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A propos d’Aragon


Par .Viktor Kirtov- 1er/09/2006 - Version originale

A quel moment de votre vie et par quel livre avez-vous découvert Aragon ?
J’ai découvert Aragon dès que je me suis mis à lire systématiquement les surréalistes, à seize et dix-sept ans. Ses livres de l’époque, pour moi n’en font qu’un : Le Libertinage, Le Paysan de Paris, Traité du style. J’étais très admiratif, et je n’arrivais pas à comprendre comment quelqu’un d’aussi visiblement doué, et même génial, avait pu s’enfermer, par la suite, dans un naturalisme aussi pénible, un réalisme aussi conventionnel, une poésie aussi harnachée. Quoi qu’on en ait dit, le cas reste très énigmatique et le stalinisme recouvre encore bien des secrets. Quand j’ai rencontré Aragon, cinq ans plus tard, je ne lui ai pas caché mes préférences. C’est peut-être la raison qui explique que nous nous soyons brouillés par la suite, malgré les fleurs dont il m’avait couvert en me prenant pour prétexte pour essayer de renouer alors avec sa jeunesse et avec Breton.

Aujourd’hui, lisez-vous toujours Aragon ? Quels livres ? Et pourquoi ?
Je lis toujours ces livres-là d’Aragon, ils sont incandescents et frais, l’Histoire y est largement ouverte, ils gardent leur force révolutionnaire. Il faut y ajouter, bien entendu, le splendide La Défense de l’infini, révélé depuis dix ans (et qui comprend Le Con d’Irène). C’est un des plus beaux exemples de prose électrique moderne. La liberté et l’insolence qui s’en dégagent, la souplesse et l’audace physiques qui émanent de ces pages, sont à opposer aux dévots de tous les temps et de tous les partis.

Le roman relève-t-il pour vous aussi du « mentir-vrai » ?
Le « mentir-vrai » m’a toujours paru un concept creux et sans intérêt. Il signe une dérobade constante, due à l’impossibilité de regarder en face et de mesurer l’affaire sexuelle totalitaire (laquelle est loin d’avoir épuisé ses effets). Le « mensonge qui dit la vérité », on connaît la musique. C’est le côté Cocteau d’Aragon : sa préciosité, sa comédie amoureuse, son inauthenticité parfois pathétique, son manque de vérité tout court.

Philippe Sollers
Article paru dans Le Monde du 24.09.97



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