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La MaFi et la Noire finance

Autour de "Chaos brûlant" de Stéphane Zagdanski

D 3 octobre 2012     A par A.G. - C 3 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Il y a quelques semaines Stéphane Zagdanski se livrait à un petit détournement situationniste pour la sortie de son roman Chaos Brûlant.

Philippe Sollers et Stéphane Zagdanski, même combat !

*

Depuis le temps que tous les philosophes baragouinent sur "le nihilisme contemporain", que les journalistes s’en prennent à "la société du spectacle" qu’il confondent tous allègrement avec le(ur) petit monde médiatique, que les économistes n’osent plus prononcer le mot de "capitalisme" (« Marx est mort » nous disait-on benoîtement dans les années 70), il fallait un roman (celui que Debord n’a pas pu ou su écrire) pour montrer la base unitaire de tout ça ("le spectaculaire intégré" en voie de désintégration). C’est fait.
Il y a eu la famille endogamique Leymarché-Financier que Sollers a décrite notamment, en 2000, dans Passion fixe : avec sa description minutieuse, implacable et et désopilante de la MaFi, Zagdanski va plus loin dans la vision du négatif et dans sa négation diagonale et jubilatoire. Une histoire de fous où les fous ne sont pas là où l’on croit.
Zagdanski est pessimiste. Soit. On lui reprochera d’être nihiliste, voire de n’être que haine ou ressentiment (je l’ai déjà lu : bel exemple de projection aveugle). Au contraire ! La Parole — qui ne peut être que singulière — l’emportera toujours sur la dictature du Chiffre.

Au Manhattan Psychiatric Center, Zagdanski (ou un de ses doubles) décrypte, avec son copain Karl Marx, le fonctionnement de la MaFi.

Extraits :

La MaFi

Marx et moi discutons tandis que je feuillette un vieil exemplaire du Wall Street Journal qui traîne sur une table basse de la bibliothèque.
— Les chiffres de la crise sont publics, dis-je, connus, imprimés, cités, répétés, et pourtant c’est comme s’ils ne représentaient rien. Plus ils comportent de zéros, plus ils se confondent avec le zéro. Sais-tu qu’au début 2008, lorsque John Thain est nommé P-DG de Merrill Lynch, il reçoit en cadeau de bienvenue quinze millions de dollars de bonus, avant même de commencer à travailler, juste pour le remercier d’accepter d’être rétribué entre cinquante millions et cent vingt millions de dollars par an. La banque d’investissement Merrill Lynch est alors en pleine déconfiture. Elle vient de perdre, avec la crise des subprimes, plus de huit milliards de dollars. Sitôt nommé, Thain dépense un million deux cent vingt mille dollars pour faire rénover deux salles de conférences, un hall de réception et son bureau. Ce dernier comporte une carpette à quatre-vingt-huit mille dollars, un guéridon en acajou à vingt-cinq mille dollars, une crédence du XIXe à soixante-huit mille dollars, des pendeloques de lustre à dix-neuf mille dollars, quatre paires de rideaux à vingt-huit mille dollars, deux chaises pour les invités à quatre-vingt-sept mille dollars, une chaise de style George IV à dix-huit mille dollars, six chandeliers à deux mille sept cents dollars, une poubelle à mille quatre cents dollars, des stores en tissu à onze mille dollars, une table à café à cinq mille huit cents dollars, et une commode à trente-cinq mille dollars...
— Ce n’est pas de l’argent, me répond Marx, c’est de l’écume. Une mousse toxique qui a tout recouvert, étouffé, empoisonné.
— Cela veut-il dire qu’il va falloir que tu réécrives Le Capital ?
— Au contraire ! Plus le Capitalisme s’abîme dans son maelstrom planétaire de folie et d’horreur, plus je trouve mon Kapital actuel, frais, vérifiable, digne d’être lu, relu, médité, annoté, cité, commenté. Ôtés les oripeaux conjoncturels, il est d’une actualité bouillonnante. Bien sûr, quelques pages demanderaient à être réactualisées.
— Lesquelles ?
— Par exemple, dans le chapitre sur le caractère fétiche de la marchandise, je n’opposerais plus aujourd’hui le rapport de valeur entre les produits du travail à l’impression lumineuse d’un objet sur le nerf optique. J’en veux l’iPad pour preuve !
— Comment définir le monde de la Finance moderne ?
— En une phrase : Il est pourri de fond en comble et il domine la planète. Le monde de la Finance est le monde.
Le moindre détail de la vie quotidienne de n’importe qui, toi et moi inclus, est la conséquence d’un événement financier qui s’est produit sans bruit ni fracas quelque part dans les arabesques d’un algorithme niché dans un ordinateur surpuissant. Toutes les autres formes de pouvoir : économique au sens classique, militaire ou politique, sont en désuétude. Il n’y a plus qu’un seul règne, celui de la MaFi.
— La Mafia ?
— Non, la MaFi, l’entité des marchés financiers.
— Et DSK alors ? Il y a encore quelques jours il était qualifié d’homme le plus puissant, le plus influent du monde ?
— Baudruche ! Le sympathique débonnaire bedonnant M. Strauss-Kahn était l’amuseur du moment de la MaFi, rien d’autre.
— Pourtant il dénonçait publiquement les abus des marchés financiers.
— Roupie de sansonnet ! La première chose à savoir concernant la MaFi, c’est qu’elle est parfaitement indifférente à tous les discours qu’on tient sur elle. Mieux, elle les chapeaute. Elle souffle les arguments des uns et des autres, et quant à ce qui doit demeurer secret, elle sait parfaitement distraire l’attention des bavards. C’est elle qui a fait élire Obama aux États-Unis sur un programme dont l’un des arguments-clés était l’abolition de la cupidité financière, la fin des paradis fiscaux, la mise à bas de Wall Street. Et c’est elle qui a intimé à Obama, sitôt élu, de renommer aux postes-clés de l’Économie mondialo-américaine les crapules corrompues responsables de la crise des subprimes.
— Pourquoi en ce cas avoir fait élire Obama, plutôt qu’un républicain pur et dur comme Bush ?
— Pour donner le change. L’argent n’a ni odeur ni couleur. « Donner le change » est sa maxime majeure. L’étiquette « Premier Président Noir de l’Histoire des USA » permettait de détourner l’attention du public et d’ignorer les responsables d’une crise qui allait précisément porter Obama au pouvoir... pour ne rien changer.

Stéphane Zagdanski, Chaos brûlant, p. 265-268.

Voir aussi, côté Pile : le blog consacré au livre et, côté Face, sur le site des amis de son « meilleur ami », M.-E. Nabe : Le retour des ratés.

***

Je vous disais donc, messieurs, que les finances vont passablement. Un nombre considérable de chiens à bas de laine se répand chaque matin dans les rues et les salopins font merveille. De tout côtés on ne voit que des maisons brûlées et des gens pliant sous le poids de nos phynances.
Alfred Jarry, Ubu roi.

Pour mieux comprendre le fonctionnement de « la famille Leymarché-Financier » ou celui de « la MaFi », Arte nous présentait le 2 octobre un excellent documentaire Noire finance dont le premier volet, intitulé La grande pompe à phynances, est un bel hommage à Alfred Jarry.

Noire finance

Un documentaire en deux parties de Fabrizio Calvi et Jean-Michel Meurice

(France, Finlande, 2012, 52mn), ARTE

Date de première diffusion : 2 octobre, 20h53
Date(s) de rediffusion : Mardi, 16 octobre 2012, 10h25
Samedi, 20 octobre 2012, 10h45

Ce film en deux parties de 70’ nous permet de voir et de comprendre les principaux mécanismes qui ont conduit à la crise actuelle. Economistes, banquiers, journaliste, policier décryptent cette matière complexe et nous offrent des explications claires et accessibles que complètent et concrétisent des maquettes malicieuses.

« La grande pompe à Phynances » de 1929 à 2007, la mise en place d’un nouveau capitalisme. le démantèlement des contrôles, de 1980 à 2000, et les nouveaux outils financiers.

« Le bal des vautours » de 2007 à 2012, la crise en marche : tout est bon pour s’enrichir et tant pis si la société devient de plus en plus injuste. Pourquoi personne n’a rien vu venir ? Pourquoi n’a-t-on pu empêcher la catastrophe ? Et pourquoi rien ne semble devoir changer ?

Plus ici

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Première partie

La grande pompe à phynances

Dans ce premier volet, les auteurs remontent au fameux jeudi noir d’octobre 1929 à Wall Street, pour montrer comment une crise boursière se transforme en crise bancaire, qui elle-même se développe en crise économique mondiale. Des "barons voleurs" d’hier aux golden boys des années Tapie, des accords de Bretton Woods à la création de l’euro, il retrace ensuite les différentes étapes qui ont conduit à la libéralisation des flux financiers. Assurances, produits dérivés, fonds spéculatifs (hedge funds)... : les dispositifs techniques se succèdent pour accroître les profits, augmentant toujours plus le risque et la fraude systémiques.

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Deuxième partie

Le bal des vautours

De 2007 à aujourd’hui...

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« Noire Finance », Bourses poursuite

Les plongées dans le monde opaque de la finance ont l’audimat en poupe. Début septembre, un documentaire sur Goldman Sachs, la banque la plus emblématique de ces dérives, a battu le record d’audience des Thema d’Arte. Le film en deux parties diffusé ce soir mériterait, lui aussi, d’être vu par le plus grand nombre. Au terme d’une magistrale enquête sur le pouvoir et les excès — un euphémisme — de la finance depuis les années 30, on se sent moins démuni face à des questions dont la complexité sert trop souvent d’alibi pour les réserver aux experts. Avec des témoins éclairants (les banquiers Jean Peyrelevade et Guillaume Hannezo, les économistes Michel Aglietta et Paul Jorion), ce récit dense livre de précieuses clés pour saisir la folie d’un système que même la crise ne parvient pas à ébranler.

Autant être prévenu, mieux vaut être reposé et avoir les idées claires pour affronter l’avalanche de concepts, chiffres et dates qui défilent tout au long de cet intense décryptage chronologique d’un système financier dont l’activité peut se résumer à la création de richesse en s’endettant.

Sur fond de travelling nocturne et menaçant sur la skyline de Wall Street, le film s’ouvre par une question de bon sens : « Pourquoi faut-il donner de l’argent public aux banques privées pour leur éviter de faire faillite et réduire les salaires, supprimer les emplois ? »

Une question sans aucune limite de prix, on s’en rend vite compte, dans laquelle le film se débat sans éluder l’origine de cette finance devenue folle : une cupidité sans fin qui amène à toujours plus de crédit et de dette et, par voie de conséquence, à des montages de plus en plus sophistiqués pour générer toujours plus d’argent à partir de rien.

Vertigineux, le récit de ces quatre-vingts ans de machinerie financière à base d’effets de levier, de produits dérivés et autres « hedge funds » régnant en maîtres sur l’économie suscite un grand malaise. Comme si rien n’avait changé depuis les années 30 : ce sont les mêmes qui s’enrichissent et privatisent les profits quand tout va bien et les autres qui paient l’addition quand tout va mal. Une immunité que résume bien ce chiffre balancé en conclusion : les « banksters » de la finance ont totalisé ces dernières années 95 milliards de dollars de salaires alors qu’ils ont accumulé 1 000 milliards de pertes. Stop ou encore ?

Paru dans Libération du 2 octobre 2012

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