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Peut-on devenir chinois ?

Entrer dans une pensée ou des possibles de l’esprit, de François Jullien (premières critiques)

D 2 avril 2012     A par A.G. - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook



Peu d’auteurs sont aussi prolifiques que François Jullien. Pileface a rendu compte de ses ouvrages à plusieurs reprises, à travers les nombreux articles que Philippe Sollers leur a consacrés. Vous trouverez la liste de nos principaux dossiers à la fin de cet article. Voici que le philosophe et sinologue publie deux nouveaux livres : Entrer dans une pensée ou des possibles de l’esprit aux éditions Gallimard (collection « Bibliothèque des idées ») et Cinq concepts proposés à la psychanalyse chez Grasset. Pour ceux qui n’auraient pas lu François Jullien et souhaiteraient « entrer dans sa pensée », le premier livre est un bon commencement. J’y reviendrai [1].

Jeudi 29 mars 2012. François Jullien est l’invité de Christophe Bourseiller dans Musique matin.


François Jullien - Musique matin 29-03-12 par francemusique

Entrer dans une pensée ou des possibles de l’esprit

Présentation

« Qu’est-ce qu’entrer dans une pensée ?
Qui ne souhaiterait par exemple entrer, le temps d’une soirée, dans une pensée aussi extérieure à la nôtre que la chinoise ? Mais on ne peut y entrer en tentant de la résumer, ou d’en présenter des notions, ou d’y distinguer des écoles, voire en en traçant l’histoire. Car on reste toujours dépendant, pour le faire, de nos perspectives implicites et de nos concepts. On n’a pas encore quitté sa pensée. Donc on n’a pas pu entrer dans l’autre.
C’est pourquoi je proposerai ici, à titre de travaux pratiques, de commencer par lire une simple phrase de chinois : les premiers mots du Yi-king sur le commencement. De la lire du dedans : dans son énoncé et dans son commentaire. Comme aussi du dehors, qu’il soit de la Bible, de la Grèce et de nos prochain et plus lointain Orients.
S’érige alors progressivement un seuil qui fait entrer.
Du même coup, se répartissent, de part et d’autre, divers possibles de la pensée. Et surgit soudain devant nous une tâche immense : concevoir une histoire de l’avènement de l’esprit qui ne relève plus de la seule Europe. »
François Jullien.

*


Comment devenir chinois (et pourquoi)

par Philippe Sollers

Pour pénétrer dans la pensée chinoise, explique le sinologue François Jullien, il faut accepter de se laisser déranger. La preuve.

François Jullien est très obstiné : il s’est rendu compte, depuis longtemps, qu’il aurait beau alerter les intellectuels occidentaux sur leur difficulté à aborder la pensée chinoise, peu de réponses lui parviendraient alors que les Chinois sont désormais partout (jusque dans les châteaux du Bordelais, par exemple [2]).

Prenons une situation cocasse. Il descend dans une rue du quartier Latin de Paris, et il regarde les enseignes des boutiques ou des restaurants chinois. Voici des idéogrammes qui signifient « Nouveau florissant » ou « En plein épanouissement ». En français, écrit en dessous, cela devient « Délices asiatiques » ou « Délices express ». Mieux, « Ciel-essor » est traduit brutalement par « Chez Tonny ». Pourquoi ne pas aller dîner chez Tonny ? Sans doute, mais suis-je vraiment entré dans un changement d’écoute ? « Les deux perspectives frayées dans l’une et l’autre langue ne communiquent pas. Il y a là une appellation "du dedans" et une appellation "du dehors", et les deux s’ignorent. »

Simple anecdote, dira-t-on. Mais non, le malentendu est plus grave, et il est mondial. Le chinois me fait signe, et je passe devant lui sans le voir. Le résultat est un enfermement identitaire sur fond d’uniformisation globale. La philosophie ne me permet pas « d’entrer » en chinois, pas plus que la théologie ou la mythologie. Si je dis, de façon biblique, « Au commencement Dieu créa le Ciel et la Terre » (ou « Au commencement était la Parole »), je pose d’emblée le problème de la Création. Voilà un Dieu qui fabrique et commande, et qui pose une Loi à laquelle je suis plus ou moins tenu d’obéir. Si, au contraire, je prends comme commencement la « Théogonie » d’Hésiode, je suis dans une cascade générative pour la plus grande gloire d’Eros, « le plus beaux des dieux immortels ». Création hébraïque ou génération grecque, je tourne, même sans le savoir, entre ces deux cercles, appelons-les, par commodité, Dieu et Platon.

Voyons maintenant la première phrase chinoise du
« Classique du changement » (« Yi-King »). Si je traduis,
comme Jullien, par « commencement-essor-profit-rectitude », je ne suis plus du tout en présence d’un Dieu créateur ou générateur, mais dans un processus d’écriture naturelle, comme l’illustrent les fameux hexagrammes (six traits continus, le Ciel ; six traits brisés, la Terre). J’existe dans une transformation, une modification, une régulation qui n’en finissent pas d’avoir lieu. Je n’ai plus affaire à une causalité, et encore moins à un commandement quelconque.
Mais qui a encore envie d’être dérangé ? Dans le Tao (la « Voie »), avec ses deux polarités yin et yang (capacité réceptive, capacité initiatrice), tout devient fonctionnement incessant (« yong ») qui n’a pas besoin de parler (« le Ciel ne parle pas »). Le vrai commencement n’a rien d’éclatant ou de fracassant, c’est une amorce d’ampleur qui tend à être « spontanément ainsi » (« ziran ») [3]. Son style est la formulation, la formule. « Pour pénétrer dans la pensée chinoise, dit justement Jullien, il faut quitter un "chez-soi" de la pensée et se laisser déranger. »

Mais qui a encore envie, de nos jours, d’être dérangé dans ses habitudes mentales ? Moi, en tout cas. Finissons par cette nouvelle traduction des extraordinaires « Ecrits de Maître Wen. Livre de la pénétration du mystère » [4] :

L’homme du Tao est vacuité, équanimité, limpidité, souplesse, simplicité. La vacuité est sa demeure, l’équanimité sa nature, la limpidité son miroir, la souplesse son agir, le retour sa constante. Chez lui, la souplesse est dure, la faiblesse forte, la simplicité pilier. »

Philippe Sollers, le Nouvel Observateur du 29 mars 2012.

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Francois Jullien nous donne les clés

par Roger-Pol Droit

Voilà un auteur dont on croyait tout connaître. Depuis plus de trente ans, avec fécondité, François Jullien arpente les écarts entre pensée chinoise et philosophie européenne. Il a ses fidèles, suivant avec ferveur, à chaque nouveau livre, ses nouvelles variations sur ses thèmes fondateurs, et ses détracteurs, lui reprochant d’inventer une Chine à sa main ou d’essentialiser les cultures.

En voyant arriver ce court volume, Entrer dans une pensée, on s’attendait donc à le voir prendre place, à la suite de tous les autres "du même auteur", comme un nouveau chapitre de son oeuvre. Erreur ! C’est en fait le premier livre, celui des commencements, qui donne le sésame de tous les autres. Inaugural, incisif, maîtrisé. Il est si rare qu’un philosophe donne lui-même, sous une forme concise et inattendue, la clé de son travail, qu’il convient de s’y arrêter.

Cette clé, c’est l’idée de seuil. La clôture de notre pensée, il faut la franchir, sortir de nos évidences, nous laisser désorienter par une pensée étrangère. Reste à trouver le chemin. Pas question d’entrer dans une pensée comme dans un moulin. On y entre plutôt comme dans un parti, en adhérant à ses perspectives, par connivence plutôt que par critique. Et c’est par la langue qu’il faut passer d’abord, car elle seule permet d’entrevoir des opérations mentales qui nous demeurent étrangères. Du coup, il devient inutile, pour éprouver le vertige d’un univers différent, d’accumuler les traductions, les panoramas, les études et les commentaires. A la limite, il suffit d’une phrase, bien choisie, scrutée en VO, mot à mot, pour franchir cet invisible seuil.

C’est ce que propose ce court volume, qui a d’autres raisons encore d’être considéré comme le livre des commencements. Il scrute en effet le point de départ — la première phrase — de trois grands textes fondateurs, rédigés respectivement en hébreu, en grec et en chinois. Et chacune de ces phrases inaugurales parle explicitement du commencement. Les seuils des pensées deviennent alors clairement visibles, par le jeu des différences entre les langues et les univers mentaux. La Bible s’ouvre par la création divine, le commencement ex nihilo, celui qui fait surgir d’un coup, en tant qu’événement primordial, la totalité du monde. La pensée grecque, avec Hésiode, voit pour sa part le commencement comme un problème, une question à interroger, une articulation difficile de l’Etre et du Devenir.

En Chine, au contraire, la formule qui ouvre l’incontournable Classique du changement — le célèbre Yijing, central pour toute la culture chinoise — ne considère pas le commencement comme radicale nouveauté ni comme difficulté majeure. Elle n’y trouve qu’une simple amorce, l’enclenchement d’un processus de transformation continue, qui se poursuit indéfiniment de lui-même. Ni Dieu ni Etre ne sont alors nécessaires, car ce processus permanent de transformation du monde n’apparaît pas comme une énigme insondable ni comme un commencement absolu. Voilà pourquoi en Chine le mythe fait peu d’usage, et la théologie tend vers zéro. Pas besoin de chercher un sens ultime : le Ciel "ne parle pas", comme dit Confucius. Sa régulation se poursuit, indéfiniment, sans rupture ni événement crucial.

N’allez surtout pas croire que nous soyons partis, dans cette excursion savante avec guide de haute culture, très loin des préoccupations les plus quotidiennes de notre époque. Ainsi, les mots de la première phrase du Yijing, souligne François Jullien, se retrouvent dans le nom de restaurants chinois du Quartier latin... qui en français se nomment tout bêtement Délices de Monge ou Chez Tonny. Cet infime détail fait comprendre deux choses : d’une part, sous la pellicule tapageuse de la mondialisation, des significations anciennes perdurent ; d’autre part, rien ne permet plus de les discerner.

Sous l’uniformité apparente de la planète, ce sont donc ces écarts recouverts qu’il faut remettre en lumière, afin que chacun s’efforce d’entrer dans l’univers des autres. Il n’est pas question de considérer les cultures comme des blocs immuables, mais au contraire de les mettre en mouvement les unes par les autres, afin de permettre à toutes, à terme, de bouger. La clé de cette aventure, on l’aura compris, est philosophique. Il s’agit bien d’en finir avec la vieille clôture du pré carré européen, d’envisager sans crainte les différentes possibilités de l’esprit humain, l’histoire polycentrée de l’intelligence. Entrer ainsi dans d’autres pensées, c’est en finir avec l’option "tout grec" — comme on dit "tout nucléaire" — et travailler à l’élaboration collective d’une raison polyglotte et mobile. Elle s’expose, bien sûr, au risque de tous les inconforts. Mais c’est sa manière de vivre. Au commencement doit être le risque. Il faut remercier François Jullien de l’avoir rappelé avec le savoir du maître et la vive ardeur... du débutant.

Roger-Pol Droit, Le Monde des livres, 22.03.2012.

*


Un titre et une réflexion inattendus (Michel Crépu venait-il de lire les Écrits de Maître Wen. Livre de la pénétration du mystère ?)... mais, rassurez-vous, il est bien question de François Jullien.

Hollande, capitaine Tao

par Michel Crépu

Certes, Jean-Luc Mélenchon négociant (en coulisses bien entendu, que les idiots n’en sachent rien) avec François Hollande, ce n’est pas, comme dans le célèbre passage des Mémoires d’outre-tombe, Fouché au bras de Talleyrand, le crime au bras du vice. Ce n’est que la Carmagnole en visite chez le capitaine de pédalo — il n’y a pas mort d’homme, comme disait Jack Lang au temps new-yorkais de l’affaire DSK. Gageons que pour la circonstance, le capitaine a revêtu son uniforme de gala : la marine a ses fiertés, fût-ce d’une armada de Club Mickey. Ce sont là les merveilles de la politique, son front inoxydable opposé au ridicule, une sorte de « je ne perds pas le nord », qui tranchent sur les gesticulations de la veille. Ô tous ces « plus jamais » envolés avec les confettis...

Nul doute que nos deux compères trouveront à s’entendre, sauf à passer aux yeux de la salle pour des fossoyeurs d’eux-mêmes. Personne n’a oublié — pas nous en tout cas — comme M. Mélenchon avait dégringolé de son escabeau de la Bastille encore plus vite qu’il n’y avait grimpé, de crainte que les exaltés qui l’applaudissaient, ne le prennent au mot. L’insurrection civique, oui, mais surtout chez Ruquier. Ensuite, on remballe et l’on se met à table avec le capitaine. Non que M. Mélenchon ne soit un cynique donnant de l’Internationale à chanter à ses ouailles comme la fermière son grain aux poules, mais enfin il a été ministre, il sait jusqu’où l’on peut aller. Il est, de loin, hélas, nous ne l’avons que trop répété ici-même, le meilleur candidat en lice : le meilleur orateur, en tout cas et cela compte aux yeux des Français, qui n’aiment rien tant qu’on les fasse rire avec la politique.

Il nous semble que ce moment est bon pour recommander à nos commensaux la lecture de ce petit livre admirable que le philosophe sinologue François Jullien vient de faire paraître chez Gallimard dans la prestigieuse collection « Bibliothèque des idées » : Entrer dans une pensée. L’ouvrage porte en sous-titre Des possibles de l’esprit. François Jullien est depuis presque trente ans notre homme serpent de la foire du Trône : aussi européen que n’importe lequel d’entre nous, il s’efforce de devenir chinois, non pour voir ce que cela fait d’être chinois mais pour voir ce que cela fait d’être européen. Une façon qu’il a de sortir de lui-même pour y mieux rentrer. Nous ne sommes pas dans l’exotisme, mais dans son contraire. Nuance. Ce qui compte, ce n’est pas l’étrangeté en tant que telle, mais ce qu’elle révèle quant à l’identité. Je le sais bien que je ne deviendrai jamais chinois, mais je peux espérer devenir un autre genre d’européen, moins ethno-centré, un peu plus étranger à lui-même : c’est là où la Chine m’aide.

Ainsi s’agit-il pour Jullien de passer du triangle au carré : Athènes, Rome, Jérusalem bien sûr, mais en comptant aussi avec Pékin. Pourquoi ? Parce qu’au fond, les trois capitales fondatrices du Vieux Continent jouent dans le même cercle : qu’il s’agisse de création, de génération, de cause, de chute ou de salut, nous sommes à la même école et celle-ci ne parle pas le chinois. Et pour cause, allait-on dire et justement on ne le dira pas : car la Chine ignore les causes, les intrigues, les chutes, les rédemptions. Elle ne parle pas le langage de la tragédie pas plus que celui du bonheur ; elle ne parle de rien de précis, elle passe à côté de nos émois de toute la profondeur de son tao : lieu du non-lieu par excellence où tout se dissout et se renouvelle sans cesse. La première phrase du Yi King, maître livre de la pensée chinoise, parle-t-elle de « cohérence » ? C’est pour mieux évacuer les contrariétés qu’apporte l’Histoire. D’ailleurs, c’est bien simple, il n’y a pas d’Histoire, on flotte, voilà tout. « On comprend, écrit François Jullien, qu’une telle pensée de la cohérence ne laisse pas saillir d’événement, porteur de sens, autour duquel du récit viendrait se nouer ; autrement dit, qu’une logique de la régulation dissolve d’elle-même toute possibilité d’une narration. » Nous autres bêtas, avons cru au récit, et même au « Grand Récit », avec la fortune que l’on sait. Serait-ce le moment de devenir chinois ? En un sens, c’est ce à quoi aspire le capitaine de pédalo, le plus chinois du couple qu’il forme avec la Carmagnole, laquelle n’entend rien à ces finasseries. Ce qu’elle veut, la Carmagnole, c’est « sortir la droite » : que vient-on lui parler de Confucius ! Des sous, oui, et du pain pour les mômes ! À ces mots, François Hollande, le capitaine Tao, plisse impénétrable le sourcil. Peut-être va-t-il lâcher un haïku de sa façon ? La Carmagnole s’inquiète. Nous sommes chez Molière, La Carmagnole nous chuchote de derrière sa serviette de table nouée autour du cou : « Quel conte le drôle que voici veut-il me faire avaler ? Laissons-le déballer son affaire. »

François Jullien n’examine pas — on conviendra volontiers que ce n’est pas là son sujet explicite, mais enfin on ne peut s’empêcher d’y penser — les raisons qui ont précipité la Chine de Mao dans l’enfer d’un immense Grand Récit et de demeurer aujourd’hui, politiquement, dans les rets d’une cohérence qui a plus à voir avec la police qu’avec le Yi King. Il est curieux de se dire que Malraux, en écrivant en 1926 la Tentation de l’Occident, merveilleuse petite fiction épistolaire entre un Français en voyage en Chine et un Chinois de passage à Paris [5], a réalisé ce que François Jullien nous propose aujourd’hui avec un incontestable talent. Le titre de Malraux dit bien ce qu’il veut dire et il ne nous paraît pas hors de propos dans les circonstances actuelles : est-ce à dire que la Chine, en devenant la maîtresse du monde, en cherchant surtout à s’approprier ce qu’elle n’est pas, par essence, cesse d’être la Chine ? Qu’elle devient une puissance semblable aux nôtres ? Mais alors, sous le couvert des apparences, c’est nous qui serions les plus forts, la Chine s’évertuant à nous copier au lieu de créer elle-même ses propres modèles ? Entre nous, pour parler comme en Europe, ce serait un sacré événement !

Michel Crépu, Revue des deux mondes, 2 avril 2012.

*


Entrer dans une pensée

Par Patrice Bollon

Depuis Procès ou création [6], paru en 1989, le sinologue et philosophe François Jullien poursuit avec une belle ténacité une oeuvre originale, aux croisées des deux disciplines auxquelles il émarge. Sur des sujets aussi divers que l’efficacité, la stratégie, la morale, la conception du temps, l’art, la vie [7], etc., son travail consiste à porter en vis-à-vis des pensées qui se sont pendant longtemps ignorées, la chinoise et la nôtre, afin que, de leur confrontation, de leur « percussion », surgisse, selon le principe « lire Confucius pour comprendre Platon » (et vice versa), une meilleure saisie de ce qui les fonde sans qu’elles en soient forcément conscientes : de ce qu’on appelle classiquement leur « impensé ». Car, comme Jullien le rappelle, il y a ce que l’on pense et ce à partir de quoi l’on pense et que l’on ne songe pas à penser : ce « fonds d’entente » implicite qui permet aux membres d’une culture de communiquer entre eux. De cette réflexivité pourraient ainsi naître de nouveaux « embranchements » ou « chemins de pensée » aussi bien pour nous que pour les autres. On se trouve loin ici de la démarche comparatiste, qui avait les faveurs d’une certaine anthropologie culturelle dans les années 1950-1960. Alors que celle-ci cherchait à faire entrer, parfois de force, les cultures étudiées dans un cadre commun afin de les rendre commensurables, la méthode proposée par François Jullien est au contraire de faire jouer à plein, sur les unes comme sur les autres, leur effet de dépaysement, de déroutement, d’inquiétude, en une sorte de déconstruction généralisée, mais cette fois « de l’extérieur ».

Essai bref mais dense, théorique autant que pratique, Entrer dans une pensée offre de cette entreprise une nouvelle illustration. Prenant le mot « entrée » en ses deux sens, de pénétration dans un univers mental étranger et de récit ou d’aperçu sur la fondation du monde, le philosophe a eu l’idée de mettre en parallèle les premières lignes du Yi king, ou « Classique du changement » chinois, datant du premier millénaire avant notre ère, du livre de la Genèse dans la Bible et de la Théogonie d’Hésiode. Il examine comment est conçu, dans ces trois textes fondateurs, ce « commencement » d’où est censé tout émaner — l’hypothèse étant que s’y formulent déjà les grandes options intellectuelles, les partis pris majeurs, à partir desquels les trois pensées, chinoise, hébraïque et grecque, se sont constituées puis développées, et dont les Chinois et nous-mêmes, synthèses bancales de Jérusalem et d’Athènes, restons aujourd’hui encore tributaires.

Au passage, il désamorce sans mal l’objection récurrente qui lui a été adressée, celle d’« essentialiser » ainsi des cultures vivantes : ce qu’explorent en effet ces diverses pensées, ce sont les potentialités des langages où elles se meuvent, et dont les structures de base n’ont, à quelques infimes nuances près, pas changé depuis leur origine. Et il tire, de cet examen, des enseignements qui précisent ses constats antérieurs. Si l’écart crucial entre la pensée chinoise et la nôtre se trouve bien entre une vision immanente du procès des choses et la conception d’un monde créé par une puissance extérieure, cela implique, d’une part, qu’il ne saurait y avoir à proprement parler pour les Chinois de « commencement du monde », mais une simple « capacité initiatrice » se dépliant en « régulation » infinie : bref, pas de sens venu d’un dehors ou qui réussirait à s’échapper de ce processus, mais une pure cohérence interne. De là l’opposition entre une pensée du conflit, de l’agôn, la nôtre, et l’idée chinoise d’« harmonie », avec tout ce qui en découle : réflexivité et possibilité critique dans un cas, ritualité aux dépens de la liberté dans l’autre. Quant à ce sens que partagent pensées hébraïque et hellénique et dont nous avons hérité, François Jullien remarque, d’autre part, qu’il s’est exprimé différemment, via le théologique ou le mythologique — deux voies que la Chine a expérimentées, mais qu’elle a écartées.

Manifeste, sur son versant réflexif, d’une nouvelle sinologie, cet essai est précieux en ce qu’il montre quel (bon) usage nous pouvons faire de ce qui, par-delà l’uniformisation planétaire apparente, continue heureusement à nous singulariser et à nous différencier. Car ces écarts sont autant de chances, de « ressources » à notre disposition — de part et d’autre — pour renouveler nos modes de pensée défaillants ou émoussés, faire surgir en eux de nouveaux « possibles ». Relevant combien peu des apports de l’ethnologie est passé dans notre philosophie, Jullien en vient à caresser le rêve d’une « phénoménologie de l’esprit » qui ne serait plus européenne mais mondiale ou « globale ». Pourtant, son livre n’est pas sans diffuser un certain malaise, né d’une contradiction ou d’un balancement latents dans son raisonnement. Jullien semble en effet tenir pour acquis qu’il est possible, au bout du compte, de comprendre sans reste l’« Autre », ou, puisqu’il réfute légitimement ce terme — la notion d’Autre appelant celle de Même —, l’« Ailleurs ». Il n’a ainsi pas de critiques assez dures à l’égard de certaines traductions-adaptations de classiques de la pensée chinoise, qui, en se voulant stylistiquement parfaites, les rabattent sur notre système linguistique et mental. Mais suffit-il de traduire littéralement, comme il le fait, pour échapper à ce grief — d’autant que ses transpositions se doublent de commentaires où l’on voit resurgir à l’occasion nos notions de « nature » et de « raison », cette dernière même minorée en plus neutre « intelligibilité » ?

Ce n’est pas seulement qu’il nous soit difficile de nous émanciper de ce qui nous fonde : peut-être est-il tout bonnement impossible de réellement « entrer dans une pensée » venue d’ailleurs. Comme l’a montré Quine [8], faute de pouvoir embrasser l’ensemble du champ mental en vis-à-vis, toute traduction ne passe-t-elle pas inéluctablement par une projection de nos structures sur celles de l’objet traduit ? Et n’est-ce pas à partir de ce constat réaliste, décevant peut-être mais aussi libérateur, qu’il conviendrait d’envisager le dialogue vrai entre les cultures ou les peuples auquel en appelle Jullien ? La vieille prétention universaliste occidentale de pouvoir pénétrer entièrement dans l’esprit de l’autre, n’est-ce justement pas cela, l’ethnocentrisme ?

Patrice Bollon, Magazine littéraire, 2 mars 2012.

*


Et encore...

Dans la « Note de référence » qui conclut son livre, François Jullien précise que son essai est « aussi un dialogue entrepris avec des penseurs français contemporains qui [lui] paraissent des plus importants » : Marcel Gauchet, Philippe Descola, Bruno Latour ou Marcel Detienne.

Sur son dialogue avec Marcel Gauchet, le lecteur pourra se reporter sur Pileface à Quel universel pour les droits de l’homme ?.

Sur le "Yiking" ou « classique du changement », écoutez la conférence prononcée à l’IUF (Institut universitaire de France) de Rennes le 12 mars 2004 sur le thème : le changement (50’ 32")

François Jullien publie également Cinq concepts proposés à la psychanalyse chez Grasset. De son côté, Julia Kristeva, vient d’écrire La rencontre de la culture occidentale et de la Chine moderne : un dialogue est-il possible ?.

Ou comment, à partir de deux pratiques différentes, certaines interrogations peuvent se recouper.

Principaux articles sur François Jullien sur Pileface

Pour François Jullien
En passant par la Chine avec François Jullien et Philippe Sollers
Cette étrange idée du beau

Voir aussi : La Chine toujours et Dossier François JULLIEN.

*

[1Dans son introduction, pour expliquer que son livre vienne si « tardivement » affronter la question qu’il se pose depuis le début (« qu’est qu’entrer dans une pensée ? »), François Jullien écrit, de manière d’ailleurs très hégélienne : « on sait bien que ce n’est qu’après coup, et rétrospectivement, qu’on peut aborder la question du commencement. » Le lecteur, lui, peut très bien commencer par la fin et tout relire depuis le début.

[3Sur cette "notion", « ziran » (自然), telle qu’elle peut "fonctionner" chez Sollers, cf. l’extrait du livre de Jean-Michel Lou, Corps d’enfance, corps chinois, « De soi-même ainsi » . A.G.

[4Texte traduit et annoté par Jean Levi, « Bibliothèque chinoise », Les Belles Lettres, 2012.

[6Procès ou création, François Jullien, éd. du Seuil, 1989, rééd. Livre de poche, « Biblio », 1996.

[7Voir de François Jullien La Propension des choses (1992), Éloge de la fadeur (1993), Fonder la morale (1995), Du « Temps » (2001), Nourrir sa vie (2005), Philosophie du vivre (2011)...

[8Le Mot et la Chose (1960) , Quine, éd. Flammarion, 1997.

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