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Peut-on devenir chinois ?

Entrer dans une pensée ou des possibles de l’esprit, de François Jullien (premières critiques)

D 2 avril 2012     A par Albert Gauvin - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Peu d’auteurs sont aussi prolifiques que François Jullien. Pileface a rendu compte de ses ouvrages à plusieurs reprises, à travers les nombreux articles que Philippe Sollers leur a consacrés. Vous trouverez la liste de nos principaux dossiers à la fin de cet article. Voici que le philosophe et sinologue publie deux nouveaux livres : Entrer dans une pensée ou des possibles de l’esprit aux éditions Gallimard (collection « Bibliothèque des idées ») et Cinq concepts proposés à la psychanalyse chez Grasset. Pour ceux qui n’auraient pas lu François Jullien et souhaiteraient « entrer dans sa pensée », le premier livre est un bon commencement. J’y reviendrai [1].

Jeudi 29 mars 2012. François Jullien est l’invité de Christophe Bourseiller dans Musique matin.


François Jullien - Musique matin 29-03-12 par francemusique

Entrer dans une pensée ou des possibles de l’esprit

Présentation

« Qu’est-ce qu’entrer dans une pensée ?
Qui ne souhaiterait par exemple entrer, le temps d’une soirée, dans une pensée aussi extérieure à la nôtre que la chinoise ? Mais on ne peut y entrer en tentant de la résumer, ou d’en présenter des notions, ou d’y distinguer des écoles, voire en en traçant l’histoire. Car on reste toujours dépendant, pour le faire, de nos perspectives implicites et de nos concepts. On n’a pas encore quitté sa pensée. Donc on n’a pas pu entrer dans l’autre.
C’est pourquoi je proposerai ici, à titre de travaux pratiques, de commencer par lire une simple phrase de chinois : les premiers mots du Yi-king sur le commencement. De la lire du dedans : dans son énoncé et dans son commentaire. Comme aussi du dehors, qu’il soit de la Bible, de la Grèce et de nos prochain et plus lointain Orients.
S’érige alors progressivement un seuil qui fait entrer.
Du même coup, se répartissent, de part et d’autre, divers possibles de la pensée. Et surgit soudain devant nous une tâche immense : concevoir une histoire de l’avènement de l’esprit qui ne relève plus de la seule Europe. »
François Jullien.

*


Comment devenir chinois (et pourquoi)

par Philippe Sollers

Pour pénétrer dans la pensée chinoise, explique le sinologue François Jullien, il faut accepter de se laisser déranger. La preuve.

François Jullien est très obstiné : il s’est rendu compte, depuis longtemps, qu’il aurait beau alerter les intellectuels occidentaux sur leur difficulté à aborder la pensée chinoise, peu de réponses lui parviendraient alors que les Chinois sont désormais partout (jusque dans les châteaux du Bordelais, par exemple [2]).

Prenons une situation cocasse. Il descend dans une rue du quartier Latin de Paris, et il regarde les enseignes des boutiques ou des restaurants chinois. Voici des idéogrammes qui signifient « Nouveau florissant » ou « En plein épanouissement ». En français, écrit en dessous, cela devient « Délices asiatiques » ou « Délices express ». Mieux, « Ciel-essor » est traduit brutalement par « Chez Tonny ». Pourquoi ne pas aller dîner chez Tonny ? Sans doute, mais suis-je vraiment entré dans un changement d’écoute ? « Les deux perspectives frayées dans l’une et l’autre langue ne communiquent pas. Il y a là une appellation "du dedans" et une appellation "du dehors", et les deux s’ignorent. »

Simple anecdote, dira-t-on. Mais non, le malentendu est plus grave, et il est mondial. Le chinois me fait signe, et je passe devant lui sans le voir. Le résultat est un enfermement identitaire sur fond d’uniformisation globale. La philosophie ne me permet pas « d’entrer » en chinois, pas plus que la théologie ou la mythologie. Si je dis, de façon biblique, « Au commencement Dieu créa le Ciel et la Terre » (ou « Au commencement était la Parole »), je pose d’emblée le problème de la Création. Voilà un Dieu qui fabrique et commande, et qui pose une Loi à laquelle je suis plus ou moins tenu d’obéir. Si, au contraire, je prends comme commencement la « Théogonie » d’Hésiode, je suis dans une cascade générative pour la plus grande gloire d’Eros, « le plus beaux des dieux immortels ». Création hébraïque ou génération grecque, je tourne, même sans le savoir, entre ces deux cercles, appelons-les, par commodité, Dieu et Platon.

Voyons maintenant la première phrase chinoise du
« Classique du changement » (« Yi-King »). Si je traduis,
comme Jullien, par « commencement-essor-profit-rectitude », je ne suis plus du tout en présence d’un Dieu créateur ou générateur, mais dans un processus d’écriture naturelle, comme l’illustrent les fameux hexagrammes (six traits continus, le Ciel ; six traits brisés, la Terre). J’existe dans une transformation, une modification, une régulation qui n’en finissent pas d’avoir lieu. Je n’ai plus affaire à une causalité, et encore moins à un commandement quelconque.
Mais qui a encore envie d’être dérangé ? Dans le Tao (la « Voie »), avec ses deux polarités yin et yang (capacité réceptive, capacité initiatrice), tout devient fonctionnement incessant (« yong ») qui n’a pas besoin de parler (« le Ciel ne parle pas »). Le vrai commencement n’a rien d’éclatant ou de fracassant, c’est une amorce d’ampleur qui tend à être « spontanément ainsi » (« ziran ») [3]. Son style est la formulation, la formule. « Pour pénétrer dans la pensée chinoise, dit justement Jullien, il faut quitter un "chez-soi" de la pensée et se laisser déranger. »

Mais qui a encore envie, de nos jours, d’être dérangé dans ses habitudes mentales ? Moi, en tout cas. Finissons par cette nouvelle traduction des extraordinaires « Ecrits de Maître Wen. Livre de la pénétration du mystère » [4] :

L’homme du Tao est vacuité, équanimité, limpidité, souplesse, simplicité. La vacuité est sa demeure, l’équanimité sa nature, la limpidité son miroir, la souplesse son agir, le retour sa constante. Chez lui, la souplesse est dure, la faiblesse forte, la simplicité pilier. »

Philippe Sollers, le Nouvel Observateur du 29 mars 2012.

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Francois Jullien nous donne les clés

par Roger-Pol Droit

Voilà un auteur dont on croyait tout connaître. Depuis plus de trente ans, avec fécondité, François Jullien arpente les écarts entre pensée chinoise et philosophie européenne. Il a ses fidèles, suivant avec ferveur, à chaque nouveau livre, ses nouvelles variations sur ses thèmes fondateurs, et ses détracteurs, lui reprochant d’inventer une Chine à sa main ou d’essentialiser les cultures.

En voyant arriver ce court volume, Entrer dans une pensée, on s’attendait donc à le voir prendre place, à la suite de tous les autres "du même auteur", comme un nouveau chapitre de son oeuvre. Erreur ! C’est en fait le premier livre, celui des commencements, qui donne le sésame de tous les autres. Inaugural, incisif, maîtrisé. Il est si rare qu’un philosophe donne lui-même, sous une forme concise et inattendue, la clé de son travail, qu’il convient de s’y arrêter.

Cette clé, c’est l’idée de seuil. La clôture de notre pensée, il faut la franchir, sortir de nos évidences, nous laisser désorienter par une pensée étrangère. Reste à trouver le chemin. Pas question d’entrer dans une pensée comme dans un moulin. On y entre plutôt comme dans un parti, en adhérant à ses perspectives, par connivence plutôt que par critique. Et c’est par la langue qu’il faut passer d’abord, car elle seule permet d’entrevoir des opérations mentales qui nous demeurent étrangères. Du coup, il devient inutile, pour éprouver le vertige d’un univers différent, d’accumuler les traductions, les panoramas, les études et les commentaires. A la limite, il suffit d’une phrase, bien choisie, scrutée en VO, mot à mot, pour franchir cet invisible seuil.

C’est ce que propose ce court volume, qui a d’autres raisons encore d’être considéré comme le livre des commencements. Il scrute en effet le point de départ — la première phrase — de trois grands textes fondateurs, rédigés respectivement en hébreu, en grec et en chinois. Et chacune de ces phrases inaugurales parle explicitement du commencement. Les seuils des pensées deviennent alors clairement visibles, par le jeu des différences entre les langues et les univers mentaux. La Bible s’ouvre par la création divine, le commencement ex nihilo, celui qui fait surgir d’un coup, en tant qu’événement primordial, la totalité du monde. La pensée grecque, avec Hésiode, voit pour sa part le commencement comme un problème, une question à interroger, une articulation difficile de l’Etre et du Devenir.

En Chine, au contraire, la formule qui ouvre l’incontournable Classique du changement — le célèbre Yijing, central pour toute la culture chinoise — ne considère pas le commencement comme radicale nouveauté ni comme difficulté majeure. Elle n’y trouve qu’une simple amorce, l’enclenchement d’un processus de transformation continue, qui se poursuit indéfiniment de lui-même. Ni Dieu ni Etre ne sont alors nécessaires, car ce processus permanent de transformation du monde n’apparaît pas comme une énigme insondable ni comme un commencement absolu. Voilà pourquoi en Chine le mythe fait peu d’usage, et la théologie tend vers zéro. Pas besoin de chercher un sens ultime : le Ciel "ne parle pas", comme dit Confucius. Sa régulation se poursuit, indéfiniment, sans rupture ni événement crucial.

N’allez surtout pas croire que nous soyons partis, dans cette excursion savante avec guide de haute culture, très loin des préoccupations les plus quotidiennes de notre époque. Ainsi, les mots de la première phrase du Yijing, souligne François Jullien, se retrouvent dans le nom de restaurants chinois du Quartier latin... qui en français se nomment tout bêtement Délices de Monge ou Chez Tonny. Cet infime détail fait comprendre deux choses : d’une part, sous la pellicule tapageuse de la mondialisation, des significations anciennes perdurent ; d’autre part, rien ne permet plus de les discerner.

Sous l’uniformité apparente de la planète, ce sont donc ces écarts recouverts qu’il faut remettre en lumière, afin que chacun s’efforce d’entrer dans l’univers des autres. Il n’est pas question de considérer les cultures comme des blocs immuables, mais au contraire de les mettre en mouvement les unes par les autres, afin de permettre à toutes, à terme, de bouger. La clé de cette aventure, on l’aura compris, est philosophique. Il s’agit bien d’en finir avec la vieille clôture du pré carré européen, d’envisager sans crainte les différentes possibilités de l’esprit humain, l’histoire polycentrée de l’intelligence. Entrer ainsi dans d’autres pensées, c’est en finir avec l’option "tout grec" — comme on dit "tout nucléaire" — et travailler à l’élaboration collective d’une raison polyglotte et mobile. Elle s’expose, bien sûr, au risque de tous les inconforts. Mais c’est sa manière de vivre. Au commencement doit être le risque. Il faut remercier François Jullien de l’avoir rappelé avec le savoir du maître et la vive ardeur... du débutant.

Roger-Pol Droit, Le Monde des livres, 22.03.2012.

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Un titre et une réflexion inattendus (Michel Crépu venait-il de lire les Écrits de Maître Wen. Livre de la pénétration du mystère ?)... mais, rassurez-vous, il est bien question de François Jullien.

Hollande, capitaine Tao

par Michel Crépu

Certes, Jean-Luc Mélenchon négociant (en coulisses bien entendu, que les idiots n’en sachent rien) avec François Hollande, ce n’est pas, comme dans le célèbre passage des Mémoires d’outre-tombe, Fouché au bras de Talleyrand, le crime au bras du vice. Ce n’est que la Carmagnole en visite chez le capitaine de pédalo — il n’y a pas mort d’homme, comme disait Jack Lang au temps new-yorkais de l’affaire DSK. Gageons que pour la circonstance, le capitaine a revêtu son uniforme de gala : la marine a ses fiertés, fût-ce d’une armada de Club Mickey. Ce sont là les merveilles de la politique, son front inoxydable opposé au ridicule, une sorte de « je ne perds pas le nord », qui tranchent sur les gesticulations de la veille. Ô tous ces « plus jamais » envolés avec les confettis...

Nul doute que nos deux compères trouveront à s’entendre, sauf à passer aux yeux de la salle pour des fossoyeurs d’eux-mêmes. Personne n’a oublié — pas nous en tout cas — comme M. Mélenchon avait dégringolé de son escabeau de la Bastille encore plus vite qu’il n’y avait grimpé, de crainte que les exaltés qui