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Le bilan voilé des Jeux Olympiques

Le voile et la forêt par Ph. Sollers

D 15 août 2012     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


La flamme olympique de Londres vient de s’éteindre. Après la fête - elle était belle - les athlètes aussi, belles et beaux dans l’explosion de joie mémorable, comme dans l’effort et la douleur. Fête des corps - et de la musique anglaise techno, rock, rap... dans ce final festif. Rythme et mouvements des corps en synchronisme.
Aujourd’hui, l’heure du bilan a commencé. Les succès de l’organisation, de la sécurité, du spectacle ont été là : « Nous avons été à la hauteur » peut dire le Maire de Londres. Même si les commerçants du centre de la capitale ne furent pas à la fête. Beaucoup moins de recettes qu’en temps normal ! Tous les visiteurs drainés vers les stades et ne s’en éloignant guère... Les Anglais se souviendront aussi des factures qui restent à payer. Mais pendant ces Jeux, c’était la trêve olympique, la trêve de la crise.

Les Anglais ont transmis le drapeau olympique aux futurs organisateurs, les Brésiliens qui entendent bien montrer au Monde leur puissance économique montante, comme l’ont fait, avant eux, les Chinois en attendant que le Qatar - qui place ses pions avec patience dans le sport - cf. l’acquisition du PSG - accède aussi, un jour à la consécration mondiale de sa puissance, la puissance des pays du Golfe et des valeurs du monde musulman.

1.Une grande victoire sans podium

Dans le bilan de ces jeux, il est une grande victoire qui n’a pas fait l’objet d’un podium,
elle méritait pourtant une médaille d’or, la victoire du Prince Ali Bin al Hussein de Jordanie...
Qui c’est celui-là ?
Un des six vice-présidents de la Fifa !
Oui, le travail de lobbying est à l’action.

En témoigne ce retournement de la Fifa qui juste avant l’ouverture des Jeux, le 5 juillet, a finalement autorisé, le port du voile (hijab) pour les joueuses de football dans les compétitions officielles.

Mais dès mars le Prince Ali Bin al Hussein avait reçu de « l’International Football Association Board » (Ifab), - organe garant des lois du jeu - un accord de principe pour l’adoption de cette mesure demandée conjointement par la Confédération asiatique (AFC) que le Prince avait su gagner à sa cause : Monde arabe et confédération asiatique : même combat ! Les apparences étaient sauves : pas une requête religieuse, mais culturelle ! Et plus, l’Ifab avait souhaité attendre le "résultat d’un examen accéléré de toutes les questions liées, notamment sur le plan de la santé et de la sécurité", aux termes duquel, la décision a pu être finalisée le 5 juillet, par la Fifa...à l’unanimité. Cette mesure fera d’abord l’objet d’une période d’essais afin d’en préciser les modalités. Couleur, design et la nature même des voiles seront débattus en novembre à Glasgow lors d’une réunion de l’Ifab.
Quel négociateur merveilleux ce Prince des Mille et une Nuits ! Quelle force de persuasion et de rêve !

« Aujourd’hui, Jacques Rogge, président du CIO, vante “la promotion des femmes par le sport” menée grâce aux Jeux. Cela fera des heureux, comme cette entreprise installée au Québec, IQO, fondée par Elham Seyed Javad, d’origine iranienne, qui commercialise des voiles sportifs, transpirants (cool max) ne gênant pas la pratique du sport » remarque pour sa part, Jean-Marcel Bouguereau.

Le Prince Ali Bin al Hussein aurait dû monter sur le podium pour recevoir les acclamations de tout le monde musulman. Peut-être sera-t-il président du CIO, quand les J.O. se dérouleront dans les Pays du Golfe avec logement des athlètes dans les superbes marina sur les îles artificielles construites par les Emirats arabes avec leurs pétro-dollars ?

Nos sens nous trompent :
Le voile n’est pas un signe religieux.
Le sport n’a rien à voir avec la religion et la politique.
Le CIO n’a pas d’article 51 dans sa charte qui stipule "qu’aucune sorte de démonstration ou de propagande politique, religieuse ou raciale n’est autorisée". Vous souvenez-vous qu’à Pékin le CIO avait refusé que les athlètes portent un badge en faveur des droits de l’Homme. Vous souvenez-vous qu’à Mexico, les deux athlètes américains qui avaient levé le poing en hommage aux Black Panthers avaient été exclus à vie ?
Les vents dominant sont toujours à l’Ouest. Non, les vents tournent : la vieille Europe, malgré le sursaut de Londres est entrée dans une zone dépressionnaire persistante. Les vents favorablesviennent désormais de la Chine, hier, du Brésil, demain, et des Pays du Golfe, bientôt.
L’argent n’a pas d’odeur : si, celle des pétro-dollars. Le CIO, c’est une grosse machine, qui a un énorme besoin d’investisseurs, de sponsors pour la financer. Quand en temps de crise, ceux-ci ne se bousculent plus pour apporter leur soutien, les pétro dollars sont les bienvenus. Au nom de l’universalisme et des beaux sentiments, on accommode les grands principes face au plus impérieux de tous, dans l’esprit des dirigeants : le principe de réalité, celui qui ne figure dans aucune Constitution, ni aucune Charte mais qui s’impose partout : loi universelle et de tous les temps : le puissant impose sa loi au plus faible. Pour le meilleur et pour le pire. L’Empire romain vivait sous le modèle de Rome. Les peuples colonisateurs ont déployé leur religion chez les peuples colonisés. ..
Puis, loi de l’Histoire, les dominateurs deviennent dominés... La roue du temps, cycle...,les nouveaux dominateurs seront à leur tour, un jour, dominés...
Les Jeux Olympiques ont plus de deux millénaires, capables de renaître de leurs cendres avec le baron de Coubertin, ils ont vu les jeux de Berlin en 1936, les jeux de Munich en 1972.

Et voyez-vous un voile chez ce pierrot lunaire, la jeune judoka saoudienne qui a converti son voile en cet austère couvre-chef en forme de bonnet de bain ? Le principe de réalité s’impose aussi au monde musulman, mais la force symbolique demeure. Tout musulman peut voir dans ce bonnet, non ce qu’il est mais ce qu’il représente : un voile de pudeur, une victoire du religieux sur les Lois et les Chartes occidentales, là même où l’universalité humaine et l’absence du religieux et du politique ont été érigés en principe premier. Victoire des victoires. L’imposition du symbole. Dans la compétition, comme dans le défilé d’ouverture :


Quelques titres de journaux

Dans l’actualité du jour, les journaux ont signalé l’événement, mais vite, une information cache l’autre. Pourtant, il a bien été écrit :

FOOT. La FIFA autorise le port du voile : au-delà du féminisme, c’est le sport qu’on tue (Le Nouvel Observateur, 06-07-2012)


Photo : Entraînement d’une équipe de foot féminine à Téhéran, le 25/06/09 (AP Photo/ISNA, Amir Pourmand/SIPA)

La judoka saoudienne et le foulard de la discorde (Le Monde, 03.08.2012 )

JO LONDRES 2012. Des sponsors douteux au port du voile : où est passé l’idéal olympique ? (
leplus.nouvelobs.com, 26.07.2012)

Le port du voile, par vent favorable, ne risque-t-il pas d’ améliorer les performances ?
(chez ukacko.cz)

Un titre qui n’a pas été écrit, à ma connaissance :
Le voile qui déclenche la tempête
Pas écrit parce qu’il n’y a pas eu tempête, ni tsunami. Juste un petit coup de vent pour la forme.
Autant en emporte le vent... C’était au temps de la guerre de Sécession américaine, la guerre des Nordistes contre les Sudistes. C’est aujourd’hui. Notre sensibilité est plus exacerbée face aux bourrasques économiques qui nous attendent que face aux bourrasques symboliques.
Pourtant les dieux grecs et leurs mythes survivent à la Grèce moderne.
Et ironie paradoxale, ils font encore la une des numéros spéciaux d’été de nos magazines,
en bonne compagnie des mythes modernes, avec en haut du podium, une femme : Marylin Monroe.
Puissance des mythes et des symboles.
Remarquez-vous un point commun à ces symboles ? Ils célèbrent le corps humain, en même temps que les histoires qu’ils nous racontent, celui justement que les intégristes de toute époque veulent cacher, enfermer, verrouiller au nom de la pureté et de la liberté. Un même mot clamé pour soutenir deux conceptions antagonistes de cette liberté. Comme c’est étrange !

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Freedom chanté par George Michaël

FREEDOM affichaient en lettres lumineuses, sur les spectateurs des gradins du stade olympique, les projecteurs de la cérémonie de clôture en même temps que le groupe anglais était sur le podium.
Message programmatique.
Même s’il n’est pas en français, ni en esperanto, c’est ce message que je veux retenir : FREEDOM. 

2.Le voile et la forêt par Ph. Sollers


« Nous ne vivons pas le choc des civilisations ou des cultures,
mais le choc des incultures revendiquées
 »
Ph. Sollers

Et de poursuivre « Il ne faut donc pas s’étonner que la composante religieuse, plus ou moins dévoyée et détournée revienne sur le devant de la scène. ».
Non, il ne s’agit pas d’un nouvel article de Sollers à l’occasion des J.O. 2012. L’article date de 2003 (publié initialement dans Le Monde du 28 juin 2003, puis repris dans L’Infini N° 86, Printemps 2004). L’article porte les stigmates du moment de sa rédaction en réaction à l’actualité du moment, d’où un long passage sur le débat d’alors au sujet de la suppression des jours fériés liés à des fêtes religieuses catholiques. Nous avons eu, un instant, la pensée de ne présenter qu’un extrait de l’article, la suppression ou élargissement des jours fériés associés aux fêtes religieuses n’étant pas notre propos d’aujourd’hui, bien que revenant dans l’actualité de façon récurrente, sous des formes variées plus ou moins fortes. Finalement nous avons laissé le passage et présentons l’article intégral dans son jus de cuisson, Même un peu refroidi, (le jus), il témoigne des va et viens de la marée médiatique, avec ses grandes et petites marées et leur déglutition : algues, galets, détritus et pollution du moment.

L’Etat français, comme aujourd’hui d’ailleurs,, s’appuyait sur le principe de laïcité pour étayer ses positions sur le voile. Principe plus « opératoire » que celui de « signe religieux » ou « signe culturel » distinction que les instances des J.O. ont entériné - avec une belle hypocrisie - dans leur décision d’autoriser le port du voile - signe culturel - pour les compétions de football, judo...

La photo de Picasso, avec le visage masqué par une tête de taureau en osier, est celle en regard de l’article de Sollers dans L’Infini N° 86.


LE VOILE ET LA FORÊT

L’autre jour, au Sénat, dans un débat citoyen, de fortes choses se disaient à propos de la laïcité républicaine. Tout semblait évident : la nécessité de préserver l’école de toute intrusion religieuse, l’appel à la responsabilité de l’État pour faire appliquer la loi, le rappel de la liberté, de l’égalité et de la fraternité universelles, bref le catéchisme élémentaire des institutions françaises dont nous pouvons légitimement être fiers. D’ou vient que, soudain, une jeune fille voilée attira l’attention jusqu’à focaliser sur elle tous les discours ? Elle avait dû entrer en cachant son foulard dans son sac avant de le nouer sur sa tête dans l’hémicycle. Elle était militante, allumée, ardente, jolie, électronicienne (je crois), membre d’Amnesty International (c’est ce qu’elle disait). On n’écoutait pas vraiment ses propos confus, mais on ne voyait plus qu’elle. En trente secondes, elle était devenue l’élément érotique de l’Assemblée. Allait-elle jeter une bombe ? S’immoler par le feu ? Se mettre à prier en public ? Non, elle avait l’air normale. Mais comment pouvait-elle incarner volontairement une image aussi terrible de la sujétion de la femme ? N’était-elle pas la victime de son père et de ses frères ? Ne défendait-elle pas, sans s’en rendre compte, la condition atroce de milliers de corps emprisonnés dans l’esclavage, le fanatisme, l’obscurantisme, le terrorisme, l’absence de sport, le refus de la science et du progrès, l’horreur de l’enfermement patriarcal et le respect absurde d’un Dieu meurtrier ? On la huait, mais elle était, à l’évidence, l’objet d’un trouble massif. On avait honte pour elle, mais avec curiosité. Cachez ce voile que je ne saurais voir, lui disait l’un. « Et s’il me plaît à moi d’être voilée ? », semblait-elle répondre comme un personnage inconscient de Molière. Elle était odieuse, bien entendu, mais sympathique, comme tous les opprimés. Bon, ce n’était qu’un début, continuons le débat.

Qu’est-ce que la laïcité ? Un principe intangible de la République qui, désormais, devrait aller de soi. C’est oublier un peu vite des siècles de luttes incessantes contre les restes de la monarchie et la puissance de l’Église catholique. Enfin la lumière vint pour libérer les citoyens et les citoyennes. Cependant, d’offensive qu’elle était, la laïcité est devenue défensive. Pourquoi cela ? Elle s’affirme, certes, elle se répète, mais on sent bien qu’elle doute d’elle-même. Est-elle encore désirable ?

Ou bien a-t-elle tourné à la routine majoritaire, donc vulnérable, comme certaines avant-gardes peuvent, avec le temps, devenir rétrogrades à force de se battre contre des ennemis effondrés ? On crie encore, ici et là, à la censure contre la pornographie alors que la pornographie est devenue une industrie prospère coexistant avec le conformisme le plus écoeurant. La censure, aujourd’hui, on sait bien sur quoi elle porte : la connaissance de l’histoire, des lettres, de la philosophie, de l’art, du goût. Quant aux religions, presque plus personne ne comprend exactement de quoi elles parlent, sauf quelques clichés qui surnagent sous forme de dévotions claniques coupées, pour l’immense majorité, de toute critique et de toute pensée. Enseigner les religions à l’école ? V ?u pieux et tardif qui ne résoudra pas la question d’une ignorance généralisée. L’accent fiévreux mis sur le voile islamique cache la forêt d’une inculture de plus en plus agressive. Nous ne vivons pas le choc des civilisations ou des cultures, mais le choc des incultures revendiquées. Il ne faut donc pas s’étonner que la composante religieuse, plus ou moins dévoyée et détournée, revienne sur le devant de la scène. L’appel à l’opium est le cri de la créature broyée et décervelée. On a vu l’athéisme à l’oeuvre dans les pays totalitaires : résultat garanti. Mais la laïcité, direz-vous, est tout autre chose : c’est la tolérance, la neutralité, le respect de l’autre, l’impartialité. Voilà pourquoi, encore récemment, quelqu’un demandait avec un sérieux provocateur de supprimer les fêtes non laïques comme Noël, Pâques, l’Ascension, la Pentecôte ou l’Assomption, jours chômés, et d’introduire dans le calendrier républicain des fêtes juives et islamiques, même si elles ne sont pas chômées. Autrement dit : trop de fêtes chrétiennes sans travail, davantage de fêtes religieuses avec travail. Les travailleurs et les travailleuses apprécieront ce programme.

Dans sa Critique du programme de Gotha, Marx fait cette remarque de bon sens : « Liberté de conscience » ! A-t-on voulu, en ces temps de Kulturkampf (lutte menée par Bismarck contre le parti catholique), rappeler au libéralisme ses vieux slogans ? On ne pouvait le faire que sous cette forme : « Chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux aussi bien que corporels, sans que la police y fourre son nez. » Mais le Parti ouvrier devait à cette occasion exprimer sa conviction que la « liberté de conscience » bourgeoise n’est rien de plus que la tolérance de toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse et que, pour sa part, il s’efforce plutôt de libérer les consciences de la hantise religieuse. Mais on préfère ne pas dépasser le niveau « bourgeois ».

Libérer les consciences de la hantise religieuse : on en est toujours là. Et ce n’est pas la société mondiale du spectacle qui y conduit, pas plus qu’autrefois l’éradication révolutionnaire ou stalinienne. La laïcité bourgeoise se défend : elle a raison, on la comprend. Mais elle devrait commencer par libérer les consciences de la hantise publicitaire qui porte en elle, par contrecoup, la hantise religieuse. Le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’en prend pas le chemin.

Il faut relire l’admirable Paul Lafargue, le gendre de Marx, qui s’est suicidé le 27 novembre 1911, à Draveil, avec sa femme Laura. Son grand livre, toujours d’actualité, est Le Droit à la paresse, publié en 1880. Contre l’apologie incessante du travail, péché du capitalisme comme du socialisme, et sans aller jusqu’au fameux « Ne travaillez jamais ! » d’un autre révolutionnaire français, il ose écrire : « Ô Paresse, prends pitié de notre longue misère ! Ô Paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois le baume des angoisses humaines ! » Mais surtout ceci (pour montrer comment s’est constitué religieusement le capitalisme désormais planétaire) : « Sous l’Ancien Régime, les lois de l’Église garantissaient au travailleur 90 jours de repos (52 dimanches et 38 jours fériés) pendant lesquels il était strictement défendu de travailler. C’était le grand crime du catholicisme, la cause principale de l’irréligion de la bourgeoisie industrielle et commerçante. Sous la Révolution, dès qu’elle fur maîtresse, elle abolit les jours fériés et remplaça la semaine de sept jours par celle de dix. Elle affranchit les ouvriers du joug de l’Église pour mieux les soumettre au joug du travail. La haine contre les jours fériés n’apparaît que lorsque la moderne bourgeoisie industrielle et commerçante prend corps entre les XVe et XVIe siècles. Henri IV demanda leur réduction au pape : il refusa parce que" l’une des hérésies qui courent le jourd’hui est touchant les fêtes" (lettre du cardinal d’Ossat), Mais en 1666, Pérefixe, archevêque de Paris, en supprima 17 dans son diocèse. Le protestantisme, qui était la religion chrétienne accommodée aux nouveaux besoins industriels et commerciaux de la bourgeoisie, fut moins soucieux du repos populaire : il détrôna au ciel les saints pour abolir sur terre leurs fêtes. »

Le lecteur, ou la lectrice, n’aura eu aucune peine à reconnaître dans l’invocation à la Paresse de Lafargue un écho voulu des Litanies de Satan, de Baudelaire : « Ô Satan, prends pitié de ma longue misère ! Ô prince de l’exil à qui l’on a fait tort / Et "qui, vaincu, toujours te redresses plus fort / Toi qui sais tout, grand roi des choses souter¬raines, / Guérisseur familier des angoisses humaines... » La Paresse, pour Lafargue, est « la mère des arts et des nobles vertus ». On ne saurait être plus à contre-courant de l’économie politique. Voilà ce que, Satan d’un jour, j’aurais aimé enseigner à la jeune voilée. Je lui aurais démontré que seule la laïcité radicalement pensée peut mener à ce paradis personnel. Pour cela, histoire oblige, il vaut mieux passer par le catholicisme, empire du vice mais aussi des plus hautes vertus. Plus besoin d’insignes religieux, mémoire active, lectures, tête découverte. Du calme, travaillez le moins possible, c’est l’avenir. D’ailleurs, comme le dit Marx, en latin (décidément !) à la fin de sa Critique : « Dixi et salvavi animam meam. » Ce qui est de l’Ézéchiel pur (III,19) : « J’ai dit, et j’ai sauvé mon âme. »

Philippe Sollers
L’Infini N° 86, Printemps 2004


3. L’ ArcelorMittal Orbit Tower

Ou l’histoire édifiante de Laksmi Mittal, porteur de la flamme olympique ...

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L’ArcelorMittal Orbit Tower à Londres (SIPA).

Emblème des J.O. 2012 de Londres. Elle dresse fièrement ses 115m d’acier et son escalier d’accès spiralé pour perpétuer le souvenir de l’événement. Le nom officiel de la sculpture, « ArcelorMittal Orbit » Il associe le nom que les designers Kapoor et Balmond avaient souhaité donner à ce projet, Orbit et celui de Arcelor-Mittal, constructeur et sponsor de la tour, concession accordée par la mairie de Londres au principal donateur du projet, Lakshmi Mittal, milliardaire PDG d’Arcelor-Mittal. Le projet a coûté 19,1 millions de Livres Sterling avec 16 millions financés par Lakshmi Mittal soi-même. Les 3,1 millions restants ont été financés par la London Development Agency. La Tour Arecelor Mittal Orbit devient ainsi le plus haut édifice de Londres et de Grande Bretagne et combine hardiment à la fois stabilité et instabilité dans sa structure.
En d’autres temps et d’autres lieux on dirait « monnaie de singe » ou « monnaie du pape » ...quand ce dernier récompensait ses donateurs par des certificats d’indulgence.

Paris avait sa Tour Eiffel, Londres a maintenant sa Tour Arcelor Mittal. Investissement publicitaire, de son sponsor principal, aux retombées mondiales avec les émissions planétaires sur les Jeux et leur environnement. Investissement durable, car si les émissions TV ne durent guère que le temps des Jeux, la tour demeure. Arcelor Mital a réalisé là un bon investissement. Pas de foncier à payer pour implanter sa tour au c ?ur de Londres. Et les citoyens anglais paieront pour ses coûts d’entretien périodique : peinture et autres. Bravo Mr. Laksmi Mitta, vous avez un sens inné des affaires et il est bien normal que la City vous honore. Tapis rouge dressé vers le ciel, comme un cobra devant son joueur de flûte de la place Jemaa-el-Fna à Marrakech. Le premier ministre britannique, David Camerone, est content.

L’histoire ne s’arrête pas là, le CIO, dans un geste de reconnaissance olympien, a reconnu, en Mr Lakshmi Mittal, un athlète aux muscles d’acier. N’est-il pas le fossoyeur de la sidérurgie européenne, une tâche digne des travaux d’Hercule ? Quoi de plus naturel, alors, que d’autoriser cet athlète méconnu à figurer parmi les porteurs de la flamme...!


L’esprit olympique s’y reconnaît-il ? Le CIO détient les Tables de la Loi et les tord à sa guise : seule la première compromission coûte, les autres s’enchaînent naturellement et le CIO, devenu géant gargantuesque a si bon appétit, que les meilleurs chefs de la Terre se donnent la main pour que se perpétue la flamme, Jeux après Jeux.

Les anciens employés de Laksmi Mittal des hauts-fourneaux de Liège-Seraing (en Belgique) des aciéries de Florange (en France), comme ceux du bassin sidérurgique de Schifflange-Rodange (au Luxembourg), tous pleuraient de joie en voyant Lakshmi Mittal porter la flamme : leur sacrifice n’avait pas été vain.

*


L’ancien stade olympique romain d’Athènes, restauré par Coubertin pour les premiers jeux modernes. Coup de chapeau aux athlètes qui ont honoré ce lieu.

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