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Cocteau Apollinaire - Une étoile aînée

D 4 octobre 2013     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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collection Edouard Dermit/éditions Mentha

A la mort d’Apollinaire, le 9 novembre 1918, Jean Cocteau écrit au poète André Salmon :

« Samedi minuit 9 novembre
« Mon cher André
« Le pauvre Apollinaire est mort. Picasso est trop triste pour écrire, il me demande de le faire et de m’occuper des notes des journaux. Je n’en ai aucune habitude.« Voulez-vous être assez bon pour vous en charger ?
« Apollinaire ne s’est pas vu mourir. Mon docteur espérait le sauver, mais il avait les deux poumons atteints. C’est une grande tristesse. Il est parvenu à vivre par un miracle d’énergie jusqu’à 5 h.
« Son visage est calme et tout jeune
« Je vous embrasse
« Jean Cocteau [1] »

La tristesse de Cocteau est-elle moins grande que celle de Picasso ? On peut au moins poser la question. Il reste que cette disparition met un terme à une relation brève et complexe. Le premier échange de correspondance date de Noël 1916, le dernier, du 5 novembre 1918 [2]. En quête du soutien de son prestigieux aîné pour lequel il éprouve une vraie admiration, Cocteau a songé à son patronage pour le ballet Parade et a obtenu qu’Apollinaire publie un article dans le quotidien Excelsior à cette occasion. Bien qu’il affirme n’avoir jamais eu de « désaccord avec lui », Cocteau eut plusieurs fois le pénible sentiment d’un manque d’engagement d’Apollinaire, qui ne répondait pas toujours à ses appels. Néanmoins, Apollinaire le défend en mai 1917 dans une affaire de faux poème publié dans la revue SIC. Et si, dans le secret du Passé défini, Cocteau laisse parfois percer quelque jalousie à l’endroit d’Apollinaire, devant le traitement que lui réservent les contemporains (si peu d’œuvres justifient-elles une pareille notoriété ?), il ne manque jamais une occasion, lorsqu’on lui en fait la demande, de lui rendre hommage ou d’évoquer son souvenir, par le biais d’un article, d’un portrait dessiné, d’une lecture de poème.

L’herboriste de la Seine

Dans La Difficulté d’être, Cocteau accorde à Apollinaire une place de choix, un chapitre élogieux de quatorze pages, alors que celui qu’il consacre à Radiguet en couvre à peine le tiers et qu’aucun autre écrivain n’est présent dans ce livre [3] Il le situe alors au plus haut niveau, celui, exemplaire pour lui, de François Villon : « Je ne connais que François Villon et Guillaume Apollinaire qui sachent se maintenir sans chute dans cette boiterie dont la poésie est faite, et que ne soupçonnent même pas ceux qui la pensent mettre en œuvre parce qu’ils écrivent des vers. »

Lorsque Cocteau évoque la figure d’Apollinaire, l’image qui revient le plus souvent sous sa plume est celle du poète à la « tête étoilée », évoquant ainsi le beau poème, « Tristesse d’une étoile » de Calligrammes : « Une belle Minerve est l’enfant de ma tête/ Une étoile de sang me couronne à jamais. » Pour marquer la permanence de l’admiration, voire de l’affection, manifestées par Cocteau à l’endroit d’Apollinaire, on évoquera l’émission de radio « Un poète, une voix » consacrée au poète d’Alcools sur France 4 Haute Fidélité, le 16 février 1963. Cocteau dit douze poèmes d’Alcools et deux de Calligrammes. Or il n’existe aucune autre émission où le poète invité dise autant de textes d’un autre poète. Un signe sans doute de la filiation qu’il souhaite une dernière fois souligner, l’année même de sa propre mort, alors que Breton et Soupault continuent de dénigrer de toutes les manières possibles le poète de Calligrammes.

A l’inauguration du monument Apollinaire dans le square de Saint-Germain-des-Prés, en 1959, Breton, Tzara et quelques autres sont venus perturber la cérémonie, mais Cocteau poursuit son allocution devant les amis de Guillaume et la veuve du poète, Jacqueline Apollinaire. On a conservé ce texte rare :

« Sa blessure préfigurait son astre. Guillaume Apollinaire ne se donna jamais la peine active de régner au ciel des lettres. Il préférait herboriser au bord de la Seine et du Rhin. Il ne croyait pas à sa gloire et mourut sans se rendre compte que son visage ressemblerait entre les cierges à la tête coupée d’Orphée, que sa blessure de guerre préfigurait son astre, que le 11 novembre la ville pavoiserait en son honneur et que les muses allaient amoureusement le choisir comme les mantes religieuses qui dévorent celui qu’elles épousent. Il allonge la liste de cette race sainte et prestigieuse des poètes qui cèdent vite la place à l’œuvre dont ils doivent être ensemble et le sous-sol obscur et les archéologues [4]. »

Jean Cocteau avait accepté d’être le président d’honneur de l’Association des amis d’Apollinaire, qui a son siège à Stavelot, en Belgique, où le poète a son musée. Nous devons à l’obligeance de Joseph Tollet, président honoraire de cette association, la communication d’une lettre de Cocteau, restée inédite, à ses amis belges, et nous remercions Gérald Purnelle, actuel président de cette association, de nous autoriser à la publier :

« 2 avril 1962 36, rue de Montpensier
« Ce qui s’éloigne dans l’espace rapetisse et ce qui, par contre, s’éloigne dans le temps, grandit. C’est à peu près la seule manière dont l’Espace Temps nous montre son double visage. Guillaume Apollinaire, avec peu d’œuvres, forme, au ciel des lettres, une voie lactée mystérieuse qui le traverse et enchante notre nuit. Je pense à cette petite casemate du bd Saint Germain qui ressemblait à cette chambre secrète des navires de guerre où un homme, qui échappe aux règles, bricole et invente les méthodes artisanales qui facilitent les tâches de l’équipage. Enfermé avec son oiseau du Bénin et les “Serres chaudes” de Maeterlinck, Apollinaire laissait son rêve couler du porteplume et son encre étoiler la page blanche. Grâce à lui une époque égoïste et cruelle s’allège et arrive à vaincre les sinistres lois de la pesanteur. Apollinaire est un troubadour qui chante de château en château et arrive à vaincre l’Histoire par la légende.

« Votre président d’honneur vous salue.

« Jean Cocteau [5] »

S’il est faux de dire que la figure du « fopoîte » Paponat, dans Le Poète assassiné, recouvre celle de Cocteau, en revanche, il est avéré que la présence diffuse d’Apollinaire affleure à plusieurs reprises dans l’œuvre de Cocteau, qui a retenu notamment cette phrase, « L’oiseau chante avec ses doigts », figurant en tête d’une lettre que lui avait adressée Apollinaire en 1918. On la retrouve dans le volume Opium. Journal d’une désintoxication, en 1930 [6], et encore dans le film Orphée, en 1950, où elle est répétée à satiété sur les ondes radiophoniques par Cégeste, le jeune poète au service de la mort. Cette phrase relie en fait trois grandes figures d’artistes du XXe siècle : celles d’Apollinaire, de Cocteau et de Picasso. Apollinaire avait d’abord adressé au peintre l’aquarelle d’un Arlequin ainsi légendée : « Les oiseaux chantent avec les doigts », phrase à peine ensuite transformée pour l’offrir à Cocteau. On sait l’admiration exercée par le Malaguène sur les deux poètes, et les reproches que son peu d’empressement à servir leurs oeuvres suscitèrent. Mais on ne retiendra ici que la main tendue de Guillaume à Jean et, par-delà la mort, l’amitié diligente et fidèle de Cocteau pour Apollinaire.

Pierre Caizergues

Crédit : Le Magazine littéraire
(N° 536, Octobre 2013, Dossier Jean Cocteau)

Deux documents audio

La mort de Guillaume Apollinaire par Jean Cocteau

Voix : Le Pont Mirabeau dit par Apollinaire en 1913 et par Cocteau en 1963.

Enregistré lors de l’émission Un poète, une voix consacrée à Apollinaire sur « France 4 Haute-Fidélité » le 16 février 1963. Lors de cette émission, Cocteau lisait douze poèmes d’Alcools et deux de Calligrammes (Les Colchiques, L’Adieu, Marie, Le Pont Mirabeau, Mai, Un oiseau chante, Le Voyageur, La Blanche neige, L’Émigrant de Landor Road, La Loreley, Les Sapins, Il y a, À la Santé, Signe). Il n’ existe aucune autre émission où le poète dise autant de textes d’un autre poète que lui. Un signe sans doute, s’il en était besoin, de la filiation qu’il souhaite une dernière fois souligner — 1963 sera l’année de sa mort — alors que Breton et Soupault continuent à le démolir de toutes les manières possibles.

Correspondance Cocteau Apollinaire


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Inauguration du monument Apollinaire à Saint-Germain-des-Prés


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Inauguration du monument Apollinaire (réalisé par Picasso) au square Saint-Germain-des-Prés, le 5 juin 1959, en présence de la veuve du poète (à côté de Cocteau sur la photo) et d’André Salmon.

L’inauguration du monument Apollinaire à Saint-Germain-des-Prés en 1959 illustrera la vivacité d’une querelle vieille de quarante ans : tandis que Cocteau prononce l’allocution, André Breton, accompagné de Tristan Tzara et de la veuve de Picabia, est venu pour perturber la cérémonie. Comme l’écrit Claude Arnaud,

« la détestation qu’un de ses héritiers vouait à l’autre restait tout aussi ardente ; deux décennies après qu’Aragon et Éluard s’étaient réconciliés avec lui, Breton continuait d’avoir besoin de haïr Cocteau ; l’ère du Boeuf sur le toit, la période Maritain, les foules du Front populaire, les années de l’Occupation, les caves de Saint-Germain-des-Prés appartenaient à l’Histoire, mais “Rimbaud gendarme” menaçait toujours du bâton. »
(Jean Cocteau, Gallimard, Paris, 2003).

Crédit http://cocteau.biu-montpellier.fr/


Deux documents vidéo de l’INA.

Jean Cocteau et Apollinaire en 1914

Jean Cocteau Apollinaire et Parade


[1Cité d’après Apollinaire, Michel Décaudin, éd. Séguier/Vagabondages, 1986, p. 174.

[2Cf. Correspondance, Jean Cocteau et Guillaume Apollinaire, publiée par Pierre Caizergues et Michel Décaudin, éd. Jean-Michel Place, 1991.

[3La Difficulté d’être, Jean Cocteau (1947), éd. Le Livre de poche, 1993.

[4Coupure de presse, Fonds Cocteau de l’université Paul-Valéry.

[5Archives de l’Association des amis de Guillaume Apollinaire, Stavelot, Belgique.

[6Opium, Jean Cocteau

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