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Images de Jacques Derrida

(deux films, un entretien et une photographie)

D 4 novembre 2010     A par A.G. - C 0 messages Version imprimable de cet article Version imprimable    ................... PARTAGER . facebook


« Si j’écris, c’est parce que je pense que cela vaut mieux que mon image. »
Jacques Derrida, 2002.



« D’ailleurs, Derrida » (1999)

« Dans D’ailleurs, Derrida, tous les mots sont intraduisibles. Il nous faudra donc, à l’un ou à l’autre, préciser en quoi ce film fut un film intraduisiblement « français », certes, appartenant à la langue française, et pourtant aussi peu français que possible, vraiment venu d’ailleurs et appelé ailleurs. Pour ces deux raisons, il serait appelé à passer les frontières, s’il les passe, tout en sauvant son intraduisibilité, comme une sorte de chasteté qui s’exhibe sans se livrer - et se donne sans se trahir. Jamais il ne disperse son secret, alors même qu’il semble en disserter. Cette intraduisibilité serait en somme la crypte du film, elle en garderait le corps parlant. Le film ne parle que du secret, « secret » reste son thème privilégié — autour de la figure du marrane qui porte un « secret plus grand que lui et auquel il n’a pas lui-même accès ». « Le secret doit être respecté » répète en improvisant l’Acteur qui en fait même, un peu sentencieuse- ment, une éthique et un principe de résistance « politique » au totalitarisme. Intraduisibilité, donc, et qui ne doit pas faire peur, au contraire, à ceux qui veulent internationaliser la télévision ou le cinéma. »

Jacques Derrida, Saffa Fathy, Tourner les mots. Autour d’un film, 2000.

Ni fiction, ni documentaire, D’Ailleurs, Derrida met en scène la parole du philosophe Jacques Derrida dans quatre pays où il a vécu et enseigné, et avait ses racines : l’Algérie, l’Espagne, la France et les États-Unis.

Derrida se donne avec une générosité rare comme « matériau pour l’écriture de ce film », selon son expression. Nous devenons les compagnons d’un penseur qui nous reçoit, nous invite à écouter sa pensée et, en toute intimité et simplicité, parle de l’Écriture, du Pardon, de l’Hospitalité, de la Responsabilité, de la Femme, de la Communauté... Et aussi de sa mère et de son pays natal, l’Algérie...

D’ailleurs, Derrida, Safaa FATHY, Égypte/France, 1h08, 1999, Documentaire.

Générique

* Scénario et réalisation : Safaa Fathy
* Image : Eric Guichard, Martial Barrault, Marie Spencer
* Son : Jean François Mabire, Véronique Bruque, Stéphane Thiebaut
* Montage : Marielle Issartel
* Production : Laurent Lavolé et Isabelle Pragier pour Gloria Films, La Sept ARTE -
* Durée : 68 min -
* Format : Super 16 mm -

Note d’intention

« D’ailleurs, Derrida » est un film qui porte bien son nom. L’ailleurs de l’Europe, l’ailleurs de la pensée, l’ailleurs d’une référence constante à un ailleurs. Aussi, l’ailleurs est l’au-delà d’une certaine limite, d’une certaine frontière. L’au-delà de la Méditerranée est l’ailleurs de l’enfance en Algérie. Lieux de souvenirs, de la mémoire de la nostalgie. Sa maison, ses lycées, ses trajets apparaissent dans le film et signalent de loin ce passé
devenu mémoire. Il y a aussi l’ailleurs imaginaire, celui de l’Espagne des marranes du XIVe siècle et celui de la ruine et des fermes abandonnées.

Ainsi, et toujours pour commencer, le film s’étend et prend place entre l’Algérie du passé et cette Espagne rêvée, lieu d’une origine disparue. De ce fait, l’Espagne, avec ses villes et ses prairies, devient une pure matière métaphorique de quelques motifs de la pensée de Derrida. Entre le rêve et l’imaginaire il y a le présent, celui des Etats-Unis, ou encore celui de Paris, où nous sommes dans la compagnie d’un homme dans son travail et ses lieux réels.
Voilà pour ce qui est de l’espace géographique du film.

Quant aux autres espaces - poétique, psychique, philosophique — ils y sont dans le mouvement des images elles-mêmes, dans leurs associations, ou encore dans les
nombreuses ellipses qui rythment le film. Par ces associations, ces sauts, les lieux deviennent des métaphores de la pensée. Ils disent, sans mot dire, quelque chose qui
vient donner un relief ou un étai à la parole.

Sur l’un de ces lieux, en Espagne, Derrida parle des différences sexuelles, des voix qui habitent la voix de tout un chacun. Pour qu’un espace démocratique s’ouvre, il faut
libérer ses voix, afin de faire exister une musique... composée de voix féminines ou masculines. Une tresse des voix, disait-il. Le film lui-même est ainsi composé, une
tresse d’images, de motifs, de tons, de rythmes, de voix : ses voix, les voix de Derrida, car il porte en lui, comme tout un chacun, une multiplicité de voix. Le film laisse
entendre quelques-unes d’entre elles.

Safaa Fathy, février 2000.

*

Le film, V.O. (sous-titres en anglais)

/>

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Compléments

Nom à la mer

Un film de Safaa Fathy avec Jacques Derrida - 29 min

De tout coeur

Un film de Safaa Fathy en trois temps, ou en trois mouvements, autour du motif du coeur. Avec Jacques Derrida - 54 min

Éditions Montparnasse

Lire :
Jacques Derrida, Safaa Fathy, Tourner les mots - Au bord d’un film
Nicolas Bauche, Jacques Derrida, le veilleur

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« Derrida » (2002)

un documentaire de Kirby Dick et Amy Ziering Kofman

1h 26, VO.

Et si nous pouvions regarder Socrate élaborant ses dialogues ?
Et si nous pouvions observer Descartes ou Spinoza au travail, à la maison, dans leur quotidien ?
Peut-être les aborderions-nous différemment ?
Peut-être les comprendrions-nous mieux ?

Kirby Dick et Amy Ziering Kofman ont ainsi voulu suivre celui qu’ils considèrent comme l’un des penseurs les plus visionnaires et influents du XXème siècle, un homme qui a changé la façon dont nous appréhendons l’art, l’histoire, le langage : Jacques DERRIDA.

Nous découvrons ainsi le père de la "déconstruction" au-delà du mythe, dans sa vie de tous les jours, avec ses amis, sa famille...Nous le suivons lors de son premier voyage en Afrique du Sud, et plus particulièrement, quand, après avoir visité la cellule de Nelson Mandela, il donne une conférence aux étudiants de l’université du Cap sur le sujet du pardon.

Nous l’accompagnons de Paris à New-York, de son quartier aux amphis des plus grandes universités américaines où il enseigne.

Nous apprenons au détour d’une de ses conférences sur le sujet des biographies à quel point il est difficile d’établir une corrélation entre la vie des personnages historiques et leur travail.

Nous surprenons Derrida dans l’intimité, réfléchissant à la fidélité et au mariage, au narcissisme, à la célébrité et à l’importance de la pensée philosophique de l’amour.

En refusant toute approche prévisible ou formatée, les réalisateurs de DERRIDA ont voulu que leur film soit une démonstration vivante de "DECONSTRUCTION".

Jean-Philippe Tessé, Chronicart.

Présentation et revue de presse.

*

Le film

V.O. Sous-titres en anglais et espagnol.

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Interview rare (1989)

Une interview rare du philosophe français Jacques Derrida (15/07/1930 - 10/08/2004), diffusée à la télévision française en 1989.
En Grèce, la chaîne TV numérique CINE+ l’a diffusée en Septembre 2010 avec sous-titrage grec.

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Une photographie de Serge Picard

Cette photographie a été prise le 22 mai 2002, peu après le deuxième tour des présidentielles.

Manet, <i>Lola de Valence</i>, 1862.

*

Serge Picard parle de sa photographie le 14 octobre 2010.
Philippe Lançon et Benoît Peeters la commentent.

La photographie a été publiée dans Libération du 22 mai 2002 avec un "portrait" de Luc Levaillant.

Le bel et différent

Il hésite, il n’a pas tort. Il s’inquiète, il a de quoi.
Le penseur de la complexité craint les simplifications de presse, l’homme privé s’accorde la garde de ses secrets. Reste que le philosophe français vivant le plus lu au monde n’est pas prophète en son pays, et s’en désole, et s’en console, et s’en étonne.
Un portrait ? Une rencontre ? Il renâcle, il oscille. Vient voir à qui il a affaire, puis se jette à l’eau d’un attendrissant et piégeux : « Je remets ma vulnérabilité entre vos mains. »
Le lendemain, il aura la malice socratique de démonter la logique de l’exercice : « Légalement, c’est vous qui signez, mais je suis engagé par votre signature », ou encore : « Vous écrivez en votre nom, mais aussi en mon nom », pirouettant d’un : « Je pourrai toujours dire que ce n’est pas moi. »

Derrida, Jacques.
Ultime emblème de cette « pensée 68 » clouée au pilori de l’anti-autoritarisme et du désir-roi par l’actuel ministre de l’Education, Luc Ferry.
Dernier survivant de ces spadassins des années 60 (Lacan, Althusser, Foucault, Barthes, Deleuze) qui mirent à mal l’académisme et la notion de « sujet ».
Inventeur de la « déconstruction », démarche qui consiste à défaire de l’intérieur un système de pensée dominant.
Thèmes de réflexion : la langue, l’écriture, l’hospitalité, l’amitié, l’animalité, la peine de mort, la justice, le voyage, etc.
Influences : Nietzsche, Husserl, Levinas, et surtout Heidegger au risque d’un retour masqué à la métaphysique.
Ecrivains étudiés : Artaud, Bataille, Blanchot, Ponge, Joyce...
Une soixantaine de textes, des traductions en cinquante langues, des conférences aussitôt publiées pour éviter le piratage, vingt-cinq doctorats honoris causa dans les universités du monde entier, mais en France des tirages à 5 000 exemplaires et ni chaire au Collège de France, ni poste de professeur d’université.

1942.
Il a 12 ans, il est en cours, on est à Alger. Il est encore Jackie Derrida, fils d’un VRP en vins et spiritueux.
Le proviseur le convoque et le congédie. Vichy vient de supprimer le décret Crémieux. Il était français, il ne l’est plus. Il est renvoyé à sa judéité, assigné au lycée communautaire qu’il s’empresse de sécher.
Il y aura ensuite les études en métropole, puis le rapatriement. De là, de ces traumas biographiques, viendraient les lignes de force de ses travaux.
Sur les frontières, le déplacement, la dissémination, la marge, la trace. Sur la « nostalgérie », la « destinerrance ». Derrida abonde plutôt en ce sens. Il écrit : « Je me demande si je ne voyage pas tant parce que (j’ai le sentiment que de France) j’ai toujours été comme de l’école, renvoyé ».
Ou aussi : « Je suis (venu) d’ailleurs et d’ailleurs je procède presque toujours quand j’écris par digression, selon des pas de côté, additions de suppléments, prothèses, mouvements d’écarts vers les écrits tenus pour mineurs, vers les héritages non canoniques, les détails, les notes en bas de page. »
Ou encore : « Malgré moi déraciné, je n’ai fait aucun effort pour me réenraciner, j’ai en vérité cultivé le retrait » [1]. Est-ce si simple, si mécanique ? Choc du passé, pensée du futur ? Le théoricien adulte est-il ligoté à ses déterminismes ou filtre-t-il l’air du temps avec le tamis de son libre arbitre, exhumant de la boue de ses souvenirs ceux qui viendront colmater les brèches de ses intuitions ?
Réponse en biais de Derrida : « Plus j’avançais, plus je me suis autorisé à me mettre en scène, mais de façon fictive. C’est à la fois irréductiblement singulier mais exemplaire de situations universelles. »

Il est Derrida.
Pas Sartre, pas Foucault, pas Bourdieu. Pourtant, il s’en faudrait de pas grand-chose pour qu’il reprenne le porte-voix abandonné du grand intellectuel à la française. Il en a l’envergure théorique, la stature internationale, les dons d’orateur.
Mais lui manque l’envie de s’exposer, le goût de la castagne. Sa famille était modérément politisée. Juive et plutôt à gauche. Pied-noir, donc « de mauvaise humeur contre de Gaulle ». Lui fut toujours social-démocrate, jamais jusqu’au-boutiste, jamais gauchiste.
« Engagé, il l’est devenu », explique Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse et amie. Le courage ne lui fait pas peur. Il était à Prague pour soutenir des dissidents et ce fumeur de pipe fut incarcéré pour un prétendu trafic de drogue.
Il bataille contre la peine de mort aux Etats-Unis où le choc en retour l’atteint violemment sur les campus. Il est même grimpé sur un tonneau, pas à Billancourt, mais pour les sans-papiers. Pourtant, il ne sera pas le Sartre 2002.
Un observateur : « Il est resté timide, réservé. Et il a du mal à simplifier son langage pour en faire une arme. Il n’est pas du genre à adopter la posture héroïque. » Il était membre du comité de soutien de Jospin en 1995. Le 21 avril, pour la première fois, il n’a pas voté « en signe de mauvaise humeur contre tous les candidats ».
Programmes pas assez diversifiés, soucis trop franco-français, archaïsme des politiques qu’il définit comme « les moins libres des hommes ». Il a pu flirter avec la gauche officielle au début de l’ère Mitterrand, il n’a jamais caressé la moindre tentation ministérielle. Mais s’il s’éloigne de la scène publique, c’est pour réfléchir à la souveraineté ou à la tentation identitaire.

Il a 72 ans et les femmes continuent à dire de lui : « Il est beau. » Il y avait la mèche blanche et musicale de Jankélévitch, il y a la tignasse neigeuse et léonine de Derrida.
Ici, la fascination pour une intelligence se double de l’attrait pour un corps gaillard et compact qui ne trahit les fragilités de l’âge que quand il s’éloigne, solitaire, un peu voûté. Il se serait voulu joueur de foot pro, il a fait de la course à pied, se replie désormais sur la natation au soleil de l’été.
Avec le temps, il a physiquement échappé à ses origines. On peut le prendre pour un sachem hindou, pour un gourou sioux habillé en Armani. Lui a longtemps détesté son reflet (« Narcissisme inversé »), a longtemps refusé toute photo, et insiste : « Si j’écris, c’est parce que je pense que cela vaut mieux que mon image. »
Même s’il s’agit toujours de séduction, art où il excelle. Une proche : « Il est amical, bienveillant, ouvert aux autres, pas dans la compulsion. » Lui se décrit « comme apaisant et, à la fois, aiguisant les cassures, les ruptures ».
Il est marié à une psychanalyste, est devenu grand-père, vit en banlieue sud et voyage sans cesse. Il touche 3 700 euros de retraite de l’Education nationale, sans doute autant de droits d’auteur, mais il n’est ni dans l’accumulation, ni dans la consommation, trop angoissé d’une reconnaissance qu’il désire et qu’il fuit.
Il pense excessivement à sa mort, ce qui a sans doute fini par le mithridatiser. Il a décidé de ne rien décider pour sa sépulture, pour ne pas encombrer les siens de ses instructions. Il ne se voit pas vieillir, se trouve « plus résistant qu’à 25 ans », moins anxieux, moins insomniaque. Comme si l’on avait plusieurs âges à la fois. Comme si le temps n’était pas linéaire. Comme si la fin pouvait réécrire le début.

Luc Levaillant, Libération du 22 mai 2002.

Le site de Serge Picard.
Lire aussi : Derrida et son image.

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[1In la Contre-Allée avec C. Malabou (la Quinzaine-Louis Vuitton).

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