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De Tel Quel à Nunc

D 19 mars 2012     A par Pascal Boulanger - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


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Pascal Boulanger

Les lecteurs de pileface témoignent.

Pascal Boulanger fait partie de ces grands témoins qui ont été influencés par l’expérience Tel Quel et ses écrivains, les idées et les auteurs qu’ils défendent, tout en suivant son propre chemin. Parcours littéraire d’un homme qui se fait poète à ses heures de liberté ou l’inverse : un poète qui se fait homme-bibliothécaire hors de ses temps de liberté. L’un et l’autre s’en nourrissent. En somme, un poète qui traverse sa vie d’homme dans un tumulte de livres...

« [...] Il traverse la vie dans un tumulte de livres
_ Il ferme les yeux
_ Il devient très grand au-dessus des abîmes
_ Il écrit contre le temps et l’oubli
_ Il nomme la mer
_ Il aime et il chante avec le souvenir de la mer... »

Pascal Boulanger
« le bel aujourd’hui (extrait) »

Il témoigne dans la chronique qui suit, de son parcours qui l’a conduit de la revue Tel Quel à la revue Nunc en passant par artpress, Action poétique, La Polygraphe et bien d’autres, dressant ainsi un tableau panoramique des courants littéraires et poétiques qui traversent ces revues, en même temps que se dessinent dans le paysage, les figures de ceux qui leur donnent naissance et leur âme.. Contribution à l’histoire des revues poético-littéraires des trois dernières décades.

V.K.

(illustrations : pileface)

De Tel Quel à Nunc

par Pascal Boulanger

Les années 80.

Depuis quand les textes sont-ils là, disponibles, sous mes yeux ? À la fin des années 70, j’ai vingt ans. Après les métiers pénibles, l’errance de ceux qui n’ont même pas leur baccalauréat en poche, je lis, je m’informe, j’opère des choix, j’intègre, je rejette, je m’attache à quelques singularités et à quelques titres, je découvre l’importance de certaines collections et revues : Tel Quel d’abord, avec les textes poétiques de Marcelin Pleynet, Jacqueline Risset, Denis Roche, Philippe Sollers (qui publie en feuilleton Paradis). Je considère que la notion de texte est bien plus pertinente que l’opposition formelle entre poésie et prose. Du reste, s’ouvrir à la poésie n’est pas nécessairement écrire des poèmes.

Beaucoup de signatures au sommaire de la revue Tel Quel (je possède la collection complète à cette époque) puis de L’Infini (le numéro 1 paraît en avril 1983) m’invitent à approfondir mes lectures. C’est grâce à ces deux revues (entre les mains du virtuose Sollers) que je découvre les livres de Roland Barthes, Julia Kristeva, Jacques Henric, René Girard, Franz Rozensweig, Jean-Louis Houdebine, Bernard Sichère, Philippe Muray, Catherine Millot... autant de penseurs et d’écrivains peu respectueux des frontières entre les genres et en prise avec le réel de leur époque. Et à travers eux, je découvre une partie du corpus sur lequel ils se sont appuyés : Artaud, Bataille, Lautréamont, Joyce, Hopkins, Céline...

Philippe Sollers et Marcelin Pleynet n’aimeront sans doute pas la comparaison mais ne se tiennent-ils pas délibérément aux frontières des genres, des disciplines et des catégories, n’ont-ils pas brouillé les pistes et occupé un lieu nouveau, en dehors des territoires institutionnels comme le fit... Charles Péguy dans les Cahiers de la quinzaine ? Le collectif Tel Quel passe le monde moderne en revue sans craindre les oppositions et les polémiques. Bien sûr, c’est la littérature qui sera au centre de l’aventure telquellienne, la théorie et les sciences humaines étant exclusivement à son service.

Car la singularité a le don d’affoler la théorie, surtout quand celle-ci s’est appuyée sur d’étranges et hasardeux parallèles (Derrida / Althusser, Gramsci / Mao). Rien de plus plaisant pour l’écriture que de contredire ou de déborder son propre programme. Philippe Forest, dans son étude sur

l’histoire de Tel Quel, l’a souligné : chaque auteur du groupe a suivi le fil de sa propre écriture.

Pour ma part, je suis déjà, dans les années 80, trop attaché à la pensée paradoxale (Pasolini, dans ses polémiques avec les avant-gardes italiennes, m’a beaucoup appris) et trop ouvert

à des expériences d’écriture à l’opposé des miennes, pour succomber à un esprit de système. L’avant-gardisme autoproclamé révèle bien souvent une terreur à l’égard de la réalité. Découvrant,

à cette époque, la prospective critique de l’Internationale situationniste, je considère que la déconstruction, qui gagnera le champ littéraire, annonce simultanément l’intégration d’une génération aux postes clés des espaces culturels et médiatiques.

Ce n’est plus l’oeuvre qui fait scandale mais le scandale qui fait oeuvre et spectacle dans le jeu mondain et inauthentique des postures.

Je consacrerai beaucoup d’articles et d’entretiens (notamment dans Action poétique, art press et La Polygraphe) sur et avec des auteurs issus de Tel Quel et de L’infini.

En 2004, Pierre Brunel m’invitera a prononcer une conférence, à la Sorbonne, sur les liens poétiques entre Rimbaud et Marcelin Pleynet avec qui j’entretiendrai une riche correspondance amicale sur les enjeux de la poésie [1]

Les années 90.

La forme d’écriture fragmentaire qui s’impose à moi, à la fin des années 80, m’encourage à prendre connaissance des travaux des revues littéraires pour leur faire parvenir mes propres textes critiques et poétiques. Si plusieurs titres de la collection Tel Quel (notamment ceux de Sollers et de Pleynet et Carrousels de Jacques Henric) ont été décisifs, je ne peux me contenter d’une modernité à la mémoire restrictive. Je découvre les oeuvres de Pierre-Jean Jouve, de Pierre Reverdy, de Jean Follain (j’avais lu, bien plus jeune, les poètes surréalistes et Apollinaire, Cendrars,

Aragon, Éluard, Desnos...) mais aussi les écrits des objectivistes américains et des futuristes russes. Je suis sensible aux poètes qui résistent à la poésie subjective, horriblement fadasse

(Rimbaud) et aux dérives platoniciennes. Ma lecture des livres de Claude Minière, Dominique Grandmont, Emmanuel Hocquart, Michel Deguy, Pierre Oster, Jacques Réda ne contredisent

pas mon intérêt pour la mystique rhénane, pour les grands poètes, romanciers, penseurs du monde et pour les théologiens chrétiens que je lis sans vergogne donnant du sens aux problématiques religieuses qui accompagnent ma conversion au catholicisme. Mais Kierkegaard, Joseph de Maistre, Léon Bloy, André Suarès, Charles Péguy, Claudel, Maritain, Chestov, Fondane, Bernanos... ne suscitent aucun intérêt dans les revues que je lis.

Conversion intime qui proviendra, mais pas seulement, de ma lecture... des maîtres du soupçon ! Et qui sera, avant tout, une résistance au déferlement nihiliste de la pensée moderne. Mais est-il si étrange de choisir le Crucifié après lecture du Nietzsche dionysiaque ? Et Jacques Henric publiant, en 1983, La peinture et le mal, ne rend-il pas hommage à la peinture catholique ? Et Philippe Muray ne prendra-t-il pas congé des écrivains du social en montrant dans son volumineux ouvrage Le 19e siècle à travers les âges (Denoël, 1984) que la pensée avant-gardiste a nié la profondeur du mal révélé par le Dieu biblique ?

En poésie, j’apprécie les oeuvres qui osent des totalités et qui condensent le maximum de critique à l’intérieur même d’un mouvement de parole.
Deux revues s’imposent, d’après moi, pendant ces années : Po&sie que dirige Michel Deguy et Action poétique dans laquelle Henri Deluy consacre toute son énergie au risque d’occulter son propre travail de création.

Sans jamais avoir rencontré Michel Deguy, je publierai, à deux reprises (dans les numéros 99 et 121 en 2002 et 2007) plusieurs poèmes dans Po&sie. Mais c’est à partir du numéro 128 (1992) que je signerai, assez régulièrement, des poèmes ou des articles dans Action poétique.

On ne peut, à ce stade, taire les liens d’amitié qui se nouent entre des écrivains malgré les oppositions esthétiques ou idéologiques. Ces liens, avec Marcelin Pleynet (Tel Quel), Jacques Henric, à qui je confie des articles pour les pages littéraires de la revue artpress, Henri Deluy (Action poétique) et plus tard avec Henri Poncet (La Polygraphe) et Réginald Gaillard (Nunc) ont été décisifs dans ma lecture et ma participation à leurs revues.

Si j’ai pu apprécier les livres de toute une génération de poètes d’Action poétique (ceux notamment de Claude Adelen, Charles Dobzynski, Lionel Ray, Henri Deluy, Bernard Vargaftig, Maurice Regnaut, Liliane Giraudon...) les signatures qui s’imposent dans cette revue durant les années 2000 ne me concernent plus. Je ne participerai plus qu’occasionnellement aux sommaires.

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"Poésie" par Pascal Boulanger
Festival de poésie, Sète, 2011. (Crédit : Stéphane Barbery).

Les années 2000.

De quand date ma rencontre avec Henri Poncet et ma participation à sa revue La Polygraphe  ? De 1999 si j’en crois le sommaire du numéro 6 de cette revue. Nous rapproche notre admiration pour le travail poétique de Patrick Laupin, Roger Dextre, Mathieu Bénézet mais aussi de Claude Minière, de Marcelin Pleynet, de Jean-Louis Baudry et du philosophe Henri Maldiney. Et puis, j’avais suivi attentivement les numéros de La Main de singe dont s’occupait Dominique Poncet et qui publiaient des textes, souvent polémiques et toujours pertinents sur, notamment, Arno Schmidt, Alain Degange, Jean-Marie Soreau.

Henri Poncet, capable d’une écoute, d’une générosité exceptionnelles, très informé sur l’histoire littéraire et sur les écrits les plus novateurs, m’a offert toute la place que je souhaitais dans sa revue et dans ses éditions (Comp’Act et L’act Mem). Contrairement à Action poétique, La Polygraphe a dépassé les clivages poésie/prose pour défendre des livres inclassables, jouant sur plusieurs registres d’écriture.

Dans une présentation soignée, mêlant textes et dessins ou photographies, cette revue a été attentive aux écrits de jeunes auteurs comme Sophie Loizeau, Isabelle Zribi, Martin Rueff, Céline Minard, Armelle Leclerc, Emmanuel Laugier... et fidèle à Jean Trodani, Andrée Barret, Claude Minière.

Ma participation à beaucoup d’autres revues imprimées ou en ligne : Europe, La Règle du jeu, Le Nouveau recueil, Les Cahiers de l’archipel, La Pensée de midi, Triages, Les Carnets d’Eucharis, Poézibao... est marginale et ponctuelle. Elle n’en demeure pas moins essentielle pour la confiance et l’estime qu’elle révèle. En dépit de la chute continue des tirages et des ventes, ce sont bien eux, les responsables de revues, les directeurs de collections, qui savent faire preuve d’une rare pugnacité pour défendre leurs sommaires et leurs auteurs. L’éveil, le refus du monologue intérieur, les clivages, les écarts, l’abondance de la matière... tout fait sens dans la vie, parfois éphémère, des revues de création et de réflexion [2].

En 2010, sur les conseils de Pierre Oster, je fais parvenir mon manuscrit : Le lierre la foudre, à Réginald Gaillard pour ses éditions de Corlevour et sa revue Nunc. Avant cet envoi, je m’informe sur les publications de cet éditeur dont j’ignore tout.

Nunc, revue de création et d’essais, propose des études décalées, des approches oubliées, à travers de copieux dossiers thématiques. Et s’intéresse à des poètes ou à des penseurs que la modernité s’est évertuée à négliger : Jean-Louis Chrétien, Jean-Luc Marion, Pierre Oster, Pierre Emmanuel, Jean-Claude Renard, Salah Stétié... tous, sans soumettre le langage poétique à la théologie, ont participé à la célébration du sacré.

La mort de Dieu (une mort visible dans la poésie actuelle à l’exception notamment de Jean-Pierre Lemaire et de Philippe Delaveau) ne signifie pas que le logos passe hors-jeu. Au contraire, elle indique le visage moderne de l’insistance du Verbe à travers son refoulement. La poésie ne doit-elle pas demeurer attacher au divin et au sublime sauf à céder à l’asservissement du langage dans le bavardage (Walter Benjamin) ?

Autant dire que ma découverte de la revue Nunc et ma rencontre avec Réginald Gaillard ont été une chance.

Pascal BOULANGER
Chronique parue dans le numéro 47 de "La revue des revues" (mars 2012).


Nota (ajout pileface) :

Pascal Boulanger sur pileface

Revue Nunc. Littérature, poésie, création artistique. Ed. de Corlevour, semestrielle.

Revue des Revues. Histoire et actualité des revues

Tel Quel, index des numéros

Arts Résonances anime au Festival "Voix Vives" de Sète une scène où les poètes invités sont traduits en LSF [3], ou créés en LSF et traduits en français.
Ici, un poème de Pascal Boulanger, lu par l’auteur, traduit en LSF par Laure David, artiste sourde.

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Bibliographie Pascal Boulanger


[1Cette conférence a fait l’objet d’une publication dans le recueil collectif Suspendu au récit : la question du nihilisme, Éditions Comp’Act, 2006.

[2J’ai publié l’ensemble de mes chroniques, articles et entretiens dans un livre préfacé par Jacques Henric : Fusées et paperoles, Éditions Comp’Act, 2008.

[3Langue des Sourds Française

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