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L’Art du pitch

Le pitch de Sollers sur Claude Simon, prix Nobel

D 9 février 2013     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Notre époque speed, a inventé le speed dating, le tweet, le pitch... et autres formes brèves de communication. Ou comment dire l’essentiel en un minimum de mots !
Le pitch pour annoncer un livre, un auteur, un film, un invité dans une émission radio ou télé, etc. n’est pas le moins aisé du genre. Il faut même du talent et une large connaissance du sujet pour y exceller.
Voulez-vous vous exercer ? Vous disposez de 2 minutes et un maximum de 120 mots pour vous présenter, oui vous ! ( vous connaissez votre sujet ), ou bien un auteur, ou encore un artiste de votre choix, ou qui vous voulez. Go ! C’est parti....

Juste un peu plus de deux minutes, 100 mots max, c’est le pitch de Sollers sur Claude Simon quand le 17 octobre 1985, dans le journal d’Antenne 2, il commente l’attribution du Prix Nobel de Littérature à Claude Simon :

Que dit-il ? Ecoutez ! Ca va vite... parfois peu audible, alors relisez la transcription et faites le commentaire du commentaire. Interrogez-vous sur le fond et la forme de ce qu’il dit. Est-ce pertinent ? Est-ce essentiel ? Est-ce bien formulé comme on dit c’est bien écrit... ?

Le pitch de Philippe Sollers sur Claude Simon

à l’annonce de l’attribution du Prix Nobel de Littérature.

Journal d’Antenne 2, le 17 octobre 1985.

Transcription

Claude Simon,
Le Vent, L’Herbe, La Route des Flandres, son dernier Les Géorgiques,
un écrivain de long parcours,
très puissant,
extrêmement concentré.
Ce n’est pas un écrivain qui raconte des histoires faites pour être oubliées le lendemain,
c’est un écrivain qui essaie de s’installer dans un rythme physique,
très très concentré,
un peu comme Faulkner, d’ailleurs, auquel il ressemble par bien des côtés.
Tout est chez lui questions de sensations, de perceptions,
très violentes.
Il y a chez lui des chevaux,
il y a la guerre,
il y a le bruit et la fureur de notre temps.

Commentaire

Claude Simon : Le sujet est circonscrit : deux mots pas plus.
puis quatre titres de ses romans pour rappeler les plus importants, au moment où se situe le commentaire, implicitement daté par la référence à « son dernier » Géorgiques. Le commentaire pourra être détaché de son contexte d’actualité, comme une audition aujourd’hui, Il se suffit à lui-même.

*

un écrivain de long parcours,
très puissant,
extrêmement concentré.
Ce n’est pas un écrivain qui raconte des histoires faites pour être oubliées le lendemain,

Avec ces mots, Sollers dit élégamment que Claude Simon est l’écrivain d’un œuvre importante,
un tout organique, dont chaque roman présente un développement, une ramification, une résurgence, réécriture incessante de thèmes ou de motifs.
Une œuvre difficile, très construite (collage de segments de texte à la manière des mouvements de la pensée qui peuvent sauter du coq à l’âne, sans transition, sans souci de la chronologie du récit), et très codée (références implicites multiples) Si l’on ajoute que le texte est peu ponctué donnant l’impression de phrases sans début, sans fin, que dans La Route des Flandres, le narrateur est à la fois « je » ou « il » (narrateur externe) il y a de quoi dérouter le lecteur qui finira cependant par s’y habituer, s’il fait l’effort d’entrer dans l’univers de cet « écrivain de long parcours, très puissant, très concentré ». Alors viendra la récompense, l’écoute d’une voix d’écrivain, stylée, pleine d’harmoniques. Des pages sublimes.

Ainsi la scène traumatique de l’anéantissement de la section du Capitaine Reixach et de sa mort, tué à bout portant, sera reprise dans divers romans, de La Route des Flandres (1960), Les Géorgiques (1981) au Jardin des Plantes (1997), c’est-à dire au-delà même du moment où Sollers s’exprime. Claude Simon est vraiment un écrivain de long parcours...

*

Ce n’est pas un écrivain qui raconte des histoires faites pour être oubliées le lendemain,
c’est un écrivain qui essaie de s’installer dans un rythme physique,
très très concentré,

Sollers enfonce le clou, en même temps qu’une nouvelle composante est introduite « un écrivain qui essaie de s’installer dans un rythme physique » Sans doute faut-il rapprocher le rythme physique de celui des corps ?

*

Un peu comme Faulkner
un peu comme Faulkner, d’ailleurs, auquel il ressemble par bien des côtés

La référence à Faulkner a effectivement été soulignée par la critique, surtout au début de son œuvre.

*

Tout est chez lui questions de sensations, de perceptions,
très violentes.

Une écriture qui s’ancre sur le monde des sensations et des perceptions, c’est bien là une caractéristique essentielle de l’approche du monde de l’écrivain. A l’occasion d’un entretien Claude Simon rapporte une anecdote d’un professeur de médecine qui forme ses étudiants : Observez ce malade leur dit-il et, « dites-moi ce que vous voyez ». L’un d’eux répond qu’apparemment il s’agit de telle maladie ; et est brutalement rabroué : « je ne vous demande pas ce que c’est mais ce que vous voyez. »
De la même façon, Simon s’attache à décrire non pas l’objet, mais ce que l’œil voit.

Claude Simon, dans son entretien avec Philippe Sollers [1] (Le Monde du 19/09/1997) le confirme « [La sensation] Pour moi, c’est primordial. »

Claude Simon dans son discours du Nobel : « Non plus démontrer (...) mais montrer, non plus reproduire, mais produire, non plus exprimer, mais découvrir. »

*

Il y a chez lui des chevaux,

Référence à la scène centrale de La Route des Flandres, centrale pour son rôle dans le livre, sa signification symbolique, l’identification et la métaphore -métamorphose homme-cheval, et centrale par sa position dans le texte, exactement au milieu du livre. Le capitaine de Reixach est un cavalier à la guerre comme dans la vie civile.

*

il y a la guerre,
il y a le bruit et la fureur de notre temps.

Il s’agit de la deuxième guerre mondiale dans La Route des Flandres. Guerre relatée à travers un épisode : la débâcle de l’Armée française en mai 1940, après seulement huit jours de combat.
Cadre restreint comme celui d’un tableau pour un peintre, mais qui par son traitement, nous transporte bien au-delà des limites dans lequel il s’inscrit. L’épisode du livre se prolongera dans la réalité historique par l’occupation du territoire français, l’embrasement de la guerre à la dimension mondiale, la multiplication des horreurs jusqu’à l’indicible découvert avec l’ouverture des portes des camps de concentration par les Américains.

« Il y a le bruit et la fureur de notre temps » dit sobrement Sollers.
... de l’art du pitch ! Le style en prime.

Illustration par des extraits de La Route des Flandres de Claude Simon

Notons tout d’abord qu’un avant-texte de La Route des Flandres a été publié dans le premier numéro de la revueTel Quel, printemps 1960 (pp.49-60), sous le titre La Poursuite. La version reprise dans La Route des Flandres diffère très peu de l’avant-texte [2].
Notons aussi que le couple Sollers/Simon continuera à fonctionner au delà de cette première publication de 1960. En 1971, on trouve au menu de Tel Quel N°44, Hiver 1971 un autre texte de Claude Simon : Propriétés des rectangles...

Nous nous limiterons, ici, à des extraits de La Route des Flandres, mais ils sont représentatifs de l’ensemble de l’oeuvre de Claude Simon.

Résumé de la Route des Flandres (ceci afin de faciliter la compréhension des extraits de texte)

Claude Simon choisit pour "cadre", limité comme celui d’un tableau, quelques heures d’une nuit après la guerre, au cours de laquelle les époques et les événements se confondent dans la mémoire du cavalier Georges : "Le désastre de mai1940, la mort de son capitaine à la tête d’un escadron de dragons, son temps de captivité, le train qui le menait au camp de prisonniers, etc." Le fil de cette longue et foisonnante remémoration demeure le décès du capitaine de Reixach : suicide ou mort accidentelle ? Georges devra remonter jusqu’à Corinne, la veuve de ce dernier, pour trouver peut-être une réponse.

Les personnages :
Georges, cousin du Capitaine de Reixach,
Corinne, la femme infidèle du Capitaine,
Iglesia, le jockey de Reixach dans la vie civile, compagnon de guerre et de captivité.
Blum, rencontré dans le train de prisonniers, confident et compagnon de camp.

Georges retouvera Corinne quand il sera libéré de son camp. Après avoir fantasmé pendant cinq ans sur le corps de Corinne, le fantasme devient réalité. Mais Corinne appartient déjà à un autre homme. C’est à partir de l’acte sexuel que s’effectue tout un travail de mémoire...

La Route des Flandres un texte déroutant

Sans chronologie et sans transitions.
Les fragments de texte s’enchaînent à la manière du rêve, sans référence à la chronologie réelle, sans transition. Quasi impossibilité pour le lecteur de se repérer dans la suite des événements vécus par les personnages Ainsi dans la séquence suivante, la description sur le mode générique d’une scène mondaine s’interrompt brutalement pour laisser place, à un discours qui évoque le transport des soldats dans un wagon à bestiaux vers un camp d’internement.

et le bourdonnement léger des voix suspendu sous les lourds feuillages des marronniers, les voix (féminines ou d’hommes) capables de rester bienséantes, égales et parfaitement futiles tout en articulant les propos les plus raides ou même de corps de garde, discutant de saillies (bêtes et humains), d’argent ou de premières communions avec la même inconséquente, aimable et cavalière aisance, les voix donc se mêlant à l’incessant et confus piétinement des bottes et des hauts talons sur le gravier, stagnant dans l’air, le chatoyant et impalpable poudroiement de poussière dorée suspendu dans le paisible et vert après-midi aux effluves de fleurs, de crottin et de parfums, et lui...

« Ouais !... » fit Blum (maintenant nous étions couchés dans le noir c’est-à-dire imbriqués entassés au point de ne pas pouvoir bouger un bras ou une jambe sans [...] (LRDF, pp.18-19)

Ouais surgit dans le texte avec un point d’exclamation et des guillemets mais sans qu’on puisse le rapporter à la construction syntaxique qui précède et qui reste incomplète, suspendue à ses trois points. Du coup, on ne peut pas savoir à quoi et à qui Blum dit : « ouais ! ». Sinon que Blum dont c’est la première apparition dans le roman, se définit d’abord par cette énonciation nous dit Pierre Peroz [3].

Le brouillage des sources énonciatives

Il y a dans La Route des Flandres plusieurs narrateurs ( et le procédé n’est pas spécifique à ce livre) - le narrateur simonien a besoin d’un interlocuteur. Plusieurs positions subjectives s’entremêlent et nécessitent un effort attentif du lecteur pour savoir qui s’exprime. Et même, ce n’est pas toujours possible, cette identification peut rester ambigüe.

La narration de La Route de Flandres se caractérise par la dualité, souvent indécidable, de son origine énonciative dit Pierre Peroz. Certains passages à la première personne, comme l’incipit du roman, sont d’abord attribuables à un narrateur qui va s’avérer être Georges, l’un des personnages principaux du roman :

[...] Il (le capitaine) tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de nouveau moi, derrière lui je pouvais voir aller et venir passer les taches rouge acajou ocre des chevaux qu’on menait à l’abreuvoir,[...] (LRDF, p. 9)

on le comprend quelques pages plus loin, lorsque soudainement on passe à la troisième personne, la narration étant alors prise en charge par un narrateur que nous dirons externe dont on ne réussit pas à comprendre qui il est :

[...], en ce sens que ce qui avait été un cheval (c’est-à-dire ce qu’on savait, ce qu’on pouvait reconnaître, identifier comme ayant été un cheval) n’était plus à présent qu’un vague tas de membres, de corne, de cuir et de poils collés, aux trois quarts recouvert de boue - Georges se demandant sans exactement se le demander, c’est-à-dire constatant avec cette sorte d’étonnement paisible ou plutôt émoussé, usé et même presque complètement atrophié par ces dix jours au cours desquels il avait peu à peu cessé de s’étonner, abandonné une fois pour toutes cette position de l’esprit qui consiste à chercher une cause ou une explication logique à ce que l’on voit ou ce qui vous arrive : [...] (LRDF, p. 25)

Les choses seraient à peu près claires si l’on pouvait postuler deux sources narratives distinctes. Mais ce n’est pas possible comme le montre d’autres extraits cités par Pierre Peroz (mais ceci irait au-delà de notre propos qui n’est pas celui d’une thèse, seulement d’illustrer l’arrière-plan du dit de Sollers.)

Le primat des perceptions et sensations

Ouvrons « La Route des Flandres », début du texte :

« Il tenait une lettre à la main, il leva les yeux me regarda puis de nouveau la lettre puis de de nouveau moi, derrière lui je pouvais voir aller et venir passer les taches rouges acajou des chevaux qu’on menait à l’abreuvoir, la boue était si profonde qu’on enfonçait dedans jusqu’aux chevilles mais je me rappelle que pendant la nuit il avait brusquement gelé et Wack entra dans la chambre en portant le café disant Les chiens ont mangé la boue [...] »

Le narrateur ne dit pas qu’il pouvait voir aller et venir des chevaux (aux tâches rouges acajou), mais « je pouvais voir aller et venir passer les taches rouges acajou des chevaux ». Primat au perçu du narrateur : ces tâches rouges acajou.

« Georges se rappelant avoir d’abord été frappé par l’ombre » (LRDF p. 99)
« Plus tard l’idée de la mort se confondra pour lui avec l’odeur écoeurante d’huile chaude et rance » (Géorgiques p.226)
« Plus tard, il (le brigadier) se rappellera les chevaux montés à cru, les échos de la trompette » (L’Acacia p. 259)

A l’une des dernières pages du premier chapitre de La Route des Flandres nous lisons soudain :

[...] se rendant compte que ce n’était pas à Blum qu’il était en train d’expliquer tout ça, en chuchotant dans le noir, et pas le wagon non plus, l’étroite lucarne obstruée par les têtes ou plutôt les taches se bousculant, criardes, mais une seule tête maintenant, qu’il pouvait toucher en levant simplement la main comme un aveugle reconnaît, et même pas besoin d’approcher la main pour savoir dans le noir, l’air sculptant, sentant la tiédeur, l’haleine, respirant le souffle sorti de l’obscure fleur noire des lèvres, le visage tout entier comme une espèce de fleur noire penchée au-dessus du sien comme si elle cherchait à y lire, à deviner [...] (LRDF p. 95)

La Route des Flandres, nous l’apprenons alors, se déroule en une seule nuit, une nuit d’après guerre
avec Corinne où surgissent tous les souvenirs chez Georges. Flux de mémoire, de rêveries et de sensations qui s’entremêlent et tournent autour de la guerre, des femmes, du camp des prisonniers et du champ de courses.
Mais c’est la tête de Corinne qui intercepte la faible lumière venant du dehors, c’est son haleine
tiède qu’il respire et non pas l’air confiné du wagon à bestiaux où il se trouvait
avec Blum et les autres. La jambe qui pèse sur le corps de Georges au début du
chapitre et qui revient de façon insistante plus loin, n’est pas celle d’un autre
prisonnier, mais celle de Corinne. La forme d’écriture utilisée par Claude Simon pour traduire « L’ordre sensible des choses", une de ses phrases qui servira de point de départ à l’essai de David Zemmour Une syntaxe du sensible : Claude Simon et l’écriture de la perception.

Ces deux expériences, guerrière et érotique, se réunissent en une contiguïté créée par le vocabulaire descriptif sensoriel tel que « le corps-à-corps » (p. 51) ou bien « avoir une chaude affaire » (p. 165), qui représente à la fois le conflit martial et l’acte sexuel [4].

Un texte très concentré, voire codé

" Il y a chez lui des chevaux" dit Sollers :


Lectomaton La route des Flandres de Claude Simon par lectomaton

"un roman apocalyptique" , analyse Hubert de Phalèse :

Cavaliers

La présence massive du cheval dans La Route des Flandres s’accompagne de nombreuses mentions du chiffre 4. C’est Georges cherchant à calmer sa carne qui renaude

tremblant de tous ses membres ses quatre pattes écartées raides comme des étais " (LRDF, p. 148), l’évocation d’un cheval " étendu sur le flanc dans une mare de sang envoyant de faibles et spasmodiques ruades des quatre membres (LRDF, p. 152 ; voir aussi p. 228).

On voit ici clairement l’association du quatre et de la mort. C’est également l’évocation de la course de chevaux à laquelle participe de Reixach observé par Iglésia et Corinne. De Reixach figure dans le peloton de tête de quatre chevaux (LRDF, p. 168), il parvient avec difficulté à faire franchir la rivière à sa pouliche " s’enlevant des quatre membres à la fois " (LRDF, p. 169). Malgré tous ses efforts, il ne réussira pas à se détacher du groupe des quatre chevaux de tête (LRDF, p. 169) et " fera " second (LRDF, p. 170).

Animalisation

Tout comme les chevaux cherchent à franchir les obstacles, les hommes vont se trouver fréquemment animalisés. Dans le wagon de marchandises où sont entassés les prisonniers - hommes : 40, chevaux : 8 - Georges reconnaît la voix de son camarade Blum vers qui il essaie " d’avancer à quatre pattes " dans le noir malgré les protestations des autres occupants de la voiture (LRDF, p. 92). Georges toujours, au moment de la mort de Wack, est piétiné par les chevaux affolés : " réussissant à me mettre à quatre pattes la tête dans le prolongement du corps le visage dirigé vers la terre " (LRDF, p. 151). C’est le passage du statut de l’homme debout à l’homme à quatre pattes, l’animalisation donc, qui va le sauver :

[...] je franchis la haie sur le ventre me recevant de l’autre côté sur mes mains [...] je longeai la haie à quatre pattes perpendiculairement aux ombres des arbres jusqu’au coin du pré puis je me mis à remonter la colline de l’autre côté du pré toujours à quatre pattes contre la haie mon ombre devant moi [...] (LRDF, p. 152 ; voir aussi pp. 200, 275)

Être " à quatre pattes comme une bête " (LRDF, p. 275) ramène par ailleurs l’amour à un pur acte sexuel, une copulation avant tout animale. On retrouve ici la célèbre figure de " la bête à deux dos ", même si l’expression n’est pas employée par Claude Simon : " l’espèce de bête qui possède deux têtes, quatre bras, quatre jambes et deux troncs soudés par le ventre au moyen de cet organe commun " (LRDF, p. 181). D’où l’insertion d’une scène de coït avec Corinne à l’intérieur d’une présentation animalisée de Georges au moment de son évasion quand la sentinelle tourne le dos :

[...] alors je fus dans le fourré haletant courant à quatre pattes comme une bête à travers les taillis traversant les buissons me déchirant les mains sans même le sentir toujours courant galopant à quatre pattes j’étais un chien la langue pendante galopant haletant tous deux comme des chiens je pouvais voir sous moi ses rein creusés râlant, la bouche à moitié étouffée voilant son cri mouillé de salive dans l’oreiller froissé [...] je pouvais le voir brun fauve dans la nuit et sa bouche faisant Aaaah aaaaaaaah m’enfonçant tout entier dans cette mousse ces mauves pétales j’étais un chien je galopais à quatre pattes dans les fourrés exactement comme une bête comme seule une bête pouvait le faire insensible à la fatigue à mes mains déchirées [...] (275)

Ou encore l’allusion à la déviation sexuelle de ce vieux type qui avait payé Iglésia " pour qu’il le monte " comme un cheval : " [...] le type tout nu à quatre pattes sur le tapis de sa chambre il devait le cravacher lui scier la gueule et lui érafler le ventre de ses éperons [...] " (LRDF, p. 242), Iglésia pouvant d’ailleurs être assimilé alors à Cham comme le type tout nu à Noé...

Les Quatre cavaliers de l’Apocalypse

Cette surabondance du nombre quatre dans le roman ne peut être le fruit d’un pur hasard statistique. Elle désigne une surdétermination que le parcours que je viens de tracer va permettre de préciser. Georges fait partie d’un escadron réduit à quatre cavaliers (LRDF, p. 16). Les expressions " les quatre cavaliers ", " les quatre hommes ", " tous les quatre ", reviennent trop régulièrement dans le roman (LRDF, p. 68, 69, 280, 282, 283, 285, 292) pour ne pas attirer mon attention [...].allusion ici aux Quatre cavaliers de l’Apocalypse. L’Apocalypse de Jean constitue une " révélation " faite par Dieu aux hommes comme ce roman apocalyptique " révèle " à Georges des bribes de secrets cachés dans les mémoires familiales par le biais d’un symbolisme accordé aux choses, aux parties du corps, aux couleurs, aux chiffres " sans se soucier de l’incohérence des effets obtenus ". Je ne cite pas ici un savant critique de l’œuvre romanesque de Claude Simon mais le rédacteur de l’Introduction à l’Apocalypse dans la Bible dite de Jérusalem, rédacteur qui précise en parlant de l’auteur d’une apocalypse - mais le propos pourrait tout autant s’appliquer à Claude Simon lui-même... : " Pour le comprendre, il faut donc entrer dans son jeu, et retraduire en idées les symboles qu’il propose, sous peine de fausser le sens de son message. " Je ne saurais mieux dire et je renvoie le lecteur à la vision johannique de l’Agneau qui brise les sept sceaux (Apocalypse, 6) qui met en scène un cheval blanc, un cheval rouge-feu, un cheval noir et un autre verdâtre avec leurs cavaliers, l’un vainqueur, le second chargé de bannir la paix hors de la terre, le troisième tenant une balance à la main, le quatrième enfin semeur de Mort.
La Route des Flandres constitue bien un roman apocalyptique qui accumule sans souci du sentiment d’incohérence obtenu scènes récurrentes, visions fugitives, racontars, dialogues larvés, hypothèses, souvenirs... et qui se présente au double plan de la narration (le type d’écriture adopté) et de la fiction (la campagne de France) comme une Apocalypse. Ce dernier terme n’est jamais utilisé par Claude Simon qui emploie en revanche à plusieurs reprises l’adjectif apocalyptique chaque fois associé au cheval :

[...] une forme surgit du néant, passa dans un froissement musculeux de bête de course, de buffleterie, de harnachement et de ferraille entrechoquée, le buste obscur incliné en avant sur l’encolure, sans visage, casqué, apocalyptique, comme le spectre même de la guerre surgi tout armé des ténèbres et y retournant [...] (LRDF, p. 36)
[...] tandis que dans la lueur rasante de la lanterne la tête du cheval couché sur le côté semble s’allonger, prend un air apocalyptique, effrayant [...] (LRDF, pp. 122-123)
[...] de nouveau on ne voyait plus rien et toute la connaissance du monde que nous pouvions avoir c’était ce froid cette eau qui maintenant nous pénétraient de toutes parts, ce même ruissellement obstiné multiple omniprésent qui se mélangeait semblait ne faire qu’un avec l’apocalyptique le multiple piétinement des sabots sur la route [...] (LRDF, p. 261)


A propos de Claude Simon (1913-2005)

Né à Madagascar, d’un père capitaine d’infanterie de marine dans les troupes coloniales, Claude Simon est orphelin de père dès le début de la Première Guerre mondiale. A l’âge de onze ans, il perd aussi mère et vit alors sous la tutelle de parents éloignés. Le jeune Simon fait alors ses études secondaires en tant qu’interne au lycée Stanislas, à Paris. Bachelier à seize ans, il prépare son entrée à l’Ecole Navale, mais, rapidement, se désintéresse de ses études supérieures et les abandonne pour satisfaire sa passion pour la peinture et la photographie. Durant la guerre d’Espagne, Claude Simon aide à approvisionner les Républicains en armes. Puis, il rentre en France, déçu par les querelles affaiblissant le camp républicain, et commence à écrire. Son premier roman Le Tricheur est publié à la Libération. Durant la Seconde Guerre mondiale, il échappe de peu à la mort, est constitué prisonnier, s’évade et, enfin, fait partie d’un réseau de renseignements de la Résistance. Ses rencontres avec Alain Robbe-Grillet (1956) puis Michel Butor (1957) transforment son écriture. En 1957, il publie aux Editions de Minuit, le Vent puis participe à la rédaction du Manifeste du Nouveau Roman publié dans la revue Esprit en 1958. Dans son œuvre la plus connue, La Route des Flandres (1960), Claude Simon juxtapose les souvenirs des membres d’une famille aux prises avec la débâcle de 1940. Patchwork d’émotions, de visions, de fragments du passé et de relations d’un présent chaotique, cette œuvre appartient pleinement au courant du Nouveau Roman. D’abord artiste peintre, Claude Simon écrit des compositions plutôt que des récits linéaires. Il détruit la narration, l’illusion représentative et ne recherche pas à reproduire le temps, la durée mais la simultanéité d’événements et d’émotions disparates.
Alors qu’il a participé à la guerre d’Espagne aux côtés des Républicains, fait partie d’un régime de cavalerie décimé par les divisions blindées allemandes au cours de la Seconde Guerre mondiale et signé le Manifeste des 121 (déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie) ses productions littéraires ne sont ni moralisatrices ni engagées. Il considère en effet que l’art n’est pas destiné à véhiculer des messages idéologiques.

Crédit : France Culture

VOIR AUSSI SUR PILEFACE :

C’était comment ? Claude Simon

Entretien avec Claude Simon

Le Tramway, Claude simon

*

La Route des Flandres sur amazon.fr]

CREDITS

Pierre Péroz , Ouais dans La Route des Flandres Essai de sémantique lexicale appliquée
Université Paul Verlaine (Metz) / CELTED
http://www.univ-metz.fr/recherche/labos/celted/publications/Ouais-dans-La-Route-des-Flandres.pdf

Hubert de Phalèse
http://www.cavi.univ-paris3.fr/phalese/rdf5.htm

Corinne Grenouillet, Le Jardin des Plantes et La Route des Flandres / Remarques sur la reformulation chez Claude Simon
http://semen.revues.org/1892
Liu Haiqing, Réflexions sur le temps chez Claude Simon
http://ressources-cla.univ-fcomte.fr/gerflint/Chine7/liu_haiqing.pdf

"Les sentiers de la création", Apostrophes, Bernard Pivot, (18/09/1981 avec Pierre Boulez)
http://www.ina.fr/art-et-culture/arts-du-spectacle/video/CPB81052746/les-sentiers-de-la-creation.fr.html

Association des lecteurs de Claude Simon
http://associationclaudesimon.org/bibliographie/article/entretiens-et-enquetes
http://www.amazon.fr/exec/obidos/ASIN/2707306290/pileface-21


[2HUBERT DEPHALÈSE a réalisé un synoptique comparatif présentant les deux textes en regard, il peut être consulté ici : http://www.cavi.univ-paris3.fr/phalese/rdf2.htm. Claude Simon ponctue peu et à sa façon. Cà c’est le poncif. Ce comparatif montre, paradoxalement, que beaucoup des retouches portent sur la ponctuation que l’on découvre très travaillée. Compte tenu de sa marque propre, non académique, ces retouches ne peuvent résulter du seul fait d’un correcteur

[3Crédit : Pierre PÉROZ, Ouais dans La Route des Flandres. Essai de sémantique lexicale appliquée, Université de Metz

[4Crédit : Liu Haiqing, Réflexions sur le temps chez Claude Simon

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