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Spécialités Bordelaises (II)

« Bordeaux » dans Les Voyageurs du Temps

D 24 octobre 2011     A par Viktor Kirtov - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Evocations de Bordeaux dans Les Voyageurs du Temps :

Les allées de Tourny à Bordeaux

[...] le petit bateau au bout du ponton, le Dorsoduro à Venise, le gravier, l’odeur du varech, le sel, la pluie dans les vitres, les oeufs, le soleil sur ma tempe gauche vers le 15 février, la Rambla de las Flores à Barcelone, les allées de Tourny à Bordeaux, mes adorables parents morts, mon fils m’appelant « charmant papa » dans son enfance, mon ancêtre navigateur au long cours, la brise nord-est, l’amitié, les conversations animées, mes erreurs, l’herbe, le rire, la musique, et encore la musique, et encore une fois la musique, les voyelles, les couleurs jamais égales à elles-mêmes, le noir, le blanc, le rouge, le vert, le bleu, le jaune, le violet, les mots qui les désignent, les réveils, l’odeur de la cire, de la peinture fraîche, du gazon récemment tondu, l’encre, le papier, les buvards, les syllabes, le néant, le vide, le plein, les intervalles, les neutrinos, les quarks, les volcans, Palladio, Watteau, Bernin, le Temple du Ciel à Pékin, la rivière Luo, la neige, le poisson grillé, les abricots, les huîtres, les palourdes, les pêches, l’imprévu, les taxis, le sommeil, les regards, les signes d’attention, la politesse, le vieux Bach, et puis le vieux Bach, et puis encore le vieux Bach, les lauriers, la lavande, l’eau de Cologne, la lenteur, la vitesse, le calme plat, les orages, la foudre, les aéroports, les bords de l’Hudson, l’aspirine, la sieste, les rideaux, le moment entre chien et loup, le silence de 3 heures du matin, les rais de lumière à travers les volets, [...]

Baudelaire

Baudelaire s’embarque le 9 juin 1841, à Bordeaux, sur le Paquebot-des-Mers-du-Sud. Il devait aller jusqu’à Calcutta, mais préfère rester, après l’île Maurice, à Saint-Denis-de-la-Réunion. Il redébarque à Bordeaux le 15 février 1842, à bord de l’Alcide. Sa présence n’est pas sans provoquer des commentaires cocasses. Voici :

« Pendant la traversée, il se signala par des attitudes excentriques. Une liaison s’établit entre lui et une laya (nom indien pour les bonnes d’enfants), belle et ardente négresse qui avait accompagné une famille créole en France et se rapatriait. Cette liaison fut cause de scènes étranges : la négresse poursuivait Baudelaire d’une tendresse tellement ardente que, d’accord avec le capitaine, on consigna cette femme, pour toute la traversée, dans la cabine étroite qu’elle habitait à bord. »

On est content d’apprendre que le jeune Baudelaire plaisait aux femmes de couleur. Elles sentent d’instinct si un homme vit en musique.

Ducasse

...intéressant est quand même la mention de Bordeaux (port d’arrivée de Ducasse en France, venant de Montevideo) et de la Sicile (enquête à suivre). Nul doute que cette conjonction entre poésie et voix du peuple ne soit un thème éternel. L’étrange réseau qui se révèle ici devait être classique : socialisme, maçonnerie et, déjà, mafia.

*

Les séjours de Ducasse à Bordeaux ne sont pas connus : c’est là qu’il débarque pour sa scolarité à Tarbes, puis à Pau, c’est là qu’il réembarque sur le Harrick, le 25 mai 1867, pour Montevideo, et qu’il redébarque pour revenir à Paris et habiter dans un hôtel, au 23 rue Notre-Dame des-Victoires. Il arrive là au début de l’automne 1867.

Hölderlin

Il a fallu deux siècles pour poser à Bordeaux une plaque en l’honneur de Hölderlin. Sa chambre était confortable et lumineuse, pas très différente de celle de Tübingen, où il a passé près de 40 ans chez un menuisier qui supportait très bien sa folie. Le commissaire Bahut n’a rien su des suites de cette histoire. Aurait-il été au courant, qu’il se serait peut-être rengorgé avec un air entendu : « Les femmes de chez nous peuvent faire perdre la tête, et c’est autre chose que les grosses Allemandes, voyez-vous. »

*

Les contrôleurs et les contrôleuses se fâchent. Comment ? Nous sommes en 1802, dans un moment historique clé, Napoléon est là, l’esprit du monde est en marche, et vous ne retenez que l’anecdote de la présence de Hölderlin à Bordeaux ? Comment ? Nous sommes en 1936 et 1939, et vous oubliez les opinions épouvantables de Céline, son antisémitisme rabique, la guerre qui s’annonce, le désastre qui s’ensuit ? Comment pouvez-vous ? Osez-vous ? Vous n’avez pas honte ? C’est ça vos voyageurs du temps ? Des aventuriers, des marginaux, des salauds, des fous ?

Ici, pas d’explications ni de justifications. Ou alors, il faudrait écrire un autre livre pour expliquer qu’on va écrire un livre qui sera une explication des raisons pour lesquelles on va écrire ce livre que, finalement, on n’écrira pas.

Vous vous taisez devant le tribunal parasitaire, vous négligez celui des rêves, vous allez droit à l’émotion, au rythme, à la vérité. Vous savez que le Diable est l’Accusateur incessant, vous vous tournez vers l’Avocat, le Paraclet, le Saint-Esprit en personne. Il a de bonnes relations avec le Verbe, il vous aidera.

*

Hôlderlin, après son séjour à Bordeaux, donne des signes de folie, mais reste, jusqu’à la fin, de plus en plus inspiré.

« Les jours, dit-il, se voient plus hardiment rangés et mêlés. »

Voilà le coeur du temps, voilà le voyage :

« Je parle en fou. C’est la joie ! »

Et ceci :

« Où est le rapide ? Où l’irruption d’un plein bonheur tout présent ? »

Et ceci :

« En mille aspects vient le dieu. »

Et encore :

« En dormant, le mot prend forme. »

« Longue et lourde est la parole de cette venue, mais

Blanc est l’instant ! »

Et encore (« le Christ vit encore ») :

« Car ses oeuvres sont

Toutes en sa conscience de tous temps. »

Le « dieu », ici, n’est pas seulement le Père clair,

l’Éther (Vater ! Heiter ! Aether !), mais aussi le Fils, et aussi le Weingott, le dieu du vin, Dionysos.

Goya

Il est étrange que Goya, à Bordeaux, en 1828, tout près de la mort, dans un climat d’épouvante intérieure, l’ait vue surgir en laitière, et Hölderlin, plus tôt, dans le même lieu, sous forme de « femmes brunes sur le sol doux comme une soie ». La Laitière de Bordeaux est un tableau fascinant. On sait qu’à l’époque, de jeunes paysannes venaient des environs apporter du lait en ville. Celle-ci est donc venue, sans doute chaque matin, chez Goya. Elle apparaît recueillie, incurvée, absorbée, nacrée, sur fond de ciel irisé. Elle est très brune et très solide, c’est une annonciation avec ciboire de lait moussant qu’elle apporte, vache sacrée, à son vieux bébé de peintre déjà sourd. Elle est vierge, bien entendu, mais divisée par cette grande avancée de jambes et de cuisses cachées. Attention, très attentive, sérieuse, presque sauvage dans sa tournée. C’est un ange, le ciel l’envoie, comme un caprice de lumière, au milieu des désordres de la guerre, des cauchemars, des tortures, des vampires, des vieilles sorcières édentées. C’est l’éternel retour de la duchesse d’Albe, à l’aube, qu’on a connue autrefois très nue ou très habillée. Elle ne fait que passer chez ce demi-fou, exilé espagnol qu’elle aime, de même que les femmes brunes, d’instinct, n’ont pas manqué de repérer ce jeune Allemand que l’on dit poète. Du vin, du lait.

La nacre, tout est là, et le vieux Goya, dans ses douleurs, le sait aussi bien que Watteau dans les siennes. La nacre, la perle, c’est aussi Rimbaud (« glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braise ») tel qu’il est apparu aux habitants du temps. C’est le sperme du cachalot Rimbaud (« effet séminal » pour Claudel, « grande affaire » pour Breton). Ce foutre marin est très désiré des coquettes

*

Les tableaux sont accrochés ici ou là, peu importe. Je peux disposer, après La Laitière de Bordeaux, de l’adorable Comtesse de Chinchôn, à Madrid, ou de La Femme au perroquet, de Manet, à New York. Les toiles existent en train de se peindre, elles sont actives, délicatesse, profondeur, émotion.

La jeune comtesse de Chinchôn : déjà, ce nom ! Goya l’enveloppe et la fait surgir.

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La chaussure improbable et délicieuse de ma psy
« ...petit bout de soulier en bas,
comme si elle tirait la langue
 »


par Benoît Monneret

Elle est là, dans un fauteuil dont elle ne sortira plus, dans sa robe de taffetas blanche, juste posée dans la soie, petit bout de soulier en bas, comme si elle tirait la langue. [1]

Deux bagues, des bras, un coude, une drôle de petite plante verte sur la tête. Ce n’est pas la duchesse d’Albe, dont la nudité peut encore faire rêver des adolescents avisés, mais une curieuse poule de jardin aristocratique, à la bêtise inébranlable et sympathique, vive, aiguë, méchante, innocente (petits yeux noirs lumineux tournés vers la gauche). Elle se laisse prendre par son peintre dont elle ignore absolument le génie, il entre dans son bonnet de dentelle, sa nacre, sa chasteté fade, bouclée. Cette comtesse va vieillir très vite, elle ressasse déjà les platitudes de son temps, elle va rejoindre les vieilles sorcières venimeuses et macabres, mais, pour l’instant, elle est sauvée par les conventions, les apparences, le protocole. Que serait-elle aujourd’hui ? Une petite-bourgeoise, peut-être ministre. Là elle vaut beaucoup, et elle ne vaut rien. Elle resplendit de son rien.

*

Faites un montage rapide : n’importe quelle salle en folie de la Bourse sur la planète, et, aussitôt après, Saturne dévorant ses enfants de Goya. Revenez à La Laitière de Bordeaux. Pause.

Au passage, un peu d’air frais, à la Freud :

« Pour être vraiment libre et heureux dans la vie amoureuse, il faut avoir surmonté le respect pour la femme, et s’être familiarisé avec la représentation de l’inceste avec la mère ou la s ?ur [*].

Si ça ne suffit pas, montez, en enchaînant, des photos d’Auschwitz, du Goulag, d’Hiroshima, de quelques charniers contemporains, mais terminez toujours par La Laitière.

Aucun effet ? Je ne peux plus rien pour vous.

[*] Nota : Dans le prolongement de cette affirmation ? ... Sollers, dans son prochain livre : L’éclaircie , aborderait la question de l’inceste frère/s ?ur... Tiens donc ! A paraître en janvier, « la deuxième rentrée littéraire », celle à laquelle il préfère publier. Moins embouteillée que celle d’automne !

Nota (suite)
Dans le titre, A.G. ne pouvait manquer la référence à Heidegger.
... Heidegger dans sa clairière, ... dans l’éclaircie de sa «  Lichtung  » ! (voir encart, ci-dessous ).

Exégète et élève de Heidegger, Walter Biemel nous dit aussi : « Être-dans-le-monde » signifie au fond : être ouvert à l’Être, se trouver placer dans l’éclaircie de l’Être ».

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La "hutte" de Heidegger. Todtnauberg en forêt noire
(la petite Hütte dans la clairière...)

Beaucoup plus indirectement on peut aussi penser à la phrase d’Hölderlin souvent citée par Sollers : « Là où croît le danger, croît aussi ce qui sauve » (l’éclaircie ?) reprise par Stéphane Hessel dans son recueil « Indignez-vous » sous la forme : « plus le péril croît, plus le salut surgit. ».
C’est d’actualité. Va-t-on voir l’éclaircie dans l’abîme de la crise économique ?

Attendons janvier, pour savoir ce que Sollers, quant-à lui, voit dans L’éclaircie.


Lichtung

Contrairement aux apparences, l’allemand Lichtung ne vient pas de Licht « lumière », mais de leicht (cf. angl. light au sens de léger), du verbe lichten, alléger, dégager, libérer.
Sans être philosophe, ai acquis un peu d’allemand sur les terres d’Heidegger, sinon dans ses textes, [ mon essai de lecture de Sein und Zeit, dans la langue originale, s’est révélé un désastre, ai dû battre en retraite ! (bien que la version originale - sans le biaisement de la traduction - soit presque moins indigeste que la version française, du moins celle que j’ai également tenté de lire, avant, une nouvelle fois,de décrocher.)]. Aussi n’hésite pas à demander des renforts chaque fois que nécessaire :

La Lichtung dont il est question dans Sein und Zeit :
(« Le Dasein de l’être humain est lui-même la Lichtung »)
n’évoque donc pas la lumière. Mais quoi alors ? Heidegger revient en 1965 sur ces questions, dans le texte qui paraîtra en 1984 sous le titre Zur Frage nach der Bestimmung des Denkens [L’Affaire de la pensée]. Heidegger y déclare (p.24-5) :

« La présence-même de l’étant-présent n’a comme telle aucun rapport à la lumière au sens de la clarté. Mais la présence-même est vouée à “das Lichte” au sens de la “Lichtung”.
Ce que ce dernier mot donne à penser peut s’élucider à l’aide d’un exemple, à supposer que nous le pensions de suffisamment près. Si la Lichtung en forêt [la clairière] est ce qu’elle est, ce n’est pas en raison de la clarté et de la lumière qui peuvent y luire ; elle existe même de nuit. Elle veut dire : la forêt, à cet endroit, s’ouvre au marcheur.
Das Lichte au sens du lumineux et das Lichte au sens de la Lichtung diffèrent non seulement quant à ce dont il s’agit, mais également quant au mot. Lichten veut dire : libérer en dégageant, en accordant la levée d’une contrainte, en affranchissant. Lichten appartient à la famille de leicht [léger]. Leichtmachen [rendre léger], erleichtern [alléger] quelque chose, c’est : le débarrasser des résistances, l’amener dans ce qui est sans résistance, là où le champ est libre (ins Freie). Den Anker lichten [lever l’ancre] veut dire : libérer l’ancre du fond marin qui l’enserre, et la tirer pour l’élever dans le libre élément de l’eau, puis de l’air. »

Ou encore, lors d’un séminaire tenu conjointement avec E.Fink en 1966-1967 (XIII, Gesamtausgabe, t.15, p.262) :

« Haben Lichtung und Licht überhaupt etwas miteinander zu tun ? Offenbar nicht. [...] Die Lichtung dürfen wir nicht vom Licht her, sondern müssen sie aus dem Griechischen heraus verstehen. Licht und Feuer können erst ihren Ort finden in der Lichtung [L’éclaircie et la lumière ont-elles-même quelque chose à voir entre elles ? Manifestement non. (...) Nous ne devons pas comprendre l’éclaircie à partir de la lumière, mais il nous faut la comprendre à partir du grec. Lumière et feu ne peuvent trouver leur lieu que d’abord dans l’éclaircie]. »

Il s’agit donc bien de remonter de la lumière à sa condition de possibilité non-visuelle, qui ne relève plus de l’opposition du lumineux et de l’obscur, mais la précède à titre d’a priori, de « légèreté de l’être » ( A.Schild ). La traduction de Lichtung par «  allégie  » ( F.Fédier ) permet, à la différence de celles par «  clairière  » ou «  éclaircie  », de l’émanciper du registre de la lumière, conformément aux indications de Heidegger

Crédit : robert.bvdep.com/

Liens

La laitière de Bordeaux

Spécialités bordelaises (I) - Ou l’influence de Bordeaux chez Sollers.
Les Voyageurs du Temps


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