écrivain poussiéreux. Même dans la traduction de Lamennais, qu’elle trouve pourtant "limpide et fidèle", car, étant en prose, elle néglige la musique. Chez Dante, disait Mandelstam — qui n’hésitait pas à rapprocher du Florentin et Verlaine et Rimbaud — "la musique n’est plus une intruse : elle participe à la discussion". C’est qu’on avait oublié que Dante, tout en se proposant d’enfermer dans son oeuvre le savoir tout entier de son époque, veut toujours pousser les mots au-delà de leur sens. Là où, par leurs combinaisons sonores, ils en laissent entrevoir un autre, qu’ils n’arrivent pas à exprimer.

Borges a observé que les commentaires les plus anciens de la Comédie sont d’ordre théologique ; ceux du dix-neuvième siècle, d’ordre historique ; et que, à notre époque, les exégèses mettent l’accent sur la qualité esthétique des vers, " l’une des plus grandes vertus de Dante ", lequel, comme Shakespeare, accorde à chaque émotion une musique particulière, au contraire d’un Milton ou d’un Racine qui, eux, imposent toujours la même, celle du "style sublime", à tous les sentiments.

Jacqueline Risset fait successivement remarquer que toute la tradition poétique française, de Charles d’Orléans à Baudelaire, se fonde sur Pétrarque, autrement dit, s’oppose à Dante ; que seule Christine de Pisan, lorsque l’on confronte la Comédie au Roman de la Rose, déclare supérieure l’oeuvre du Florentin ; et que, au moment de la Réforme, l’oeuvre de celui-ci n’est plus qu’un moyen pour dénoncer les turpitudes des papes. Avec, au XVIe siècle, deux exceptions de taille. La première, l’Académie dantesque fondée à la cour de François Ier, autour du roi et de sa soeur Marguerite de Navarre, où on lit et commente quotidiennement les vers de la Comédie ; la seconde, Maurice Scève, en particulier avec son poème Microcosme, qui est, avec ses trente mille trois vers, "un renversement symétrique et voulu" du poème dantesque, dans la perspective d’un humanisme optimiste, d’un bonheur terrestre.

Au demeurant, certaines strophes de Scève semblent traduites de Dante, comme des vers de Dante le sont de Virgile.

Au dix-huitième siècle, c’est l’oubli, et les sarcasmes subtils de Voltaire, tandis qu’un jésuite excentrique cherche à prouver que la Comédie est en réalité l’oeuvre d’un hérétique anglais, qui date de 1412...

Enfin, le dix-neuvième siècle est celui de la redécouverte. Rivarol traduit l’"Enfer", que Chateaubriand lit, et aussi Hugo qui s’exclame : "Où tout finit, Dante commence." Stendhal et Dumas se proposent à leur tour de le traduire ; le premier ne le fait pas, le second s’en tient au premier chant. A noter, signale encore Jacqueline Risset, que l’"Enfer" passionne le dix-neuvième siècle dans la mesure où il y voit l’essence même du roman noir.

Mais si Mme de Staël — encore une femme pour défendre Dante en France ! — proclame celui-ci "l’Homère des temps modernes", et si Gérard de Nerval s’identifie au Florentin au point de se prendre pour une de ses réincarnations, la véritable rencontre avec l’Italien est peut-être celle qui se produit à travers Balzac, qui, paraphrasant le titre que des générations de lecteurs avaient donné à la Comédie en l’appelant "divine", trouve celui qui coiffera son oeuvre personnelle.

D’ailleurs, dans les Proscrits, Balzac fait du poète le personnage central, cet étranger qui, outre son merveilleux voyage, raconte l’histoire d’un amoureux qui s’est donné la mort pour rejoindre l’aimée dans l’Au-delà, et qui est, de ce fait, condamné à l’enfer — comme par hasard, il se prénomme Honoré...

Ainsi se rapprochait-on peu à peu, et presque à l’aveuglette, de la Comédie. Béatrice allait devenir un symbole passe-partout, et Dante le personnage principal de son poème, ce qu’il est. Mais on ne considérait pas l’essentiel, à savoir que Dante, qui tenait le latin pour une langue éternelle, immuable, choisit d’écrire son poème en langue vulgaire, en son dialecte toscan, y transférant " le bagage de notions linguistiques et rhétoriques élaborées à l’usage du latin par la tradition ".

Quelles furent, en réalité, les raisons d’un choix aussi hardi, aussi risqué ? Celle qu’il avance dans son convivio, c’est-à-dire que la langue vulgaire fut celle de ses parents, celle qu’ils parlaient avec lui et, par conséquent, "cause de son être" ? Peut-être, tout simplement, décida-t-il d’écrire en toscan parce que c’était en toscan qu’il pensait toujours à Béatrice, en toscan qu’il l’avait aimée.

Une autre explication s’impose, que suggère le vingt-sixième chant de l’Enfer, l’un des sommets de cette oeuvre faite de sommets, où Ulysse —un Ulysse qui n’est plus celui d’Homère, — du fond d’un feu qui le rend invisible, raconte à Dante comment, arrivé, avec ses compagnons, au terme de ses aventures, aux limites assignées aux hommes par Hercule — le détroit de Gibraltar, — il incite ces mêmes compagnons à les franchir ensemble, à ne pas refuser l’expérience des mers inconnues, du monde inhabité, en leur disant qu’ils n’ont pas été créés pour vivre comme des bêtes, mais pour la connaissance.

Ils le suivent, et ils aperçoivent alors les étoiles de l’autre pôle, celles du continent austral, avant que la mer ne se referme sur eux. Remarquons en passant que, pour les besoins de la poésie, la terre fut soudain ronde, pour la première fois.

Le toscan, la langue vulgaire, était pour Dante la mer inconnue, l’aventure absolue. Il y avait trop à dire — et sans doute beaucoup trop de choses étaient interdites pour être exprimées dans une langue aussi codifiée, aussi officielle que le latin. Et s’il apporta au dialecte la rime et le nombre, ensuite il navigua dans ses eaux "à l’estime", comme disent les marins.

Ayant, petit à petit, découvert elle-même le complexe labyrinthe parcouru par le génie de Dante, Jacqueline Risset mesurait, bien mieux que ses prédécesseurs — une bonne cinquantaine en français — les difficultés que présentait la traduction du poème. Elle savait qu’il lui fallait inventer à son tour une mer inconnue pour la loger dans les bassins de Versailles. A en juger par l’Enfer et le Purgatoire, sa réussite est à la mesure de son défi. En attendant le Paradis, si dédaigné autrefois, et que le lecteur contemporain découvre avec enthousiasme, parce que l’essence même de la poésie s’y fait plus évidente, dans la mesure où l’anecdote ne sollicite pas autant notre crédulité que dans les parties précédentes.

Ne respectant pas la rime, mais entre-tissant tout un jeu interne d’assonances, d’échos, d’affinités, Jacqueline Risset a réussi à sauver ce qui en littérature est à mettre au-dessus de tout : le ton, cette caresse des syllabes en marge du sens qu’elles drainent, la voix lointaine qui résonne dans le texte original.

Cela dit, une telle victoire tend à voiler l’oeuvre subtile, si patiente et si solitaire, que Jacqueline Risset poursuit dans la poésie et dans l’essai. Il serait injuste de ne pas rappeler les beaux poèmes de Sept Passages de la vie d’une femme (Flammarion, 1985) ; et de ne pas saluer ce dernier recueil, l’Amour de loin, où la pudeur tout intellectuelle qui caractérise ses vers devient ardente.

Est-ce le long commerce avec le grand Florentin qui l’a aidée ? Quoi qu’il en soit, elle ose ici recommencer l’éternelle aventure du poète, qui est de nommer encore une fois la douleur latente de l’amour, et les choses qui sont à la portée de la main et du regard, rendant ainsi possible ce qui existe. Par la grâce des mots.

Hector Bianchiotti , Le Monde du 17.06.88.

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3 Messages

  • V. Kirtov | 10 septembre 2014 - 08:56 1

    Poète, universitaire et traductrice de l’italien, Jacqueline Risset est décédée le 3 septembre à Rome.
    (Photo Catherine Hélie. Gallimard)

    DISPARITION Proche d’Yves Bonnnefoy et de Philippe Sollers, membre du comité de rédaction de Tel Quelde 1967 à 1982, poète, universitaire et traductrice de l’italien, Jacqueline Risset est décédée le 3 septembre à Rome, où elle s’était installée dans les années 60. Elle avait 78 ans. Enseignant la littérature comparée à l’université de la Sapienza, elle se plonge, à partir des années70, dans l’œuvre de Dante et entreprend une nouvelle traduction en français de la Divine Comédie. Ses versions de l’Enfer, du Purgatoire et du Paradis sont publiées de 1985 à 1990, chez Flammarion (où leurs ventes, selon l’éditeur, ont atteint 400 000exemplaires). L’aventure avec Dante ne se termine pas là : Jacqueline Risset lui consacre plusieurs essais, et son dernier livre, à paraître en novembre chez Flammarion, s’intitule Rimes de Dante. Pour une adaptation au théâtre, elle avait aussi retraduit, en 2001, le Prince, de Machiavel. En Italie, elle s’était également engagée en faveur d’Adriano Sofri, ancien leader de Lotta continua, emprisonné pour des attentats commis dans les années 70 et avait fermement critiqué les dérives berlusconiennes.

    René SOLIS, (Libération)


    VIDEO INA :
    13 juin 1988. Bernard PIVOT recevait Jacqueline RISSET, pour son recueil de poésie "L’amour de loin" et sa traduction de la "Divine Comédie" de DANTE.
    http://www.ina.fr/video/CPB88007107


    LA DIVINE COMEDIE
    de Dante Alighieri, illustrée par Botticelli, traduction de Jacqueline Risset.

    On peut aussi consulter l’article :
    « Un soir au Collège des Bernardins en compagnie de Sollers et Dante »

    Le livre sur Amazon



  • A.G. | 5 avril 2014 - 11:36 2

    Jacqueline Risset est l’invitée d’Alain Veinstein le 4 avril 2014 lors de l’émission « Du jour au lendemain ». Voir ici.


  • A.G. | 11 mars 2014 - 11:41 3

    Jacqueline Risset, la joueuse

    par Josyane Savigneau

    Jacqueline Risset est un personnage assez énigmatique, qui a gardé dans son allure une singulière jeunesse et dans le regard un air d’enfance rêveuse. Rien d’étonnant alors à ce qu’elle ait choisi, avec Les Instants les éclairs, son univers onirique pour la guider dans un étrange récit, une autobiographie décalée, fragmentée, un texte cependant très construit, mêlant les rêves et la mémoire de moments réels. Lire l’article.