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ILS ONT DIT : Maxence Caron

D 17 février 2013     A par Viktor Kirtov - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Cher blog,

L’article de Maxence Caron, dans La Règle du Jeu, sur le pianiste canadien Glenn Gould est fort brillant. Il renseigne sur l’art et montre sa quasi absence dans notre époque. L’écrivain s’y connaît en musique, en littérature et sa pensée sort des sentiers battus. Pileface doit par conséquent lui accorder un espace en le publiant davantage, donnant l’adresse de son blog dans la rubrique liens par exemple. J’ai connu Maxence Caron par le dernier Infini, le numéro 121, son texte : Ame, musique et apocalypse chez Céline est remarquable. Allez-y voir si...

Raymond Carbonneau

C’est de ce message qu’est né ce billet.

Maxence Caron

35 ans, sorte de trublion génial aux talents multiples, agrégé de philosophie à 22 ans, une thèse de doctorat récompensée par l’Académie Française (Heidegger - pensée de l’être et origine de la subjectivité). Fin 98, après des années d’athéisme virulent, se convertit au christianisme. Pianiste et musicologue, l’oreille absolue, une aisance mozartienne au piano, une collection de prix au Conservatoire National de Musique et la conception. A moins de trente ans, élabore son propre système de philosophie (La Vérité captive - De la philosophie) qui lui a valu de beaux éloges et quelques jalousies. Fondateur et coordinateur des « Cahiers d’Histoire de la Philosophie » aux Editions du Cerf, sa bibliographie est déjà impressionnante. Poète à ses heures (Le Chant du veilleur- Poème symphonique). Tant de dons sur une même tête direz-vous, est-ce bien équitable ? Si vous souhaitez ses dons, il faudra prendre aussi ses migraines d’une violence inexorable.

De son livre L’Insolent [1] Philippe Sollers a pu dire :

« Virtuose et musical, Maxence Caron ouvre des angles nouveaux et remarquables. »


Max Fumaroli [2] n’est pas en reste avec :

« Maxence Caron n’a peur de rien, ne doute de rien, il it son chemin de lumière comme si les ténèbres n’avaient pas de prise sur lui. Il a écrit un livre qui dévoile quand et comment il a pris ce chemin où il nous conduit dans son sillage. »


et Stéphane Zagdanski :

« Maxence Caron est un esprit virtuose, une âme rare et un cœur tendre. L’insolent, ce n’est pas lui. Lui est l’intelligence hors-norme qui a écrit L’Insolent. Lisez-le sans tarder. »

De La Vérité captive - De la philosophie : « Mélange de traité et de manifeste introduit par un pamphlet pour s’achever avec un poème ; avec La Vérité Captive Maxence Caron signe là un authentique brûlot métaphysique qui n’a assurément pas fini de faire parler de lui. Premier tome d’une octalogie qui entend refonder la philosophie dans son ensemble, et pour ce faire va, dans ce présent volume, passer au crible les pensées modernes et contemporaines qualifiées pour l’occasion de Misosophie, c’est-à-dire de haine de la sagesse. Entreprise de destruction massive d’un jeune philosophe catholique, [...] , cet ouvrage clairement polémique laisse présager que la philosophie, en France, est encore capable de produire autre chose que des querelles absconses sur « le sexe des anges », [...] une pensée assoiffée de Vérité qui entend retrouver la source originelle à laquelle s’abreuver enfin. »
Rémi Lelian [3].

« Ce livre souffle du fond des ères et, remontant à l’origine apodictiquement transcendante de tout acte de l’esprit, ouvre de mettre fin aux errances de la pensée. » [son Editeur]
...Pour pratiquants des faces Nord.?

« Maxence Caron se dérobe à toutes les écoles de pensée et a d’ores et déjà marqué son époque d’une empreinte si singulière qu’elle ne laisse aucun lecteur indifférent : sa culture, son amour de la langue française, son goût du jeu et de la provocation, son style à la fois baroque et cinglant font de cet écrivain de trente-cinq ans l’une des figures montantes de l’avant-garde littéraire. »
Claire Debru,

qui défend là son poulain. Elle est directrice de la collection « Les Affranchis » - dans laquelle est publié L’Insolent chez l’éditeur Nil).

Impressionnant quand même, non ! Ce n’est pas tout, Maxence Caron est candidat à l’Académie française le 21 février 2013, au fauteuil de Jean Dutourd.

Maxence Caron portraituré dans le « Service Littéraire »

En complément, voir le Portrait de Maxence Caron par le magazine « Transfuge »

La contribution de Maxence Caron dans L’Infini n° 121, Hiver 2012

ÂME, MUSIQUE ET APOCALYPSE
CHEZ CÉLINE


Hors la musique tout croule et rampe.
Céline

Le fond d’un homme est immuable. L’âme n’est chaude que de son mystère.
Céline


Naguère gisait une terre qui sans être plus grand-chose était encore chose. L’intelligence y fleurissait à titre d’exception mais y fleurissait tout de même, nonobstant qu’on y eût occis par raide errance les conditions d’émergence du grand écrivain. Il y avait des auteurs, certaines personnes les lisaient, d’autres écrivaient sur eux, et parfois fort bien. C’était avant que le rienisme n’élût officine dans les cervelles qui en avaient fait le gavé protecteur de leur paresseuse avidité. En France, « cette nation femelle, toujours bonne à tourner morue », en France, puisque c’est de cette ancienne nation intellectuelle qu’il est question, il y eut Céline, et il y eut aussi les rares lecteurs gui, comme Dominique de Roux, firent honneur à leur patrie de langue en reconnaissant l’œuvre entier de l’immense écrivain et en lui consacrant un double volume d’études.

Peut-on faire porter à Céline les sirupeuses hargnes d’un pays qui ne s’aime ni ne se comprend, et qui a fait méthodique profession de passer à côté de soi-même ? Laissera-t-on libre enfin de toute cette confortable ignorance ce seigneur de nos écrivains, libre de manifester quel propre génie s’est exprimé en son œuvre, complexe ? C’est ce que tentèrent à leur mesure, c’est-à-dire en temps réel, les contributeurs du Cahier de L’Herne dirigé par de Roux. Avec l’exemple de cet état d’esprit, laissons nous aussi Céline échapper aux âneries stridemment jaculées par aucunes bouches dont le conformisme béat vis-à-vis de tout ce qui se pense aujourd’hui laisse amplement supposer qu’elles eussent en temps voulu chanté les louanges des régimes liberticides pour peu qu’ils régnassent - ce que Céline ne fit guère. Les Français sont « bons comme l’aloyau, dans la boutique conformiste », prévenait l’écrivain. Disons donc plutôt le fond inconnu, musical, spiritualiste, d’une œuvre grande qui cache sa subtilité et son raffinement derrière les apparences d’une ahurie grossièreté.
Céline oppose une civilisation qui « élève, qui crée des hommes ailés, des âmes qui dansent » à la « fabrique des rampants qui s’intéressent plus qu’à quatre pattes, de bouftiffes en égouts secrets, de boîtes à ordures en eaux grasses » ; il oppose « la musique, l’enchantement, la gaîté, la fontaine des plus hautes féeries » à « la grouillerie des brutes d’achat ». Il a su se laisser voir l’âge d’une civilisation morte, cet âge toujours déjà trop vieux car voué depuis toujours à la médiocrité, l’âge public, sans pudeur, l’âge sans finesse et sans légèreté, l’âge publicitaire, l’âge où « le cul est la petite mine d’or du pauvre », l’âge sans art véritable ni véridique, l’âge de la« colique des sensations », des « cent mille mensonges radoteux », l’âge naissant vieux, l’âge naissant menaçant, et qui n’a « plus beaucoup de musique en soi pour faire danser la vie ». Une ère d’apocalypse s’ouvre, mais « la vérité personne n’en veut ». « Nous crevons d’être sans légende, sans mystère, sans grandeur. Les cieux nous vomissent. Nous périssons d’arrière-boutique ».

Nous parvenons simplement au terme du processus révolutionnaire, à la fin de l’illusion démocratique, l’ère où l’immanentisme triomphe tout en se vomissant : « Apôtres du mieux-vivre, la meute va vous bouffer, vous d’abord. Vous êtes au bout de votre rouleau des promesses. 150 années de paroles ! Vous n’y couperez pas. Il ne reste plus rien de chiable dans votre boutique que vous-mêmes. Vous qui pendant 150 ans n’avez cessé de lyriser la mécanique, les droits du peuple, la muflerie, la matière, l’arrivisme et la merde, vous allez être servis merveilleusement ! Vous vous êtes promis aux chiots révolutionnaires vous-mêmes. Exorbités, aberrants, pontifiants, cafouilleux cancres vous avez commis au départ l’erreur capitale, inexpiable, vous avez misé sur la tripe. La tripe c’est toujours une erreur de la porter au pavois. Toutes les dialectiques sophistiqueries matérialistes ne sont que tout autant de gaffes grossières, apologies tarabiscotées de la merde, très maladroites. Rien qui délivre, qui allègre, rien qui fasse danser l’homme. Vous ne verrez jamais que les êtres de pire bassesse, les voués, les maniaques intestinaux, les mufles essentiels, les hargneux boulimiques, les éperdus digestifs, les pleins de ripailles, les fronts écrasés, les bas de plafond, s’éprendre de tous ces programmes utilitaires forcenés, même travestis "humanitaires". Gageure stupide d’attendre la panacée, la civilisation rédemptrice des pires hantés coecum, des plus prometteurs recordmen du plus gros étron. [ ... ] Vous n’avez fait danser personne ! Vous êtes incapables ! funestes ! impossibles ! Vous excédez la terre entière avec vos fausses notes ! Vous êtes mauvais à en périr ! Et vous périrez ! On va vous engouffrer aussi. La masse va vous tourner en merde, votre masse chérie. » Qu’à l’écoute de ces lignes violentes l’on cesse de jouer à l’outré bégueule, et que l’on n’invoque point, comme on l’aime tant, alors que tant vivent en disant quotidiennement bien pis et en concevant intimement Maxence Caron l’innommable, que l’on n’invoque point l’irrévérence de la forme pour se donner prétexte à ne pas parler du fond, le fond incontestable de cette tirade célinienne qui nous parle d’une civilisation écrasée de nullité, pleine d’une humanité réduite à l’enfer et à la violence intestine, une décivilisation qui se retourne finalement contre le système qui l’a fait naître.

Mais pour qu’une telle permanente insurrection interne soit autre chose que la répétition du néant, pour échapper à la destruction contre laquelle une érucrante dénonciation ne suffit aucunement, encore faut-il spiritualiser l’homme et lui faire découvrir la présence de son âme, sa musique : « Lorsque l’homme divinise la matière il se tue. Les masses déspiritualisées, dépoétisées sont maudites. » Pour Céline la civilisation moderne est vouée au diabolique, elle braque l’homme sur la matière : « la passion de nos jours, la férocité folklorique ! Plus rien pour le Ciel ! tout au sol ! », écrit l’auteur de Féerie pour une autre fois, et l’auteur de Mea culpa sait gré à l’Église et à ses Pères, « qui se miroitaient pas d’illusions ! », d’avoir pendant des siècles préservé l’homme de ce destin morbide auquel le promettent les idéaux d’une soi-disant modernité : depuis la victoire de la défaite de l’homme en 1789, l’homme est « tout fou d’orgueil dilaté par la mécanique, hagard, saturé, ivrogne d’alcool, de gazoline, défiant, prétentieux, éberlué, démesuré, irrémédiable, mouton et taureau mélangé », et « tout ce qui aide à fourvoyer la masse abrutie par les louanges est bienvenue ». Mais, « le fond d’un homme est immuable. L’âme n’est chaude que de son mystère ». L’œuvre de Céline est ainsi construite comme un éloge de ce qu’on doit à l’intériorité vigilante : « y a pas que les sirènes des toits, y a celles du dedans, qui ne font aucun bruit, qui vous tiennent bien réveillé ». Rendre à l’homme conscience de son esprit passe par la désimmanence. « Partout où on obnubile l’homme pour en faire un aide-matériel, un pompeur à bénéfices, tout de suite c’est l’enfer qui commence », nous dit l’écrivain. Faire plonger le spirituel dans l’immanence, c’est produire l’infernal. Il s’agit donc de combattre ce mouvement par une résistance précisément spirituelle, car la conservation de l’existence passe ici par le spirituel, et le spirituel par la résistance, qui se déploie de deux façons, l’indifférence et l’exécration, les deux faces de l’univers célinien, de sa tonalité. Il faut défendre son âme, et cela ne va pas sans une virulence qui lui permet de conquérir les régions dansantes en qui elle puise simultanément la possibilité d’inonder le monde d’un style dont la musique est, comme celle des romans céliniens d’après 1945, totalement lumineuse et sautillante, lointaine, indépendante, parallèlement aux horreurs décrites qu’elle désigne sans toucher. « Tout de même, disait déjà l’auteur du Voyage, j’ai défendu mon âme jusqu’à présent et si la mort, demain, venait me prendre, je ne serais, j’en suis certain, jamais tout à fait aussi froid, vilain, aussi lourd que les autres. » Exécrer en musique produit l’espace de sonorité d’une musique qui montre la région où l’âme vit en son élément propre.

Et en effet, chez Céline, il faut une âme pour exécrer, une âme aux dimensions inconnues : les siennes, précisément. C’est de cette dimension que vient la vocation de l’homme, vocation que révèlent les harmonies rémanentes à même une certaine expansion du dégoût, la nausée symphonique dont reproduire la beauté fera défaut à toute une génération de loués littératisants à qui manquera la puissance d’un style célinien insurpassable à force de rigueur et d’associations libres. Les écrivains qui succédèrent clamoreusement à la veine ouverte par Céline et qui, comme le malencontreusement estimé Sartre, s’onanisent au spectacle des bassesses, n’ont jamais su comprendre - c’est ce qui fait de l’athéisme un perpétuel malentendu, pour ne pas dire une faute de goût - que la fange n’est visible qu’à celui dont l’âme occupe une position de surplomb. Le spectacle de la misère n’apparaît qu’à l’âme baignée d’antéprédicative grandeur. Celui qui ne garde de ce binôme que la misère en est amoureux ou y réalise ses ambitions. Céline ne fut évidemment ni un cacophile ni un vaniteux : il aimait une finesse supérieure dont il constatait la disparition, il aimait « ces filigranes de joliesse ... que personne maintenant ne comprend plus ! », il fuyait les partis, les coteries, il n’avait aucune ambition littéraire mais une préoccupation supérieure. Et, en ce qui n’est pas la marque d’une quelconque coquetterie mais le témoignage de cet humour en qui se loge cette préoccupation supérieure, il affirmait écrire pour se nourrir. « N’allez point m’estimer jaloux ! Ce serait mal reconnaître ma parfaite indépendance. » Son énergie exécrarrice lui était un souffle, elle était l’état spirituel de celui qui fait descendre jusque dans l’horreur, afin de montrer que celle-ci peut ne pas avoir prise, la musique d’une langue qui se transforme inouïe à mesure qu’elle prend sur elle, avec la force de la source immatérielle où elle puise, la violence de ce qu’elle constate. L’exécration célinienne élut un large domaine, cette humaine laideur qui s’exprime paradigmatiquement en la frénésie autodestructrice dont les deux guerres cosmiques ne furent que prélude en regard de leurs conséquences et de l’ordre qu’elles firent instaurer.

Il s’agit de mesurer le destin même de l’humanité, destinée dont la période des deux guerres et leur entre-deux politique, donc les trois périodes de l’œuvre célinien, ne sont qu’une analyse préparatoire, une description, un avertissement. L’écrivain décrit et avertit : il prophétise, en faisant jaillir la brutalité du présent et le désastreux avenir dont il est lourd : « C’est l’Abîme, c’est !’Apocalypse, avec tous ses monstres déchaînés, avides, dépeceurs jusqu’à l’âme. » Dans cette perspective d’apocalypse, le génie célinien consiste à faire paradoxalement jaillir la bouse afin d’en resurgir exempt, et ce par l’usage même de l’outil qui en permet la description, le style, signe de la capacité d’une âme à vivre dans la dimension de sa spiritualité. Céline, qui mettait en avant de descendre d’une mère dentellière, n’est pas l’homme de l’ordure mais d’un raffinement rarement atteint dans la langue française, d’un dépouillement et d’une distance qui le lient au début du xvrr siècle, entre la langue charnue d’un Monluc et la nue transparence d’un La Fontaine, l’un de ses auteurs préférés. Il n’est XXe.
et ses dernières œuvres sont une dentelle de mots, pleines de sons et silences mêlés. La langue célinienne, pour populaire qu’elle semble être, est cependant inconnue, n’existe nulle part, elle est la reformulation alchimique d’une syntaxe et d’un vocabulaire qui, se réinventant après une plongée dans l’abject, dénotent une maîtrise de soi qui est la marque de l’âme consciente de soi et baignée de son élément propre. Céline formule infiniment de sorte à créer une langue dont la seule musique demeure, par-dessus une réalité dont l’abjection est ainsi désamorcée au moment même où elle ressort. Cette musique est le génie même de la langue, la langue remise à elle-même, dépouillée de l’objet alors même qu’elle le nomme, la langue pure, la suspension de soi au-dessus d’un monde avec lequel elle ne se confond pas, la marque même d’une conscience baignée de son élément propre, d’une âme qui tient son rôle et sa place ontologique, celle de veiller, au-dessus du monde et de l’humanité pécheresse, une possibilité spirituelle d’existence qui, au plus fort de l’horreur, demeure sauve et hors d’atteinte. La musique du dernier Céline est une légèreté inondant les boues qu’elle se choisit pour contenu, manifestant ainsi la liberté à l’œuvre dans le travail de l’œuvre. Bardamu était l’idéal d’indifférence, Céline le devient : nul besoin de personnage quand l’auteur devient lui-même l’impassibilité stylistique pour qui la fange n’est plus qu’occasion de désignation d’une région supérieure que le style porte. La littérature est ici la suspension où l’âme respire les effluves de régions que sa propre consistance désigne la dépassant et la tissant.

« Le moindre obstrué trou du cul, se voit Jupiter dans la glace. Voilà le grand miracle moderne », dit sans hésitation Mea culpa. Au milieu de tous ces faux artistes qui « ne parlent que de créations comme les femmes frigides ne parlent entre elles que de sexe », l’œuvre de Céline, j’entends l’œuvre complet, en dehors des deux premiers romans, est quasiment inconnu. Les motivations mystiques de sa plume, la spiritualité de ses apocalypses sont ignorées. Quant au lectorat, il existe, certes, mais rares sont ceux qui à l’heure des borborygmes et des coprorrhées ont l’oreille suffisamment musicale pour reconnaître que La Fontaine et Monluc triomphent dans cette voix qui nous dit en outre cette phrase : « En chacun délivrer l’artiste ! lui rendre la clef du ciel ! » Ne nous étonnons de rien : un tel artiste ne peut être accepté par les temps qui courent mais n’avancent pas, des temps au milieu desquels l’écrivain véritable se fait résistant perpétuel : « si artiste, vous faites trop de jaloux l ». Les gens n’aiment que la médiocrité fameuse, l’éphéméride de la nullité. Et, constatait déjà I’ écrivain, « ce sont les ratés les plus rances qui décrètent le goût du jour ».

Et le goût du jour con-temporain, celui de « la bulleuse jactance électorale », n’est certes pas susceptible d’apprécier la finesse cynique des visions céliniennes, visions fracassantes et détachées, issues de l’esprit d’un homme qui, après les deux cataclysmes déroulés sous ses yeux, voit une Europe se construire et surgir si pauvre et si femelle (ce que la suite des événements ni le jourd’hui ne sauront démentir), ce cynisme drôle et sans compromis, exprimé en un extrait de Nord, enclôt la finesse de souligner les deux guerres comme ayant pour résultat et pour motivation la volonté de belliqueux obsédés internationalistes avides d’effondrer les frontières afin de permettre à une théorie de la jouissance totale et du domestiquant abrutissement de masse d’établir ses quartiers dans le monde en général. C’est cette mondialisation du stupre que dit cet extrait burlesque : « Le fameux vagin de Parisienne ! votre homme se voit déjà dans les cuisses, en pleine épilepsie de bonheur [ ... ] il me le disait le sergent manchot ... « Mais vous y retournerez à Paris, voyons l. .. , dit Céline exilé à l’Allemand éploré par la défaite inéluctable, Berlin, Paris, une heure, à peine l, .. c’est pas moi qui vais vous apprendre ! ... les progrès de demain ! après la guerre ! ... une seule monnaie et l’avion ! une heure ! ... plus de passeports ! [ ... ] c’est pour ça que les guerres existent ! ... le progrès ! plus de distances ! plus de passeports ! »
L’art célinien transplante ce qu’il voit dans l’ordre de ce qui n’y appartient pas, l’âme, qui dispose de ce spectacle infect avec ironie, légèreté, qui compose une musique au milieu des débris. Léger parmi les déchets, Céline essaie une lyre mozartienne à l’ère des conflagrations atomiques puis de la décadence sans limites, et choisit la danse pour ne pas se laisser prendre à la glu de l’enfer croissant. On le dit ordurier, scatologique : c’est ne rien comprendre à son art. La violence de son style signifie la posture d’une âme qui se dissocie d’un spectacle dont ordonner musicalement les miasmes est désamorcer leur odeur et faire ainsi passer l’oreille dans un mystère de sonorité, faire passer la fureur de l’apocalypse pour un opéra-bouffe sur fond d’un néant fabriqué de main d’homme et auquel l’humanité se voue sans voir que depuis le fond de l’âme il est possible d’y jeter une lumière de désapprobation dont l’origine se perd, comme chez Céline, dans un mystère de musique inconnue. « On rigole de l’état des choses, comme tout ça tourne si imbécile ! » et l’âme résiste par la musique. La musique c’est la stance de l’âme, sa présence, cette présence est ironie, stabilité devant l’abîme, habitation du mystère tandis que l’agonie du monde montre et fait attendre une lueur mystique : « demain ... l’aube ... ».

« À travers bien des aventures, des moments drôles, d’autres beaucoup moins, je me suis toujours demandé si j’avais mon décor sonore ?... [ ... ] je savais ce que je voulais... symphonies !... », écrit Céline dans Rigodon. Céline est l’homme du combat contre l’âme froide et ce décor symphonique est une manifestation de la chaleur de l’âme, de son élément propre. La symphonie célinienne contrecarre ce mot d’ordre des terres outre-modernes qui dit : « Que tout s’écroule, mais sans fracas, sans émeute », mot d’ordre qui résonne dans cette "France libre et heureuse !". Leur tarte pour cons à la crème... » En vérité, il y avait moins d’esclaves à Athènes qui étaient encore conscients de leur condition, qu’aujourd’hui où l’on fait croire à lambda en lui fabriquant de juridiques paperasses qu’il est libre tandis qu’il sert une oligarchie ellemême incapable d’aristocrarisme et vouée à la satisfaction hypogastrique. On donne des rêves individuels sur fond de liberté principielle, et le tour est joué : « La trique finit par fatiguer celui qui la manie, tandis que l’espoir de devenir puissants et riches dont les Blancs sont gavés, ça ne coûte rien, absolument rien. Qu’on ne vienne plus nous vanter l’Égypte et les Tyrans tartares ! Ce n’étaient ces antiques amateurs que petits margoulins prétentieux dans l’art suprême de faire rendre à la bête verticale son plus bel effort au boulot. Ils ne savaient pas, ces primitifs, l’appeler "Monsieur" l’esclave, et le faire voter de temps à autre, ni lui payer le journal. » Le système fonctionne à merveille et les rouages ne grippent point : l’on râle avec régularité, l’on s’encanaille une fois par semaine pour reprendre des forces à l’esclavage et mieux apprécier de pouvoir se donner l’impression de mériter son orgie de la semaine suivante, et en voilà pour la suite, du berceau jusques à la tombe. « Jamais domestiques, jamais esclaves, ne furent en vérité si totalement, intimement asservis, investis corps et âme, d’une façon si dévotieuse, si suppliante. Rome ? En comparaison ? ... Mais un empire du petit bonheur ! une Thélème philosophique ! Le Moyen Âge ?... L’Inquisition ? ... Berquinades ! Époques libres ! d’intense débraillé ! d’effréné libre arbitre ! Le duc d’Albe ? Pizzaro ? Cromwell ? Des artistes ! » Notre monde décadent est aujourd’hui terminé, il finit sa course dans le silence ou dans la fureur, qu’importe puisque son lendemain appartient au mystère dont l’univers émane et que Céline ne pense malheureusement pas assez. Céline a su cependant désigner l’imposture de cette sauvagerie décivilisatrice et montrer, dans le style, la musique comme une figure du lieu où s’exprime I’Essentiel qu’il n’a pas pensé mais dont il a contribué à désigner l’âme comme domaine d’attente, en affirmant comme source de son travail : « Hors la musique tout croule et rampe. »

« Pour que dans le cerveau d’un couillon la pensée fasse un tour, il faut qu’il lui arrive beaucoup de choses et des biens cruelles », disait le jeune et génial auteur du Voyage ... C’est la raison pour laquelle rien n’a encore changé autour de nous, car les nombreux prodromes d’Apocalypse, dont Céline s’est voulu l’un des peintres et s’est douloureusement constaté le seul, n’ont encore remué les entrailles de personne. Ce pourquoi d’aucuns coeurs chrétiens trop souventefois anesthésiés par un béant optimisme qu’ils confondent à tort avec l’espérance théologale, ont à prendre dans la spiritualité d’un homme qui ne partageait pas leur foi mais voyait à livre ouvert ce qu’elle devrait leur révéler : la fin de certains temps.

Maxence Caron
L’Infini N° 121, Hiver 2012

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Oeuvres (sélection)

L’Insolent, 608 p., Ed. Nil (23 novembre 2012)

Improvisation sur Heidegger, 217 p., Ed. Cerf (23 novembre 2012)

Journal inexorable, 800 p. Ed. Via Romana, (30 octobre 2012)

Philippe Muray, la femme et Dieu, 160 p., Ed. Artège (10 octobre 2011)

Pages : Le Sens, la musique et les mots, 434 p., Ed.Séguier (30 novembre 2009)

La Vérité captive - De la philosophie, 1120 p., Ed. Cerf, 1re éd. (8 octobre 2009)

Heidegger : Pensée de l’être et origine de la subjectivité, 1760 pages, Ed. Cerf (1 janvier 2005)

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Crédits et liens

Maxence Caron : « La pensée de Glenn Gould » dans La Règle du Jeu

http://maxencecaron.fr/ Son site officiel. Créé et mis à jour bénévolement par des amis de Maxence Caron et des lecteurs de son œuvre. Un incontournable.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Maxence_Caron


L’Insolent lu par André Tubeuf, dans « Le Point »

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L’Insolent lu par Hervé Bonnet, dans « L’Express »
19/11/2012

Monsieur Maxence Caron, monsieur le misanthrope anarchiste de droit divin, vous comprendrez aisément que je doive, pour vous répondre ainsi que chaque lecteur consciencieux devrait pouvoir et vouloir le faire, utiliser l’expédient épistolaire comme vous le fîtes récemment pour vous adresser à nous qui, vous ne réfuterez pas ce point, sommes tous plus ou moins des Alceste, autrement dit des pseudo-misanthropes que la haine de l’autre mal comprise offusque et entrave bien plus qu’elle n’éclaire et ne libère. Souffrez donc que je prenne la liberté de vous adresser ces quelques mots qui, s’ils ne peuvent concurrencer la grâce des vôtres que la légèreté de votre plume et votre vaste érudition rendent si aériens qu’ont les croit tout droit venus des cieux, auront, je l’espère, l’heur de piquer votre curiosité à défaut de celle de vous donner à penser. Tout d’abord, comment ne pas vous suivre ? Les soufflets que vous infligez à moultes personnes me semblent très largement justifiés, et l’on rit beaucoup, au premier chapitre de votre lettre-fleuve, à vous voir égratigner le gratin des sociétés littéraires, politiques ou même philosophiques. Après tout, s’il est naturel que la foudre s’abatte sur les hauteurs, pourquoi une saine colère ne s’abattrait-elle pas sur certains ambitieux ? Tout cela est fait dans les règles de l’art, le trait d’esprit triomphe à chaque phrase et, sans dire que l’on prendrait presque plaisir à se faire littérairement exécuter si la flèche délétère devait être tirée de votre carquois de réprimande, il nous faut confesser que notre fierté y trouverait du moins la satisfaction d’avoir été blessée par un adversaire de qualité. La chose est suffisamment rare en notre époque d’« outre-modernité » pour mériter d’être mentionnée.

L’on se plait donc à traverser la nuit de Walpurgis de votre premier chapitre au cours duquel vous réglez leurs comptes aux diverses instances démoniaques qui, selon la logique de la pyramide, versent, depuis le sommet de la société, le liquide noir et méphitique de la médiocrité afin que la base, autrement dit le peuple, baigne toujours dans un marais-cage d’idiotie. Comment ne pas vous suivre lorsqu’en votre deuxième partie vous traitez de la musique - qu’en guise de purgatoire vous appelez « chœur symbolique » - et que, fort d’une érudition en la matière que seul votre savoir philosophique supplante, vous vous faites le chantre de cette pensée de l’absolu que la musique recèle et dont elle ne peut montrer que l’itinéraire en témoignant symphoniquement du lieu que l’on approche seulement lorsque notre parole d’argent, par l’alchimie du cœur et de la foi, se fait silence. Bach, Beethoven, Schubert, Liszt, quel fou pourrait renier tel héritage ? Enfin, vient cette « pensée de paradis » que distille votre ultime chapitre, pensée de paradis qui n’est autre que cette pensée profondément chrétienne qui sous-tend votre ouvrage comme elle sous-tend votre pensée. Encore une fois, comment ne pas adhérer, nous qui, au pire (comme le disait Montaigne) sommes chrétiens comme nous sommes périgourdins et qui, de fait, avons en nous la graine du christianisme, graine que certains, au mieux, parviennent à faire lever dans le champ de leurs esprits afin que s’épanouisse l’esprit du christianisme enfin mené à son génie comme à son terme, comment donc ne pas adhérer à ce génie-là qui a, qu’on le veuille ou non ou que l’on y croit ou non, constitué si essentiellement notre monde que d’aucuns parlent aujourd’hui et tous azimuts de « mondialatinisation » au sens d’une christianisation mondiale de la culture humaine ?

Pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que les points développés dans votre ouvrage, notamment pour tout ce qui concerne le sens de la musique et cette « pensée de paradis », n’ont d’autre logique que la foi qui vous anime et, cette dernière étant, sans la grâce, impartageable, je ne vois pas en quoi six cent pages seraient plus pertinentes qu’une seule de sorte que vous auriez pu raccourcir votre propos sans trahir votre pensée ce qui fait que, par conséquent, l’on peut dire que vous avez péché par orgueil en outrepassant ce que la raison (et je parle ici de la raison du cœur) vous a sûrement commandé de faire. Vous ne pouvez convaincre, à mon sens, que des convaincus et vos traits ne feront mouche que dans le mil des cœurs déjà conquis par la philosophie ou par un christianisme bien compris. Insolent, votre livre l’est par définition puisque de par la singularité de votre écriture, la richesse hors pair de votre vocabulaire et la vivacité de votre esprit, il tranche nettement d’avec tout paysage littéraire et se présente comme seul de sa « race ». Insolent, vous l’êtes sans doute, même si, à mon avis, il est aisé d’afficher son insolence lorsque l’on a (eu) les moyens de l’être ainsi que le font - toutes choses égales par ailleurs - les enfants trop gâtés. Je ne peux qu’inviter le lecteur à se procurer votre ouvrage même si je sais d’avance que peu de personnes pourront et (parmi celles qui pourront) voudront vous suivre, mais je ne peux réprimer ce bémol qui touche moins le fond de votre propos que la manière dont vous pensez rendre raison de ce fond et qui me semble boiteuse. Cependant, j’espère vous lire encore ne serait-ce que pour clarifier ce qui toujours me gêne chez vous alors que tout ce dont vous m’entretenez me parle.

Hervé Bonnet

Maxence Caron, L’insolent, éditions Nil.

http://blogs.lexpress.fr/les-8-plumes/2012/11/19/maxence-caron-linsolent/


[1Maxence Caron,L’insolent, Editions Nil,coll.« Les Affranchis », 16février2012, 602p.

[2de l’Académie française

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