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La musique plus intense

Ouverture

D 10 septembre 2012     A par Olivier-P. Thébault - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Vous lirez ci-dessous l’« Ouverture » de « La musique plus intense », le livre sur Rimbaud d’Olivier-Pierre Thébault paru en avril 2012 dans la collection L’infini, chez Gallimard. A.G.

Poenies and butterfly Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

Ce livre est dédié à Fabien Nguyen Huu, Pascal Orosco, Rodolphe Della Rocca, et aux musiciens,

Ouverture :

« A vaincu la Royauté,
Et elle couronne de ce qui leur revient
La Beauté et la Sagesse,
D’un diadème éternel ! »

Die Zauberflöte, alias La flûte enchantée, paroles finales de cet opéra composé par W.A. Mozart sur un livret d’Emanuel Schikaneder ; ma traduction, je souligne.

Notre unique souci, à mesure que nous avancerons dans ce livre, sera de questionner le rapport au Temps d’Arthur Rimbaud tel qu’il fait signe et scintille dans les Illuminations. Par voie de conséquence, nous apprendrons à écouter comment de l’étonnante alchimie du Temps et du Verbe propre à ce génie — son art contrapuntique aiguisé d’accueillir l’illumination dans le vase d’élection des mots —, découle « l’immense opulence inquestionable » de sa musique verbale, qu’on ne vendra jamais, et ce qu’elle signifie. Le Temps, l’illumination, la musique verbale : tel sera au fond notre sujet.

Mais, qu’on y prenne garde, entrant ainsi dans les domaines où confluent le langage et le sens de l’existence poétique, de son expérience fondamentale, nous devrons — le lecteur, comme moi-même — faire preuve de la plus grande vigilance et de la plus profonde radicalité critique afin d’être à la hauteur de cet enjeu. Car, franchissant l’épreuve de l’ardu questionnement de l’expérience du Temps dans le Verbe des Illuminations — tant au niveau de la signification globale des poèmes, qu’à celui de leur musique —, c’est l’état de simple lecteur encore extérieur au nouveau monde de phrases dans lequel nous entrons — à savoir le texte de Rimbaud —, qui va être interrogé, ébranlé, mis en mouvement, bouleversé, et pour tout dire révolutionné. En outre, questionnant de la sorte ce n’est pas à quelque chose de subjectif que nous parviendrons, mais au cœur de cette « poésie objective » à laquelle Rimbaud aspirait, qu’il est tout entier devenu, dans son œuvre comme dans sa vie, dans l’opéra fabuleux de son œuvre-vie [1]. Cette poésie musicale, ou plutôt cette poésie pensante faite musique, délivre, prodigue et enseigne un temps de l’éveil — « le temps des Assassins » — susceptible d’être expérimenté par tout être réellement désireux de connaître la clarté divine de l’illumination. C’est l’expérience absolue dont le langage universel est « de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs, de la pensée accrochant la pensée et tirant ». Ou plutôt, l’expérience inouïe qu’est ce langage comprenant tout : une « égalité sensorielle absolue » en laquelle se rassemble et ramasse le corps, c’est-à-dire une unification concrète infinie de la raison et des sens trouvant ses lieux et ses formules dans les mots et dans les sons, se révélant à celui qui l’expérimente comme son « nouveau corps amoureux », « machine aimée des qualités fatales ». Ainsi se formulerait l’idée de l’Incarnation, celle du Génie, à laquelle Arthur Rimbaud s’est toujours tenu, lumineux fil rouge de son œuvre et de sa pensée, comme de son existence entière. Rien ne saurait nous dissuader — monde névrosé et catastrophé, sociétés spectaculaires implosées, plèbe fantasmatique des vanités médiatiques, corporations décomposées au service du chiffre, familles désagrégées dans la circulation mécanique des choses, misère aggravée du sempiternel ressentiment... — de nous élever à une hauteur de vues pareillement essentielle. Car ce n’est qu’à partir de celle-ci que le monde s’ouvre, c’est-à-dire se manifeste comme l’Ouvert lui-même.

Les Illuminations, formant le terme infini du voyage rimbaldien, répondent à notre question initiale, à même la profondeur vivante de leurs pages séraphiques. Il nous suffira donc de scruter attentivement ces feuillets de feu en laissant s’anéantir à proportion du déploiement éveillé de notre intellect toute distance et toute séparation entre nous-mêmes et notre objet, nous identifiant avec son mouvement dans soi, sa vie intrinsèque irréductible et flamboyante, solitaire et solaire. C’est là l’un des sens premiers, cardinaux, substantiels du savoir-lire. Savoir sagace et désinvolte, pénétrant et joyeux, par lequel le lecteur se métamorphose en ce qu’il lit, s’en revêt, et sachant pourquoi il jouit se change davantage à chaque lecture en celui qu’il doit devenir, qu’il est essentiellement, dans sa vie. Plus il connaît l’universel, mieux se conçoit sa singularité ; réciproquement, plus il aiguise celle-ci, mieux celui-là trouve à vivre et se déployer en lui ; réjouissant paradoxe, clef de sa liberté. Tel un enfant ou tel un dieu, lisant et embrassant toutes choses particulières à partir du centre redéployé du monde, il jouit de son invisibilité. C’est silencieusement qu’il fredonne au cœur des nuits et des jours glorieux : I’m the boy that can enjoy invisibility... Pour lui, tout vit par cette action témoignant de la concentration de son esprit qui perce partout. De là, communication intense de tous les temps en lui plastiquement présents, vie harmonique et rire majeur de l’univers, vibrant dans son intérieur, délices extatiques de son cœur dionysiaque éternellement renaissant de ce feu. Cette loi si féconde de l’esprit, nous trouvons que c’est la plus noble de ses vertus, au fondement de toutes les autres.

Reprenons. Il me semble que la lecture n’a, jusqu’ici, pas suffisamment porté sur la manière dont Rimbaud pense la question du Temps dans les Illuminations. Cela permet pourtant de voir ce penser se diversifier et se multiplier selon les chatoiements mouvants et moirés des poèmes, avant de se concentrer, à l’extrême de son intensité, dans ces saphirs de feu poétique que sont A une raison et Génie, tous deux porteurs, en pleine lumière inaperçue, du secret musical de la nouvelle raison des Illuminations.

Ajoutons que ce n’est pas sans un certain ravissement que nous prendrons plaisir à éclairer la temporalité rimbaldienne par la connaissance salutaire de la temporalité biblique et messianique. Ces deux temps, en effet, se clarifient l’un l’autre avec une évidence qui, à la suite de la lecture de ces pages, paraîtra sans fard dans toute sa belle et irréfragable vérité.

Mais de façon plus resserrée et détaillée, quel fil conducteur s’imposera à nous pour cette étude ? L’intrication pensante du Temps et de la musique dans le Verbe de Rimbaud, pour cette âme éternelle qui « vole selon », sera notre guide, le pôle magnétique de notre navigation. Ainsi, mettant en avant la question du Temps dans les Illuminations — son expérience —, nous serons amenés à déployer celle de la musique, car pensant l’une nous ne pouvons pas ne pas penser l’autre, tant elles se fondent réciproquement et forment comme la chaîne et la trame du tissage qu’est sa parole. En effet, leur unité créatrice est à l’œuvre dans chaque phrase ailée d’Arthur Rimbaud, comme une trouée, une éclaircie, une épiphanie du Temps lui-même. Ce pourquoi il laisse entendre de chacune de ses phrases qu’elle « est aussi simple qu’une phrase musicale ».

Ainsi, nous analyserons d’abord le rapport global de l’œuvre de Rimbaud avec le Temps, ayant pour unique visée la révélation entière de sa percée dans — et comme — les Illuminations. Puis, dans une seconde partie, nous méditerons l’afflux événementiel du Temps dans celles-ci, éclairant cet événement, tout d’abord avec le temps du monde objectif s’enfonçant dans son aliénation dans soi (ce que Rimbaud nomme « cette époque-ci, qui a déjà sombré »), puis avec le temps tel que médité dans ce que les religions peuvent avoir de plus éveillé (catholicisme et judaïsme pour l’essentiel, même si l’on pourrait étendre la démonstration aux Védas, aux mythologies nordiques ou à la tradition taoïste, par exemple), dégageant ainsi l’horizon d’un hyper-catholicisme messianique absolument méconnu, et enfin, avec le temps tel que ressaisi dans une perspective plus philosophique. Dans une dernière partie, où forts de nos méditations sur la question du Temps nous serons à même d’aborder celle, plus secrète et difficile, de la musique, nous nous pencherons sur les tenants et aboutissants de ce que Rimbaud nomme, dans Génie, « la musique plus intense ». Cette formule nous semble en effet résumer à merveille la très grande musique de sa composition alchimique dont nous essaierons de déceler quelques-uns des trésors les plus essentiels.

Insistons encore sur un point. Nous interroger ainsi sur la temporalité interne, mouvante et colorée des Illuminations, sa musique, nous permettra de mieux entendre l’à-propos de cette parole de Philippe Sollers dans L’Etoile des Amants : «  Quant à “ illuminations ”, on peut se demander pourquoi ce titre occupe la place du diamant ignoré au beau milieu de la prose mondiale. » Donc : en quoi et pourquoi c’est un tel diamant, et en quoi et pourquoi il est à ce point ignoré. Les deux vont de pair : la surdité et l’aveuglement volontaires se font d’autant plus forcenés qu’ici le Savoir brille d’un éclat incomparable, sonne d’une musique plus intense. Nulle autre question que celle du Temps, cette ordalie primordiale de tout dire — puisque la temporalité qui vit et vibre dans chaque phrase, si celle-ci est pensée, n’exprime in fine rien d’autre que l’âme de son contenu, Une avec celle de son auteur —, ne saurait mieux le mettre en relief.

Lecteur avisé, vite, déleste-toi des turpitudes du monde qu’un peu de temps emporte, et dirige-toi, d’un pas preste et allègre, vers le doux festin des sons et du sens dont cette étude est la clef.

Olivier-Pierre Thébault

Table d’écriture. Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.


[1Le trait d’union est ici dialectique : l’œuvre et la vie passent l’une « en » l’autre de façon fluente, sont moments de leur unité. Loin de plaquer et rabattre abstraitement l’œuvre sur ce qui est supposé être le déroulement chronologique, linéaire, de la vie de Rimbaud, cette dialectique de l’œuvre et de la vie révèle que l’œuvre est d’abord intimement vécue et la vie une œuvre... Nous en verrons quelques exemples au cours de ce texte.

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