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Houellebecq dans Une vie divine

Daniel-Michel

D 13 mars 2006     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Sous le prénom de Daniel, Sollers brosse un portrait au vitriol de Michel Houellebecq dans "Une vie divine". Cryptage transparent : même finale du prénom, la secte de Raël favorable au clonage devient l’EVU (Eglise de la Vie Universelle), idées pour lesquelles Daniel-Michel a quelque sympathie.

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Michel Houellebecq jeune
Collage Frédéric Vignale

Une fois à Paris, j’ai rendez-vous, en fin d’après-midi, au bar du Lutétia, avec mon vieil ami Daniel, cinéaste [1] désormais mondialement célèbre, comme le prouve son dernier grand entretien dans Destroy. Il a l’air à la fois en pleine forme et très déprimé, résultat probable des tranquillisants et des somnifères qu’il absorbe à haute dose. Il boit des alexandras, parle peu, savoure le triomphe de son dernier film, La Vie éternelle (accueil mitigé en Asie, gros succès, en revanche, à Berlin, Madrid, San Francisco et Toulouse). Il glisse, les larmes aux yeux, sur la mort de son chien adoré, Trott, le seul grand amour de sa vie. Daniel est le type même du nihiliste actif et professionnel d’aujourd’hui, pornographe et sentimental. Il reste obsédé par la baise, frémit à la vue de la moindre jeune salope locale, a peur de vieillir, poursuit un rêve d’immortalité génétique, et a même donné son ADN, pour être cloné, à l’Eglise de la Vie Universelle (l’EVU), laquelle est partie à l’assaut des comptes en banque des déprimés du monde entier, tentés par le suicide et la réincarnation corporelle. La vie humaine, on le sait, n’est qu’une vallée de larmes, et la science en a établi la vérité fatale. La chair, pour finir, est triste, les livres sont inutiles, on ne peut fuir nulle part dans un horizon bouché, l’argent permet de vérifier tout cela, et le cinéma, lui-même inutile, l’exprime. Où sont passés Dieu, l’espoir d’une vie éternelle, toute la salade de jadis ? Les religions sont balayées, vous qui entrez laissez toute espérance, faites-vous prélever pour plus tard, mais sans garantie absolue, car il se pourrait bien que le vieux Dieu demi-mort irascible, qui a déjà confondu les langues au moment de la Tour de Babel, reprenne du poil de la bête, et utilise un jour des terroristes pour foutre le bordel dans les laboratoires, mélanger et brouiller les codes sinistres tarés du futur.

Daniel souffre, et il lui sera donc beaucoup pardonné socialement (c’est-à-dire fémininement), « à la chrétienne », comme d’habitude. Nous n’allons pas recommencer notre ancienne polémique vaseuse pour savoir s’il faut préférer Schopenhauer (lui) ou Nietzsche (moi). De toute façon, la question est réglée : Schopenhauer a vaincu, Nietzsche est définitivement marginal. Il me demande quand même si je crois à la vie éternelle, et il sait que je vais lui répondre bof, que c’est là encore un fantasme humain, trop humain, que l’éternel retour est tout autre chose, qu’il vaudrait mieux parler d’éternité vécue. Il me jette un drôle de regard, à la fois plombé, apeuré, vide. Je ne suis même pas digne d’être un chien, pense-t-il comme un banal humaniste, non, je ne suis même pas digne d’être un chien, et il n’a pas tort. Allez, encore un alexandra pour lui, un whisky pour moi [2], et basta. On ne parle même pas de l’objet du rendez-vous pris par son agent : une petite évaluation philosophique de son oeuvre, par mes soins, mais sous pseudonyme, dans une revue confidentielle et radicale, douze lecteurs pointus, un record [3]. Il est vrai que la pige aurait été misérable. Il est vrai aussi que je n’en ai pas envie. J’ai été content de revoir Daniel, son courage et sa détestation provocatrice, glauque, drôle et fanatique du genre humain. Mais précisément : humain, trop humain...

Une vie divine, Plon, 2006, p. 348-350.

Nota : C’est Saneptia sur le blog être vivant qui a attiré mon attention sur le rapprochement Michel-Daniel. Vous recommande vivement ce blog littéraire qui contient de nombreux autres extraits de Une vie divine, mais pas l’extrait des pages 356-357 qui suivent où l’on retrouve le personnage de Daniel :

Je repense à Daniel, son cas est révélateur. Mauvaise enfance, corps peu désirable, intenses masturbations, premières relations féminines peu enthousiasmantes, découverte tardive de partenaires plus jeunes attirées par sa célébrité et son argent et, à ce moment-là, sentiment de vieillissement, satisfactions combattues par la jalousie et le manque - donc douleur. Dans ces histoires, il faut commencer très tôt, enfance vicieuse, action dualisée vers 13-14 ans avec des professionnelles de 30 ans [4],connaissance approfondie de la chose (putes, partouzes, énamorations, illusions magiques et désillusions), bref être immunisé à 35-40 ans, blindé à 50, dégagé ensuite. On est sur la rive, on regarde les
bateaux appareiller [5] , pavoiser, faire la fête, se mélanger,
pavoiser, se saborder, couler. Être fasciné par la jeunesse, vouloir la posséder, la poursuivre, est un fantasme de vieux qui a toujours été vieux. On peut mettre ici dans même sac pédophiles, homos, nymphomanes frigides,
séniles coureurs, c’est-à-dire un fonds de population
indéfiniment renouvelable, obsédé par la jenèse non vécue à temps. Un petit Bédouin affole les uns, la jeune
salope en fleur terrasse les autres, le bétail s’agite et se vend, changements d’acteurs et d’actrices, disparition vers la Vallée de Larmes. Heureusement, j’ai mon chien, il comprend tout, il est innocent et fidèle, sa mort me bouleverse davantage que celle d’aucun être humain.

Une vie divine, Plon, 2006, p. 356-357


Michel Houellebecq, dernier alibi de Raël
par Robert Habel

« L’écrivain [...] était l’invité-surprise, le week-end dernier, de la secte qui croit aux extraterrestres et prétend avoir fait naître plusieurs bébés clonés. Mais qu’est-il venu faire dans cette galère ?

Interview exclusive
Par Robert Habel et Bruno Kellenberger (photos)

Il est tout menu, tout frêle. Et il s’exprime difficilement et par saccades, entrecoupées de longs moments de silence. Ecrivain-culte et maître à penser de toute une génération, Michel Houellebecq, l’auteur des Particules élémentaires et de Plateforme, apparaît incroyablement fragile quand il entre à l’Hôtel du Golf, à Crans-Montana, où la secte des raéliens célèbre le trentième anniversaire de la prétendue rencontre entre son gourou, Raël, et des extraterrestres.

Comment l’écrivain à succès que vous êtes a-t-il pu rencontrer et sympathiser avec un homme comme Raël ?

Disons que j’ai de bonnes raisons de soutenir ceux qui pensent différemment. Pour moi, cela a vraiment commencé avec le problème du clonage. J’ai été stupéfait par la réaction d’indignation générale, surtout en France, quand les raéliens ont annoncé l’année dernière la naissance du premier bébé cloné. Le clonage était un thème tellement nouveau que l’on aurait pu s’attendre à ce que les gens n’aient pas d’opinion a priori. Mais non ! Tout le monde a répété bêtement « C’est monstrueux » et il n’y a même pas eu un embryon de débat. Je n’ai pas compris ce refus immédiat et brutal, avec cette notion de crime contre l’humanité qui était hors sujet. Le politiquement correct est un peu prévisible, mais je ne pouvais pas prévoir que le clonage serait politiquement incorrect à ce point.

Et vous êtes tombé sur Raël ?

C’est lui qui est à l’origine du débat. J’avais envie d’en savoir davantage, je me suis documenté sur l’internet. Je suis allé deux semaines en Slovénie, l’été dernier, pour suivre ses séminaires. Raël est un homme sympa, convivial. Ses thèses sont intéressantes. Il a une attitude de respect pour ce que la science peut apporter qui tranche vivement avec les autres religions.

Etes-vous partisan du clonage ?

A priori, je trouve que c’est une idée intéressante et, en tant que vieux lecteur de science-fiction, c’est une idée que j’envisage sans horreur particulière. C’est une hypothèse possible pour la reproduction de l’humanité. Je suis pour la manipulation de l’humain. Je considère que l’espèce humaine n’est pas fixée à l’avance pour l’éternité. Je ne vois rien d’horrible à ce que l’humanité envisage de se transformer elle-même. Il me semble qu’il y a vingt ou trente ans on n’aurait pas eu une réaction aussi effarouchée et unanime avec l’emploi de mots qui tiennent lieu de pensée, par exemple celui d’apprenti sorcier qui revenait tout le temps.

Vouloir changer l’homme, c’est dire qu’il n’y a pas de nature humaine.

Le clonage est effectivement l’une des techniques les plus lourdes de conséquences dans l’histoire de l’humanité. Je peux concevoir que ce sujet soit vertigineux, mais pas que l’on soit horrifié a priori. Les seules personnes qui puissent avoir une réaction horrifiée, ce sont celles pour qui la création de la vie est une prérogative divine. Moi, je suis athée. Il y a quelque chose en moi qui m’empêche de croire en quelque chose qui n’a pas été prouvé.

Si vous ne croyez pas aux religions, comment pouvez-vous croire aux histoires d’extraterrestres et de soucoupes volantes que raconte Raël ?

Ses histoires ne sont pas prouvées, donc je n’y crois pas. Je mets cela sur le même plan que le christianisme. Je ne peux pas croire en dehors des certitudes rationnelles. C’est une infirmité chez moi, d’où un athéisme qui, je pense, ne m’abandonnera jamais.

L’athéisme, c’est ce qui vous rapproche de Raël, puisque celui-ci dit que Dieu n’existe pas.

Sûrement, oui. La question de l’existence de Dieu est presque embarrassante pour moi, parce que je n’arrive pas à la prendre au sérieux. Je suis totalement athée, ma famille est athée depuis cinq ou six générations. L’idée de Dieu me paraît si inconcevable que je me rappelle que, quand j’étais enfant, je croyais que les gens plaisantaient quand ils parlaient de Dieu.

Vous vous intéressez pourtant à Dieu ?

Je m’intéresse aux gens, donc je ne peux nier l’existence de la religion : il y a des gens qui vivent pour cela, c’est l’un des faits sociologiques les plus massifs que l’on puisse observer.

Vous ne doutez jamais de votre athéisme ?

Non, l’idée ne m’est jamais venue que les choses puissent être différentes de ce qu’elles paraissent, je n’ai jamais pensé que l’humanité puisse être autre chose qu’une espèce animale. Il a pu m’arriver parfois de faire semblant pour faire plaisir à des amis chrétiens, mais jamais sérieusement.

Voulez-vous vous faire cloner ?

Non, je n’ai pas un intérêt personnel pour cela.

Que pensez-vous pourtant des dangers du clonage, par exemple ceux qui sont liés à la fin du brassage des gènes ou à la répétition génétique d’un même individu ?

Le brassage des gènes, il faut en relativiser l’intérêt. C’est intéressant, bien sûr, mais ça ne produit en gros que ce que l’on a au départ. Quant au fait qu’il puisse y avoir plusieurs exemplaires d’un même individu, je ne vois absolument pas en quoi c’est mal. Ce qui est fondamental, c’est que l’humanité tient désormais en main la possibilité de contrôler son propre destin. C’est évidemment une responsabilité nouvelle, mais je la vois a priori comme une responsabilité positive. Je sais qu’en pratique cette responsabilité pourra être soit positive soit négative, mais ma première attitude est plutôt favorable.

Vous êtes considéré comme un provocateur, vous avez fait scandale, par exemple, en déclarant que l’islam était "la religion la plus conne". Ne soutenez-vous pas Raël par goût de la provoc ?

Il y a peut-être un peu de cela, mais j’essaie de faire en sorte que cela n’influence pas trop mon jugement. Dans l’histoire du clonage, c’est la réaction unanime des gens qui m’a scandalisé. Cette espèce de totalitarisme d’un type nouveau, un peu soft, un peu gluant, mais très efficace. On vous fait comprendre que vous ne pouvez pas dire ceci ou cela, on essaie de vous faire honte si vous pensez mal...

Vous ne craignez pas de vous afficher avec Raël ?

Mon cas est déjà relativement grave, mais j’ai quand même le droit de fréquenter qui je veux et de me documenter où je veux. De toute façon, j’ai réalisé à un moment donné que, quoi que je fasse et que je dise, j’aurai des problèmes. »

© L’Illustré (Suisse)
17.12.2003, numéro 51, p. 22.


[1On se souvient que Houellebecq a changé d’éditeur, en partie pour mieux satisfaire son ambition de voir ses oeuvres portées au cinéma

[2Effectivement, c’est souvent un whisky que Sollers cite dans ce cas.

[3Trait d’autodérision relatif à la revue trimestrielle L’Infini de Philippe Sollers, qui si elle ne tire pas à douze exemplaires, tire modestement à environ 2000.

[4Paragraphe très autobiographique de Sollers, référence à E.S.M ou la Concha d’Une curieuse solitude, les rapports d’âge étant ceux cités ici. La belle exilée espagnole, anarchiste, qui entre au service de la famille Joyaux, devient

« la femme fondamentale, le souvenir sexuel principal (...). Elle lui indique, de façon extrêmement nette (...) que sa boussole insistante, directe, précise, discrète sera à jamais le sexe. Elle modèle une certaine image de la femme : généreuse et perverse, transmettrice magnifique d’expériences ; souvent étrangère, porteuse de dissemblance »
Gérard de Cortanze
Philippe Sollers, ou la tentation du bonheur

La biographie qui va le plus à fond dans l’enfance de Sollers, la matrice du Sollers écrivain. Notons aussi que le goût de l’étrangère se manifeste aussi dans la femme qu’il choisit d’épouser, Julia Kristeva, de nationalité bulgare
La Concha d’Une curieuse solitude qui deviendra la Maria de Studio :
« Plus bas, vers la Seine, c’est le royaume d’Ingrid. Et là-bas, vers Monceau, celui de Maria, revue à Paris bien des années après, en cachette. Comment font-ils pour avoir une vie dite normale, observable, fixe, découpée, avouée ? Pour dire « Ma femme et moi », par exemple ? Pour ne déclarer qu’une seule adresse, un seul amour, un seul vice, une seule tombe ? Pour se mépriser à ce point ? Contrôle, contrôle. Le tribunal moral nous a condamnés ? C’est dans l’ordre ».
Studio, p. 67.

[5Allusion à Venise, cf. Dictionnaire amoureux de Venise, et Passion fixe

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