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Le nihilisme, manière divine de penser

D 31 octobre 2012     A par Lu Di - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


15/12/2012 : Ajout des notes de bas de page associées aux numéros dans le corps du texte

Bienvenue à Lu Di-Ludivine,

C’est quoi ça ? Lu Di ? Un prénom chinois ?
Chinois et sollersien. Autant dire une espèce rare à protéger.
... M’étant interrogé sur le sexe de l’ange Lu Di — avec les pseudos on ne sait plus bien — et sur son atterrissage dans l’espace rédacteur de pileface où cet article avait été déposé, ai reçu du ciel ces précisions :

« Ludivine est mon vrai prénom, je suis donc, vous l’aurez compris, une femme. Ma « rencontre » avec Ph. Sollers date de la publication d’Une vie divine, d’où également ce désir de commencer par cet article — deux autres, autour de l’œuvre de Sollers, sont d’ailleurs en cours. Avant Sollers, F. Nietzsche est là presque comme une évidence ; M. Heidegger, cet attachement singulier à Qu’appelle-t-on penser ?... Ce livre essentiel, encore à l’instant sous mes yeux, dont la couverture rouge vermillon est aujourd’hui décolorée aux trois quarts, nervurée par les pliures de la lecture.

Bien entendu, il y en a beaucoup d’autres, et je ne citerai ici que ceux qui m’accompagnent presque quotidiennement, les « familiers » : Rimbaud, Céline, Shakespeare, Melville, Voltaire, G. Debord, R. Barthes, S. Weil, Artaud. Mais aussi des auteurs découverts grâce à votre blog tels que Y. Haenel, F. Meyronnis ou encore S. Le Maguer. Et tout dernièrement, avec moi, ne me quittant plus, Le propre du temps de Marcelin Pleynet. Tous, et peut-être en cela précisément je me retrouve, sont poussés par un même désir incoercible, ce que Rimbaud appelle, si justement, la liberté libre.
Je suis à Marseille, j’écris sur mon petit secrétaire près de la fenêtre donnant sur le parc voisin. Il pleut depuis ce matin, mais si je vous dis qu’il s’agit là d’un
grand beau temps, vous me comprenez, n’est-ce pas ?...
 »

Bon vent à Lu Di dans l’espace pileface. Nous manquions d’air féminin venu du Sud.
Viktor Kirtov.

"Le nihilisme pourrait [...] être une manière divine de penser."
F. Nietzsche, La Volonté de puissance.

Arrêtons-nous quelques instants sur cette formulation : « une manière divine de penser » et non une manière de penser divine, ce qui reviendrait non seulement à oublier le corps, et la vie y prenant corps, au profit du supra-sensible, mais également à demeurer exclusivement en domaine Méta-physique. Il ne faudrait pas en déduire pour autant que dire « une manière divine de penser », c’est déjà se trouver au-delà de l’horizon métaphysique. Dès lors, quelle nuance essentielle s’intercale entre ces deux formulations ?

Heidegger dans Achèvement de la métaphysique et poésie, fait une distinction capitale. Selon lui, il existe deux formes de nihilisme extrême — et notre époque est bel et bien la manifestation de ce nihilisme extrême −- : un nihilisme passif et un autre, actif. Nous y reviendrons, mais il apparaît clairement que l’ère planétaire - ère de la métaphysique en son achèvement - subit passivement le nihilisme. Ce qui fait le fondement même de la métaphysique, à savoir, l’opposition sensible/ suprasensible, est ici dévoyé. Si le nihilisme, c’est-à-dire la dévalorisation des valeurs jusqu’ici suprêmes, accomplit son travail de sape, sa passivité pervertit le processus destruction/création inhérent à la volonté de puissance, au profit d’une banale substitution : abhorrant le vide, elle laisse la destruction s’emparer du moment de la création. Ainsi, la dévalorisation du suprasensible entraîne peu à peu celle du sensible. L’ère planétaire est, en son essence l’ère in-sensible, voire in-sensée. Mais la formule de Nietzsche, posant le nihilisme comme manière divine de penser, parle d’un autre rapport au corps qui ne serait ni celui de son oubli dans le suprasensible, ni celui du nihilisme passif et incomplet qui, quand bien même la Mort de Dieu [1]- la Mort de Dieu en tant que destination de l’histoire de la métaphysique −, se hâte de trouver d’autres succédanés afin de combler le vide laissé : la Raison, la Conscience et enfin la Société promettant le bonheur pour tous ici-bas : « Nous avons inventé le bonheur, disent les derniers hommes, et ils clignent de l’œil ». Quel est donc cet autre rapport au corps ? Ne serait-ce pas le corporer ? Et qu’entendre par corporer ?

« Cela est davantage, cela est autre chose que de simplement « porter un corps avec soi » [...] Le corporer de la vie n’est rien d’isolé en soi, comme « enkysté » dans le « corps » [...] mais le corporer du corps vivant est à la fois transmission et transition, ce qui livre passage et fait passer d’un état à l’autre. A travers ce corps vivant afflue un flux de vie, ce dont nous n’éprouvons à chaque fois qu’une part minime et fugitive et cela conformément à la sorte de réceptivité de chaque état corporel. » M. Heidegger, Achèvement de la métaphysique et poésie

Corporer n’a strictement rien à voir avec l’approche biologisante du corps réduit au corps, n’étant plus qu’un district morbide et morose mis à la disposition de l’étant en tant de que volonté de puissance. Le « flux de vie » submerge le corps, matière et vecteur de la matière.

Cette affluence de vie n’est cependant pas réductible à un quelconque éclatement. Elle est une démultiplication concentrant, à l’infini, le chaos-en-corps. Le souffle chaotique est opéradique et, en tant qu’ouverture, il aspire à moduler la forme, parfois même jusqu’au difforme : là où « le corps » croit enfin trouver La forme finale (une fois pour toutes), l’afflux de vie balaye en un instant les fragiles cloisons, les balbutiantes constructions, les illusoires contours de ce que l’on a eu la présomption de vouloir contenir, définir... statufier à jamais. En réalité, le corporer ridiculise la vision du corps étriquée, acculé au processus chronologique et inéluctable ; pronostique connu en deux temps : 1. Naître, 2. Mourir.

« Le corps » contenu dans ce pauvre contenant sort soudain de ses gongs et se libère dans une danse. Ce mouvement révolutionnaire, créatif se surpassant sans cesse, transfigure à l’infini ce qui menace de se figer. Or, ce mouvement, ce geste n’est-il pas encore celui de la Volonté de puissance ? Si notre corps est comme emporté par ce flux de vie, c’est que nous marchons périlleusement au bord du vide et que nous risquons à chaque instant notre individuation ; qui est encore capable d’une telle audace ? N’est-ce pas celui qui affirme, pour en avoir fait l’expérience, qu’au lieu même du péril croît aussi ce qui sauve ? Le poète, le vrai arrive fatalement à la pensée − Hölderlin, Rimbaud par exemple et essentiellement − parce qu’il dit la nuit, sa violente noirceur, son air nauséabond et macabre. Malgré l’enfer, il entrevoit une embrassure comme une éclaboussure d’or tachant l’obscurité. Et, touché jusqu’au fond de son cœur sanglant par cet événement, jusqu’à s’y laisser entraîner, jusqu’à devenir cette lueur même, ce monstre privé du sens amène la parole à témoigner d’une possible transcendance. Mais n’est-ce pas aussi le penseur qui dans une création éminemment poétique donne corps à sa pensée ? Nietzsche est le penseur qui, de la manière la plus violente mais aussi la plus sublime, éprouve les failles d’une tradition — la métaphysique —, parce qu’il souffre, jusqu’au tréfonds de son être, de cet étant des prédicateurs de la mort prêchant l’aversion de la vie par l’appât de la « vie éternelle ». Heidegger est le premier capable de comprendre que la souffrance de Nietzsche, nécessairement liée à la volonté de connaître, n’est pas affaire de morale mais d’art :

« Exception dans l’histoire de la métaphysique occidentale : bien plus qu’un philosophe, il est un véritable penseur. Ainsi parlait Zarathoustra, ainsi que toutes le œuvres de Nietzsche n’est pas un nième traité philosophique, mais une création, une œuvre littéraire, un roman. »

Autre fulgurance :

« Penser et poétiser — chaque fois songer, chaque fois dire : la parole qui songe. Les penseurs et les poètes, ceux qui, cependant qu’ils songent, en viennent à dire, et ceux qui, cependant qu’ils disent en viennent à songer. »

Ce courant incessant entre penser et dire est rendu possible dans et par l’expérience : « La vie... plus mystérieuse — à partir du jour où la grande libératrice est venue sur moi, la pensée qu’il nous était permis de voir dans la vie une expérimentation de la connaissance. »Ici seulement la merveilleuse pluralité surgit. Merveilleuse car en elle, la vie — toute sa puissance et son énergie - déborde de toute part telle une illumination, irradiant celui ou celle qui se laisse pénétrer par ce sang. A cet instant, cette singulière lumière — arrivée de toujours, qui s’en ira partout — fissure le ciel blanc d’un éclair métallique. Sa source ? Nul ne peut la saisir... quelques-uns seulement savent qu’elle est gravée du sceau du Néant.

 [2]

Les corps de Nietzsche

Voilà. C’est comme si cette pensée se dépliait à présent, en silence, tout doucement ; elle a réservé son temps, cette pensée ; elle savait qu’il y aurait un jour quelqu’un pour la dire, pour la tra-duire. Un écrivain : celui qui dans ses romans montre comment la poésie peut surgir ; celui qui, dans ce splendide roman, Une vie divine, reste fidèle à la pensée de cet autre grand écrivain qu’est Nietzsche : Ph. Sollers.

— Alors ?

— Alors quoi ?

— Eh bien, comment une chose aussi négative que le nihilisme pourrait être une manière divine de penser ?

— Et donc de vivre...

— Pourquoi de vivre ?...

— Oui, vous savez... ce sont les mots fameux de Guy Debord : « Pour savoir écrire, il faut savoir lire, et pour savoir lire, il faut savoir vivre. » Penser et vivre sont un seul et même geste, battant au même rythme, jouant la savante musique. Inquiétante organisation que celle qui s’épuise dans l’horizon fermé de la séparation.

— De mieux en mieux ! le nihilisme comme manière de vivre ?...

Dans Une vie divine, Ph. Sollers comme un écho aux Proses en marge de l’Evangile d’A. Rimbaud, parle depuis un corps-pluriel, un corps-divin. Nietzsche ressuscité, passé à travers la mort, devient le temps lui-même sous le nom de « M.N. ». Nom codé, discret, rendant le penseur de l’Eternel Retour du Même insoupçonnable, indétectable face à la surveillance générale organisée. Clandestinité d’autant plus nécessaire que vivre une vie divine, est en soi, une véritable révolution — peut-être la plus éclatante puisqu’elle dynamite, de l’intérieur, la dérive de l’étant. M.N. sait qu’il vit dans cette époque de la métaphysique en son achèvement — et pour cause, c’est lui qui l’a inaugurée −- : la volonté de puissance, dans sa forme la plus extrême, la plus radicale tire les ficelles de la comédie humaine. Dans ces conditions, une question se pose : pourquoi revenir au cœur du péril, dans ce moment de l’étant proprement furieux et sourd à l’appel de la pensée ? Rien moins que l’expérience essentielle. Celle proscrite et décrétée impossible par l’humanoïde ; la zone interdite : là où le corps est le fil conducteur, là où la valeur d’usage se substitue à la valeur d’échange, là où le dérèglement de tous les sens finit par démasquer la comédie du « bon sens », là où un nouveau corps dépossédé se possédant, aura le loisir d’ « être » : démultiplié, dépris, disponible, véritable, amoureux, pluriel... divin.

Encore faut-il dépasser le sens commun, et entendre ce que Nietzsche entend par vie : « Et la vie elle-même m’a confié ce secret : « Vois, m’a-t-elle dit, je suis ce qui doit se surmonter soi-même. » Ainsi, la vie est volonté de puissance... Existe-t-il perspective plus inquiétante que celle qui affirme que la volonté de puissance, aujourd’hui (et pour très longtemps encore) volonté de volonté, ravageuse, préférant le rien plutôt que ne rien vouloir ; qui, sous sa forme fondamentale du calcul et de la Technique, produit l’uniformisation des corps et de l’étant, pourrait être, quoi... divine ? Cela voudrait dire qu’au cœur même de cette perte, résonne encore l’instant d’un Salut ?

M.N. est là et bien là, il se tient debout, tend l’oreille. Malgré le brouhaha, les cris, les ricanements, les piaillements, il perçoit un souffle, une voix, un rire - c’est si ténu, presque imperceptible... Il reconnaît très vite ce drôle de dieu contribuant au déchaînement allant à l’hystérie, mais il le surprend, au même instant, offrant au carnage l’extraordinaire possibilité du sauf. Un être se réveille, il a traversé sa nuit, il s’en est tiré...

Cohabiteraient donc, simultanément, la grâce et l’hystérie. Rappelons au passage qu’hystérie, du grec hustera, utérus, et serait ainsi le propre des femmes. Raison pour laquelle, au cours de son voyage, M.N. rencontre, justement...des femmes.

Je vois des femmes, avec les signes du bonheur

Ludi et Nelly, Eternel retour et Volonté de puissance

Parmi elles, deux exceptions : Ludi et Nelly. Ces femmes sont telles des fleurs aux noms parfaits, de ceux qui évoquent et font signe. Il suffit d’écouter M.N. /Sollers (c’est moi qui souligne) :

« Il n’y a pas que Ludi dans ma vie, il y a aussi des passions discrètes [...] Pas de double vie, mais vie redoublée. Pour les exercices spirituels Nelly est ma préférée.

Elle est philosophe, c’est le couvent d’aujourd’hui. Je doute qu’ait jamais existé une putain plus délicate, une dévote plus décalée. C’est une bourgeoise brune, jolie la peau douce et blanche, ironique, réservée, violente, avec quelque chose dans le regard qui appelle aussitôt l’attention. Au départ, le pied et la cheville pour Ludi, le regard pour Nelly [...] Elle s’habille très bien, est parfois cliente chez Ludi [...] a de beaux bijoux de famille, ressemble à un personnage de Stendhal égaré dans un roman populiste ou américain. Elle est à la fois mode tranquille et farouchement archaïque. Très frigide avant moi, précise depuis [...] Elle aime les fleurs, la soie, le silence. »

Quant à Ludi :

« Ludi est une merveilleuse menteuse. C’est d’ailleurs la phrase que je me suis murmurée au bout de trois ou quatre rencontres : « merveilleuse menteuse ». Mère en veilleuse, très bonne menteuse. Il suffit de la voir, là, bien blonde épanouie aux yeux noirs, cheveux courts, avec sa robe moulante, sur la terrasse de cet hôtel, en été. Elle est fraîche, bronzée, elle sait qu’elle se montre, elle laisse venir les regards vers elle, elle s’en enveloppe comme d’une soie. Oui, je sais, elle vous dira qu’elle a pris deux kilos et que c’est dramatique, mais non, justement, elle est parfaite comme ça, rebondie, ferme, ses seins, son ventre, ses cuisses évoquent aussitôt de grands lits ouverts. Ah, ce croisement de jambes, ses fesses lorsqu’elle va au bar, sa façon de sortir et de rentrer et de ressortir et de rerentrer son pied de son soulier gauche - la cheville là, en éclair −, et puis de rester cinq secondes sur sa jambe droite, et de recommencer, renter-sortir, comme pour dire j’ai trouvé chaussure à mon pied, et c’est moi, rien que moi, venez vous y frotter qi vous croyez le contraire. Son corps se suffit à lui-même et elle n’a pas à s’en rendre compte. Il dit tout ce qu’il y a à dire, mais elle ne pourrait pas le parler. » Et encore « Comme M. N, elle déclenche une drôle de haine. Une sale petite vendeuse, mais très jolie, n’est-ce pas ? Je suppose qu’aucun philosophe ou intellectuel sérieux ne pourrait la supporter plus d’une minute ? Erreur, erreur, il paraît que M. N l’a surnommée « retour éternel ». C’est quoi ça ? Lu Di ? Un prénom chinois ? [...] »

Ludi pour « retour éternel »... et Nelly ? Tendez l’oreille, jouez, répétez plusieurs fois, rapidement, en boucle ce nom : Nelly. C’est parti, écoutez la musique savante, combinatoire, géométrique, amenant pour cette fois féerie : Nelly, Nilly, Nilli, Niill, Niili, Niilh, Nhili... Nihil !

Vous y êtes ? Ludi pour Eternel Retour ; Nelly pour Nihil, Néant. Voilà la clef : le nihilisme peut être une manière divine de penser à condition de décider de penser, en vue de dépasser, sa forme la plus extrême : le néant voulu éternellement.

 [3]

Qui ne pense pas le néant est traversé par le nihilisme tel un poison parcourant les veines racornies et sèches d’un damné : « Y brûle pas c’poison ! Y fait comme emplâtre sur jambe de bois ! ».

 [4]

Nuit de l’enfer

Voilà précisément ce qui fait la singularité de « notre » époque : le nihilisme ne peut être une manière divine de penser — non pas seulement au-delà de l’horizon métaphysique réduisant la pensée au raisonnement d’un sujet grammatical : ce « je » des Temps Modernes décrétant impossible toute pensée en dehors du cadre de la représentation ; mais aussi par-delà l’inversion nihiliste asphyxiant la pensée dans le calcul reproductif et le tic évaluatif, au service de la volonté de puissance —, que lorsqu’il atteint ce point culminant, ce sommet vertigineux où l’humanité, au plein cœur de sa nuit , fournit en tant que matière première, l’ingrédient idéal (car stockable) en vue du fonctionnement rentable de la machine.

C’est à la Technique que la volonté dévastatrice délègue la bonne exécution de ses plans : -− C’est pour une commande... Je veux, en quantité illimitée, des unifhormmes. — Comment ?... Ah, quel matériel ? Oh... un truc écolo, quelque chose qui disparaît vite, biodégradable... v’voyez l’genre... facilement reproductible et remplaçable... et surtout, totalement insensible !

C’est parti... La machine V2V est en marche. Les turbines fonctionnent à plein régime, les moteurs s’activent et s’échauffent (et pour très longtemps encore). Le sacrifice est affaire d’organisation, de planification. L’« être » humain n’a plus à penser, tout est déjà saisi. Le vacarme commence, car c’est bien de cela qu’il s’agit : la cacophonie, le tintamarre, le désaccord absolu en soi. Céline, dans son Voyage au bout de la nuit, décrit les effets de cette servitude volontaire, faisant de la vie un objet, une marchandise infiniment reproductible :

« Elle est en catastrophe cette infinie boîte aux aciers et nous on tourne dedans et avec les machines et avec la terre. Tous ensemble ! Et les mille roulettes et les pilons qui ne tombent jamais en même temps avec des bruits qui s’écrasent les uns contre les autres et certains si violents qu’ils déclenchent autour d’eux comme des espèces de silence qui vous font un peu de bien. [...] C’est pas la honte qui leur fait baisser la tête. On cède au bruit comme on cède à la guerre. On se laisse aller aux machines avec les trois idées qui restent à vaciller tout en haut derrière le front de la tête. C’est fini. Partout ce qu’on regarde, tout ce que la main touche, c’est dur à présent. Et tout ce dont on arrive à se souvenir encore un peu est raidi comme du fer et n’a plus de goût dans la pensée.

On est devenu salement vieux d’un seul coup.

Il faut abolir la vie du dehors, en faire aussi d’elle de l’acier, quelque chose d’utile. On l’aimait pas assez telle qu’elle était, c’est pour ça. Faut en faire un objet donc, du solide, c’est la Règle. (C’est moi qui souligne) »

Comment ? Que faire des corps ?... Eh bien, une matière première parmi d’autres... et un seul corps, hein ! triste, lourd, envieux, courbé, indigne, honteux, moral, social, ressentimental, statique, somnambulique, aphasique... merdique. Liberté ? cf. Droit et Devoir... Pensée ? cf. Calcul... Amour ? cf. Haine...Naissance ? cf. Contrôle et Biologie... Rire ? cf. Ricanement... Vie ? cf. Mort... Mort ? cf. Femmes... Sexe ? cf. Obligation et/ou Reproduction... Joie ? cf. Oubli. Parole ? cf. (?) Langue ? cf. Planétaire. Langage ? cf. Aphasie. Quant à l’Homme, s’accrochant désespérément à l’ « humain », suspendu dans le vide par les griffes acérées de V2V, il s’affaire, LOME, sans cesse, toujours plus, jusqu’à confondre tranquillité et passivité. Et tel un somnambule dans les artères d’un labyrinthe d’impensés, il erre sans âme et avec peine. Mais c’est-voulu-comme-ça, n’est-ce-pas ?

Dans cette nuit de l’humain passif et incomplet et tournant aveuglément dans le cercle de l’usure, seul celui ou celle qui sent encore le poison brûler ses veines jusqu’à ce que bouillonne son sang, seul celui ou celle qui préfère encore sentir la violente douleur tel ce baiser mille fois maudit, plutôt que ne plus sentir du tout ; celui-là ou celle-là aura une chance d’entrevoir, dans l’en-creux de la Ténèbre, au sein même de l’immonde, l’étincelle d’or d’un éclair. Dès lors, une voix se fait entendre, elle est cette brèche opéradique éclipsant soudainement le sifflement strident de la machine :

« Je réclame. Je réclame ! un coup de fourche, une goutte de feu. Ah remonter à la vie ! Jetez les yeux sur nos difformités. »

Oui, « nos difformités »...c’est encore une façon de dire non au programme d’uniformité...

La question est à présent de savoir comment cette voix nous parvient encore :

« Je vois la suite ! Ma sagesse est aussi dédaignée que le chaos. Qu’est mon néant, auprès de la stupeur qui vous attend ? »

Allons, il est temps de vivre une expérience avec le Néant : Hardi ! C’est le moment ! Le regard froid et clair ! / Tu es perdu si tu crois au danger... Le néantissement est bien autre chose que l’anéantissement !

De la philosophie dans le boudoir

Voici comment dans, Une vie divine, la pensée de Nietzsche prend corps, voici comment au plus profond d’une pensée bat en contrebasse une vie : le temps et l’espace s’ouvrent et tournent selon les rencontres où seul l’amour doit juger. Qui le plus profond a pensé aime le plus vivant. Nietzsche a été, est et sera là pour ça !

Ce n’est certainement pas un hasard si Nelly, écœurée par la philosophie de sermon, s’adonne à celle-ci érotiquement. A chacune de leurs rencontres, M.N. et Nelly arrachent le masque du prêtre-philosophe entièrement pétri de morale. C’est une véritable insurrection, une prise de position contre l’im-monde société pleurnicharde, qui, aveugle et engoncée dans ses certitudes (c’est-à-dire prisonnière de sa raison) ne se rend plus compte qu’elle sert la cause d’une volonté dévastatrice — une grenouille s’enflant vaniteusement sous les coups de l’éternel retour de l’identique. Car, qu’on se le dise : « c’est la volonté de puissance, précise Heidegger, c’est le caractère fondamental de l’étant en tant que tel, et non pas un certain individu nommé Nietzsche, qui établit cette pensée de l’éternel retour de l’identique. » Qu’est-ce à dire ? Eh bien, que l’étant en tant que tel : la volonté de puissance parvenue à son stade le plus extrême ; entonnant le refrain sinistre du « Tout est indifférent. Tout revient au même » ; prive la vie de sens, de but. Et pour entretenir ce règne du « en vain », la volonté de puissance recourt à l’Eternel retour de l’identique. Ainsi réduit à un simple moyen, cette mystérieuse pensée se trouve comme amputée de sa propre vérité, au risque de demeurer impensée. Reste à savoir ce qui pousse la volonté de puissance à ignorer, non pas le processus de l’Eternel retour, puisqu’elle l’exploite sans vergogne, mais la pensée de l’Eternel retour du Même. C’est que la volonté a peur... et de qui, de quoi a-t-elle peur ?« Dans le « dos » de la volonté de puissance, la peur ? « Dans le dos », jamais de face, souligne Heidegger, se trouve le rien, ayant peur de lui, en tant que c’est son devoir, la volonté lui dit oui et nomme cela : sa liberté. »

Ainsi donc, en s’introduisant dans l’inconscient, dans la fêlure même de la volonté de volonté totalement malade d’elle-même, préférant vouloir le « pour rien » éternellement plutôt que ne rien vouloir, les séances M. N. /Nelly sont une manière de penser le néant puisqu’elles l’expérimentent en se tenant, dans l’instant, en lui :

« Ludi pour la préservation et la tranquillité dissimulée de l’espace.

Nelly pour l’expérience du temps.

Dans l’expérience du temps, il faut un rituel. La moindre familiarité engendre le mépris, puisque l’introduction plébéienne dans les questions sexuelles entraîne l’amertume, le ressentiment, l’esprit de vengeance, le méli-mélo psy [...]

Une jeune femme très réservée, sérieuse, qui ne fait des horreurs que par exception, et qui non seulement les fait mais les dit en les faisant, voilà Nelly, sa peau, son cou, ses oreilles, ses seins, ses fesses, ses jambes, ses yeux, ses mains, sa bouche et son souffle. Et surtout sa voix, bien entend, mélodieuse, pudique, basculant d’un coup dans l’obscène, murmures et chuchotements. Pénombre et venin. Les lectures activées ne doivent pas être trop fréquentes, il suffit de vérifier que toute la bibliothèque religieuse et philosophique pourrait y passer. Plus c’est moral, on l’a déjà dit, mieux c’est. Plus s’exprime d’une manière ou d’une autre, la rancune sacerdotale la plus viscérale, plus l’effet est garanti. A partir de ce moment-là les siècles défilent, et ça pourrait entraîner un fou rire d’inhibition, mais non, l’excitation domine, et la voix de Nelly, habilement professorale et dogmatique, fait tout passer à la trappe puisqu’elle est nue et très désirable en situation. »

Ph. Sollers, extrait de Une vie divine.

Ces audacieuses aventures exigent une explication avec le « Tout est indifférent. Tout revient au même ». Il faut être-là, penser à partir de l’instant, autrement dit s’extraire en un ample mouvement au-dessus de la dérive du monde, de l’étant. Alors seulement, la musique répétitive, triste et mélancolique : « tout est vain... tout est vain... tout est vain... », s’échappant du roulement mécanique d’un orgue de Barbarie, s’estompe peu à peu. Un merveilleux silence se fait entendre, laissant place à l’autre musique, la vraie musique : la répétition devient un élan constant vers la création. C’est la Joie.

M.N. parvenant au cœur du nihilisme, extirpe au passage son mal : l’esprit de vengeance, ce malentendu quant au temps.

Pour qui est ce serpent s’enflant dans la gorge de l’étant ?

Tel un vieillard tremblant aux yeux hagards, la volonté finit par parvenir au comble de l’insensé elle dit oui au non-être qui veut, à présent, être. L’heure est au sommeil de la mort, un serpent vient tout doucement se glisser dans la gorge de l’étant.

Ph. Sollers, peignant sur le motif, crée, au gré des mouvements de sa plume, un espace ouvert pour un nouveau temps. Dans Une vie divine, M.N contemple — quand bien même ses écrits, quand bien même sa pensée ! — le massacre du temps s’étriquant dans le calcul représentatif, s’échinant maladroitement à déterminer l’être, finissant par le délaisser dans un étant toujours plus ignorant de la toute proche présence : le trésor de la proximité, celle de l’Etre, file entre les doigts au métal froid de l’indigente époque — endormie, profondément endormie, inattentive à ce qui pourrait la sauver : penser la pensée de l’Eternel Retour du Même.

M.N. sait (étant de ceux ayant exploré son âme plus qu’aucun) que la pensée de l’éternel retour est la pensée des pensées, c’est-à-dire la pensée la plus abyssale puisqu’elle comporte en elle aussi bien un trésor, qu’une ruine. Zarathoustra, porte-parole de Dionysos et devant enseigner la pensée de l’éternel retour de l’identique, rencontre celle-ci sous le forme du serpent. Mais ce serpent est double, équivoque. Il est tantôt enroulé, en plein Midi, autour du cou de l’aigle dessinant les cercles du dépassement, mais il est aussi, en plein Minuit, noir et terrestre, glissant et se fichant dans la gorge d’un homme gisant. C’est ici qu’il faut se réveiller, agir... Pourquoi ? Parce qu’en restant passif, endormi, c’est-à-dire en étant comme cet « homme qui gisait-là », l’Eternel Retour reste au service de la volonté sans parvenir à la libérer de sa pernicieuse maladie : l’esprit de vengeance.

Heidegger soulève cette question dans Qu’appelle-t-on penser ? : « Est-ce que la pensée de l’éternel retour du même, est-ce que ce retour apporte la délivrance à l’égard de la vengeance ? » L’éternel retour du même devrait en effet, parce qu’il permet à la volonté inconditionnée de se vouloir éternellement, de se libérer du passager qui, une fois tombé dans les fonds du plus maintenant se pétrifie à jamais. Puisque tout passe, tout mérite de passer :

« [...] Ceci, oui, ceci seul est la vengeance même : la répulsion de la volonté contre le temps et son « ce fut ».

En vérité, il y a une grande bouffonnerie dans notre volonté : et c’est devenu la malédiction de tout ce qui est humain que cette bouffonnerie ait appris à avoir de l’esprit !

L’esprit de vengeance : mes amis, c’est là ce qui fut jusqu’à présent la meilleure réflexion des hommes : et, partout où il y avait douleur, il devait toujours y avoir châtiment.

« Châtiment », c’est ainsi que s’appelle elle-même la vengeance : avec un mot mensonge elle simule une bonne conscience.

Et comme chez celui qui veut il y a de la souffrance, puisqu’il ne peut vouloir en arrière, — la volonté elle-même et toute vie devaient être — punition !

Et ainsi un nuage après l’autre s’est accumulé sur l’esprit : jusqu’à ce que la folie ait proclamé : « Tout passe, c’est pourquoi tout mérite de passer ! »

« Ceci est la justice même, qu’il faille que le temps dévore ses enfants » : ainsi a proclamé la folie. »
F. Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra.

Cependant — et c’est ici qu’il y a « perversion » —, l’étant ne fait qu’accroître son indépendance vis-à-vis du temps en tant que passer. Car indépendance ne signifie pas liberté. Dans l’indépendance, une dépendance perdure malgré tout : inconsciente, insidueuse, insinueuse... d’autant plus haineuse. Selon la logique représentative, l’étant en tant que volonté de puissance met en sûreté (et non en garde !) sa rancœur envers le temps lui-même. L’éternel retour se joue ainsi à contretemps : la mauvaise volonté est mauvaise musicienne... elle injecte dans la bouche de celui qui dit « je » les mots d’une langue dont il reste étranger à jamais. La pensée de l’éternel retour du même devient une arme contre la justice, elle est un faux-fuyant produit par et pour la volonté afin de satisfaire son insatiable appétit de puissance morbide et dévastatrice.

Que vienne le temps dont on s’éprenne... Comment ? M.N. le sait, il entend très distinctement cette voix disant : « Mords ! Mords toujours ! » :

«  Nous voici devant le Portique. Son nom, nous dit M.N., est « L’Instant ». Derrière les innombrables instants, il y a l’Instant.[...]

Bon, il faut s’arrêter. Maintenant commence l’épreuve de l’éternel retour.

Le Portique est là, la route du passé vient de l’infini jusqu’à lui, celle de l’avenir s’étend à l’infini au-delà de lui. Cet instant se répétera éternellement, où que se trouvent le passé, le présent, l’avenir, le voyageur, le Portique. Cette page, par exemple, est un Portique électronique. D’autres viendront.

Mais, pour l’instant, la scène est dramatique. C’est une nuit de lune, un chien hurle à la mort, et, dans un coin, un jeune berger, épouvanté de dégoût, se tord et râle. Pendant son sommeil, un serpent est entré dans sa bouche et s’est enfoncé dans sa gorge. Essayez onc de tirer ce serpent par la queue, rien à faire, il se gorge de gorge, il veut aller aussi loin que possible, bouffer de la langue humaine, et, si possible, de la cervelle plus loin.

« Alors, quelque chose se mit à crier en moi, mon épouvante, ma haine, mon dégoût, ma pitié, tout mon bien et mon mal se mirent à crier en moi d’un seul cri : « Mords ! Mords-le ! Arrache-lui la tête ! Mords-le ! »

(Ludi :

Ça ne va pas ? Ça ne va pas ?

Si, pourquoi ?

Tu viens de crier en dormant.)

Le jeune berger mord et crache la tête du serpent. Il se relève et rit. Ce n’est plus le rire d’un berger ni d’un homme. Mais alors, le rire de qui ? »

Ph. Sollers, Une vie divine.

La décision de mordre le serpent est aussi celle de penser la pensée des pensées. En mordant le serpent je surpasse le nihilisme, sa rengaine lancinante et désespérée se plaisant à radoter que « l’existence sans but est vouée à revenir éternellement ». Mordre le serpent à belles dents c’est se tenir dans l’instant hors de l’étant et de la totalité de son règne. Etre là, c’est être dans l’autre étant, comme en repos dans ce grand blanc et profond silence : le Néant. Cette décision est une révolte en soi, et ne peut être qu’intérieure, personnelle. Croire en effet que l’on peut surpasser le nihilisme de l’extérieur est la plus dangereuse des illusions − l’actualité nous le rappelle chaque jour :

« Une fois encore, l’éternel retour n’a rien d’un idéal, d’abstrait, d’éternel exsangue, ce n’est pas non plus un projet, un programme, un « futur ». C’est là, et toute la question est de savoir si vous êtes écrasé par ce là, ou pas. Comment le vivez-vous, dites-nous. »

Ph. Sollers, Un vie divine

Oui, dire... Pas de révolution, pas de révolte intérieure sans poésie :

« Les écrits cités, soigneusement et longuement interrogés, pourraient être utilisés comme moyen d’ouvrir, peut-être, l’accès à la compréhension d’un type encore plus élevé et plus difficile que ne l’est même le type de l’esprit libre. »

Ludivine Sereni


[1Dans Holzwege, Chemins qui ne mènent nulle part,Heidegger précise et explique cet aphorisme essentiel du Gai savoir (125 -L’insensé), dans "Le mot de Nietzsche "Dieu est mort"".

[2Concernant les notions de "volonté de puissance", "éternel retour", et "nihilisme", je renvoie le lecteur, bien évidemment, au livre de Nietzsche La volonté de puissance, mais aussi, et surtout, à Achèvement de la métaphysique et poésie par M. Heidegger, et aux chapitres du Nietzsche I, toujours par Heidegger, "L’éternel retour du même" et "La volonté de puissance en tant que connaissance".

[3La volonté de puissance,dans sa propre logique, conçoit et confond en effet le néant avec la simple et pure nullité. Ph.Sollers,dans Poker, précise les conséquences de ce refus de penser le néant : "Nous sommes devant une insurrection spirituelle, celle de la volonté de volonté.Le non-être demande génétiquement à être..."

[4Heidegger écrit que l’essence du nihilisme réside dans le fait qu’on ne prend pas au sérieux la question concernant le néant. De fait le nihilisme signifie : "l’essentiel non-penser à l’essence du néant".

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