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TYRANNICIDE - pamphlet bouffe

D 1er novembre 2013     A par Viktor Kirtov - C 5 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



06/11/2013 : Ajout chronique audio "L’attrape-livre" de Colombe Schneck sur France Inter
09/11/2013 : Ajout Interview vidéo par le site LaFringaleLittéraire.com

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A l’attention de Philippe Sollers
Editions Gallimard
5, rue Sébastien-Bottin 75007 Paris

Monsieur,

Vous avez enfin eu l’amabilité (j’ignore si le mot est bien choisi) de répondre par un billet de votre main à mon sixième envoi de manuscrit. Il n’était pas trop tôt, ai-je envie de dire. A votre mot, comme je vous l’avais demandé à maintes reprises, vous avez joint le rapport de lecture de l’un des sbires de Gallimard - j’entends par là l’un de vos lecteurs (des étudiants en lettres payés au lance-pierre, bien sûr). Je profite de l’occasion pour vous remercier également de cela. Mais permettez-moi d’entrer tout de suite dans le vif du sujet - ou de la controverse, comme il vous plaira peut-être de la considérer. Depuis ce lointain mois de novembre 1994, quand pour la première fois j’osai vaincre ma timidité (timidité qu’une si honorable et respectée maison d’édition inévitablement impose) et vous envoyer la première version de Tyrannicide, je caresse le rêve d’être publié dans votre collection « L’Infini ». J’avais alors quinze ans de moins et j’étais destiné à figurer dans votre catalogue en tant que « jeune promesse de la littérature française contemporaine ». Je n’ai pas de doute sur le succès que mon roman aurait pu rencontrer en France et, pourquoi pas, à l’étranger. Certes, mon éloignement de la capitale et de ses cercles mondains a dû jouer en ma défaveur.

Mais, cher Philippe Sollers, cela ne peut suffire à expliquer ma situation éditoriale - je me refuse à le croire. A l’époque, vous n’avez pas eu le temps, ou l’envie, de lire cette première version de mon roman, et aujourd’hui, hélas, l’adjectif jeune serait probablement déplacé. Ce fut une belle occasion manquée, pour vous en votre qualité d’éditeur, comme pour moi, espoir contrarié des lettres de notre pays. Je vous l’accorde : une éducation sentimentale de neuf cent trente-quatre pages risque de décourager le lecteur, surtout si elle détaille - dans une prose que je qualifierais d’un « classicisme baroque », et qui représente, à mon humble avis, la réfutation stylistique des grands maîtres français du vingtième siècle - les déboires d’un provincial aux prises avec une mère mutique et autoritaire (qui le maltraite depuis son enfance), et amouraché d’une charcutière nymphomane (N., sa maîtresse).

[...]

Ainsi s’exprime le narrateur Gérard Joyau, dans sa lettre au pape, au mandarin, au parrain des Lettres françaises, Philippe Joyaux, alias Philippe Sollers, idole adorée avant d’être renversée, honnie, piétinée, éreintée - une lettre de 77 pages.
Le fils spirituel non reconnu par son père.
Amour rabroué sans ménagement par ce bref billet au sixième envoi de son manuscrit :

« Assez comme ça, cher ami. Laissez vos projets délirants, foutez la paix à la littérature et retournez à la correction de vos dissertations. Adieu ! »

Quel est cet objet, pourtant identifié, que nous tenons entre les mains ? D’où vient-il ? Où va-t-il ?

Ce petit opuscule vient d’être publié le 3 octobre aux Editions NiL dans la collection Les Affranchis.

Qui en est l’auteur ? Un certain Giulio MINGHINI.

Connu, pas connu ?

Philippe Sollers, n’en parle pas dans son blog. Pourtant Ph. S. ne dédaigne pas l’autodérision. Si Ph. S. a choisi de l’ignorer, G. Minghini n’est néanmoins pas tout à fait un inconnu dans le paysage littéraire français. Son premier roman - Fake, 2009 a été salué par la critique et même sélectionné pour le Prix de Flore. Veine autofictionnelle.

A défaut d’interview sur cet opuscule, on peut découvrir l’auteur de Fake dans cet entretien à propos de ce roman autobiographique.

Pamphlet bouffe

Et la question qui pointe le nez à propos de cette lettre est bien : est-elle purement fictionnelle ou inspirée d’éléments autobiographiques ? Le pamphlet pourrait être fastidieux en se voulant sérieux, mais la lettre à Philippe Sollers joue sur un registre plus léger, plus près de la comédie burlesque que de la tragédie grecque, malgré son titre. Il y a de l’opéra bouffe, de l’outrance assumée, du feu d’artifices, de la mise en scène, dans ce drame de l’aspirant écrivain en quête de reconnaissance et d’amour de son dieu éditeur.

[...]

Autodérision

[...]

« Le roman de G.J. ne recule devant aucun poncif. Enfonçant allègrement les portes ouvertes de la prose naturaliste et psychologisante, il cumule, comme seul le ferait un manuel d’anti-littérature, toutes les erreurs qu’un écrivain amateur ne peut, le plus souvent, s’empêcher de commettre :

• Prolixité (vingt pages sur les lavages intimes de la mère, avec détails d’un hyperréalisme écœurant sur la couleur variable de ses selles !!)

• Complaisance (vanité délirante)

• Ponctuation emphatique (des centaines de points d’exclamation ! Des milliers de points de suspension...)

• Trame décousue et invraisemblable

• Personnages très peu crédibles

• Inconscience foncière du plagiat (échos persistants de Passion fixe de Sollers)

• Indigence stylistique (comment peut-on, sans rire, écrire des phrases telles que celle-ci : « A Mexico, il coula des jours heureux sous un soleil brûlant » ?)

A tout cela s’ajoute un cruel manque d’intérêt, qui suscite irritation ou somnolence, selon les pages. »

Eh bien, permettez-moi de vous dire, cher Sollers, que je trouve ce rapport de lecture tout bonnement affligeant. Je vais vous expliquer pourquoi. [...]

Et le narrateur de poursuivre en démontant l’argumentation point par point.
Il est même permis de supposer que le narrateur ait glissé dans son texte quelques citations de Sollers ou d’écrivains de renom. Mais désolé, n’ai pu les sourcer !

On peut cependant noter que Léopold, le personnage principal du roman refusé est un écrivain dont la mère se nomme Marcelle. Comme la mère de Sollers ! Faute de goût pourrait dire Ph. S ! On ne touche pas à la mère. Aussi, le narrateur s’empresse d’ajouter « un personnage particulièrement attachant », comme pour se faire pardonner de son crime de lèse-Mother.

Et le « larbin », le lecteur Gallimard, « ne trouve rien à redire » aux « trois ou quatre amours (ses « amours-naines » comme il les appelle) qui ont marqué sa jeunesse » la jeunesse de Léopold-Philippe, car c’est bien évidemment une allusion au premier roman de Sollers « Une curieuse solitude », ses débuts amoureux avec des ados de son âge, effacés par celui de Concha, la bonne espagnole, la femme de 30 ans - il en a quinze - roman que Sollers, un temps, a retiré de sa bibliographie, un roman à la manière de Proust, un roman de jeunesse, un plagiat en somme. Sollers a utilisé le mot (les peintres ne commencent-ils pas par copier les maîtres avant d’affirmer leur propre singularité et talent ? Mais ce livre était bien signé Philippe Sollers. Ce n’était pas qu’un exercice d’apprentissage.)

Il y a aussi ce trait en réponse au refus sans ménagement de Sollers - vous vous souvenez : « Assez comme ça, cher ami. Laissez vos projets délirants, foutez la paix à la littérature... »

Notons que certains traits dont s’affuble le narrateur sont précisément ceux que se reconnaît Sollers dans ses œuvres et entretiens divers : « me prenez-vous pour un malade mental ? » Sollers a simulé la folie pour échapper au service militaire en Algérie. Renvoyé dans ses foyers avec l’aide de Malraux et cette mention sur son livret militaire : « Tendance schizophrénique aigüe. Réformé 2ème catégorie, sans pension »

Egalement : « En proie aux hallucinations » Comme Sollers !

Aussi : « un homme à la sensibilité exacerbée - ainsi que l’affirment les médecins et que le répétait si souvent ma mère » - C’est exactement un autoportrait de Sollers.

Et les « Crétins des Andes » (ou compliments équivalents). jamais on en écrira autant que Sollers lui-même en forme d’autodérision :

Dans le Cœur absolu :

« D’ailleurs, je ne suis pas un intellectuel sérieux. Ni même un écrivain convenable, c’est-à-dire souffrant, perdu marginal... »

Dans Femmes :

« C’est curieux, tout de même, comme vous êtes détesté... Haï... - Mais pourquoi ? Vous savez bien... Mauvaise image... Au fait, vous en êtes où ? Ca marche ? »
Plus loin : « Jane vient de me traiter de girouette... De clown... De retourneur de vestes... D’Arlequin, en somme »

Ou encore

« Kate, quand je rentre d’un de mes voyages : « Alors, toujourspapillonnant ? »... Toute la tactique de Kate, maintenant, est de me présenter comme un personnage aimable mais toujours changeant, un superficiel agité, une feuille emportée par le moindre vent, un bouchon à la surface des eaux, un ludion, un sablier qui n’arrête pas de se renverser... Pas sérieux... Sans profondeur... Puisqu’elles le disent... Ça plaît bien aux hommes qu’on dise ça de moi... C’est commode... Ah, celui-là, encore un de ses jeux du moment, une de ses lubies, aucune importance !... Ces Américains, d’ailleurs... D’accord... Qu’on me foute la paix... Je ne compte pas... On ne peut pas compter sur moi... OK !... OK !... Le prix à payer pour qu’on vous pardonne de vivre... Je batifole, je faribole, je papillonne, je retourne ma veste et mon sablier de plus en plus, j’oscille, je zigzague, je m’envole, je ne suis pas là, je n’existe pas... Girouette... Pas de pensée, rassurez-vous ; pas de conséquences... Laissez-passer... »

Ou bien

« Un jeune écrivain français, dit Malmora avec une moue condescendante, qui vient de publier un gros livre sans le moindre signe de ponctuation... Illisible... Qui s’appelle Comédie... Et par-dessus le marché, il se prend pour Dante !... Enfin, il y a toujours quelques snobs pour aimer ça... Comme d’habitude...

Non ! Ça ne va pas recommencer ! Encore S.! Cependant, son nom n’est pas prononcé... »

Toujours dans Femmes :

« Non, là nous sommes arrivés à l’impardonnable... A la trahison suprême... Un roman !... Lisible !... Que tout le monde pourra lire !... Trahison des Mystères !... Vipère lubrique !... Renégat d’Eleusis !... »

Etc.

Et dans Philippe Sollers, Vérités et Légendes [1], Gérard de Cortanze se fait exhaustif. Impressionnant ! Jugez-en.

« Mais tout d’abord la liste des insultes, celles qui fabriquent la légende : « Sollers ou la comédie du yo-yo. Il se trompe toujours, se désavoue sans cesse, il pirouette avec le vent ; une seule fidélité : le reniement. Sollers : le Mickael Jackson des intellos. Sollers : insupportable esthète, haïssable misogyne, paradoxal sans objet, fou du roi sans souverain, agent quadruple, taupe entre deux âges... Méduse amorphe... Girouette permanente... Instable parmi les instables... Désinvolte... Peu crédible... Corps chimique désagréablement oscillatoire... Sans poids, sans sérieux, sans consistance... Sollers : la girouette de la rue Jacob, le gros orteil de Joyce, le sponsor de Bernard-Henri Lévy, le Sacha Distel de Modiano... Le semi-remorque de la théorie... L’ ORL de la littérature... Sollers ? Un fumiste, un histrion, un expert en palinodies intellectuelles... Sollers : une pauvre noix, un Céline de boulevard... Un malin qui se prend pour un délicat... Un monsieur qui écrit comme parle un patron impatient à sa secrétaire un peu godiche... Un danseur de la littérature... Un doctrinaire narcissique, un mandarin provocateur... Un bouffon, un plagiaire, un faussaire, un gamin attardé, un clown, un irresponsable... Sollers : un fabricant de volumes gluants, de pavés mous, de flasques fatras, de méduses amorphes... Mais encore... Raspoutine des lettres. Pierrot lunaire. Marquis essoufflé. Saint terroriste. Pape sans évangiles. Voyeur de la comédie intellectuelle et mondaine. Abbé de cour. Curé philosophant dans le boudoir. Retourneur de vestes. Fumiste doué. Trissotin. Grand bouffon devant l’Éternel. Mafioso fatigué. Charognard. Chien de garde du grand capital. Filleul de San Antonio. Fasciste. Antisémite. Ersatz. Plaisantin. Farceur. Ludion. Chien savant. Sauteur. Jongleur. Cascadeur. Vipère lubrique. Hyène dactylographe. Libidineux de service. Lovelace. Casanova des lettres. Moine paillard. Faux cul. Noceur. Pervers. Élitiste illisible. Fumiste doué pour l’esbroufe. Écrivain de grands livres un peu baveux. Déconnétable des lettres. Stakhanoviste du stylo. Bavard impénitent. Lucky Luke de la littérature écrivant sur tout ce qui bouge. Doctrinaire narcissique. Fausse valeur. Diva du show-biz littéraire ; « Monsieur connaît tout. » Copieur absolu. Précieux ridicule. Astre bien pâle. Snob comme un pot de chambre. Lobule du pape. Pauvre écrivain passé de l’avant-garde à l’arrière-train. Sollers, l’assoiffé des grands tirages, le vendu aux médias, le nouveau parrain des lettres. Sollers : un génie exhibitionniste, un bavard machiavélique, un scoubidou. Sollers : compliqué et omniprésent. Sollers : monnaie de singe. »

Le mot de la fin

« En espérant que vous aimiez l’autofiction autant que moi, je vous prie d’agréer, Monsieur, l’expression de mon estime la plus sincère. »

Gérard Joyau

Autodérision et autofiction jusqu’où ?

« Chapeau pour le titre, quand même ! » m’écrivez-vous, et, sans crainte de séquelles judiciaires (ignorant naïvement mon naturel procédurier), vous avez le toupet d’ajouter « Je m’en servirai peut-être un jour ! »... Non, Monsieur, cette lettre est la dernière que je vous adresserai jamais, et vaut pour avertissement. N’y comptez pas ! Je vous refuse officiellement mon autorisation (par ailleurs, mon roman est dûment enregistré à la Société des gens de lettres, je vous laisse le loisir d’aller vérifier). Tyrannicide, il faut le prendre tel quel, passez-moi l’expression. Pas une seule virgule ne changera de place de mon vivant.[...] »

Ce « Chapeau pour le titre, quand même ! [...] Je m’en servirai peut-être un jour !... » sonne juste. Vécu ou pure fiction ? Magie et mystère de l’écriture. Ce petit opuscule se lit d’un trait même s’il en comporte plusieurs comme celui-ci.

Sur l’art de toucher la vérité par le mensonge, il est vrai que le disciple se mesure à un expert en la matière. Notez dans Carnet de nuit, ce dialogue : « A propos, la scène de bordel, c’est vrai ? - Non... - Ca a l’air vrai quand même. - Qu’est-ce que vous faites ? - Je donne des cours de quand même. » [2]...
C’est quand même bien léché ! Non ?

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G. Minghini et Ph. Sollers devant le 5 rue Gallimard, anciennement rue Sébastien Bottin
Siège de la NRF, et bureau de Ph. S., ici de dos.

Sur l’auteur

Par son éditeur

À vingt-deux ans, Giulio MINGHINI quittait Ferrare et l’Italie pour Paris, afin de mener à terme ses études sur l’Internationale situationniste. Il y est resté. Son goût pour les objets littéraires insolites, les écrivains marginaux, les avant-gardes contrariées, lui donne une telle maîtrise linguistique et culturelle du français qu’après un premier roman italien, il écrit Fake (Allia) dans sa langue d’adoption. Coup d’essai et coup de maître : burlesques et grinçantes, les mésaventures d’un don Juan pris au piège de ses propres filets de séduction électronique rencontrent le succès critique et public. Traducteur de Crevel, Simenon, Mac Orlan, conseiller éditorial auprès des Edizioni Adelphi, lecteur drogué à la poésie et bibliophile impénitent, il publie un deuxième roman, Coupes sombres (Le Seuil), ou la rupture amoureuse, la vie onirique et la Grande Faucheuse convolent en noces shakespeariennes. L’œuvre de Giulio Minghini se place ainsi sous le signe de l’art du détournement, dans l’étonnante poupée russe des relations humaines ou il sait si bien reconnaître l’éternelle comédie.

Quelques précisions supplémentaires.

Giulio Minghini né en 1972 en Italie, a donc 41 ans aujourd’hui et vit à Paris.

Lecteur du français et de l’espagnol pour les éditions Adelphi. Il a traduit en italien des romans de Crevel, Pierre Mac Orlan et Simenon.

Son premier roman écrit directement en français FAKE, 2009, avait été sélectionné pour le Prix de Flore. Son deuxième roman Coupes sombres (Le Seuil) a été publié en mai 2012.

Qu’en dit la critique ?

Les critiques institutionnels ne se précipitent pas pour commenter l’opuscule. Ce petit papier ne leur doit donc rien.

Voici néanmoins quelques critiques non institutionnelles, de lecteurs/lectrices, pas dénuées, pour autant, de bon sens et de talent :

leschroniquesculturelles.com

« Le narrateur, persuadé d’être un génie incompris, écrit à Philippe Sollers, qui vient pour la sixième fois de refuser son manuscrit, cette fois accompagnant son refus d’un petit mot manuscrit et de la fiche de lecture, dont le narrateur estime le contenu infamant.

Le narrateur écrit à Sollers, donc, et le moins que l’on puisse dire est qu’il n’y va pas avec le dos de la cuillère. Mise à mort du tyran de l’édition, ce texte est aussi, à bien des égards, une mise à mort du père, celui que l’on a jadis admiré et qu’on abhorre désormais tant il nous a déçu. Très œdipien. Car voilà : notre narrateur, comme beaucoup de jeunes littérateurs, n’imagine pas publier ailleurs que chez Gallimard, temple de la littérature, seule maison d’édition assez prestigieuse pour accueillir sa prose. Jouissivement polémique, ce texte s’attaque donc assez violemment au petit monde de l’édition, accusé preuve à l’appui de ne pas lire les manuscrits et de rester exclusivement germanocentrée et mondaine : accusations classiques, habituelles, et Sollers, « mandarin égocentrique des lettres françaises », prend un peu pour tout le monde, finalement.

Si c’était tout, donc, ce texte serait certes passionnant, mais n’offrirait pas grand chose de nouveau sous le soleil de la rive gauche. Mais voilà : chemin faisant, le narrateur défend son livre point par point, dans une réflexion qui tient à la fois de la glose métalittéraire d’un roman qu’on n’a pas lu (et que franchement on n’a pas vraiment envie de lire) et d’une glorification de l’acte d’écrire. Écrivain raté, le narrateur n’en est pas moins convaincu de son immense talent.

Du coup, le texte se lit à un double niveau, sans doute : à la fois critique du monde de l’édition, sans doute, mais aussi de la manie de tout un chacun de vouloir écrire et se croire un génie. La fin, vertige de mise en abyme à plusieurs degrés, est tout simplement brillante.

Pour ma part, j’espère que Philippe Sollers a de l’humour, ou que les éditions Nil ont de bons avocats...

Crédit : http://leschroniquesculturelles.com/2013/10/18/tyrannicide-de-giulio-minghini/

*

Les lectures d’Asphodèle

Tyrannicide
Giulio MINGHINI

Difficile de vous parler de ce livre sans trop vous en dévoiler. Ce qui en a fait le charme justement est peut-être de l’avoir lu sans savoir de quoi il retournait vraiment, sans a priori aucun, sans rien en attendre. Et quelle surprise ! Après ma lecture, j’ai passé une bonne demi-heure pour en savoir plus sur l’auteur et sur Philippe Sollers.

Les trois lettres précédentes, que j’avais lues dans cette très belle collection « Les Affranchis de NiL s’adressaient à des personnes « mortes » : Annie Ernauxet sa soeur, Linda Lêet un enfant pas né, Nicolas d’Estienne d’Orves et son meilleur ami suicidé. Ici, la lettre est adressée à Philippe Sollers, qui il me semble est encore bien vivant. Il serait intéressant de savoir ce qu’il en a pensé mais ça... c’est une autre histoire !

Inutile de le préciser, mais après trois pages, on se précipite à la fin pour savoir qui écrit à qui. Le trait, virulent, indigné nous pousse à le faire. C’est un certain Gérard Joyau qui après avoir vu «  l’oeuvre de sa vie  » refusée six fois par Gallimard, écrit à Philippe Sollers pour lui dire tout le mal qu’il pense de lui et de la célèbre maison d’éditions.

Là où c’est très fort, c’est que la lettre très bien écrite et construite, décrit aussi Tyrannicide, l’oeuvre refusée et nous comprenons pourquoi elle a été refusée. Comment Philippe Sollers a pu détruire la vie de Gérard Joyau au point qu’il écrive ce véritable pamphlet contre son idole et bourreau. Le paradoxe est là. Nous avons affaire à un dingue de Ph. Sollers qui a rêvé un temps «  de poser ses lèvres sur ses célèbres fume-cigarettes » , un fan qui a suivi l’écrivain dans d’obscures librairies de province, a lu toutes ses oeuvres (avant de s’en séparer comme on se sépare de son doudou) (un moment délicieux et cruel). Après s’être repu de lui, il le fustige à hauteur de l’humiliation qu’il vient de subir. « Comment ai-je pu imaginer une seule minute que vous sauriez apprécier mon travail à sa juste valeur ? Vous, l’écrivain le moins doué de sa génération, la pathétique girouette mondaine, le champion même du ridicule. Vous, le faux agitateur des lettres françaises, l’expérimentateur repenti, le subversif en pantoufles... Tâchez de me répondre sincèrement, n’éprouvez-vous pas une certaine gêne de voir vos livres classés entre Shakespeare et Sophocle ? ». (P.47).

Gallimard en prend aussi pour son grade car il est évident que certains livres qui n’entrent pas dans le catalogue ou la ligne éditoriale (ou l’inverse) (ou les deux) n’ont jamais été lus et les auteurs recalés reçoivent souvent la même lettre-type ! Je pense que c’est valable pour toutes les maisons d’éditions. Nous avons d’un côté un mauvais écrivain (la posture de l’auteur est surjouée, volontairement à mon avis), du moins son Tyrannicide ne fait pas envie du tout, de l’autre un Philippe Sollers inaccessible, snob et imbuvable et au milieu une maison d’éditions qui essaie de sauver les meubles ! C’est réjouissant ! Même si le trait est outré, caricatural, on a envie de savoir comment l’histoire finit et je ne peux rien vous dire de plus ! J’ai trouvé la chute excellente et inquiétante... Je l’ai su après, en allant sur Wikipédia me rafraîchir la mémoire sur Ph. Sollers (que je ne me souviens pas avoir lu mais que je connais par le biais des médias) et ho ! surprise ! son patronyme est Joyaux, avec un « x » ! [La lettre est signée Gérard Joyau.]

Je peux juste ajouter que nous en avons parlé presque une journée avec Titine sur FB et Georgenous a rejoint pour disséquer ce phénomène

http://leslecturesdasphodele.wordpress.com/2013/10/14/tyrannicide-de-giulio-minghini/

*

Laisser parler les filles

Rentrée littéraire 2013, « Tyrannicide » de Giulio Minghini : les illusions perdues de l’homme qui voulut être écrivain...

En adressant au sultan moribond des lettres françaises - Philippe Sollers -, la lettre de sa vie, G.J le narrateur et auteur de cette missive aussi aliénée que foudroyante de mélancolie ignore qu’il écrit là les lignes les plus affûtées de son existence, de celles qui déchirent enfin « le voile opaque de l’indifférence » . Car au-delà des figures obsessionnelles que demeurent pour lui la NRF et Monsieur Sollers, fielleuses icônes étêtées du feu sacré de la littérature, G.J fait l’aveu dans ces quelques pages d’un inaboutissement plus profond : celui d’un homme rattrapé par sa désillusion, voyageur solitaire s’engouffrant dans le train sans destination des souvenirs. Réminiscences malodorantes d’une vie provinciale où se mêlent l’odeur insatisfaisante du métier « Professeur de français dans un lycée technique de Pau » et celle bien plus entêtante d’une mère tendance vipère au poing dont l’absence de chaleur demeure l’infanticide ultime que nul tribunal littéraire ne sanctionnera jamais.

Ce n’est pas moins de six versions de son roman « Tyrannicide », toutes expédiées pour ultime approbation à Philippe Sollers - cosmonaute aussi étincelant qu’égotiste du voyage sur la lune littéraire - qu’il faudra à G.J pour tenter de venir à bout d’une souffrance à laquelle aucun éditeur ne sera jamais en mesure d’offrir une réponse. Pathétique comme « une giboulée de mars » la vie de G.J hurle l’absence de printemps et la descente aux enfers émotionnels d’un petit garçon mal aimé...

A l’aide d’astuces narratives, prenant la forme de coups de griffes bien sentis contre la débandade intellectuelle que constitue une certaine ligne éditoriale de Gallimard, Giulio Minghini aborde dans cette lettre une profonde et sensible réflexion sur la conséquence irréversible que peut provoquer l’absence d’amour maternel sur la vie d’un homme. Quand l’érotomanie de l’écriture devient le seul refuge, les dommages collatéraux s’avèrent tragiques et c’est bien là le cœur de ce texte d’une sombre beauté qu’ensoleillent çà et là des fragments d’ironie tirant au lecteur quelques sourires. Toujours à l’aise avec les escarmouches poétiques, Giulio Minghini confirme son indéniable aisance stylistique et son désœuvrement de clown blanc, qui crayon au poing, livre par livre, confie au lecteur une réflexion sur l’impossibilité d’aimer et celle d’être aimé en retour. Face à cette impossibilité, reste la grande littérature, la vraie, celle-là même qui existe parce que la vie ne suffit plus...

Astrid MANFREDI, le 07/10/2013

Crédit : http://laisseparlerlesfilles.wordpress.com/2013/10/26/rentree-litteraire-2013-tyrannicide-de-giulio-minghini-les-illusions-perdues-de-lhomme-qui-voulut-etre-ecrivain/

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Colombe Schneck sur France Inter dans L’attrape-livres

« C’est drôle et on ne peut pas s’empêcher de penser, vraie ou fausse lettre ? »

Colombe Schneck, (France Inter, Le 5/7/L’attrape-livres du 11/10/2013)

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LaFringaleLitteraire.com

LA LETTRE DE FICTION DE GIULIO MINGHINI À PHILIPPE SOLLERS

Crédit : Interview par Christophe Mangelle pour
lafringalelitteraire.com

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Ce qu’en dit son éditeur

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TYRANNICIDE
NiL, Collection Les Affranchis, 3 octobre 2013
80 pages

Giulio MINGHINI

Acheter le livre

« Pas mal , n’est-ce pas ? Cela vaut largement certaines niaiseries qu’on lit dans la NRF en tout cas. »

Il y a quinze ans que Gérard J. attendait ce courrier. Quinze ans, et enfin la sixième version du manuscrit auquel il aura consacré tous ses efforts lui vaut un billet manuscrit de Philippe Sollers. Après les lettres types d’une politesse glacée, après les rapports de lecture aussi malhonnêtes qu’impitoyables, le plus illustre éditeur de Paris a donc consenti à répondre lui-même à cet éternel candidat à la « Blanche ». Il était temps : la négligence d’un seul homme ne privait-elle pas des millions de lecteurs du plus grand roman écrit depuis un demi-siècle ? Hélas, l’injustice et la mauvaise foi sont encore au rendez-vous... La maison Gallimard ne semble toujours pas prête à faire rayonner l’astre littéraire Tyrannicide ! Consterné par l’arrogance désinvolte de son interlocuteur, Gérard J. ne se résoudra pas à ce sixième refus sans exprimer une fureur et une frustration trop longtemps contenues. L’éditeur comprend-il bien qu’il lui a volé rien moins que sa vie ? Qu’il a condamné un immense écrivain, promis à une palpitante existence parisienne, à moisir dans un lycée technique de Pau ? À rester un vieux garçon offrant le plus clair de son temps à sa mère handicapée ?... Non, bien sûr. C’est pourquoi Gérard J. se voit contraint, dans une lettre à la férocité légitime, de lui exposer ses propres idées sur la notion de crime littéraire.

Tout en jouant habilement avec les clichés qu’entretiennent « écrivains provinciaux en herbe » et « intellectuels parisiens » les uns au sujet des autres, Giulio Minghini propose, avec Tyrannicide, une désopilante partie d’échecs ; un duel entre pouvoir et talent, interprété sur une gamme d’ironie et de sarcasmes ou s’éclairent définition et destin d’une oeuvre littéraire.

Crédit éditeur : Editions NiL


Sollers et les jeunes générations

SOLLERS ET LES JEUNES ECRIVAINS

Les jeunes écrivains viennent-ils consulter le Maître Sollers, comme lui le fit auprès de Mauriac et Breton... Sollers aborde la question dans une interview de 2009, où Laurence Garcia de France Inter était venue le visiter en son studio parisien. En voici l’extrait :

*

SOLLERS ET LA JEUNE GENERATION DU GRAND PUBLIC

From : michael nooij
Sent : Thursday, October 17, 2013 4:20 PM
To : viktorkirtov@wanadoo.fr

Subject : Question Pour Un Champion

Cher Viktor

Il y a quelques jours en zappant je tombe sur « Question Pour Un Champion »
et j’entends la voix du présentateur formuler une question autour de Ph. Sollers
...que les candidats en lice, par ailleurs imbattables sur la gastronomie mongole
la littérature syldave et la poésie poldave, ignoraient en choeur

Mais peut-être vous l’a-t-on fait remarquer déjà

Pauvre Sollers, ignoré par le peuple ?

Je ne sais s’il est possible de mettre cet extrait de l’émission sur PileFace ?
Ce serait drôle...
[...]

Fidèle lecteur et suiveur je suis et reste -

MN


A PILEFACE rien d’impossible. Voici l’extrait de la pièce à conviction :


Michaël NOOIJ sur pileface :

Supplique au dieu Sollers es paradis
La Bête et les Parasites
fusain fusée Sollers
Chevalier d’orient et d’occident
Des bouffées d’encre
Lettres d’Amour d’Ailleurs
A chacun son paradis


[1Editions du Chêne, 2001, p.175.

[2cité par Gérard de Cortanze dans Sollers, Vérités et Légendes. Editions du Chêne, 2001, p. 211.

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5 Messages

  • V. Kirtov | 10 août 2015 - 07:44 1

    Giulio Minghini, jeune écrivain, s’offre une lettre de folie à Philippe Sollers, directeur de collection chez Gallimard. C’est sur le site de la ville de Chalon ICI

    Plus sur le livre sur pileface ICI


  • V.K. | 5 février 2014 - 17:19 2

    Par Laurence Biava (Bscnews.fr)

    Une longue lettre vengeresse de 77 pages d’un auteur en mal de reconnaissance adressée à l’éditeur Philippe Sollers chez Gallimard.
    C’est une lettre d’une violence et d’un cynisme incroyables : celle-ci déplore les méthodes expéditives de lecture de la prestigieuse Maison, sa désinvolture, son arrogance, les mauvaises lettres type envoyées à foison à l’expéditeur de la lettre, l’auteur dénommé Joyau à qui on fait comprendre qu’il devrait délaisser l’écriture et retourner à ses corrections de copie.

    Plus ICI


  • V. K. | 9 novembre 2013 - 21:27 3

    Interview vidéo de Giulio Minghini par Christophe Mangeile du site LaFringaleLittéraire.com
    où l’interviewer va poser la question à l’auteur :
    « Est-ce que, ce livre, Giulio, tu l’as envoyé à Philippe Sollers ? ».
    Réponse dans la vidéo, ici.


  • V. K. | 8 novembre 2013 - 10:09 4

    « Merci monsieur Minghini pour cette satire aigre-douce, et je vous promets que la prochaine fois que je vous lirai ce ne sera pas par hasard ... »

    Posté le 31 octobre 2013 par Leiloona

    http://www.bricabook.fr/2013/10/tyrannicide-giulio-minghini/

    *

    « [...]C’est ainsi qu’entre les toilettes et la cuisine, on a lu leTyrannicidede Giulio Minghini. Si on était complètement passé à côté de son précédent livre,Coupes sombres, on s’est régalé tout au long des 77 pages de ce réjouissant petit objet littéraire joliment intitulé et prenant la forme d’une longue lettre qu’adresse à Philippe Sollers un auteur recalé depuis des décennies par le comité de lecture Gallimard.C’est drôle, cruel, intelligent, bourré de petits détails à glaner, et écrit dans un style parfait, subtilement accordé à l’auteur de la missive. On est ici dans la droite lignée duFeu Pâlede Nabokov, ce qui à nos yeux n’est pas un mince compliment. »

    http://lediteursingulier.blogspot.fr/2013/10/giulio-minghini-tyrannicide.html

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    « C’est drôle et on ne peut pas s’empêcher de penser, vraie ou fausse lettre ? »

    Colombe Schneck
    (France Inter, Le 5/7/L’attrape-livres du 11/10/2013)


  • V. Kirtov | 6 novembre 2013 - 16:06 5

    Article paru dans Le Monde du 25.10.13

    Nous avions dit que la critique institutionnelle ne se précipitait pas pour rendre compte de Tyrannicide, le livre de Giulio Minghini. Il nous faut aujourd’hui corriger : Le Monde s’y est collé, en la personne d’ Eric Chevillard, avec un titre bien envoyé :
    « Retour à l’envoyeur »
    . Mais, lisez plutôt :

    PLUS PERSONNE NE LIT, paraît-il. En bonne logique, ce phénomène devrait être le corollaire ou la conséquence d’un premier bouleversement dont on pourrait rendre compte tout aussi laconiquement : plus personne n’écrit. Parce que plus personne n’écrit, plus personne ne lit. La source s’est tarie. Sécheresse. Pénurie. Les écrivains ont renoncé. Ils ne peuvent plus. Ils ne savent plus. Et les lecteurs dépités, n’ayant plus rien à se mettre sous la dent, s’adonnent, faute de mieux et pour tromper leur ennui, au jardinage et à l’échangisme. Eh bien, non ! Erreur de diagnostic. Plus personne ne lit parce que tout le monde écrit. Et lorsque l’on se voue à l’écriture, bien sûr, lorsque l’on est requis par ce sacerdoce, le temps manque pour tout le reste, surtout pour un divertissement aussi futile que la lecture.

    Tout le monde écrit et le désir de publier s’ensuit. Souvent même, il précède cette impérieuse vocation. Les éditeurs émus se mettent en quatre pour offrir un asile au plus grand nombre et désengorger le flux des manuscrits en publiant complaisamment et à tour de bras des romans ineptes dont toute l’originalité tient dans le traitement aberrant qu’ils réservent à la syntaxe. Hélas, s’ils réussissent même à en vendre certains au-delà de toute espérance (et, en effet, le désespoir n’est pas loin), ils ne peuvent cependant absorber cette surproduction délirante. L’écrivain refusé partout en conçoit inévitablement un peu d’aigreur, légitime parfois, car de bons livres aussi sont ignorés.

    JE NE SUIS PAS CERTAIN QUE CE SOIT UNE CONSOLATION pour cet infortuné d’apprendre qu’il lui reste la ressource de devenir un beau personnage dans le livre d’un auteur publié,
    mais, grâce au Tyrannicide, de Giulio Minghini, il aura au moins la satisfaction de dire son fait à l’éditeur imbu de son autorité et de son pouvoir.
    Philippe Sollers lui-même a été choisi par l’écrivain italien pour représenter ce mandarin condescendant qui incarne aussi et paradoxalement tout ce à quoi aspire son malheureux héros. Giulio Minghini ne règle pas ici des comptes personnels. Son premier roman (Fake, Allia, 2009), écrit comme celui-ci en français, a reçu un bel accueil, et l’on comprend plutôt que cette relation auteur-éditeur l’a intéressé parce que s’y exacerbent l’ambition, la vanité et la frustration, et que ce petit théâtre de la cruauté s’offre donc comme une miniature parfaite de notre monde enchanté.

    Nul n’ignore que Philippe Sollers est le pseudonyme de Philippe Joyaux. Or le personnage qui, dans ce récit, lui envoie inlassablement des manuscrits a pour nom Gérard Joyau, un quasi-homonyme qui ne connaîtra jamais la radieuse métamorphose en Sollers du médiatique auteur de Femmes. Le texte que nous lisons affecte la forme d’une longue lettre que le premier adresse au second après le refus de la sixième version de son roman, Tyrannicide, qu’il rêve depuis toujours de voir publié aux éditions Gallimard, dans la collection « L’Infini », que celui-ci dirige. Giulio Minghini laisse son personnage en découdre seul avec le puissant éditeur, son double triomphant, objet d’une rancoeur à la mesure de son amour bafoué : « Vous n’êtes qu’un crétin présomptueux. Un crétin doublé d’une baudruche, une honteuse caricature de l’intellectuel, un pitoyable clown de salon, un excrément de lépreux en résumé... »

    Et pourtant, en soumettant les premières versions de sa grande oeuvre à Philippe Sollers, bien des années auparavant, le ton était plutôt à la flagornerie : « Fervent admirateur de votre oeuvre, que je place à côté de celle des grands maîtres du XXe siècle... » Une caisse de madiran accompagnait même l’un des envois, « en l’honneur de votre discutable penchant ». Les refus successifs, sous forme de lettres standards et impersonnelles, ont douché ces belles dispositions. Quand enfin il reçoit un mot de la main du maître, c’est une fin de non-recevoir sarcastique et méprisante : « Assez comme ça (...). Laissez vos projets délirants, foutez la paix à la littérature (...). Adieu ! »

    L’humiliation est totale, mais l’homme n’en démord pas : son roman est un chef-d’oeuvre. Nous devinons plutôt qu’il s’agit d’une prolixe autobiographie inavouée, où ce célibataire endurci, que seule attendrit un peu son amertume, raconte sa vie avec une mère sénile et acrimonieuse. Evoquant la santé de son personnage « rongée par un onanisme tenace et ravageur », il est évident qu’il nous renseigne sur la sienne. Evident aussi que son roman, dont il parle avec une vantardise aussi naïve que ridicule, souffre de tous les travers des livres médiocres, définitivement impubliables : complaisance égocentrique, écriture amphigourique, imagination saturée d’influences mal assimilées...

    Il n’empêche que sa lettre est le livre de Giulio Minghini et qu’elle ne manque pas de style. Nous lisons un texte à double détente, ingénieux et diabolique, d’une constante drôlerie. La prétention du personnage prête à rire mais elle rencontre comme dans un miroir « le sourire narquois du vieux macaque habitué à changer de branche dès la première rafale de vent ». Le vrai duel auquel nous assistons dans Tyrannicide oppose l’ironie et la fatuité. Or la première possède un aiguillon acéré et la seconde est emplie de vent.

    Eric Chevillard
    Crédit Le Monde

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    Sur Eric Chevillard

    La critique ci-dessus n’est pas dépourvue d’une certaine empathie pour l’auteur, le style et le ton du livre. Parcourir la biographie d’Eric Chevillard donne quelques clés sur la clémence, voire une certaine proximité, qu’il peut éprouver à l’égard de Giulio Minghini et son Tyrannicide.

    Dès son premier roman Mourir m’enrhume, « la critique salua, chez Eric Chevillard, son humour décapant et son jeu avec les conventions narratives, qui le placent dans la lignée du nonsense britannique et du grand maître de l’antiroman,Laurence Sterne. D’un ton souvent incongru, faussement désinvolte, le style de Chevillard se plaît à détourner les conventions linguistiques et à faire jaillir, de situations apparemment anodines ou anecdotiques, les événements les plus absurdes afin de mettre en question les fausses évidences sur lesquelles repose notre rapport au monde et aux choses. » nous dit sa biographie sur Wikipedia

    Né le 18 juin 1964 à La Roche-sur-Yon. Ancien élève de l’École supérieure de journalisme de Lille, Éric Chevillard fut tout d’abord remarqué pour son appartenance à un groupe d’écrivains publiés par le séditions de Minuit à partir des années 1980, parmi lesquels on peut citer Jean Echenoz, Jean-Philippe Toussaint ou François Bon, mais qui sont, en fait, plus remarquables par leurs différences que par leurs - rares - points communs.

    Depuis 1987, Éric Chevillard a publié une quinzaine de romans aux éditions de Minuit, dont Un fantôme en 1995. Les Absences du capitaine Cook en 2001, Oreille rouge en 2005, Démolir Nisard en 2006, Sans l’orang-outan en 2007 et Choir en 2010. Deux de ses romans ont été récompensé d’un prix : le prix Fénéon pour la Nébuleuse du crabe et le prix Wepler pour le Vaillant petit tailleur.

    À partir d’août 2011, il relève, dans les pages du Monde des livres, la tradition du "feuilleton" tombée en désuétude. En même temps qu’ils affirment et illustrent une esthétique exigeante, ses premiers articles dénoncent, sous la forme d’implacables éreintements, ce qu’il considère comme les fausses valeurs de l’édition contemporaine (David Foenkinos ou Eliette Abécassis).

    Crédit : Wikipedia.

    Découvrez aussi son blog « L’autofictif ».