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Le Japon d’Amélie Nothomb par Jean-Michel Lou

+ Interview vérité d’Annick Cojean (2017)

D 14 septembre 2017     A par Viktor Kirtov - Jean-Michel Lou - C 2 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


Ajout d’une remarquable interview d’Annick Cojean en cette rentrée littéraire de septembre 2017.
1ère publication le 28 mai 2011

« J’ai rencontré la déesse Ayahuasca » nous dit Amélie Nothomb. Il faut la croire, son entretien avec Annick Cojean est hallucinant. Amélie Notomb s’y dévoile comme jamais, sans doute mise en confiance par @AnnickCojean qui révèle là son grand talent d’intervieweuse. A lire.
V.K.

« Magnifique entretien avec Amélie Nothomb (notamment son voyage en Amazonie) par @AnnickCojean » note Marc Pautrel sur sa page FaceBook.

Jean-Michel Lou aux interventions érudites et pertinentes sur ce blog publie Le Japon d’Amélie Nothomb, chez L’Harmattan, 2011, que nous avons plaisir à signaler.
Ayant eu l’occasion de côtoyer un peu le Japon et quelques Japonais, sur plusieurs années, quoique superficiellement, j’avais pris plaisir à la lecture de Stupeur et tremblements (1999), où je retrouvais des échos de situations familières relatées avec l’humour, l’ironie, la légèreté des flèches d’Amélie Nothomb, qui vont droit au coeur de la cible.

PARTIE 1 - Le Japon d’Amélie Nothomb par Jean-Michel Lou

Plutôt que commencer par la présentation du livre qu’en fait l’éditeur, voici une introduction plus personnelle de l’auteur :

« On (les lecteurs de Sollers par exemple) a tendance à mésestimer cette dernière [Amélie Nothomb] ; elle a pourtant écrit de très beaux livres autour du Japon, que j’ai lus attentivement, ce qui a donné lieu à un livre. Je me permets de vous recommander le chapitre sur le kire, la coupure, notion que j’ai évoquée dans le forum de pileface, et utilisée à la fois comme outil d’analyse littéraire et explication totale du monde ; je pense que c’est tout à fait nouveau.
cordialement,
Jean-Michel Lou »

Son éditeur, quant à lui, présente ainsi le livre :

Cet ouvrage est un voyage dans un paysage intérieur qui unit l’intense beauté à l’"inquiétante étrangeté", l’autre au plus intime, et permet au lecteur, à travers le reflet des oeuvres "japonaises" de l’écrivain, des plongées dans une culture "exotique’, pour, au bout du chemin, le reconduire à lui-même. Amélie Nothomb a qualifié ce livre, qui est plus qu’une simple étude littéraire, de "passionnant et extrêmement brillant."

*

Cette « Inquiétante étrangeté » évoquée par l’éditeur renvoie à Freud, et Julia Kristeva, à propos du documentaire sur elle "Etrange étrangère" (2005), utilise la même référence.

*

Il est aussi l’auteur d’articles dans la revue l’Infini, notamment une brillante analyse des caractères chinois qui ponctuent le livre Nombres de Ph. Sollers. Et l’on comprendra mieux l’intérêt chinois et la pertinence de Jean-Michel Lou en rappelant quelques éléments biographiques : Jean-Michel Lou est né à Paris, de mère chinoise et de père franco-chinois. Il a enseigné le français en Afrique, en France et en Autriche. Vit et travaille à Vienne depuis plusieurs années.
Vous trouverez cette analyse sur pileface ici

Sa trace chinoise, on la retrouve, par ailleurs, dans L’Infini N°111, été 2010 : « Le signe chinois dans Lois » [1] et dans L’Infini N°114, « Sollers et Zhuangzi. » Ce dernier long article - 23 pages au format dense de la revue - ne fait rien moins que recenser et commenter les citations de Zhuangzi dans les romans de Sollers. Un document capital sur lequel nous reviendrons.

Et son muli-linguisme, son installation à Vienne, sont aussi à l’origine de son analyse de Kafka dans sa langue d’écriture, l’allemand.

Jean-Michel Lou a publié dans la collection L’infini/Gallimard :

Le petit côté - Un hommage à Franz Kafka

« Kafka n’est pas seulement le grand écrivain que l’on sait, mais aussi, et peut-être surtout, un aventurier de l’expérience intérieure. Rien d’abstrait chez lui, toujours des situations concrètes qu’il faut savoir écouter en vivant soi-même ces expériences. C’est par "le petit côté" que Kafka nous touche au plus près, à une époque comme la nôtre, où le Procès est plus que jamais permanent. Ce livre, issu d’une lecture de Kafka dans sa langue d’écriture, l’allemand, prouve que, sans cesse, il apparaît dans l’actualité sociale, nos angoisses identitaires, nos rêves, nos désirs. »

Ph. Sollers

*

« ...Un long chemin de réflexions et d’idées nouvelles l’ont poussé[J-M. Lou] à s’épancher sur la feuille blanche pour nous livrer ce drôle de livre entre récit et essai. Un OVNI littéraire qui surprend autant qu’il s’attache à vous, un peu comme les personnages de Kafka qui "perdent régulièrement de vue leur but ou le sens global de la situation dans laquelle ils se trouvent pour se mettre à désirer violemment, exclusivement une chose élémentaire".
Eux seuls semblent savoir où est l’essentiel.
Alors Kafka extralucide ? »

François Xavier,
lelitteraire.com
La critique complète, ici

LIENS

D’autres interventions de Jean-Michel-Lou sur pileface :

Martin Heidegger, pensée du divin et poésie...
21 octobre 2010, par Jean-Michel Lou. « cher A.G., merci pour la référence sur l’expression "l’être-le-là", rendant à Heidegger ce qui est à... »
Voir ici

Ou bien : Sur la « Gelassenheit » de Heidegger et l’expression « shogonai » des Japonais

Le temps chinois et le temps français
2 avril 2011 ... « Vers la fin de Sollers et Zhuangzi, Jean-Michel Lou décèle dans "l’oeuvre de Sollers des traces d’une pratique [...], la méditation assise". » On a un peu l’impression de lire les lignes que Hegel consacre au sens .... joué par toutes ses coupures ruisselantes de temps...
En cache (Google)

Et pour ceux qui désirent explorer plus avant l’univers japonais d’Amélie Nothomb, voici le texte d’un mémoire universitaire :

Le Japon et l’oeuvre romanesque d’Amélie Nothomb (pdf).

"Stupeur et Tremblements" sur Amazon

*

Nota : Notons qu’Amélie Nothomb a été intronisée en mars 2011 parmi les nouveaux jurés du Prix Décembre (en même temps que Josyane Savigneau). Prix présidé par Laure Adler et où siègent aussi Philippe Sollers, Michel Crépu, Charles Dantzig, Cécile Guilbert... Une occasion de rapprocher Amélie Nothomb et Philippe Sollers qui demeure celui qui avait refusé son premier roman chez Gallimard... L’art divinatoire littéraire n’est pas une science exacte.

"Le Japon d’Amélie Nothomb" par Jean-Michel Lou. Sur Amazon<BR>


PARTIE 2 - Amélie Nothomb : « Je suis le fruit d’une enfance heureuse et d’une adolescence saccagée »

La romancière vient de publier son vingt-sixième roman, « Frappe-toi le cœur ».
Entretien vérité avec Annick Cojean
.

LE MONDE | 27.08.2017


Je ne serais pas arrivée là si…
Si je n’avais pas été insomniaque de naissance. C’est la conclusion à laquelle je suis parvenue après avoir beaucoup réfléchi à ce début de phrase absolument fascinant. Oui, cette insomnie a été constitutive et certainement ce qui a le plus compté dans ma vie. Elle a toujours existé, même lorsque j’étais bébé et même si mes parents ont mis un temps fou à s’en apercevoir.

Mais voyons, un bébé qui ne dort pas crie, pleure, s’agite…

Non. Les deux premières années de ma vie, je suis restée quasi inerte, dans un mutisme total. Je ne sais pas exactement ce que j’étais, c’est un pur mystère. Mes parents, qui habitaient le Japon et sont l’incarnation du quiétisme, trouvaient cela formidable. Ils ne se sont pas inquiétés, je crois même qu’ils pensaient que je dormais les yeux ouverts. Ce qui était faux. Je ne dormais pas, je m’en souviens très bien.

Et puis, vers 2 ans et demi, je me suis comme réveillée – ce qui est paradoxal – en captant de courts cycles de sommeil. Mes parents ne se sont toujours rendu compte de rien jusqu’à ce qu’ils découvrent, quand j’avais environ 5 ans, que je me baladais la nuit dans la maison. Ma mère a aussitôt émis un règlement : la nuit, on reste dans son lit. Pas le droit d’en sortir avant 6 heures du matin.

Alors qu’avez-vous fait ?

Je me suis occupée ! D’abord, j’ai beaucoup regardé ma sœur dormir. Nous partagions la même chambre et elle dormait pour deux ! Comme je suis devenue nyctalope – c’est la moindre des choses lorsqu’on est insomniaque –, la contempler était une merveilleuse occupation. Et puis je répondais aux voix que j’entendais. Il y en avait des centaines dans ma tête et je leur parlais.

Enfin, je me racontais l’histoire. Pas « des histoires » mais « l’histoire ». Ce fut la grande occupation de mes années 5-12 ans. Me raconter « l’histoire » : une sorte d’épopée qui partait dans tous les sens et pleine de personnages fluctuants, l’idée étant de me faire connaître les sensations les plus fortes possible. Ce pouvait être l’aventure de deux enfants abandonnés qui devenaient cosmonautes. Ou celle du méchant prince torturant la gentille princesse…

Etiez-vous vous-même au centre de l’histoire ?

J’étais tous les personnages à la fois : les enfants abandonnés, le méchant prince, la gentille princesse… Je me racontais l’histoire – j’étais donc le locuteur et le public – et ça marchait très bien. J’attendais la nuit avec impatience. Et mes parents, qui se félicitaient d’avoir une enfant sage, ignoraient que si j’insistais tellement pour aller me coucher tôt, c’était parce que l’obscurité et l’enveloppe des draps étaient propices à « l’histoire ».

Hélas, à 12 ans, mon système s’est lézardé, le récit s’est arrêté tout net. Je pense que si je suis devenue écrivain, c’est en grande partie parce que je ne parvenais plus à me raconter « l’histoire » dans ma tête. Il me fallait désormais un intermédiaire – ce sera le papier – pour permettre de la fixer. C’est ainsi que « l’histoire » est devenue « des histoires ».

Que s’est-il passé à 12 ans qui a ainsi perturbé votre équilibre ?

Un événement-clé que je raconte brièvement dans Biographie de la faim. Une baignade en mer, au Bangladesh, où vivait alors ma famille, et au cours de laquelle j’ai été agressée sexuellement par quatre hommes. Je ne veux pas m’appesantir sur cet événement qu’il m’a fallu dépasser. Disons simplement que l’année de mes 12 ans fut charnière. D’un coup, j’ai découvert la puberté, la violence, la haine de soi, la haine tout court, la fatigue et le froid. Autant de sensations qui m’étaient alors parfaitement inconnues.

Jusque-là, ma vie n’était pas forcément heureuse, mais enfin, c’était quand même chouette et mes insomnies constituaient des moments de bonheur et d’exploration du réel à travers « l’histoire ». Après ce drame, les insomnies sont devenues problématiques et les voix qui me parlaient dans ma tête nettement moins agréables. J’ai soudain eu le sentiment de vivre avec un ennemi intérieur. Une sorte de monstre générateur d’angoisse. Ma vie a totalement basculé.

Et l’anorexie s’est imposée.
Un an plus tard. A 13 ans et demi. Suivie de troubles alimentaires multiples qui ont duré des années. Car on ne sort pas comme ça de l’anorexie pure et dure. Quand on veut recommencer à manger, c’est l’horreur, on découvre qu’on ne sait plus manger, que le corps ne supporte plus rien, qu’on est malade tout le temps, avec l’impression d’être possédée par le démon. Surtout, on a perdu toute sociabilité. Et on est mis au ban de la société parce qu’on n’est plus capable de manger avec les autres. Ça ne va pas, et tout le monde voit que ça ne va pas. Cauchemardesque.

Alors, même si elle a compté dans ma vie et certainement contribué à faire l’écrivain que je suis, il est hors de question que je valorise l’anorexie. Trop de gens l’idéalisent en pensant qu’il y a quelque intérêt à y trouver. C’est faux ! Elle fait des ravages. Je serais quelqu’un de bien mieux si je n’avais pas été anorexique.

L’écriture n’a pas tout de suite constitué un recours ?

Non. Je n’ai pas écrit une ligne avant 17 ans. Sauf des lettres. Depuis l’âge de 6 ans, j’avais l’ordre parental, ainsi que mon frère et ma sœur, d’écrire une fois par semaine à notre grand-père qui habitait Bruxelles. Nous recevions chacun de grandes feuilles blanches, de format A4, qu’il fallait absolument remplir et c’était un vrai casse-tête, même si je m’appliquais à écrire grand. « Raconte-lui ta vie ! » , encourageait ma mère.

Mais en quoi ma vie de petite fille expatriée en Asie pouvait-elle intéresser un vieux monsieur que je ne connaissais même pas, me disais-je. Vous voyez que j’avais déjà le souci du lecteur ! Je pense que si j’ai développé ce que j’appelle le sens de l’autre, c’est en partie à cause de cet exercice périlleux. C’était un dialogue avec l’inconnu, très différent de l’histoire que je me racontais la nuit.

Mais pourquoi ne vous autorisiez-vous pas à écrire autre chose que ces lettres au grand-père ?

Parce que lorsque nous étions enfants, c’est ma sœur qui écrivait. Des histoires, des poèmes, des pièces de théâtre. Elle était géniale et admirée de tous. De moi d’abord, qui la lisais avec vénération et la considérais comme une divinité. Mais aussi de mes parents et de nos professeurs car ses pièces étaient jouées par les filles de l’école. Lorsqu’elle a arrêté d’écrire à 16 ans, j’ai attendu quelque temps, pensant qu’elle allait peut-être recommencer.

Et puis j’ai découvert Rilke et ses Lettres à un jeune poète. J’avais 17 ans et ce fut une illumination. L’acte d’écrire m’est soudain apparu à la fois accessible et puissant. Je dirais même vital. Et miracle : l’ancien récit a repris sous forme écrite. J’ai entamé mes premiers manuscrits.

L’idée de devenir écrivain se profilait alors ?

Oh non ! Je ne m’en sentais pas capable ! J’écrivais déjà comme une forcenée, mais il faudra que j’écrive une dizaine de livres avant d’oser présenter le onzième – Hygiène de l’assassin – à un éditeur, avec les conséquences que l’on sait. Les premières années, ma sœur adorée était ma seule lectrice.

Quelle était alors votre ambition de jeune fille, lorsque votre famille se pose enfin en Belgique ?

Tout simplement d’être japonaise. Car j’étais convaincue que la cause de tous les drames rencontrés depuis l’âge de 5 ans était mon départ du Japon, et l’arrachement des bras de ma mère japonaise. Un drame absolu qui, lui aussi, m’a très largement constituée. Jusque-là, je menais une double vie avec mes deux mamans, la Belge et la Japonaise, que j’aimais à égalité, et qui se toléraient parfaitement.

Mais notre départ du Japon a sonné le deuil de cet équilibre si parfait. Ce fut un arrachement fondamental. Et dans mon esprit, le Japon et cette humble femme du peuple, si douce et si maternelle, se confondaient. Je rêvais d’y retourner.

En attendant, comme des millions d’étudiants, vous avez fait votre entrée en fac.

Oui. Et j’allais super mal. J’étais seule. Atrocement seule. Je n’avais aucun amoureux, aucune amie. A cause de mes déracinements, à cause de mon étrangeté profonde, à cause du malaise que je suintais par tous les pores… Je ne savais pas comment il fallait s’habiller, comment il fallait parler, la musique qu’il convenait d’écouter. J’étais d’une clochitude fondamentale. A l’université, les gens me regardaient comme une bête curieuse.

Et le nom de ma famille n’arrangeait rien : Nothomb ! Je découvrais qu’en Belgique, il incarnait la droite catholique alors que j’avais justement choisi une université de gauche. Les professeurs comme les étudiants s’étonnaient : mais qu’est-ce que tu fous là avec un nom pareil ? J’avais tout contre moi. Et en un pied de nez suprême, j’ai décidé de consacrer ma thèse à Bernanos.

Pourquoi avoir choisi de faire des études de philologie, la science du langage ?

J’avais assez vite compris, au fil des déracinements successifs dus à la carrière de diplomate de mon père, que le langage et la littérature étaient mon seul ancrage. A 16 ans, je parlais latin. Un choix et une bizarrerie personnels qui n’avaient rien à voir avec ma famille. Je suis née réac ! Petite, je n’aimais que ce qui était extrêmement ancien ou en relation avec le passé. Je n’ai acquis le goût de la modernité qu’en retournant au Japon à 21 ans.

Au moins pouviez-vous briller dans vos études !

J’étais passionnée et travaillais beaucoup. Mais ma vie sociale, malgré mes tentatives désespérées, était un désastre. Je me souviens d’avoir été plusieurs fois la risée de l’amphi. « Quelle conne ! » , ai-je entendu hurler après que j’ai posé une question. Je vous assure : j’étais une pestiférée.

C’est incompréhensible. Vous étiez jolie, gentille, cultivée…

Jolie, faut le dire vite ! Je ne sais pas ce que je vaux physiquement aujourd’hui, mais je suis persuadée que je suis mieux à 50 qu’à 18 ans. J’étais si mal dans ma peau ! Du coup, j’essayais d’avoir une vie nocturne. Et j’ai le souvenir de soirées universitaires, extrêmement mal fréquentées ; de fêtes dramatiques dans des garages, avec des individus plus que douteux.

J’avais de pauvres aventures absolument sordides, voire humiliantes, mais je me disais : c’est quand même mieux que de ne rien vivre du tout. J’en étais là ! Fruit d’une enfance heureuse et d’une adolescence saccagée qui m’a longtemps fait vivre avec la conviction que ma vie était foutue. No future. Terminé ! Une façon de penser radicalement punk, même si j’ignorais le mot.

A 15 ans, je n’étais pas sûre de vivre. Au moins, l’anorexie a-t-elle eu le mérite de dévier mon attention. Je n’étais plus obsédée par : « c’est foutu à cause de ce qui m’est arrivé » mais « c’est foutu parce que je ne sais pas manger ». Paradoxalement, c’était une démarche de salut.

Vous citez souvent la phrase de Nietzsche, lui aussi philologue : « Ce qui ne me tue pas me rend plus fort. »

C’est vrai. L’idée du combat est intéressante. Et la vie m’a appris que j’étais finalement plus solide que je ne le pensais. Mais il ne faut pas confondre épreuve et dégradation. L’anorexie était une épreuve, car il fallait se battre. Ce qui m’est arrivé à 12 ans était une dégradation. Et la dégradation demeure à tout jamais. Elle explique cette fragilité immense qu’il me faut vaincre tous les matins et la nécessité vitale d’écrire qui en résulte. Tous les matins, je dois me battre. Et tous les matins, tout est à recommencer. Car les forces obscures sont toujours en moi.

Est-ce cela « le secret indicible » que vous avez souvent évoqué sans le nommer ?

Oui, bien sûr.

Cette agression sexuelle l’année de vos 12 ans ?

Qui reste en moi.

Cela s’appelle un traumatisme.

Sans doute. Mais j’aime l’idée de dégradation : j’étais un petit soldat à qui on a enlevé ses galons.

Pourquoi parler de forces obscures ?

Parce que lors d’une transe, au cours d’un très long séjour en forêt amazonienne, j’ai pu visualiser la chose : ces démons qui étaient encore là et que j’ai tout fait pour chasser de mon corps. Un exorcisme d’une violence incroyable. Mais vain. Alors je me suis résolue : Amélie, tu vis avec ça en toi depuis si longtemps…

Tant de femmes ont enfoui en elles le secret d’un viol.
C’est effroyable. Et, je le pense, générationnel. Dieu sait si j’ai peu parlé de cet épisode, mais chez les gens plus âgés, les réactions ont été ignobles. Subsiste toujours l’idée que la victime est en réalité coupable. Ce n’est pas pour rien que j’ai si mal vécu cette histoire. On me renvoyait une culpabilité que j’ai fini par intégrer.

Quel était le but de ce voyage en Amazonie que vous venez d’évoquer ?

Corine Sombrun m’en avait donné le désir à travers ses livres. Elle est chamane, ce qui n’est pas mon cas, mais je suis « un bon récepteur ». Et j’ai eu envie de me livrer à la même expérience qu’elle – une rencontre avec « les esprits » – au fin fond de la forêt amazonienne, chez les Indiens.

Les conditions sont rudes, la diète et les règles très strictes. Ce n’est pas du tout une partie de plaisir. Et ça peut même être dangereux. Mais pour moi, ce fut énorme : le contact avec l’esprit, que l’on voit, que l’on entend, que l’on sent ; les retrouvailles avec certaines personnes disparues ; l’accès à un univers parallèle archipeuplé et invisible le reste du temps. Ce fut la porte ouverte sur un autre monde.

Avez-vous écrit sur cette expérience ?

Oui, même si c’est très difficile. Mais mon éditeur m’a refusé le livre. « Ecoutez, m’a-t-il dit, les gens pensent déjà que vous êtes dingue.

Mais la liberté de l’écrivain d’écrire sur ses expériences ?

Allons, de quoi me plaindrais-je ? Vingt-six livres ont déjà été acceptés sur vingt-huit. Et j’avoue avoir été sensible à son argument : la prise de l’ayahuasca, légale au Pérou, est illicite en France où on assimile ce breuvage à base de lianes à une drogue. J’ai vu des gens pour qui l’expérience s’était très mal passée, je ne veux pas avoir ça sur la conscience. Non, prendre de l’ayahuasca n’est pas cool et je ne veux pas en faire la promotion. Pas de livre, donc.
Mais le sujet est trop important pour que je n’y revienne pas un jour d’une autre façon. Car j’ai bel et bien rencontré la déesse Ayahuasca, qui est une très très belle femme, qui m’a prise dans ses bras, a dansé avec moi, et m’a dit qu’elle m’aimait. C’était le but de ma vie. Je sais que je vais passer pour une illuminée. Mais qu’importe. Ce n’était pas une chimère. J’ai vécu cet épisode à mille pour cent et c’était inouï. Proprement inouï.

Point de vue plaisir, je crois avoir eu tout ce qu’il me fallait dans la vie, mais ça, c’était au-delà du plaisir, et plus merveilleux que tout. Et cela m’a enfin donné accès à une version de la féminité à mille lieues des créatures geignardes, dénuées de force et d’audace, que dépeint Montherlant dans Les Jeunes Filles, ce livre phare de mon adolescence qui me faisait refuser avec horreur l’idée de devenir une femme.

L’amour maternel est au cœur de votre dernier livre. Et particulièrement la relation mère-fille. Elle vous fascine donc ?

Et comment ! Moi qui n’ai volontairement pas eu d’enfant, si ce n’est beaucoup d’enfants de papier – car je tombe « enceinte » de chaque livre –, j’aurais pu dire : je ne serais pas arrivée là si, petite fille, je n’avais pas été aussi folle d’amour pour ma mère. J’aimais aussi mon père, mais il ne me faisait pas triper. Mon trip, c’était ma mère.

Je ne cessais de lui dire et redire : « Maman, je t’aime. Maman, aime-moi ! » Elle répondait : « Mais je t’aime, je t’aime ! » J’insistais : « Oui, mais aime-moi encore plus ! » Elle a fini par me dire cette chose énorme, lorsque j’ai eu 9 ans : « Si tu veux que je t’aime encore plus, eh bien séduis-moi. » Je me suis récriée : « Mais enfin, tu es ma mère, c’est ton devoir de m’aimer ! » Elle a tranché, elle pourtant si gentille je vous l’assure : « Ça n’existe pas l’amour obligatoire ! » Et je lui donne raison. Elle m’a armée avec cette réponse.

Et j’ai compris : tu veux qu’on t’aime, ma fille, eh bien donne-toi du mal ! Rien n’est automatique ! Même pas l’amour maternel. Il se trouve que j’étais née du bon côté de la barrière, ma mère m’aimait. Mais j’ai eu tant d’amies qui n’ont pas été aimées par leur mère. Voire ont été jalousées par elle. Ce non-amour est une blessure inguérissable qui provoque d’immenses dégâts.

Vous atteignez la cinquantaine. Le temps qui passe vous inquiète-t-il ?

La machine s’use, je dois bien le constater. Je commence à avoir des petites douleurs, je dois aller chez le kiné parce que mon épaule souffre à force d’écrire huit heures par jour. Mais c’est anecdotique. Ce qui m’inquiète, c’est la perspective de perdre mes parents. Ils sont encore de ce monde, et je m’en réjouis. Mais je sais qu’on surmonte beaucoup mieux un deuil, même terrible, quand on a 20 ans que quand on en a 50. Je cesse d’être jeune. Cela veut donc dire qu’un jour, devant une perte aussi fondamentale, je vais morfler.
Vous avez parfois dit que l’ensemble de vos livres constituait une sorte de rébus, lequel ne sera déchiffrable, un jour, que lorsqu’on les aura tous lus…

Je ne nargue pas mes lecteurs. Le rébus est valable pour moi aussi !

Mais vous l’organisez, puisque vous décidez lequel des trois ou quatre livres écrits dans l’année sera publié.

Je choisis un livre que je trouve bon et qui, en effet, fera sens dans la « big picture ».

Il y a donc bien un dessein global !

Je dessine un géoglyphe.

Pardon ?

Toutes mes vérités sont décidément en Amérique du Sud ! Les géoglyphes sont des œuvres d’art géantes, tracées sur le sol, pour n’être visibles que des oiseaux… ou des dieux. Les Mayas notamment en ont fait de splendides et aucun humain n’en avait la vision puisqu’à leur époque, l’avion n’existait pas. Eh bien, je pense qu’à mon niveau, je fais un géoglyphe. Je ne sais pas qui le verra un jour, mais j’y travaille. Vous souriez ? Je vous en prie : laissez-moi ma folie des grandeurs ! Laissez-moi croire que je bâtis mon géoglyphe ! J’adore.

Propos recueillis par Annick Cojean

Crédit : Le Monde

Le nouveau livre d’Amélie Nothomb paru le 23 août : Frappe-toi le cœur (Albin Michel), 180 pages, 11,99 euros.

cf. "Frappe-toi le coeur, c’est là qu’est le génie", Alfred de Musset.

oOo

[1Lois, Philippe Sollers

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2 Messages

  • J-M. Lou | 7 juin 2011 - 21:35 1

    L’ESPRIT DU KIRE

    Viktor Kirtov m’a interrogé sur la possibilité de joindre à l’article un extrait de mon livre Le Japon d’Amélie Nothomb, avec un commentaire sur la notion du kire japonais.
    _ Je me réjouis, par ailleurs, qu’une nouvelle édition de
    Stupeur et tremblements paraisse ce mois de juin, car j’en propose dans mon livre quatre lectures différentes : heureuse coincidence.

    Voici donc tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le kire, en exclusivité pour les lecteurs de pileface (Extrait du livre ch. 7.2., pp.111-114, allégé des notes, avec l’autorisation des éditions L’Harmattan.). Avec en sus un motif du jardin du Pavillon d’Argent, qui me semble bien représenter un beau kire. Michael Ferrier, connu des visiteurs de pileface et grand connaisseur de la culture japonaise, m’a confirmé qu’aujourd’hui encore l’esprit du kire continuait de flotter dans l’air japonais, jusque dans les gestes quotidiens.

    Je m’appuie sur l’ouvrage de Ôhashi Riôsuke, Kire, « Das Schöne » in Japan, philosophisch-ästhetische Reflexionen zur Geschichte und Moderne, traduit du japonais par Rolf Elberfeld, Du Mont, Köln 1994. (« Le Beau » au Japon, réflexions philosophico-esthétiques sur l’Histoire et le Moderne). J’ai traduit moi-même de l’allemand en français les passages cités. Ôhashi est actuellement professeur de philosophie à l’université bouddhiste Ryûkoku à Kyôto ; il a étudié la philosophie à Munich, Würzburg et Tokyo.

    Kire est un mot japonais qui désigne à l’origine une « coupure » et dériverait du verbe kiru, couper, trancher, et dans un sens figuré,« mettre un terme », « achever » ; dans le japonais contemporain, la forme adjectivée kirei, veut dire « beau », « joli » (même si une quelconque parenté étymologique est plus que douteuse, les caractères étant complètement différents, je pense que l’homonymie suscite au moins la connotation de la coupure dans le mot contemporain de kirei (na), « joli ». En combinaison avec un terme contraire et complémentaire, tsuzuki, « continuité », il devient la « coupure-continuum », kire-tsuzuki, expression qu’Ôhashi emprunte au vocabulaire du théâtre nô, et dans laquelle il veut voir un geste créateur spécifiquement japonais en même temps qu’une caractéristique de la nature elle-même.

    Si par hasard on a une fois assisté à une séance de théâtre nô, on garde en souvenir l’image du déplacement singulier des acteurs. Chaque pas est à la fois détaché du pas précédent et lié à ce dernier, la marche est fluide et saccadée. Pour prendre un exemple plus connu en Occident, on peut voir une analogie avec le taiji, qui « marche » un peu de la même manière : il y a des figures précises sur lesquelles on s’arrête sans s’arrêter ; on les distingue bien les unes des autres, elles sont d’ailleurs numérotées, mais le mouvement doit néanmoins rester continu. Continu-discontinu.

    Ôhashi donne l’explication suivante : « Dans le théâtre nô, le kire-tsuzuki (coupure-continuum) de la marche humaine est devenu un kata, une forme stylisée, dans lequel tous les éléments secondaires sont "coupés" et seul l’essentiel, le mouvement fondamental, est conservé. » La respiration obéirait au même principe : « Le rythme vital est inséparablement lié au mouvement de l’inspiration et de l’expiration, qui sont en relation de "coupure-continuité". Le rythme respiratoire montre que la respiration comme la vie - en japonais les deux mots ont la même prononciation : iki - ne possèdent pas une continuité infinie, mais qu’ils sont finis. » Le nô, dans sa spécificité japonaise, exprimerait donc des données élémentaires de l’existence, comme le dit Maurice Pinguet : « Le nô conduit à ce point d’évidence insolite où l’art le plus minutieux est homologue à l’égarement du vécu (...). « Le nô et la scène du désir » in : Le Texte Japon, introuvables et inédits présentés par Michaël Ferrier, Seuil, Paris 2009, p.172.

    La coupure, selon Ôhashi, se trouve soulignée par la forme spécifique du nô, par exemple dans le contraste entre la simplicité de la scène et la splendeur des costumes, « qui s’interpénètrent tout en étant séparés » ou bien dans la musique : « Dans la musique du nô il n’y a pas de continuité entre les différents sons, qui seraient reliés entre eux par la mélodie. Au contraire, chaque son est autonome, "coupé" du suivant. Car quand résonne sur la scène un coup de tambour avec la voix du musicien qui lui correspond, ce son "efface" le son de l’accord précédent, pendant qu’il est lui-même aussitôt effacé par un autre coup de tambour. »

    Une séquence caractéristique du nô, c’est le silence d’où part la danse, selon les mots du grand théoricien du nô, Zeami :« C’est précisément là, où la danse s’amorce à partir de l’écho du chant, qu’une merveilleuse force est cachée. » Fushikaden, la Tradition des fleurs dans leurs formes. Ôhashi commente :« Le silence est le lieu de ce passage, où tous les sens, d’un seul coup, sont "coupés", pour donner naissance au mouvement. »


    "Un beau kire...". Parc du Pavillon d’argent, Kyoto.
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    Le geste du kire consisterait donc à couper le superflu, le naturel ordinaire, pour garder la quintessence de la forme. Il procéderait d’une conscience de la mort, et c’est la mort qui se manifesterait dans les silences, les contrastes, les arrêts, les masques - les coupures. Elle n’est pas complètement coupée de la représentation, elle est au contraire présente dans la coupure elle-même, de la même manière qu’elle se trouve au c ?ur de la vie même. Elle l’interrompt sans l’interrompre, phénomène paradoxal que la respiration, la marche, et j’ajoute : le regard, la pensée, la décision, le geste artistique reproduisent. Le sentiment corrélatif est celui de l’impermanence des phénomènes, la beauté du moment étant d’autant plus vive qu’elle ne dure pas. Ôhashi souligne à cet égard l’influence du bouddhisme zen, dont l’esprit pénètre tous les domaines de la création artistique et de la vie quotidienne japonaises à partir du 13e siècle.

    Je suis bien conscient qu’appliquer la notion de kire à l’analyse littéraire, c’est effectuer un très grand saut (par-dessus les particularités culturelles, par-dessus les disciplines) qui exige d’admettre plusieurs postulats implicites :

    1- le kire est à même de décrire une constante universelle de l’art et de la vie, ce qui implique :

    2- l’art est un reflet de la vie ; comme dit Ôhashi :« La beauté du kata comme jeu est la beauté de l’être-ainsi (shizen) »

    3- le texte littéraire, comme objet du monde, est un reflet privilégié de ce dernier.

    4- le style dit autre chose que lui-même (cette dernière assertion est sans doute la plus aléatoire de toutes).

    Les cartes ainsi posées, on peut commencer le jeu de l’interprétation, qui ne sera valable qu’à l’intérieur de ces données arbitraires - mon jeu de langage, dirait Wittgenstein.

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    Le Ginkaku-ji (Pavillon d’argent) : une beauté simple et épurée dans un cadre harmonieux. A l’origine une villa construite en 1482 par le Shogun Ashikaga Yoshimasa afin d’y passer sa retraite. Devenue par la suite un temple zen (ajout vidéo et sa légende : pileface).

    Crédit vidéo : voyage au Japon de Olivier (youtube.com/user/olivierjap)


  • V.Kirtov | 1er juin 2011 - 20:04 2

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    LIRE, JUIN 2011